PLAIDEUR ET AVOCAT
charge ? Enfin donc, après tant de délais, nous allons être juge's aujourd'hui?
l'avocat. — Oui ; et il y a grande apparence que vous gagnerez un chef de votre procès; car vous avez pour vous un article décisif dans Charondas.
LE PLAIDEUR. — Cc Charoudas est apparemment quelque chancelier de nos premiers rois, qui fit une loi en faveur des orphelins ?
l'avocat. — Point du tout ; c'est un particulier qui a dit son avis dans un gros livre qu'on ne lit point; mais un avocat le cite, les juges le croient, et on gagne sa cause.
LE PLAIDEUR. — Quoi ! l'opiniou d'un Charondas tient lieu de loi ?
l'avocat. — Ce qu'il y a de triste , c'est que vous avez contre vous Turnet et Brodeau.
LE PLAIDEUR. — Autrcs législateurs de la même force, sans doute?
l'avocat.— Oui. Le droit romain n'ayant pu être suffisamment expliqué dans le cas dont il s'agit, on se partage en plusieurs opinions différentes.
LE PLAIDEUR. — Quc parlez-vous ici du droit romain ? est-ce que nous vivons sous Justinien et sous Théodose ?
l'avocat. — Non pas; mais nos ancêtres aimaient beaucoup la chasse et les tournois, ils couraient dans la Terre-Sainte avec leurs maîtresses. Vous voyez bien que de si importantes occupations ne leur laissaient pas le temps d'établir une jurisprudence universelle.
LE PLAIDEUR. — Ah! j'entcuds: vous n'avez point de lois, et vous allez demander à Justinien et à Charondas ce qu'il faut faire quand il y a un héritage à partager.
l'avocat. — Vous vous trompez : nous avons plus de lois que toute l' Europe ensemble ; presque chaque ville a la sienne.
LE PLAIDEUR. — Oh 1 oh ! voici bien une autre merveille !
l'avocat. — Ah ! si vos pupilles étaient nés à Guignes-la-Putain, au lieu d'être natifs de Melun près Corbeil !
LE PLAIDEUR. — Hé bien ! qu'arriverait-il alors ?
l'avocat. — Vous gagneriez votre procès haut la main; car Guignes-la-Putain se trouve située dans une coutume qui vous est tout à fait favorable ; mais à deux lieues de là c'est tout autre chose.
LE PLAIDEUR. — Mais Guignes et Melun ne sont-ils pas en France ? et n'est-ce pas une chose absurde et affreuse que ce qui est vrai dans un village se trouve faux dans un autre ? Par quelle étrange barbarie se peut-il que des compatriotes ne vivent pas sous la même loi ?
l'avocat. — C'est qu'autrefois les habitants de Guignes et ceux de Melun n'étaient pas compatriotes. Ces deux belles villes fesaient, dans le bon temps, deux empires séparés; et l'auguste souverain de Guignes, quoique serviteur du roi de France, donnait des lois a ses sujets; ces lois dépendaient de la volonté de son maître-d'hôtel, qui ne savait pas lire, et leur tradition respectable s'est transmise aux Guignols de père en fils; de sorte que, la race des barons de Guignes étant éteinte pour le malheur du genre humain, la manière de penser de leurs premiers valets subsiste encore et tient lieu de loi fondamentale. Il en est ainsi de poste en poste dans le royaume, vous changez de jurisprudence en changeant de chevaux. Ju^ez où en est un pauvre avocat, quand il doit plaider, par exemple, pour un Poitevin contre un Auvergnat.
LE PLAIDEUR. — Mais les Poitevins, les Auvergnats, et messieurs de Guignes, ne s'habillent-ils pas de la mèm.e façon ? est-il plus difficile d'avoir