SUR GROTIUS, HOBBES ET MONTESQUIEU
A— Hé bien! vous avez lu Grotius, Hobbes . et Montesquieu; que pensez- vous de ces trois hommes célèbres?
B. —Grotius m'a souvent ennuyé; mais il est très-savant : il semble aimer la raison et la vertu ; mais la raison et la vertu touchent peu quand elles ennuient : il me paraît de plus qu'il est quelquefois un fort mauvais raisonneur. iMontesquieu a beaucoup d'imagination sur un sujet qui semblait n'exiger que du jugement : il se trompe trop souvent sur les faits; mais je crois qu'il se trompe aussi quelquefois quand il raisonne. Hobbes est bien dur, ainsi que son style, mais j'ai peur que sa dureté ne tienne souvent à la vérité. En un mot, Grotius est un franc pédant, Hobbes un triste philosophe, et Montesquieu un bel esprit humain.
c. — Je suis assez de cet avis. La vie est trop courte, et on a trop de choses à faire pour apprendre de Grotius que , selon Tertuilien , « la cruauté, la fraude et l'injustice sont les « compagnes de la guerre ; » que « Carnëade « défendait le faux comme le vrai; » qu'Horace a dit dans une satire , « la nature ne peut dis- « cerner le juste et l'injuste^; » que, selon Plutarque, « les enfants ont de la compassion ; » que Chrysippe a dit, or l'origine du droit est « dans Jupiter; » que, si on en croit Florentin, « la nature a mis entre les hommes une espèce « de parenté ; » que Carnéade a dit que « l'uti- « lité est la mère de la justice. »
J'avoue que Grotius me fait grand plaisir
* Nec natura potest justo secernere iniquiim. Ce cruel vers se trouve dans la troisième Satire. Horace veut prouver contre les stoïciens que tous les délits ne sont pas égaux. Il faut, dit-il, que la peine soit proportionnée à la faute :
Adsit
Régula, peccatis quœ pœnas irroget cequas.
C'est la raison, la loi naturelle, qui enseigne cette justice : la nature connaît donc le juste et l'injuste. Il est bien évident que la nature enseigne à toutes les mères qu'il vaut mieux corriger son enfant que de le tuer; qu'il vaut mieux lui donner du pain que de lui crever un oeil ; qu'il est plus juste de secourir son père que de le laisser dévorer par une bête féroce, et plus juste de remplir sa promesse que de la violer.
Il y a dans Horace, avant ce vers de mauvais exemple , Nec naturcLpotest justo secernere iniquum, « La nature ne peut discerner le juste de l'injuste; « il y a, dis-je, un autre vers qui semble dire tout le contraire : Jura inventa metu injusti fateare necesse est ;
« Il faut avouer que les lois n'ont été inventées que par la crainte de l'injustice. »
La nature avait donc discerné le juste et l'injuste avant qu'il y eût des lois. Pourquoi serait-il d'un autre avis que Cicéron et que tous les moralistes qui admettent la loi naturelle? Horace était un débauché qui recommande les filles de joie et les petits garçons, j'en conviens ; qui se moque des pauvres vieilles, d'accord; qui flatte plus lâche-
quand il dit, dès son premier chapitre du premier livre , « que la loi des Juifs n'obligeait « point les étrangers ». Je pense avec lui qu'Alexandre et Aristote ne sont point damnés pour avoir gardé leur prépuce, et pour n'avoir pas employé le jour du sabbat à ne rien faire. De braves théologiens se sont élevés contre lui avec leur absurdité ordinaire; mais mol qui, Dieu merci, ne suis point théologien, je trouve Grotius un très-bon homme.
J'avoue qu'il ne sait ce qu'il dit quand il
ment Octave qu'il n'attaque cruellement des citoyens obscurs , il est vrai ; qui change souvent d'opinion, j'en suis fâché : mais je soupçonne qu'il a dit ici tout le contraire de ce qu'on lui fait dire! Pour moi, je lis
Et natura potest jiisto secernere iniquum ; les autres mettront un nec à la place d'un et, s'ils veulent. Je trouve le sens du mot et plus honnête comme plus grammatical : et natura potest^ etc.
Si la nature ne discernait pas le juste et l'injuste, il n'y aurait point de différence morale dans nos actions; les stoïciens sembleraient avoir raison de soutenir que tous les délits contre la société sont égaux. Ce qui est fort étrange, c'est que saint Jacques semble tomber dans l'excès des stoïciens, en disant dans son Epître ( chap. ii , v. X) : <' Qui garde toute la loi, et la viole en un point, est coupable de l'avoir violée en tout. » Saint Augustin, dans une lettre à saint Jérôme, relance un peu l'apôtre saint Jacques, et ensuite l'excuse, en disant que le coupable d'une transgression est coupable de toutes, parce qu'il a manqué à la charité qui comprend tout. O Augustin 1 comment un homme qui s'est enivré, qui a forniqué, a-t-il trahi la charité ? Tu abuses perpétuellement des mots, ô sophiste africain! Horace avait l'esprit plus juste et plus fin que toi.
