‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 18 sur 80 · MARC-AURELE ET UN RECOLLET · texte numérisé non relu

MARC-AURELE ET UN RECOLLET

MARC-AURÈLE. — Jc CFois me reconnaître enfin. Voici certainement le Capitole, et cette basilique est le temple; cet homme que je vois est sans doute prêtre de Jupiter. Ami, un petit mot, je vous prie.

LE RÉCOLLET. — Ami! l'expression cst familière. Il faut que vous soyez bien e'tranger pour aborder ainsi frère Fulgence le récollet, habitant du Capitole. confesseur de la duchesse de Popoli, et qui parle quelquefois au pape comme s'il parlait à un homme.

MARC-AURÈLE. — Frère Fulgence au Capitole! Les choses sont un peu change'es. Je ne comprends rien à ce que vous dites. Est-ce que ce n'est pas ici le temple de Jupiter ?

LE RÉCOLLET. — Allcz, bouhomme, vousextravaguez. Qui étes-vous, s"il vous plaît, avec votre habit à l'antique, et votre petite barbe ? d'où venez-vous, et que voulez-vous ?

MARC-AURÈLE. — Je porte mon habit ordinaire ; je reviens voir Rome : je suis Marc-Aurèle.

LE RÉCOLLET. — Marc-Aurèle ? J'ai entendu parler d'un nom à peu près semblable. Il y

avait un empereur païen, à ce que je crois, qui se nommait ainsi.

MARC-AURÈLE. — C'cst moi-mêmc. J'ai voulu revoir cette Rome qui m'aimait, et que j'ai aime'e ; ce Capitole où j'ai triomphe' en dédaignant les triomphes, cette terre que j'ai rendue heureuse. Mais je ne reconnais plus Rome. J'ai revu la colonne qu'on m'a érigée, et je n'y ai plus retrouvé la statue du sage Antonin mon père : c'est un autre visage.

LE RÉCOLLET. — Je le crois bien, monsieur le damné. Sixte-Quint a relevé votre colonne ; mais il y a mis la statue d'un homme qui valait mieux que votre père et vous.

MARC-AURÈLE. — J'ai toujours cru qu'il était fort aisé de valoir mieux que moi ; mais je crovais qu'il était difficile de valoir mieux que moh père. Ma piété a pu m'abuser : tout homme est sujet à l'erreur. Mais pourquoi m'appelezvous damné ?

LE RÉCOLLET. — C'est que vous l'êtes. N'estce pas vous (autant qu'il m'en souvient) qui avez tant persécuté des gens à qui vous aviez obligation, et qui vous avaient procuré de la pluie pour battre vos ennemis ?

MARC-AURÈLE. — Hélas I j'étais bien loin de persécuter personne. Je rendis grâces au ciel de ce que, par une heureuse conjoncture, il vint à propos un orage dans le temps que mes troupes mouraient de soif; mais je n'ai jamais entendu dire que j'eusse obligation de cet orage aux gens dont vous me parlez, quoiqu'ils fussent de fort bons soldats. Je vous jure que je ne suis point damné. J'ai fait trop de bien aux hommes pour que l'essence divine veuille me faire du mal. xMais dites-moi, je vous prie, où est le palais de l'em-

{)ereur mon successeur ? Est-ce toujours sur e mont Palatin ? car en vérité je ne reconnais plus mon pays.

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