‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 25 sur 80 · BRACHMANE ET JESUITE · texte numérisé non relu

BRACHMANE ET JESUITE

d'idée à ces paroles. Etre libre, c'est faire ce qu'on veut, et non pas vouloir ce qu'on veut. Tout ce que je sais, c'est que Ravaillac commit volontairement le crime qu'il e'tait destiné à faire par des lois immuables. Ce crime était un chaînon de la grande chaîne des destinées.

LE JÉSUITE. — Vous avcz bcau dire, les choses de ce monde ne sont point si liées ensemble que vous pensez. Que fait, par exemple, au reste de la machine la conversation inutile que nous avons ensemble sur le rivage des Indes ?

LE BRACHMANE. — Cc qUC UOUS disOUS VOUS

et moi est peu de chose , sans doute ; mais si VOUS n'étiez pas ici, toute la machine du monde serait autre chose qu'elle n'est.

LE JÉSUITE. — Votre révérence ^r^mzVze avance là un furieux paradoxe.

LE BRACHMANE. — Votre paternité ignacienne en croira ce qu'elle voudra : mais certainement nous n'aurions pas cette conversation , si vous n'étiez venu aux Indes ; vous n'auriez pas fait ce voyage, si votre saint Ignace de Loyola n'avait pas été blessé au siège de Pampelune, et si un roi de Portugal ne s'était obstiné à faire doubler le cap de Bonne-Espérance. Ce roi de Portugal n'a-t-il pas, avec le secours de la boussole, changé la face du monde ? Mais il fallait qu'un Napolitain eût inventé la boussole. Et puis dites que tout n'^est pas éternellement asservi à un ordre constant, qui unit par des liens invisibles et indissolubles tout ce qui naît, tout ce qui agit, tout ce qui souffre, tout ce qui meurt sur notre globe.

LE JÉSUITE. — Hé ! que deviendront les futurs contingents ?

LE BRACHMANE. — Ils deviendront ce qu'ils pourront : mais l'ordre établi par une main éternelle et toute-puissante doit subsister à jamais.

LE JÉSUITE. — A VOUS entendre, il ne faudrait donc point prier Dieu ?

LE BRACHMANE. — Il faut l'adorcr. Mais qu'entendez-vous par le prier ?

LE JÉSUITE. — Ce que tout le monde entend, qu'il favorise nos désirs, qu'il satisfasse à nos besoins.

LE BRACHMANE. — Je VOUS comprcnds. Vous voulez qu'un jardinier obtienne du soleil à l'heure que Dieu a destine'e de toute éternité pour la pluie, et qu'un pilote ait un vent d'est lorsqu'il faut que le vent d'occident rafraîchisse la terre et les mers. Mon père, prier c'est se soumettre. Bonsoir. La destinée m'appelle à présent auprès de ma bramine.

LE JÉSUITE. — Ma volonté libre me presse d'aller donner leçon à un jeune écolier.

PosiDONius. — Votre poésie est quelquefois admirable ; mais la physique d'Epicure me paraît bien mauvaise.

LUCRÈCE. — Quoi ! vous ne voulez pas convenir que les atomes se sont arrangés d'euxmêmes de façon qu'ils ont produit cet univers ?

POSIDONIUS. — Nous autres m.athématiciens, nous ne pouvons convenir que des choses qui sont prouvées évidemment par des principes incontestables.

LUCRÈCE. — Mes principes le sont.

Ex nihilo nihil^ in nihilum nil posse reverti ; Tangere enim et tangi nisi corpus nulla potest res.

Que rien ne vient de rien, rien ne retourne à rien; Et qu'un corps n'est touché que par un autre corps.

POSIDONIUS. — Quand je vous aurais accordé ces principes, et même les atomes et le vide, vous ne me persuaderiez pas plus que l'univers s'est arrange de lui-même dans l'ordre admirable où nous le voyons, que si vous disiez aux

Romains que la sphère armillaire composée par Posidonius s'est faite seule.

LUCRÈCE. — Mais qui donc aura fait le monde ?

posiDONius. — Un être intelligent, plus supérieur au monde et à moi que je ne le suis au cuivre dont j'ai composé ma sphère.

LUCRÈCE. — Vous qui n'admettez que des choses évidentes, comment pouvez-vous reconnaître un principe dont vous n'avez d'ailleurs aucune notion ?

POSIDONIUS. — Comme, avant de vous avoir connu, j'ai jugé que votre livre était d'un homme d'esprit.

LUCRÈCE. — Vous avouez que la matière est éternelle, qu'elle existe parce qu'elle existe; or, si elle existe par sa nature, pourquoi ne peutelle pas former par sa nature des soleils, des mondes, des plantes, des animaux, des homm.es ?

POSIDONIUS. — Tous les philosophes qui nous ont précédés ont cru la matière éternelle, mais ils ne l'ont pas démontré ; et quand elle serait éternelle, il ne s'ensuit point du tout qu'elle puisse former des ouvrages dans lesquels éclatent tant de sublimes desseins. Cette pierre aurait beau être éternelle, vous ne me persuaderez point qu'elle puisse produire V Iliade d'Homère.

