ANCIENS ET MODERNES
Mme J3E poMPADOUR. — Ce n'est point un tableau, c'est une estampe, cela n'est fait qu'avec du noir de fumée ; on en tire cent copies en un jour, et ce secret éternise les tableaux que le temps consume.
TULLiA. — Ce secret est admirable; nos Romains n'ont jamais eu rien de pareil.
UN SAVANT, qui assistaït à la toilette^ prit alors la parole et dit à Tullia^ en tirant un livre de sa poche : — Vous serez bien plus étonnée, madame, quand vous saurez que ce livre n'est point écrit à la main, qu'il est imprimé à peu près comme ces estampes, et que cette invention éternise aussi les ouvrages de l'esprit.
Le savant présenta son livre à Tullia; c'était un recueil de vers pour madame la marquise; Tullia en lut une page, admira les caractères, et dit à l'auteur :
TULLIA. — Monsieur , l'impression est une belle chose ; et si elle peut immortaliser de pareils vers, cela me paraît le plus grand effort de l'art. Mais n'auriez-vous pas du moins employé cette invention à imprimer les ouvrages de mon père.
LE SAVANT. — Oui , madame; mais on ne les lit plus. J'en suis fâché pour monsieur votre père; mais aujourd'hui nous ne connaissons guère que son nom.
Alors on apporta da chocolat, du thé, du café, des glaces. Tullia fut étonnée de voir en été de la crème et des groseilles gelées. On lui dit que ces boissons figées ava'ient été composées en six minutes par le moyen du salpêtre dont on les avait entourées, et que c'était avec du mouvement qu'on avait produit cette fixation et ce froid glaçant. Elle demeura interdite d'admiration. La noirceur du'chocolat et du café lui inspira quelque dégoût; elle demanda comment ces liqueurs étaient extraites des plantes du pays. Un duc et pair qui se trouva là lui répondit :
— Les fruits dont ces boissons sont composées
2l6 DIALOGUES. XXX.
viennent d'un autre monde , et du fond de l'Arabie.
TULLiA. — Pour l'Arabie , je la connais, mais je n'avais jamais entendu parler de ce que vous appelez cate; et pour l'autre monde, je ne connais que celui d"où je viens; je vous assure qu'il n'y a point de chocolat dans ce monde-là.
M. LE DUC. — Le monde dont on vous parle, madame, est un continent nommé l'Ame'rique, presque aussi grand que l'Asie , l'Europe et l'Afrique ensemble, et dont on a des nouvelles beaucoup plus certaines que de celui d'où vous venez.
TULLIA. — Comment! nous qui nous appelions les maîtres de l'univers^ nous n'en aurions donc possédé que la moitié! cela est humiliant.
LE SAVANT, piqiié de ce que i\/»'« Tullia avait trouvé ses vers mauvais , lui répliqua brusquement. — Vos Romains, qui se vantaient d être les maîtres de l'univers, n'en avaient pas conquis la vingtième partie. Nous avons à présent au bout de l'Europe un empire qui est plus vaste lui seul que l'empire rom-ain, encore estil gouverné par une femme, qui a plus d'esprit que vous, qui est plus belle que vous, et qui porte des chemises. Si elle lisait mes vers, je suis sûr qu'elle les trouverait fort bons.
Madame la marquise fit taire le savant, qui manquait de respect à une dame romaine, à la fille de Cicéron. Monsieur le duc expliqua comment on avait découvert l'Amérique: et. tirant sa montre, à laquelle pendait galamment une petite boussole, il lui fit voir que c'était avec une aiguille qu'on était arrivé dans un autre hémisphère. La surprise de la Romaine redoublait à chaque mot qu'on lui disait et à chaque chose qu'elle voyait; elle s'écria enfin :
TULLIA. — Je commence à craindre que les modernes ne l'emportent sur les anciens; j'étais venue pour m'en éclaircir, et je sens que je vais rapporter de tristes nouvelles à mon père.