‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 24 sur 80 · BRACHMANE ET JESUITE · texte numérisé non relu

BRACHMANE ET JESUITE

LE BRACHMANE. — Je ne doute pas de la science et du pouvoir des réve'rends pères je'saites ; ils sont une partie fort estimable de ce monde, mais je ne les en crois pas les souverains. Chaque homme, chaque être, tant je'suite que brachmane, est un ressort de l'univers; il obéit à la destine'e, et ne lui commande pas. À quoi tenaitil que Gengis-kan conquît l'Asie ? à l'heure à laquelle son père s'éveilla un jour en couchant avec sa femme, à un mot qu'un Tartare avait prononcé quelques années auparavant. Je suis, par exemple, tel que vous me voyez, une des causes principales de la mort déplorable de votre bon roi Henri IV, et vous m'en voyez encore affligé.

LE JÉSUITE. — Votre révérence veut rire apparemment ? Vous la cause de l'assassinat de Henri IV !

LE BRACHMANE. — Hélas ! oui. C'était l'an neuf cent quatre-vingt-trois mille de la révolution de Saturne, qui revient à l'an mil cinq cent cinquante de votre ère. J'étais jeune et étourdi. Je m'avisai de commencer une petite promenade du pied gauche, au lieu du pied droit, sur la côte de Malabar, et de là suivit évidemment la mort de Henri IV.

LE JÉSUITE. — Comment cela, je vous supplie? Car nous, qu'on accusait de nous être tournés de tous les côtés dans cette affaire, nous n'y avons aucune part.

LE BRACHMANE. — Voici comme la destinée arrangea la chose. En avançant le pied gauche, comme j'ai l'honneur de vous dire, je fis tomber malheureusement dans l'eau mon ami Eriban, marchand persan, qui se noya. Il avait une fort jolie femme qui convola avec un marchand arménien ; elle eut une fille qui épousa un Grec ; la fille de ce Grec s'établit en France, et épousa le père de Ravaillac. Si tout cela n'était pas

arrivé, vous sentez que les affaires des maisons de France et d'Autriche auraient tourne' différemment. Le système de lEurope aurait changé. Les guerres entre l'Allemagne et la Turquie auraient eu d'autres suites ; ces suites auraient influé sur la Perse, la Perse sur les Indes. Vous voyez que tout tenait à mon pied gauche, lequel était lié à tous les autres événements de l'univers, passés, présents et futurs.

LE JÉSUITE. — Je veux proposer cet ar^ment à quelqu'un de nos pères théologiens, et je vous apporterai la solution.

LE BRACHMANE. — En attendant, je vous dirai encore que la servante du grand-père du fondateur des feuillants (car j'ai lu vos histoires; était aussi une des causes nécessaires de la mort de Henri IV, et de tous les accidents que cette mort entraîna.

LE JÉSUITE. — Cette servante-là était une maîtresse femme.

LE BRACHMANE. — Point du tout i c'était une idiote à qui son maître fit un enfant. Madame de La Barrière en mourut de chagrin. Celle qui lui succéda fut. comme disent vos chroniques, la grand'mère du bienheureux Jean de La Barrière, qui fonda Tordre des feuillants. Ravaillac fut moine dans cet ordre. Il puisa chez eux certaine doctrine fort à la mode alors, comme vous savez. Cette doctrine lui persuada que c'était une bonne œuvre d'assassiner le meilleur roi du monde. Le reste est connu.

LE JÉSUITE. — Malgré votre pied gauche et la servante du ^rand-pere du fondateur des feuillants, je croirai toujours que l'action horrible de Ravaillac était un futur contingent , qui pouvait fort bien ne pas arriver : car enfin la volonté de l'homme est libre.

LE BR.\CHMANE. — Je ne sais pas ce que vous entendez par une volonté libre ; je n'attache point

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