LUCRÈCE. — Non ; une pierre ne composera point VIliade, non plus qu'elle ne produira un cheval; mais la matière, organisée avec le temps, et devenue un mélange d'os, de chair et de sang, produira un cheval, et, organisée plus finement, composera V Iliade.

POSIDONIUS. — Vous le supposez sans aucune preuve, et je ne dois rien admettre sans preuve. Je vais vous donner des os, du sang, de la chair tout faits: je vous laisserai travailler, vous et tous les épicuriens du monde : consentiriez-vous à faire le marché de posséder l'empire romain si vous venez à bout de faire un cheval avec les

ingrédients tout préparés, ou à être pendu si vous n'en pouvez venir à bout?

LUCRÈCE. — Non; cela passe mes forces, mais non pas celles de la nature. Il faut des millions de siècles pour que la nature, ayant passé par toutes les formes possibles, arrive enfin à la seule qui puisse produire des êtres vivants.

POSIDONIUS. — Vous aurez beau remuer dans un tonneau, pendant toute votre vie, tous les matériaux de la terre mêlés ensemble, vous n'en tirerez pas seulement une figure régulière; vous ne produirez rien. Si le temps de votre vie ne peut suffire à produire seulement un champignon, le temps de la vie d'un autre homme y suffira-t-il ? Ce qu'un siècle n'a pas fait, pourquoi plusieurs siècles pourraient-ils le faire ? Il faudrait avoir vu naître des hommes et des animaux du sein de la terre, et des blés sans germes, etc., etc., pour oser affirmer que la matière toute seule se donne de telles formes : personne, que je sache, n'a vu cette opération; personne ne doit donc y croire.

LUCRÈCE. — Hé bien ! les hommes, les animaux, les arbres, auront toujours été. Tous les philosophes conviennent que la matière est éternelle, ils conviendront que les générations le sont aussi. C'est la nature de la matière qu'il y ait des astres qui tournent, des oiseaux qui volent, des chevaux qui courent, et des hommes qui fassent des Iliades.

POSIDONIUS. — Dans cette supposition nouvelle, vous changez de sentiment : mais vous supposez toujours ce qui est en question; vous admettez une chose dont vous n'avez pas la plus légère preuve.

LUCRÈCE. — Il m'est permis de croire que ce qui est aujourd'hui était hier, était il y a un siècle, il y a cent siècles, et ainsi en remontant sans fin. Je me sers de votre argument : personne

n'a jamais vu le soleil et les astres commencer leur carrière , les premiers animaux se former et recevoir la vie ; on peut donc penser que tout a e'te' éternellement comme il est.

posmoNius. — Il y a une grande différence. Je vois un dessein admirable, et je dois croire qu'un être intelligent a formé ce dessein.

LUCRÈCE. — Vous ne devez pas admettre un être dont vous n'avez aucune connaissance.

posiDONius. — C'est comme si vous me disiez que je ne dois pas croire qu'un architecte a bâti le Capitole, parce que je n'ai pu voir cet architecte.

LUCRÈCE. — Votre comparaison n'est pas juste. Vous avez vu bâtir des maisons, vous avez vu des architectes; ainsi vous devez penser que c'est un homme semblable aux architectes d'aujourd'hui qui a bâti le Capitole. Mais ici les cnoses ne vont pas de même : le Capitole n'existe point par sa nature, et la matière existe par sa nature. Il est impossible qu'elle n'ait pas une certaine forme. Or, pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle possède par sa nature la forme qu'elle a aujourd'hui ? Ne vous est-il pas beaucoup plus aisé de reconnaître la nature qui se modifie elle-même, que de reconnaître un être invisible qui la modifie ? dans le premier cas vous n'avez qu'une difficulté, qui est de comprendre comment la nature agit; dans le second cas, vous avez deux difficultés, qui sont de comprendre et cette même nature, et un être inconnu qui agit sur elle.

posmoNius. — C'est tout le contraire. Je vois non-seulement de la difficulté, mais de l'impossibilité à comprendre que la matière puisse avoir des dessems infinis, et je ne vois aucune difficulté à admettre un être intelligent qui gouverne cette matière par ses desseins infinis et par sa volonté toute-puissante.

LUCRÈCE. — Quoi ! c'est donc parce que votre esprit ne peut comprendre une chose qu'il en suppose une autre ? c'est donc parce que vous ne pouvez saisir l'artifice et les ressorts nécessaires par lesquels la nature s'est arrangée en planètes, en soleil, en animaux, que vous recourez à un autre être ?

POSIDONIUS. — Non: je n'ai pas recours à un Dieu parce que je ne puis comprendre la nature ; mais je comprends évidemment que la nature a besoin d'une intelligence suprême; et cette seule raison me prouverait un Dieu, si je n'avais pas d'ailleurs d'autres preuves.

