ÉPICTÈTE A SON FILS
ÉpicTÈTE. — La vertu qu'ils enseignent est apparemment de la fausse monnaie.
LE FILS. — Ils disent qu'il est impossible d'être vertueux sans s'être fait couper un peu de prépuce, ou sans s'être plongé dans l'eau au nom du Père par le Fils. Il est vrai qu'ils ne sont pas d'accord en cela : les uns veulent du prépuce, les autres n'en veulent point : ceux-ci croient l'eau nécessaire, comme Pindare qui la dit merveilleuse; ceux-là s'en passent, mais tous disent c^u'il leur faut donner de l'argent.
EPICTETE. — Comment, de l'argent! Sans doute on doit secourir de son superflu les pauvres qui ne peuvent travailler, payer ceux qui peuvent gagner leur vie, et partager son nécessaire avec ses amis. C'est notre loi ; c'est notre morale : c'est ce que j'ai fait depuis qu'Epaphodite m-'affranchit, et c'est ce que je vous ai vu faire avec une satisfaction qui rend mes derniers moments heureux.
LE FILS. — Les philosophes dont je vous parle exigent bien autre chose : ils veulent cju'on apporte à leurs pieds tout ce qu'on a, jusqu'à la dernière obole.
ÉPICTÈTE. — S'il est ainsi, ce sont des voleurs, et vous êtes obligé de les déférer au préteur ou aux centumvirs.
LE FILS. — Oh ! non, ce ne sont point des voleurs, ce sont des marchands qui vous donnent la meilleure denrée du monde pour votre argent, car ils vous promettent la vie éternelle; et si, en mettant votre argent à leurs pieds, comme ils l'ordonnent, vous gardez seulement de quoi manger, ils ont le pouvoir de vous faire mourir subitement.
ÉPICTÈTE. — Ce sont donc des assassins dont il faut au plus tôt purger la société.
LE FILS. — Non, vous dis-ie, ce sont des mages qui ont des secrets admirables, et qui tuent avec
des paroles. Le Père, disent-ils, leur a fait cette grâce par le Fils. Un de leurs prosélytes, qui pue horriblement, mais qui prêche dans les greniers avec beaucoup de succès, me disait hier qu'un de leurs parents, nommé Ananiah, ayant vendu sa métairie pour plaire au Fils au nom du Père, porta tout l'argent aux pieds d'un mage nommé Barjone, mais qu'ayant gardé en secret de quoi acheter le nécessaire pour son petit enfant, il fut puni de mort sur-le-champ. Sa femme vint ensuite ; Barjone la fit mourir de même en prononçant une seule parole.
ÉPiCTÈTE. — Mon fils, voilà d'abominables gens. Si la chose était vraie, ils seraient les plus infâmes Criminels de la terre. On vous a conté des histoires ridicules; vous êtes un bon enfant et j'ai peur que vous ne soyez un imbécile, et cela me fâche.
LE FILS. — Mais mon père, si on gagne la vie éternelle en donnant tout son bien à Simon Barjone, il est clair qu'on fait un bon marché.
ÉPICTÈTE. — Mon fils, la vie éternelle, la communication avec l'Etre suprême n'a rien de commun, croyez-moi, avec votre Simon Barjone. Le Dieu très -bon et très -grand, Deus optimus maximus^ qui anima les Caton, les Sci-
Ï)ion, les Cicéron, les Paul-Emile, les Camille, e père des dieux et des homm.es, n'a pas, sans doute, remis son pouvoir entre les mains d'un Juif. Je savais que ces misérables étaient au rang des plus superstitieux peuples de la Syrie, mais je ne savais pas qu'ils osassent porter leur démence jusqu'à se dire les premiers ministres de Dieu.
LE FILS. — Mais, mon père, ils font continuellement des miracles. [Ici le bonhomme Epietète ricane.) Vous ricanez, mon père, vous levez les épaules.
ÉPICTÈTE. — Hélas ! un mourant n'a guère