A'^. B. Cet endroit d'Horace peut d'abord paraître obscur; cependant, en y faisant attention, on trouvera que le poëte dit seulement: Consultez les annales du monde, vous verrez que la crainte de l'injustice a fait naître l'idée de nos droits. L'instinct ne nous apprend à discerner le juste de l'injuste que comme ce qui tlatte nos sens de ce qui les blesse ; la raison nous apprend donc que tous les crimes ne sont pas égaux, puisqu'ils ne font pas un tort égal à la société, et que c'est de l'idée de ce tort qu'est née Vidée de justice. Natura ne signifie qu'instinct, premier mouvement (K.)
prétend que les Juifs avaient enseigné la circoncision aux autres peuples. Il est assez reconnu aujourd'hui que la petite horde judaïque avait pris toutes ses ridicules coutumes des peuples puissants dont elle était environnée ; mais que fait la circoncision « au droit de la « guerre et de la paix » ?
A. — Vous avez raison ; les compilations de Grotius ne méritaient pas le tribut d'estime que l'ignorance leur a payé. Citer les pensées des vieux auteurs qui ont dit le pour et le contre, ce n'est pas penser. C'est ainsi qu'il se trompe très-grossièrement dans son livre de la Vérité du christianisme, en copiant les auteurs chrétiens qui ont dit que les Juifs, leurs prédécesseurs, avaient enseigné le monde; tandis que la petite nation juive n'avait elle-même jamais eu cette prétention insolente; tandis que, renfermée dans les rochers de la Palestine et dans son ignorance , elle n'avait pas seulement reconnu l'immortalité de l'àme que tous ses voisins admettaient.
C'est ainsi qu'il prouve le christianisme, par Hystaspe et par les Sibylles, et l'aventure de la baleine qui avala Jonas, par un passage de Lycophron. Le pédantisme et la justesse de l'esprit sont incompatibles.
Montesquieu n'est pas pédant : que pensezvous de son Esprit des lois?
B. — Il m.'a fait un grand plaisir, parce qu'il y a beaucoup de plaisanteries, beaucoup de choses vraies, hardies et fortes, et des chapitres entiers dignes des Lettres persanes : le chapitre xxvii du livre XIX est un portrait de votre Angleterre, dessiné dans le goût de Paul Véronèse; j'y vois des couleurs brillantes, de la facilité de pinceau, et quelques défauts de costume. Celui de l'inquisition et celui des esclaves nègres sont fort au-dessus de Callot. Partout il
combat le despotisme, rend les gens de finance odieux . les courtisans me'prisables , les moines ridicules ; ainsi tout ce qui n'est ni moine, ni financier, ni employé dans le ministère, ni aspirant à rêtre, a été charmé , et surtout en France.
Je suis fâché que ce livre soit un labyrinthe sans fil, et qu'il n'y ait aucune méthode. Je suis encore plus étonné qu'un homme qui écrit sur les lois dise dans sa préface c qu'on ne trouvera point de saillies dans son ouvrage ; j et il est encore plus étrange que son livre soit un recueil de saillies. C'est Michel Montaigne législateur : aussi était-il du pays de Michel Montaigne.
Je ne puis m'empêcher de rire en parcourant plus de cent chapitres qui ne contiennent pas douze lignes, et plusieurs qui n'en contiennent que deux. Il semble que l'auteur ait toujours voulu jouer avec son lecteur dans la matière la plus grave.
On ne croit pas lire un ouvrage sérieux lorsque, après avoir cité les lois grecques et romaines, il parle de celles de Bantam, de Cochin, de Tunquin, d'Achem. de Bornéo, de Jacatra, de Formose, comme s'il avait des mémoires fidèles des gouvernements de tous ces pays. Il mêle trop souvent le faux avec le vrai, en physique, en morale, en histoire : il vous dit, d'après Puffendorf, que du temps du roi Charles IX il y avait vingt millions d'hommes en France. Puffendorf va même jusquà vingtneuf millions : il parlait fort au hasard. On n'avait jamais fait en France de dénombrement ; on était trop ignorant alors pour soupçonner seulement qu'on pût deviner le nombre des habitants par celui des naissances et des morts. La France n'avait point en ce temps la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon, l'Artois, le
ABC. I. 9f
Cambrésis , la moitié de la Flandre ; et aujourd'hui qu'elle possède toutes ces provinces, il est prouvé qu'elle ne contient qu'environ vingt millions d'âmes tout au plus par le dénombrement des feux assez exactement donné en lySi.