LUCRÈCE. — Et si cette matière avait par ellemême l'intelligence ?

POSIDONIUS. — Il m'est évident qu'elle ne la possède point.

LUCRÈCE. — Et à moi il est évident qu'elle la possède, puisque je vois des corps comme vous et moi qui raisonnent.

POSIDONIUS. — Si la matière possédait par ellemême la pensée, il faudrait que vous disiez qu'elle la possède nécessairement. Or, si cette propriété lui était nécessaire, elle l'aurait en tout temps et en tous lieux : car ce qui est nécessaire à une chose ne peut jamais en être séparé. Un morceau de boue, le plus vil excrément penserait; or certainement vous ne diriez pas que du fumier pense : la pensée n'est donc pas un attribut nécessaire à la matière.

LUCRÈCE. — Votre raisonnement est un sophisme. Je tiens le mouvement nécessaire à la matière; cependant ce fumier, ce tas de boue, ne sont pas actuellement en mouvement; ils y seront quand (Quelque corps les poussera. De même la pensée ne sera l'attribut d'un corps que quand ce corps sera organisé pour penser.

POSIDONIUS. — Votre erreur vient de ce que vous supposez toujours ce qui est en question.

Vous ne voyez pas que pour organiser un corps, le faire homme, le rendre pensant, il faut déjà de la pensée, il faut un dessein arrêté. Or, vous ne pouvez admettre les desseins avant que les seuls êtres qui ont ici-bas des desseins soient formés; vous ne pouvez admettre des pensées avant que les êtres qui ont des pensées existent. Vous supposez encore ce qui est en question quand vous dites que le mouvem.ent est nécessaire à la matière : car ce qui est absolument nécessaire existe toujours^, comme l'étendue existe toujours dans toute matière; or, le mouvement n'existe pas toujours. Les pyramides d'Egypte ne sont certainement pas en mouvement : une matière subtile aurait beau passer entre les pierres des pyramides d'Egypte, la masse de la pyramide est immobile. Le mouvem.ent n'est donc pas absolument nécessaire à la matière; il lui vient d'ailleurs, ainsi que la pensée vient d'ailleurs aux hommes. Il y a donc un être intelligent et puissant qui donne le mouvement, la vie. et la pensée.

LUCRÈCE. — Je peux vous répondre en disant qu'il y a toujours eu du mouvement et de l'intelligence dans le monde : ce mouvement et cette intelligence se sont distribués de tout temps, suivant les lois de la nature. La matière étant éternelle, il était impossible que son existence ne fût pas dans quelque ordre ; elle ne pouvait être dans aucun ordre sans le mouvement et sans la pensée; il fallait donc que l'intelligence et le mouvement fussent en elle.

posiDONius. — Quelque chose que vous fassiez, vous ne pouvez jamais que faire des suppositions. Vous supposez un ordre; il faut donc qu'il y ait une intelligence qui ait arrangé cet ordre'. Vous supposez le mouvement et la pensée avant que la matière fût en mouvement et qu'il y eût des hommes et des pensées. Vous ne

LUCRECE ET FOSIDOXIUS. 4)

pouvez nier que la pensée n'est pas essentielle à la matière , puisque vous n'osez pas dire qu'un caillou pense. Vous ne pouvez opposer que des peut-être à la vérité qui vous presse; vous sentez l'impuissance de la matière, et vous êtes forcé d'admettre un Etre suprême, intelligent, tout-puissant, qui a organisé la matière et les êtres pensants. Les desseins de cette intelligence supérieure éclatent de toutes parts, et vous devez les apercevoir dans un brin d'herbe comme dans le cours des astres. On voit que tout est dirigé à une fin certaine.

LUCRÈCE. — Ne prenez-vous point pour un dessein ce qui n'est qu'une existence nécessaire? ne prenez-vous point pour une fin ce qui n'est qu'un usage que nous fesons des choses qui existent ? Les Argonautes ont bâti un vaisseau pour aller à Colchos; direz-vous que les arbres ont été créés pour que les Argonautes bâtissent un vaisseau, et que la mer a été faite pour que les Argonautes entreprissent leur navigation ? Des hommes portent des chaussures; direzvous que les jambes ont été faites par un Etre suprême pour être chaussées? non, sans doute; mais les Argonautes ayant vu du bois en ont bâti un navire, et, ayant connu que l'eau pouvait porter ce navire, ils ont entrepris leur voyage. De même, après une infinité de formes et de combinaisons que la matière avait prises, il s'est trouvé que les humeurs et la cornée transparente qui composent l'œil, séparées autrefois dans différentes parties du corps humain, ont été réunies dans la tête, et les animaux ont commencé à voir. Les organes de la génération qui étaient épars se sont rassemblés, et ont pris la forme cju'ils ont; alors les générations ont été produites avec régularité. La matière du soleil, longtemps répandue et écartée dans l'espace, s'est conglobée et a fait

