‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 53 sur 80 · DESTOUCHES A SIAM. 2 } I · texte numérisé non relu

DESTOUCHES A SIAM. 2 } I

ANDRÉ DESTOUCHES. — jNIais pour le criminel, vous avez au moins des lois constantes?

CROUTEF. — Dieu nous en préserve ! nous pouvons condamner au bannissement , aux galères, à la potence, ou renvoyer hors de cour, selon que la fantaisie nous en prend. Nous nous plaignons quelquefois du pouvoir arbitraire de M. le barcalon ; mais nous voulons que tous nos jugements soient arbitraires.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Cela cst justc. Et dc la question, en usez-vous?

CROUTEF. — C'est notre plus grand plaisir; nous avons trouvé que c'est un secret infaillible pour sauver un coupable qui a les muscles vigoureux, les jarrets forts et souples, les bras nerveux et les reins doubles; et nous rouons gaiement tous les innocents à qui la nature a donné des organes faibles. Voici comme nous nous y prenons avec une sagesse et une prudence merveilleuses. Comme il va des demi-preuves, c'està-dire des demi-vérités, il est clair qu'il y a des demi-innocents et des demi-coupables. Nous commiençons donc par leur donner une demimort, après quoi nous allons déjeuner; ensuite, vient la mort tout entière, ce qui donne dans le monde une grande considération qui est le revenu du prix de nos charges.

ANDRÉ DESTOUCHES. — RicU u'CSt pluS prudcUt

et plus humain, il faut en convenir. Apprenezmoi ce que deviennent les biens des condamnés ?

CROUTEF. — Les enfants en sont privés : car vous savez que rien n'est plus équitable que de punir tous les descendants d'une faute de leur père.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Oui, il y a longtemps que j'ai entendu parler de cette jurisprudence.

CROUTEF. — Les peuples de Lao, nos voisins, n'admettent ni la question, ni les peines arbitraires, ni les coutumes différentes, ni les horribles supplices qui sont parmi nous en usage ;

mais aussi nous les regardons conrime des barbares qui n'ont aucune idée d'un bon gouvernement. Toute l'Asie convient que nous dansons beaucoup mieux qu'eux, et que par conséquent il est impossible qu'ils approchent de nous en jurisprudence, en commerce, en finances et surtout dans l'art militaire.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Dites-moî, jc VOUS prie, par quels degrés on parvient, dans Siam, à la magistrature?

CROUTEF. ~ Par de l'argent comptant. Vous sentez qu'il serait impossible de bien juger, si on n'avait pas trente ou quarante mille pièces d'argent toutes prêtes. En vain on saurait par cœur toutes les coutumes, en vain on aurait plaidé cinq cents causes avec succès, en vain on aurait un esprit rempli de justesse et un cœur plein de justice ; on ne peut parvenir à aucune magistrature sans argent. C'est encore ce qui nous distingue de tous les peuples de l'Asie, et surtout de ces barbares de Lao, qui ont la manie de récompenser tous les talents, et de ne vendre aucun emploi.

André Destouches qui était un peu distrait, comme le sont tous les musiciens, répondit au Siamois que la plupart des airs qu'il venait de chanter lui paraissaient un peu discordants, et voulut s'informer à fond de la musique siamoise; mais Croutef, plein de son sujet, et passionné pour son pays, continua en ces termes : Il m'importe fort peu que nos voisins, qui habitent par-delà nos montagnes, aient de meilleure musique que nous, et de meilleurs tableaux, pourvu que nous ayons toujours des lois sages et humaines. C'est dans cette partie que nous excellons. Par exemple, il y a mille circonstances 011, une fille étant accouchée d'un enfant mort, nous réparons la perte de l'enfant en fesant pendre la mère , moyennant quoi elle

DESTOUCKES A SIAM. 233

est manifestement hors d'état de faire une fausse couche.

Si un homme a volé adroitement trois ou quatre cent mille pièces d'or, nous le respectons et nous allons dîner chez lui ; mais si une pauvre servante s'approprie maladroitement trois ou quatre pièces de cuivre qui étaient dans la cassette de sa maîtresse, nous ne manquons pas de tuer cette servante en place publique : premièrement, de peur qu'elle ne se corrige ; secondement, afin qu'elle ne puisse donner à l'Etat des enfants en grand nombre, parmi lesquels il s'en trouverait peut-être un ou deux qui pourraient voler trois ou quatre petites pièces de cuivre, ou devenir de grands hommes ; troisièmement, parce qu'il est juste de proportionner la peine au crime, et qu'il serait ridicule d'employer dans une maison de force, à des ouvrages utiles, une personne coupable d'un forfait si énorme.

Mais nous sommes encore plus justes, plus cléments, plus raisonnables, dans les châtiments que nous infligeons à ceux qui ont l'audace de se servir de leurs jambespour aller où ils veulent. Nous traitons si bien nos guerriers qui nous vendent leur vie, nous leur donnons un si prodigieux salaire, ils ont une part si considérable à nos conquêtes, qu'ils sont sans doute les plus criminels de tous les hommes lorsque, s'étant enrôlés dans un moment d'ivresse, ils veulent s'en retourner chez leurs parents dans un moment de raison. Nous leur fesons tirer à bout portant douze balles de plomb dans la tête pour les faire rester en place, après quoi ils deviennent infiniment utiles à leur patrie.

Je ne vous parle pas de la quantité innombrable d'excellentes institutions qui ne vont pas, à la vérité, jusqu'à verser le sang des hommes, mais qui rendent la vie si douce et si agréable qu'il est impossible que les coupables ne

deviennent gens de bien. Un cultivateur n'a-t-il point paye' à point nommé une taxe qui excédait ses facultés, nous vendons sa marmite et son lit pour le mettre en état de mieux cultiver la terre quand il sera débarrassé de son superflu.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Voilà qui est tout à fait harmonieux, cela fait un beau concert.

CROUTEF. — Pour faire connaître notre profonde sagesse, sachez que notre base fondamentale consiste à reconnaître pour notre souverain, à plusieurs égards, un étranger tondu qui demeure à neuf cent mille pas de chez nous. Quand nous donnons nos plus belles terres à quelqu'un de nos talapoins, ce qui est trèsprudent, il faut que ce talapoin siamois paie la première année de son revenu à ce tondu tartare, sans quoi il est clair que nous n'aurions point de récolte.

Mais oii est le tem.ps, l'heureux temps, où ce tondu fesait égorger une moitié de la nation par l'autre pour décider si Sammonocodoni avait joué au cerf-volant ou au trou-madame; s'il s'était déguisé en éléphant ou en vache; s'il avait dormi trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté droit ou sur le gauche ? Ces grandes questions, qui tiennent si essentiellement à la morale , agitaient alors tous les esprits , elles ébranlaient le monde ; le sang coulait par elles : on massacrait les femmes sur les corps de leurs maris ; on écrasait leurs petits enfants sur la pierre avec une dévotion, une onction, une componction angéliques. Malheur à nous, enfants dégénérés de nos pieux ancêtres, qui ne fesons plus de ces saints sacrifices ! Mais au moins il nous reste, grâces au ciel, quelques bonnes âmes qui les imiteraient si on les laissait faire.

ANDRÉ DESTOUCHES. — Dites-moi, je vous prie.

Page 1