AVANT-PROPOS
Les DIALOGUES de Voltaire datent de sa maturité. Us appartiennent à cette période d'activité féconde où le défenseur de Calas, de Sirven, de Montbailly, des serfs du Jura, prit conscience, non pas de son génie, mais de sa mission et de sa puissance.
La défiance des gouvernements, en lui imposant l'exil, lui avait valu la sécurité, la liberté d'esprit, bien plus, l'empire des intelligences; en l'isolant, elle l'avait grandi. Sa pensée et son cœur s'étaient élargis comme son horizon. Du terrain neutre où il bravait les fureurs cagotes et les auto-da-fé parlementaires, il voyait s'affaisser l'ancien monde et venir la Révolution. Son rôle, dès lors, était tracé : représentant du monde nouveau, il devait préparer les hommes à l'ordre futur établi sur la tolérance et la justice. Les Délices, Ferney, coins de terre immortels, devinrent les capitales de l'humanité, le centre du mouvement, où convergeaient toutes les informations, toutes les idées, et d'où la vérité pleuvait en feuilles volantes sur les préjugés à détruire, sur les jugements à casser, sur les fictions religieuses et sociales, sur le trône et l'autel.
VOLTAIRE. DIAT-OGUES. L a
Voltaire ne renonçait pas à la composition littéraire, aux formes et aux genres qu'il avait illustrés : tragédie, comédie, histoire, roman, conte, facétie, poëme, correspondance, tous les cadres lui furent bons; mais il préféra désormais les moins artificiels et les plus maniables,- ceux qu'il pouvait remplir en un moment.
Sans cesse il eut devant les yeux cette maxime : « Plus les hommes seront éclairés, plus ils seront libres. » Et, sans relâche, il prodigua la lumière. Il ne la versait pas à flots dans de gros et imposants ouvrages; il la divisait, l'aiguisait en rayons sans nombre, afin qu'elle portât plus avant et qu'elle écartât davantage. Ses traits, drus et rapides, atteignaient plus d'abus à la fois. Sans doute, sortis de la même forge, façonnés de la même main, faits du même métal, ils se ressemblaient, ils se répétaient. Pourquoi non? L'un enfonçait l'autre. Et durant trente années, l'inépuisable archer cribla toutes les cibles; on essaye d'en boucher les trous, mais sa marque s'y voit encore.
Il est presque superflu de rappeler ici les rares mérites, le naturel achevé, le tour piquant, la pureté, la précision et l'agilité de la langue, tout ce qui fait de la prose de Voltaire le modèle du bon style français. Ces dons éclatent à chaque ligne des Dialogues et entretiens. Nulle part sa pensée ne se présente plus nette et plus sûre d'elle-même. En les recueillant dans un ordre nouveau, nous avons la conviction de rendre à sa mémoire un hommage qu'il eût agréé; et quand les fêtes du Centenaire réuniront autour de sa statue les représentants de la France et de ce Paris dont il a incarné l'esprit, nous déposerons avec confiance à ses pieds cette humble et pieuse offrande.
Sa grande œuvre, d'ailleurs, n'est point achevée. Les superstitions, l'intolérance, la crédulité hypocrite et voulue avec lesquelles il croyait en avoir fini, et qu'aux yeux de la raison il a ruinées de