‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 3 sur 80 · AVANT-PROPOS. VII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. VII

fond en combie, paraissent ressusciter plus vivaces, plus tenaces, plus funestes. La science minutieuse, la patiente exégèse ont recommencé un travail que Spinoza, Diderot, Voltaire avaient fait et bien fait; l'atticisme et l'art pour l'art n'ont pas réussi, n'ont pas même songé, à délivrer le monde des fantômes que le xyiii® siècle, d'un souffle, avait réduits en fumée. Ces spectres, bagatelles grossies au microscope, obstruent le jour; et le peuple, inquiet des recrudescences bigotes, la bourgeoisie infidèle à ses traditions, ne voient plus clair dans l'ombre où les poussent à reculons les réactions coalisées.

Le ridicule ne tue plus en France. Il faut essayer cependant de cette arme immortelle. L'esprit public sera sauvé quand il s'apercevra qu'un trait de Voltaire contre les ballons gonflés du sentiment religieux, du catholicisme ultramontain ou libéral, vaut toute une montagne de bouquins érudits. Non que l'érudition de Voltaire soit à dédaigner; mais elle a sur la nôtre cette supériorité qu'elle est un moyen et non une fin, qu'elle voit le but et qu'elle y vole. Le but, c'est la libération de l'esprit humain. Nous déchiffrons, nous discutons; Voltaire constate. Voltaire rit : Voltaire a conclu. Son ironie, sans doute, a des audaces où la pruderie moderne rougirait de la suivre; mais ce qu'il a écrit est à relire, non à refaire; et si la mode n'admet plus les mordantes hyperboles de sa polémique, au moins est-'l bien temps que son rire prodigieux nous arrache aux langueurs d'un respect affadissant.

Qu'on ne nous prenne pas toutefois pour un laudator temporis acti. L'admiration ne nous aveugle pas. Dans les pages que nous avons rassemblées, il en est qui appartiennent à l'avenir, qui sont encore en avant de notre moyenne mentale. Il en est d'autres qui n'ont gardé qu'un intérêt historique, une valeur rétrospective, le charme de l'esprit et du style. Mais quoi! si Voltaire a été dépassé, c'est dans une voie qu'il a ouverte. Déjà, parmi ses

Viii DIALOGUES,

contemporains, Diderot, Helvétius, d'Holbach, La Mettrie avaient interprété avec plus de profondeur les premières indications des sciences de la nature; ils avaient compris que les fictions logiques sont de même ordre que les fictions religieuses: que les lois de l'univers, ou ce que nous appelons ainsi, ne sont pas subordonnées aux lois de l'entendement. Dans ce merveilleux dialogue, qui est un des chefs-d'œuvre de notre littérature et de Tesprit humain, le Rêve de d'Alembert, Diderot a jeté sur la genèse des êtres et sur les destinées du monde vivant, un regard si pénétrant que nous marchons encore à sa lumière. Voltaire s'est attardé aux constructions spécieuses du rationalisme. Par prudence d'abord, ensuite par conviction, il a accepté quelques-unes des thèses du déisme; il en ressasse les arguments usés, causes finales, ordre universel, intelligence générale prouvée par l'harmonie des choses, formules vides qu'il n'a pas remplies. Mais là encore sa lucidité nous est précieuse; elle perce à jour rinanité de ces lieux communs. Les points faibles de sa doctrine sont précisément les derniers remparts de la métaphysique. Lui-même ne dissimule aucun des doutes, aucune des certitudes capables d'ébranler le système auquel il s'est rangé. L'immortalité de l'âme, le miracle providentiel, l'utilité objective de la prière n'ont pu tenir contre sa critique; et quand son Lucrèce, par exemple, se fait battre à plaisir par son Posidonius {Dialogue Vlll), il semble que celui-ci n'ait guère à se réjouir de sa trop facile victoire.

Nous aurons plus tard à étudier en Voltaire Tincomparable polémiste religieux, ou plutôt antireligieux, et le déiste fécond en contradictions instructives. Pour le moment nous voulons seulement esquisser l'histoire bibliographique des Dialogues et rendre compte de l'ordonnance adoptée dans le présent recueil.

Voltaire n'a pas composé ces entretiens pour eu

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