‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 21 sur 80 · TIMON · texte numérisé non relu

TIMON

Sur le paradoxe que les sciences ont nui aux mœurs.

DIEU merci! j'ai brûlé tous mes livres, me dit hier Timon. — Quoi î tous sans exception ? passe encore pour le Journal de Trévoux^ les romans du temps et les pièces nouvelles ; mais que vous ont fait Cicéron et Virgile, Racine, la Fontaine. l'Arioste, Addison et Pope ? — J'ai tout brûle', répliqua-t-il ; ce sont des corrupteurs du ^enre humain. Les maîtres de géométrie et d'arithmétique même sont des monstres. Les sciences sont le plus horrible fléau de la terre. Sans elles nous aurions toujours eu l'âge d'or. Je renonce aux gens de lettres pour jamais, à tous les pays où les arts sont connus. Il est affreux de vivre dans des villes où l'on porte la mesure du temps en or dans sa poche, où l'on a fait venir de la Chine de petites chenilles pour se couvrir de leur duvet, où l'on entend cent instruments qui s'accordent, qui enchantent les oreilles, et qui bercent l'âme dans un doux repos. Tout cela est horrible, et il est clair qu'il n y a que les Iroquois qui soient

gens de bien; encore faut-il qu'ils soient loin de Québec où je soupçonne que les damnables sciences de l'Europe se sont introduites.

Quand Timon eut bien e'vaporé sa bile, je le priai de me dire sans humeur ce qui lui avait inspire' tant d'aversion pour les belles-lettres. Il m'avoua ingénument que son chagrin était venu originairement d'une espèce de gens qui se font valets de libraires, et qui, de ce bel état où les réduit l'impuissance de prendre une profession honnête, insultent tous les mois les hommes les plus estimables de l'Europe, pour gagner leurs gages. Vous avez raison, lui dis-je; mais voudriez-vous qu'on tuât tous les chevaux d'une ville, parce qu'il y a quelques rosses qui ruent et qui servent mal ?

Je vis que cet homme avait commencé par haïr l'abus des arts, et qu'il était parvenu enfin à haïr les arts mêmes. Vous conviendrez, me disait-il, que l'industrie donne à l'homme de nouveaux besoins. Ces besoins allument les passions, et les passions font commettre tous les crimes. L'abbé Suger gouvernait fort bien l'Etat dans les temps d'ignorance ; mais le cardinal de Richelieu, qui était théologien et poëte, fit couper plus de têtes qu'il ne fit de mauvaises pièces de théâtre. A peine eut-il établi l'Académie française, que les Cinq-Mars, les de Thou, les îvlariïlac, passèrent par la main du bourreau. Si Henri VIII n'avait pas étudié, il n'aurait pas envoyé deux de ses femmes sur l'échafaud. Charles IX n'ordonna les massacres de la Saint- Barthélemi que parce que son précepteur Amyot lui avait appris à faire des vers; et les catholiques ne massacrèrent en Irlande trois à quatre mille familles de protestants que parce qu'ils avaient appris à fond la Somme de saint Thomas.

— Vous pensez donc, lui dis-je, qu'Attila,

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