‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 19 sur 80 · MARC-AURELE ET UN RECOLLET. 2 I · texte numérisé non relu

MARC-AURELE ET UN RECOLLET. 2 I

LE RÉCOLLET. — Je Ic CFois bien vraiment; nous avons tout perfectionné. Si vous voulez, je vous mènerai à Monte-Cavallo : vous baiserez les pieds du saint-père, et vous aurez des indulgences, dont vous paraissez avoir ^rand besoin.

MARC-AURÈLE. — Accordcz-moi d'abord la vôtre; et, dites-moi franchement, est-ce qu'il n'y aurait plus d'empereur, ni d'empire romain ?

LE RÉCOLLET. — Si fait, si fait, il y a un empereur et un empire ; mais tout cela est à quatre cents lieues d'ici, dans une petite ville appelée Vienne, sur le Danube. Je vous conseille d'y aller voir vos successeurs ; car ici vous risqueriez de voir l'inquisition. Je vous avertis que les révérends pères dominicains n'entendent point raillerie, et qu'ils traiteraient fort mal les Marc- Aurèle, les Antonin, les Trajan et les Titus, gens qui ne savent pas leur catéchisme.

MARC-AURÈLE. — Un catéchismc ! l'inquisition ! des dominicains ! des récollets i un pape 1 et l'empire romain dans une petite ville sur le Danube! Je ne m'y attendais pas : je conçois qu'en seize cents ans les choses de ce monde doivent avoir changé de face. Je serais curieux de voir un empereur romain marcoman , quade, cimbre, ou teuton.

LE RÉCOLLET. — Vous aurcz ce plaisir-là quand vous voudrez, et miéme de plus grands. Vous seriez donc bien étonné si je vous disais que des Scythes ont la moitié de votre empire, et que nous avons l'autre; que c'est un prêtre comme moi qui est le souverain de Rome; que frère Fulgence pourra l'être à son tour; que je donnerai des bénédictions au même endroit où vous traîniez à votre char des rois vaincus; et que votre successeur du Danube n'a pas à lui une ville en propre, mais qu'il y a un prêtre qui doit lui prêter la sienne dans l'occasion.

MARC-AURÈLE. — Vous me dites là d'étranges

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choses. Tous ces grands changements n'ont pu se faire sans de grands malheurs. J'aime toujours le genre humain, et je le plains.

LE RÉCOLLET. — Vous étes trop bon. Il en a coûte', à la vérité', des torrents de sang, et il y a eu cent provinces ravagées : mais il ne fallait pas moins (jue cela pour que frère Fulgence dormît au Capitole à son aise.

MARC-AURÈLE. — Rome , cette capitale du monde, est donc bien déchue et bien malheureuse ?

LE RÉCOLLET. — Déchuc, si VOUS voulez ; mais malheureuse, non. Au contraire, la paix y règne, les beaux-arts y fleurissent. Les anciens maîtres du monde ne sont plus que des maîtres de musique. Au lieu d'envoyer des colonies en Angleterre, nous y envoyons des châtrés et des violons. Nous n'avons plus de Scipions qui détruisent des Carthages ; mais aussi nous n'avons plus de proscriptions : nous avons changé la gloire contre le repos.

MARC-AURELE. — J'ai tâché dans ma vie d'être philosophe; je le suis devenu véritablement depuis. Je trouve que le repos vaut bien la gloire; mais par tout ce que vous me dites, je pourrais soupçonner que frère Fulgence n'est pas philosophe.

LE RÉCOLLET. — Commcnt ! je ne suis pas philosophe ! je le suis à la fureur. J'ai enseigné la philosophie et, qui plus est, la théologie.

MARC-AURÈLE. — Qu'cst-ce quc cctte théologie, s'il vous plaît ?

LE RÉCOLLET. — C'cst.... c'cst cc qui fait que je suis ici. et que les empereurs n'y sont plus. Vous paraissez fâché de ma gloire, et de la petite révolution qui est arrivée à votre empire?

MARC-AURÈLE. — J'adoptc les décrets éternels; je sais qu'il ne faut pas murmurer contre la destinée; j'admire la vicissitude des choses

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