Tastre qui nous éclaire. Y a-t-il à tout cela de l'impossibilité ?

posiDONius. — En vérité vous ne pouvez pas avoir sérieusement recours à un tel système. Premièrement, en adoptant cette hypothèse vous abandonneriez les générations éternelles dont vous parliez tout à Theure. Secondem.ent, vous vous trompez sur les causes finales. Il y a des usages volontaires que nous fesons des présents de la nature : il y a des effets indispensables. Les Argonautes pouvaient ne point employer les arbres des forets pour en faire un vaisseau; mais ces arbres étaient visiblement destinés à croître sur la terre, à donner des fruits et des feuilles. On peut ne point couvrir ses jambes d'une chaussure; mais la jambe est visiblement faite pour porter le corps et pour marcher, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre, les parties de la génération pour perpétuer l'espèce. Si vous considérez que. d'une étoile placée à cjuatre ou cinq cents millions de lieues de nous, il part des traits de lumière qui viennent faire le même angle déterminé dans les yeux de chaque animal, et que tous les animaux ont à l'instant la sensation de la lumière, vous m'avouerez qu'il y a là une mécanique, un dessein admirable. Or n'est-il pas déraisonnable d'admettre une mécanique sans artisan , un dessein sans intelligence, et de tels desseins sans un Etre suprême ?

LUCRÈCE. — Si j'admets cet Etre suprême, quelle forme aura-t-il ? Sera-t-il en un lieu ? sera-t-il hors de tout lieu ? sera-t-il dans le temps ? hors du temps ? remplira-t-il tout l'espace, ou non ? Pourquoi aurait-il fait ce monde ? quel est son but ? Pourquoi former des êtres sensibles et malheureux r* Pourquoi le mal moral et le mal physique ? De quelque côté que je tourne mon esprit, je ne vois que l'incompréhensible.

posiDONîus. — C'est précisément parce que cet Etre suprême existe que sa nature doit être incompréhensible : car s'il existe, il doit y avoir l'infini entre lui et nous. Nous devons admettre qu'il est, sans savoir ce qu'il est, et comment il opère. N'étes-vous pas forcé d'admettre les asymptotes en géométrie, sans comprendre comment ces lignes peuvent s'approcher toujours, et ne se toucher jamais ? N'y a-t-il pas des choses aussi incompréhensibles que démontrées dans les propriétés du cercle ? Concevez donc qu'on doit admettre l'incompréhensible, quand l'existence de cet incomprénensible est prouvée.

LUCRÈCE. — Quoi ! il me faudrait renoncer aux dogmes d'Epicure ?

POSIDONIUS. — Il vaut mieux renoncer à Epicure qu'à la raison.

LUCRÈCE. — Je commence à reconnaître un Etre suprême inaccessible à nos sens, et prouvé par notre raison, qui a fait le monde, et qui le conserve; mais pour tout ce que je dis de l'âme dans mon troisième livre, admiré de tous les savants de Rome, je ne crois pas que vous puissiez m'obliger à y renoncer.

POSIDONIUS. — Vous dites d'abord :

Idque situm média regione in pectoris hœret. L'esprit est au milieu de la poitrine.

Mais quand vous avez composé vos beaux vers, n'avez-vous jamais fait quelque effort de tète ? Quand vous parlez de l'esprit de Cicéron ou de l'orateur Marc-Antoine, ne dites-vous pas que

c'est une bonne tète ? et si vous disiez qu'il a une bonne poitrine, ne croirait-on pas que vous parlez de sa voix et de ses poumons ?

LUCRÈCE. — Mais ne sentez-vous pas que c'est autour du cœur que se forment les sentiments de joie, de douleur, et de crainte ?

Hic exultât enim pavor ac metus; hcec loca circum Lcetitix mulcent.

Ne sentez-vous pas votre cœur se dilater ou se resserrer à une bonne ou mauvaise nouvelle ? N'y a-t-il pas là des ressorts secrets qui se détendent ou qui prennent de l'élasticité' ? C'est donc là qu'est le siège de l'âme.

posiDONius. — Il y a une paire de nerfs qui part du cerveau, qui passe à l'estomac et au cœur, qui descend aux parties de la génération, et qui leur imprime des mouvements; direzvous que c'est dans les parties de la génération que réside l'entendement humain ?

LUCRÈCE. — Non, je n'oserais le dire; mais, quand je placerai l'âme dans la tète, au lieu de la mettre dans la poitrine, mes principes subsisteront toujours : 1 âme sera toujours une matière infiniment déliée, semblable au feu élémentaire qui anime toute la machine.

POSIDONIUS. — Et comment concevez-vous qu'une matière déliée puisse avoir des pensées, des sentiments par elle-même ?

