‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 52 sur 80 · ANDRE DESTOUCHES A SIAM · texte numérisé non relu

ANDRE DESTOUCHES A SIAM

ANDRÉ Destouches e'tait un musicien trèsagréable dans le beau siècle de Louis XIV, avant que la musique eût été perfectionnée par Rameau, et gâtée par ceux qui préfèrent la difficulté surmontée au naturel et aux grâces.

Avant d'avoir exercé ses talents, il avait été mousquetaire ; et avant d'être mousquetaire, il fit, en 1688, le voyage de Siam avec le jésuite Tachard, qui lui donna beaucoup de marques particulières de tendresse pour avoir un amusement sur le vaisseau ; et Destouches parla toujours avec admiration du P. Tachard le reste de sa vie.

Il fit connaissance, à Siam, avec un premier commis du barcalon ; ce premier commis s'appelait Croutef : et il mit par écrit la plupart des questions qu'il avait faites à Croutef, avec les réponses de ce Siamois. Les voici telles qu'on les a trouvées dans ses papiers.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Comblcn avcz-vous de soldats?

2)0 DIALOGUES. XXXIIl.

CROUTEF. — Quatre-vingt mille fort médiocrement payés.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Et de talapoins ?

CROUTEF. — Cent vingt mille, tous fainéants et très-riches. Il est vrai que, dans la dernière guerre, nous avons été bien battus; mais, en récompense, nos talapoins ont fait très-grande chère, bâti de belles maisons, et entretenu de très-jolies filles.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Il n'y a rien de plus sage et de mieux avisé. Et vos finances, en quel état sont-elles?

CROUTEF. — En fort mauvais état. Nous avons pourtant quatre-vingt-dix mille hommes employés à les faire fleurir; et, s'ils n'en ont pu venir à bout, ce n'est pas leur faute, car il n'y a aucun d'eux qui ne prenne honnêtement tout ce qu'il peut prendre, et qui ne dépouille les cultivateurs pour le bien de l'Etat.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Bravo ! Et votre jurisprudence, est-elle aussi parfaite que tout le reste de votre administration?

CROUTEF. — Elle est bien supérieure ; nous n'avons point de lois, mais nous avons cinq ou six mille volumes sur les lois. Nous nous conduisons d'ordinaire par des coutumes; car on sait qu'une coutume, ayant été établie au hasard, est toujours ce qu'il y a de plus sage. Et de plus, chaque coutume ayant nécessairement changé dans chaque province, comme les habillements et les coiffures, les juges peuvent choisir à leur gré l'usage qui était en vogue il y a quatre siècles, ou celui qui régnait l'année passée : c'est une variété de législation que nos voisins ne cessent d'admirer; c'est une fortune assurée

Ï>our les praticiens, une ressource pour tous es plaideurs de mauvaise foi, et un agrément infini pour les juges, qui peuvent, en sûreté de conscience, décider les causes sans les entendre.

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