ANCIENS ET MODERNES. 2\J
Voici ce que Jui répondit M. le Duc :
— Consolez-vous, madame ; nul homme n'approche parmi nous de votre illustre père, pas même l'auteur de la Galette ecclésiastique^ ou celui du Journal chrétien; nul homme n'approche de César, avec qui vous avez ve'cu, ni de vos Scipions qui l'avaient précédé. Il se peut que la nature forme aujourd'hui, comme autrefois, de ces âmes sublimes; mais ce sont de beaux germes qui ne viennent point à maturité dans un mauvais terrain.
Il n'en est pas de même des arts et des sciences ; le temps et d'heureux hasards les ont perfectionnés. Il nous est plus aisé, par exemple, d'avoir des Sophocles et des Euripides que des personnages semblables à monsieur votre père, parce que nous avons des théâtres, et que nous ne pouvons avoir de tribune aux harangues. Vous avez sifflé la tragédie de Catilina; mais quand vous verrez jouer Phèdre^ vous conviendrez peut-être que le rôle de Phèdre, dans Racine, est prodigieusement supérieur au modèle que vous connaissez dans Euripide. J'espère que vous conviendrez que notre Molière l'emporte sur votre Térence. J'aurai l'honneur, si vous le permettez, de vous donner la main à l'Opéra, et vous serez étonnée d'entendre chanter en parties. C'est encore là un art qui vous était inconnu.
Voici, madame, une petite lunette; ayez la bonté d'appliquer votre œil à ce verre, et regardez cette maison qui est à une lieue.
TULLiA. — Par les dieux im.mortels! cette maison est au bout de ma lunette, et beaucoup plus grande qu'elle ne paraissait.
M. LE DUC. — Hé bien ! madame, c'est avec ce joujou que nous avons vu de nouveaux cieux, comme c'est avec une aiguille que nous avons connu un nouvel hémisphère. Voyez-vous cet
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autre instrument verni dans lequel il y a un petit tuyau de verre proprement enchâsse' ? c'est cette bagatelle qui nous a fait découvrir la quantité juste de la pesanteur de l'air.
Enfin, après bien des tâtonnements, il est venu un homme qui a découvert le premier ressort de la nature, la cause de la pesanteur, et qui a démontré que les astres pèsent sur la terre, et la terre sur les astres. Il a parfilé la lumière du soleil, comme nos dames parfilent une étoffe d'or.
TULLiA. — Qu'est-ce que parfiler, monsieur ?
M. LE DUC. — Madame, l'équivalent de ce mot ne se trouve pas dans les Oraisons de Cicéron. C'est effiler une étoffe, la détisser fil à fil, et en séparer l'or ; c'est ce que Newton a fait des rayons du soleil: les astres lui ont été soumis, et un nommé Locke en a fait autant de l'entendement humain.
TULLIA. — Vous en savez beaucoup pour un duc et pair; vous me paraissez plus savant que ce savant qui veut que je trouve ses vers bons, et vous êtes beaucoup plus poli que lui.
M, LE DUC. — Madame, c'est que jai été mieux élevé; mais, pour ma science, elle est très-commune; les jeunes gens, en sortant des écoles, en savent plus que tous vos philosophes de l'antiquité. C'est dommage seulement que nous ayons, dans notre Europe, substitué une demi-douzaine de jargons très-imparfaits à la belle langue latine dont votre père fit un si admirable usage ; m.ais avec des instruments grossiers nous n'avons pas laissé de faire de très-bons ouvrages, même dans les belles-lettres.
TULLLA.. — Il faut que les nations qui ont succédé à l'em^pire romain aient toujours vécu dans une paix profonde, et qu'il y ait eu une suite continue de grands hommes depuis mon père jusqu'à vous, pour qu'on ait pu inventer tant