LUCRÈCE. — Parce que je l'éprouve; parce que toutes les parties de mon corps étant touchées en ont le sentiment; parce que ce sentiment est répandu dans toute ma machine; parce qu'il ne peut y ctre répandu que par une matière extrêmement subtile et rapide; parce que je suis un corps; parce qu'un corps ne peut être agité que par un corps; parce que l'intérieur de mon corps ne peut être pénétré que par des corpuscules très-déliés, et que par conséquent mon âme ne

peut être que l'assemblage de ces corpuscules.

POSIDONIUS. — Nous sommes de'jà convenus dans notre premier entretien qu'il n'y a pas d'apparence qu'un rocher puisse composer VIliade. Un rayon de soleil en sera-t-il plus capable ? Imaginez ce rayon de soleil cent mille fois plus subtil et plus rapide; cette clarté', cette te'nuité, feront-elles des sentiments et des pensées ?

LUCRÈCE. — Peut-être en feront-elles quand elles seront dans des organes pre'parés.

POSIDONIUS. — Vous voilà toujours réduit à des peut-être. Du feu ne peut penser par luimême plus que de la glace. Quand je supposerais que c'est du feu qui pense en vous, qui sent, qui a une volonté, vous seriez donc forcé d'avouer que ce n'est pas par lui-même qu'il a une volonté, du sentiment, et des pensées.

LUCRÈCE. — Non; ce ne sera pas par luimême ; ce sera par l'assemblage de ce feu et de mes organes.

POSIDONIUS. — Comment pouvez-vous imaginer que de deux corps qui ne pensent point chacun séparément, il résulte la pensée quand ils sont unis ensemble ?

LUCRÈCE. — Comme un arbre et de la terre pris séparément ne portent point de fruit, et qu'ils en portent quand on a mis l'arbre dans la terre.

POSIDONIUS. — La comparaison n'est qu'éblouissante. Cet arbre a en soi le germe des fruits, on le voit à l'œil dans ses boutons, et le suc de la terre développe la substance de ces fruits. Il faudrait donc que le feu eût déjà en soi le germe de la pensée, et que les organes du corps développassent ce germe.

LUCRÈCE. — Que trouvez-vous à cela d'impossible ?

POSIDONIUS. — Je trouve que ce feu, cette matière quintessenciée n'a pas en elle plus de droit à la pensée que la pierre. La production

d'un être doit avoir quelque chose de semblable à ce qui la produit : or, une pensée, une volonté, un sentiment, n'ont rien de semblable à de la matière ignëe.

LUCRÈCE. — Deux corps qui se heurtent produisent du mouvement; et cependant ce mouvement n'a rien de semblable à ces deux corps, il n'a rien de leurs trois dimensions, il n'a point comme eux de figure ; donc un être peut n'avoir rien de semblable à l'être qui le produit : donc la pensée peut naître de l'assemblage de deux corps qui n'auront point la pensée.

posmoNius. — Cette comparaison est encore plus éblouissante que juste. Je ne vois que matière dans deux corps en mouvement; je ne vois là que des corps passant d'un lieu dans un autre. Mais quand nous raisonnons ensemble, je ne vois aucune matière dans vos idées et dans les miennes. Je vous dirai seulement que je ne conçois pas plus comment un corps a le pouvoir d'en remuer un autre, que je ne conçois comment j'ai des idées. Ce sont pour moi àeux choses également inexplicables, et toutes deux me prouvent également l'existence et la puissance d'un Etre suprême auteur du mouvement et de la pensée.

LUCRÈCE. — Si notre âme n'est pas un feu subtil, une quintessence éthérée, qu'est-elle donc ?

posmoNius. — Vous et moi n'en savons rien : je vous dirai bien ce qu'elle n'est pas; mais je ne puis vous dire ce qu'elle est. Je vois que c'est une puissance, qui est en moi, que je ne me suis pas donné cette puissance et que par conséquent elle vient d'un être supérieur à moi.

LUCRÈCE. — Vous ne vous êtes pas donné la vie, vous l'avez reçue de votre père; vous avez reçu de lui la pensée avec la vie, comme il l'avait reçue de son père, et ainsi en remontant

à l'infini. Vous ne savez pas plus au fond ce que c'est que le principe de la vie, que vous ne connaissez le principe de la pensée. Cette succession d'êtres vivants et pensants a toujours existé de tout temps.

POSIDONIUS. — Je vois toujours que vous êtes forcé d'abandonner le système d'Epicure, et que vous n'osez plus dire que la déclinaison des atomes produit la pensée : mais j'ai déjà réfuté dans notre dernier entretien la succession éternelle des êtres sensibles et pensants; je vous ai dit que s'il y avait eu des êtres matériels pensants par eux-mêmes, il faudrait que la pensée fût un attribut nécessaire essentiel à toute matière; que si la matière pensait nécessairement par elle-même, toute matière serait pensante : or, cela n'est pas; donc il est insoutenable d'admettre une succession d'êtres matériels pensants par eux-mêmes.