Le même auteur assure, sur la foi de Chardin, qu'il n'y a que le petit fleuve Cyrus qui soit navigable en Perse. Chardin n'a point fait cette bévue. Il dit au chap. i^r^ vol. II, « qu'il n'y a point de fleuve qui porte bateau dans le cœur du royaume » ; mais sans compter l'Euphrate, le Tigre et l'Indus, toutes les provinces frontières sont arrosées de fleuves qui contribuent à la facilité du commerce, et à la fertilité de la terre : le Zinderud traverse Ispahan ; l'Agi se joint au Kur, etc. Et puis, quel rapport ÏEsprit des lois peut-il avoir avec les fleuves de la Perse ?
Les raisons qu'il apporte de l'établissement des grands empires en Asie, et de la multitude des petites puissances en Europe, semblent aussi fausses que ce qu'il dit des rivières de la Perse. « En Europe, dit-il, les grands empires « n'ont jamais pu subsister : » la puissance romaine y a pourtant subsisté plus de cinq cents ans; et «la cause, continue-t-il, de la du- « rée de ces grands empires, c'est qu'il y a de « grandes plaines. » Il n'a pas songé que la Perse est entrecoupée de montagnes; il ne s'est pas souvenu du Caucase, du Taurus, de l'Ararat, de l'Immalis, du Saron, dont les branches couvrent l'Asie. Il ne faut ni donner des raisons des choses qui n'existent point, ni en donner de fausses des choses qui existent.
Sa prétendue influence des climats sur la religion est prise de Chardin, et n'en est pas plus vraie ; la religion mahométane, née dans le terrain aride et brûlant de la Mecque, fleurit
aujourd'hui dans les belles contrées de l'Asie- Mineure, de la Syrie, de l'Eg^^pte, de la Thrace, de la Mysie, de l'Afrique septentrionale, de la Servie, de la Bosnie, de la Dalmatie, de l'Epire, de la Grèce; elle a re'gne' en Espagne, et il s'en est fallu bien peu qu'elle ne soit allée jusqu'à Rome. La religion chrétienne est née dans le terrain pierreux de Jérusalem, et dans un pays de lépreux, où. le cochon est un aliment presque mortel, et défendu par la loi. Jésus ne mangea jamais de cochon, et on en mange chez les chrétiens : leur religion domine aujourd'hui dans des pays fangeux où l'on ne se nourrit que de cochons, comme dans la Vestphalie. On ne finirait pas si on voulait examiner les erreurs de ce genre qui fourmillent dans ce livre.
Ce qui est encore révoltant pour un lecteur un peu instruit, c'est que presque partout les citations sont fausses; il prend presque toujours son imagination pour sa mémoire.
Il prétend que, dans le Testament attribué au cardinal de Richelieu, il est dit* « que, si « dans le peuple il se trouve quelque malheu- (' reux honnête homme, il ne faut point s'en (' servir : tant il est vrai que la vertu n'est (. pas le ressort du gouvernement monar- « chique. »
Le misérable Testament faussement attribué au cardinal de Richelieu dit précisément tout le contraire. Voici ses paroles, au chap. iv : ( On peut dire hardiment que, de deux per- « sonnes dont le mérite est égal, celle qui est 0 la plus aisée en ses affaires est préférable à « l'autre, étant certain qu'il faut qu'un pauvre 'i magistrat ait l'àme d'une trempe bien forte, 0 si elle ne se laisse quelquefois amollir par la
* Liv. III, chap. v.
« considération de ses inte'rêts. Aussi Texpé- « rience nous apprend que les riches sont moins « sujets à concussion que les autres, et que la « pauvreté contraint un officier à être fort soi- « gneux du revenu du sac. »
Montesquieu, il faut l'avouer, ne cite pas mieux les auteurs grecs que les français; il leur fait souvent dire tout le contraire de ce qu'ils ont dit.