LUCRÈCE. — Ce raisonnement que vous répétez n'empêche pas qu'un père ne communique une âme à son fils en formant son corps. Cette âme et ce corps croissent ensemble, ils se fortifient, ils sont assujettis aux maladies, aux infirmités de la vieillesse. La décadence de nos forces entraîne celle de notre jugement; l'effet cesse enfin avec la cause, et l'âme se dissout comme la fumée dans les airs.

Prceterea^gigni pariter cum corpore et una Crescere sentimus, pariterque senescere mentem : Nam veluti injirmo pueri teneroque vagantur Corpore^ sic animi sequitur sententia tenuis. Inde, ubi robustis adolevit viribus cetas, Consilium quoque majus, et auctior est animi vis : Post, ubi Jam validis quassatiim est viribus œvi Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus, Claudicat ingenium, délirât linguaque mensque : Omnia dejiciunt, atque uno tempore desunt. Ergo dissolvi quoque convenit omnem animai Naluram, ceu fumus in altas aêris auras : Quandoquidem gigni pariter pariterque videtur Crescere e^ ut docui, simul cevo fessa fatiscit.

posiDONius. — Voilà de très-beaux vers ; mais m'apprenez-vous par là quelle est la nature de rame?

LUCRÈCE. — Non; je vous fais son histoire, et je raisonne avec quelque vraisemblance.

posmoNius. — Où est la vraisemblance qu'un père communique à son fils la faculté de penser ?

LUCRÈCE. — Ne voyez-vous pas tous les jours que les enfants ont des inclinations de leurs pères, comme ils en ont les traits ?

POSIDONIUS. — Mais un père en formant son fils n'a-t-il pas agi comme un instrument aveugle ? A-t-il prétendu faire une âme, faire des pensées, en jouissant de sa femme? L'un et l'autre savent-ils comment un enfant se forme dans le sein maternel ? Ne faut-il pas recourir à quelque cause supérieure, ainsi que dans les autres opérations de la nature que nous avons examinées? Ne sentez-vous pas, si^vous êtes de bonne foi, que les hommes ne se donnent rien, et qu'ils sont sous la main d'un maître absolu ?

LUCRÈCE. — Si vous cu savez plus que moi, dites-moi donc ce que c'est que l'âme.

POSIDONIUS. — Je ne prétends pas en savoir plus que vous. Eclairons-nous l'un l'autre. Dites-moi d'abord ce que c'est que la végétation.

LUCRÈCE. — C'est un mouvement interne qui porte les sucs de la terre dans une plante, la fait croître , développe ses fruits , étend ses feuilles , etc.

POSIDONIUS. — Vous ne pensez pas, sans doute, qu'il y ait un être appelé végétation qui opère ces merveilles ?

LUCRÈCE. — Qui l'a jamais pensé?

POSIDONIUS. — Vous devez conclure de notre précédent entretien que l'arbre ne s'est point donné la végétation lui-même.

LUCRÈCE. — Je suis forcé d'en convenir.

posiDONius. — Et la vie ? vous me direz bien ce que c'est.

LUCRÈCE. — Cest la végétation a\ec le sentiment dans un corps organisé.

POSIDONIUS. — Et il n'y a pas un être appelé la vie qui donne ce sentiment à un corps organisé.

LUCRÈCE. — Sans doute. La végétation et la vie sont des mots qui signifient les choses végétantes et vivantes.

POSIDONIUS. — Si l'arbre et l'animal ne peuvent se donner la végétation et la vie. pouvez-vous vous donner vos pensées ?

LUCRÈCE. — Je crois que je le peux, car je pense à ce que je veux. Ma volonté était de vous parler de métaphysique, et je vous en parle.

POSIDONIUS. — Vous croyez être le maître de vos idées? Vous savez donc quelle pensée vous aurez dans une heure , dans un quart d'heure ?

LUCRÈCE. — J'avoue que je n'en sais rien.

POSIDONIUS. — Vous avez souvent des idées en dormant ; vous faites des vers en rêve ; César prend des villes ; je résous des problèmes : les chiens de chasse poursuivent un cerf dans leurs songes. Les idées nous viennent donc indépendamment de notre volonté ; elles nous sont donc données par une cause supérieure.

LUCRÈCE. — Comment l'entendez-vous ? Prétendez-vous que l'Etre suprême est occupé continuellement à donner des idées, ou qu'il a créé des substances incorporelles, qui ont ensuite des idées par elles-mêmes, tantôt avec le secours des sens, tantôt sans ce secours? Ces substances sont-elles formées au moment de la conception de l'animal ? Sont-elles formées auparavant, et attendent-elles des corps pour aller s'y insinuer, ou ne s'y logent-elles que quand l'animal est capable de les recevoir ? ou enfin est-ce dans l'Etre suprême que chaque être animé voit les idées des choses .'' Quelle est votre opinion ?

posiDONius. — Quand vous m'aurez dit comment notre volonté opère sur-le-champ un mouvement dans nos corps, comment votre bras obéit à votre volonté, comment nous recevons la vie, comment nos aliments se digèrent, comment du blé se transforme en sang, )e vous dirai comment nous avons des idées. J'avoue sur tout cela mon ignorance. Le monde pourra avoir un jour de nouvelles lumières, mais depuis Thaïes jusqu'à nos jours nous n'en avons point. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de sentir notre impuissance, de reconnaître un être tout-puissant, et de nous garder de ces systèmes.

Ou Préservatif contre l'Encyclopédie

î. —ENTRE UN PRÊTRE ET UX ENCYCLOPÉDISTE

LE PRÊTRE. — Hé bien 1 malheureux, jusqu'à quand voulez-vous donc outrager la religion et décrier ses ministres ?

l'encyclopédiste. — Je n'outrage point la religion, que je professe et que je respecte, je me tais sur ses ministres, et je ne comprends point ce qui peut allumer ainsi votre bile et m'attirer ces injures. De quel droit d'ailleurs me faitesvous ces questions ? quelle est votre mission?

LE PRÊTRE. — Quelle est ma mission ? la piété, le zèle, la charité chrétienne. Vous triompheriez bientôt, messieurs les athées, s'il ne se trouvait pas encore des hommes religieux qui ont le courage de s'opposer à vos pernicieux desseins. Je me suis ligue avec deux prêtres comme moi pour soutenir les autels que vous vouliez renverser. Tous trois, pleins de l'amour de Dieu et l'avancement de son règne , nous avons déclaré une guerre éternelle à tous ceux qui examinent.

qui discutent . qui approfondissent , qui raisonnent, qui e'crivent, et surtout aux encyclopédistes. Nous fesonsun Journal chrétien /dans lequel, après avoir premièrement critiqué leurs ouvrages, nous examinons ensuite leur conduite, que nous trouvons ordinairement vicieuse et criminelle; et lorsqu'elle nous paraît innocente, nous disons que la chose est impossible, puisqu'ils ont travaillé à V Encyclopédie.

l'encyclopédiste. — Voilà un projet qui me paraît bien raisonnable, et rien assurément ne sera plus chrétien que cet ouvrage. Mais ditesmoi, je vous prie, ne craignez-vous point la police ? croyez-vous qu'elle tolère une entreprise de cette nature ? A quel titre osez-vous sonder les cœurs et faire la confession de foi des auteurs qui vous déplaisent ? Pensez-vous qu'abusant de votre caractère, et sous le prétexte trivial et spécieux de défendre la religion que personne ne songe à attaquer, dont les fondements sont inébranlables, et qui est sous la protection des lois et du gouvernement, vous puissiez établir une inquisition , et que l'on souffre une pareille témérité ?

LE PRÊTRE. — Une inquisition ! Ah ! s'il y en avait une en France, vous seriez un peu plus contenus, vous autres impies ! mais je n'en désesf)ère pas ; le pape qui occupe si glorieusement a chaire de saint Pierre vient de se brouiller avec la cour de Portugal en protégeant les jésuites, auxquels elle voulait contester le droit de corriger les rois ; il a envoyé un visiteur apostolique en Corse sans consulter la république de Gènes, et, depuis son arrivée dans ce pays-là, le zèle des mécontents s'est bien ranimé : tout cela me donne de grandes espérances, et si son prédécesseur avait pensé comme lui , nous aurions la consolation de voir ce sage tribunal établi parmi nous.

Vous parlez de la police ! ne s'est-elle pas déclarée assez hautement en proscrivant VEncyclopédie . ce dépôt d'hérésies et de schismes , ce recueil d'impiétés et de blasphèmes, qui respire à chaque page la révolte contre la religion et contre l'autorité ? ne vient-elle pas en dernier lieu de permettre qu'on exposât sur le théâtre toutes les horreurs de votre morale ! Les conclusions du procureur général contre VEncyclopédie n'ont-elles pas été plus fortes que le mandement de notre archevêque ? Les discours académiques, qui sont lus du roi et de tout l'univers, ne sont-ils pas des déclamations contre vous ? Et vous comptez encore sur la police ! tremblez que sa main ne s'arme contre les auteurs, après avoir sévi contre l'ouvrage ; tremblez qu'elle ne vous plonge dans des cachots, d'où vous ne sortirez que pour être traînés à la Grève, et précipités de là dans le feu éternel qui est prépare au diable et à ses anges.

l'encyclopédiste. — Voilà une terrible déclaration ; et je ne m'attendais pas, en travaillant innocemment à cet ouvrage, où j'ai inséré quelques articles sur les arts, de travailler pour la Grève et pour l'enfer.

La police, en effet, a supprimé V Encyclopédie: peut-être y avait-il des choses qui n'étaient pas de l'essence d'un dictionnaire, et qu'il aurait été plus convenable de ne pas y mettre ; mais je réponds que les estimables auteurs de cet ouvrage n'ont eu que les intentions les plus pures, et n'ont cherché que la vérité : si quelquefois elle leur a échappé, c'est qu'il est dans la nature humaine de se tromper ; la vérité ne s'effraie point des recherches, elle reste toujours debout, et triomphe toujours de l'erreur. Voyez lés Anglais : cette nation sage et éclairée a livré les questions les plus délicates à la discussion et à l'examen. M. Hume, ce fameux sceptique ,

est aussi honoré parmi eux que l'homme le plus soumis à la foi ; vous savez aussi bien que moi qu'elle est un don de Dieu, et qu'il ne faut pas s'emporter contre ceux qui, manquant de ce précieux flambeau, veulent y suppléer par la conviction qui résulte de l'examen. Nos magistrats, dont la religion surprise s'est alarmée trop légèrement , rendront justice aux vues utiles de ces hommes éclairés , qui travaillaient à *la gloire de la nation en instruisant l'univers. L'Europe entière demande avec tant d'empressement la continuation de cet ouvrage, qu'ils seront forcés de se rendre à ce cri général.

LE PRÊTRE. — Vous nous citez sans cesse les Anglais, et c'est le mot de ralliement des philosophes ; vous avez pris à tâche de louer cette nation féroce, impie et hérétique ; vous voudriez comme eux avoir le privilège d'examiner, de penser par vous-mêmes , et arracher aux ecclésiastiques le droit immémorial de penser pour vous, et de vous diriger. Vous voulez qu'on admire des gens qui sont nos ennemis de toute éternité, qui désolent nos colonies, et qui ruinent notre commerce ; vous ne vous contentez donc pas d'être infidèles à la religion, vous l'êtes encore à l'Etat ! Le ministère aura peut-être la faiblesse de fermer les yeux sur votre trahison, mais nous trouverons les moyens de vous punir.

On ne prononcera plus de discours à l'Académie qui ne soit une satire des philosophes anglais, et l'on n'adoptera dans le conseil de Versailles aucune des maximes de celui de Kensington.

L'ENCYCLOPÉDiste. — Ce sera bien fait. Mais c'est assez parler des Anglais; et pour abréger notre conversation, dites-moi, je vous prie, d'où vient votre déchaînement contre les encyclopédistes ? Avez-vous lu leur ouvrage avec attention ?

LE PRÊTRE. — Non assurémcnt; je ne suis pas

assez scélérat pour avoir souillé mon esprit de la lecture d'un ouvrage aussi profane : je n'en ai pas lu un mot, je n'en lirai jamais rien ; je me contenterai de le décrier dans mon journal et de faire imprimer toutes les semaines que c'est le livre le plus dangereux qui ait jamais été composé.

l'encyclopédiste. — Votre projet est trèssensé assurément ; mais ne serait-il pas plus équitable de le juger après l'avoir lu. que de vous en fier à des rapports peut-être infidèles et peut-être intéressés ? A quel égard encore vous a-t-on dit qu'il fût dangereux ?

LE PRETRE. — A tous égards : la théologie n'est point celle de la Sorbonne : la morale n'est point celle des jésuites ; la médecine n'est point celle de la faculté de Paris ; l'art militaire est composé sur des mémoires prussiens, la marine et le commerce sur des mémoires anglais : en un mot, tout en est détestable.

l'encyclopédiste. — Voilà qui est raisonner à la fin : et si vous m'aviez dit tout cela d'abord, notre dispute aurait été plus tôt terminée.

le prêtre. — Je vois que si je disais encore un mot, vous abjureriez la pnilosophie pour afficher la dévotion; mais nous ne voulons plus de toutes ces palinodies qui font rire les incrédules, et qui vous raccommodent avec les bonnes gens de notre parti, qui sont dupes de vos simagrées : les ouvrages que vous avez faits contre la religion et ses ministres restent et la rétractation périt. Il faut que vous soyez toute votre vie un objet de scandale, que vous mouriez dans limpénitence, et que vous soyez damné éternellement. Je ne veux plus de commerce avec vous, et je vous déclare que l'ouvrage est abominable d'un bout à l'autre; qu'il fallait non-seulement le supprimer, mais encore le brûler; qu'il fallait faire le procès à tous ceux

6o DIALOGUES. IX.

qui y ont travaillé, à ceux qui l'ont imprimé, à ceux qui l'ont acheté, et que vous êtes tous des athées, des déistes, des sociniens, des ariens, des semi-pélagiens, des manichéens, etc., etc., etc. N'avez-vous pas eu l'irréligieuse affectation de louer les anciens, qui étaient dans les ténèbres du paganisme . aux dépens des modernes, qui sont éclairés du flambeau de la révélation ? N'avez-vous pas poussé l'impiété jusqu'à comparer le siècle idolâtre d'Auguste au siècle chrétien de Louis XIV ?

l'encyclopédiste. — Je me retire enchanté de votre érudition et de votre douceur, en vous exhortant à ne pas laisser refroidir le zèle dont je vous vois animé ; voici un de vos adversaires, dont je vous recommande la conversion, puisque vous avez dédaigné la mienne.

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