Il avance, en parlant de la condition des femmes dans les divers gouvernements, ou plutôt en promettant d'en parler, que chez les Grecs ^ « l'amour n'avait qu'une forme que l'on (( n'ose dire ». Il n'hésite pas à prendre Plutarque même pour son garant : il fait dire à Plutarque « que les femmes n'ont aucune part au véritable amour ». Il ne fait pas réflexion que Plutarque fait parler plusieurs interlocuteurs : il y a un Protogène qui déclame contre les femmes; mais Daphneus prend leur parti; Plutarque décide pour Daphneus; il fait un très-bel éloge de l'amour céleste et de l'amour conjugal; il finit par rapporter plusieurs exemples de la fidélité et du courage des femmes. C'est même dans ce dialogue qu'on trouve l'histoire de Gamma, et celle d'Eponine, femme de Sabinus, dont les vertus ont servi de sujet à des pièces de théâtre. Enfin il est clair que Montesquieu, dans l'Esprit des lois, a calomnié Fesprit de la Grèce, en prenant une objection que Plutarque réfute
pour une loi c^ue Plutarque recommande.
« ^ Des cadis ont soutenu que le grand-sei-
« gneur n'était point obligé de tenir sa parole
« ou son serm.ent lorsqu'il bornait par là son
« autorité. »
Ricaut, cité en cet endroit, dit seulement,
page i8 de l'édition d'Amsterdam, de 1671 :
* Liv. VII, ch. IX. — * Liv. III, ch. iv. vor.TAiTJF. riAT.oc'-::?. II.
« Il y a même de ces gens-là qui soutiennent « que le grand-seigneur peut se dispenser des 0 promesses qu'il a faites avec serment, quand, f- pour les accomplir, il faut donner des bornes « a son autorité. »
Ce discours est bien vague. Le sultan des Turcs ne peut promettre qu'à ses sujets ou aux puissances voisines. Si ce sont des promesses à ses sujets, il n'y a point de serment : si ce sont des traite's de paix, il faut qu'il les tienne comme les autres princes, ou qu'il fasse la guerre. UAlcoran ne dit en aucun endroit qu'on peut violer son serment, et il dit en cent endroits qu'il faut le garder. Il se peut que pour entreprendre une guerre injuste, comme elles le sont presque toutes, le grand-turc assemble un conseil de conscience, comme ont fait plusieurs princes chrétiens, afin de faire le mal en conscience ; il se peut que quelques docteurs musulmans aient imité les docteurs catholiques, qui ont dit qu'il ne faut garder la foi ni aux infidèles ni aux hérétiques; mais il reste à savoir si cette jurisprudence est celle des Turcs.
L'auteur de l'Esprit des lois donne cette prétendue décision des cadis comme une preuve du despotisme du sultan ; il semble que ce serait au contraire une preuve qu'il est soumis aux lois, puisqu'il serait obligé de consulter des docteurs pour se mettre au-dessus des lois. Nous sommes voisins des Turcs, et nous ne les connaissons pas. Le comte de Marsigli, qui a vécu si longtemps au milieu d'eux, dit qu'aucun auteur n'a donné une véritable connaissance ni de leur empire, ni de leurs lois. Nous n'avons eu même aucune traduction tolérable de VAIcoran. avant celle que nous a donnée l'Anglais Salé en 1734. Presque tout ce qu'on a dit de leur religion et de leur jurisprudence est faux, et les conclusions que l'on en tire tous les jours
contre eux sont trop peu fonde'es. On ne doit, dans l'examen des lois, citer que des lois reconnues.
« ^Tout bas commerce était infâme chez les Grecs. » Je ne sais pas ce gue Montesquieu entend par bas commerce ; mais je sais que dans Athènes tous les citoyens commerçaient, que' Platon vendit de l'huile, et que le père du de'magogue Demosthène e'tait marchand de fer. La plupart des ouvriers étaient des étrangers ou des esclaves : il nous est important de remarquer que le négoce n'était point incompatible avec les dignités dans les républiques de la Grèce, excepté chez les Spartiates, qui n'avaient aucun commerce.
« J'ai ouï plusieurs fois déplorer, dit-il 2, l'a- (' veugiement du conseil de François P*", qui « rebuta Christophe Colomb qui lui proposait fc les Indes. » Vous remarquerez que François l^^ n'était pas né lorsque Colomb découvrit les îles de l'Amérique.
Puisqu'il s'agit ici de commerce, observons que l'auteur condamne une ordonnance du conseil d'Espagne qui défend d'employer l'or et l'argent en dorure^. « Un décret pareil, dit-il, « serait semblable à celui que feraient les états « de Hollande, s'ils défendaient la consomma- « tion de la cannelle. » Il ne songe pas que les Espagnols, n'ayant point de manufactures, auraient acheté les galons et les étoffes de l'étranger, et que les Hollandais ne pouvaient acheter de la cannelle. Ce qui était très-raisonnable en Espagne eût été très-ridicule en Hollande.
*Si un roi donnait sa voix dans les jugements criminels, « il perdrait le plus bel attribut de « sa souveraineté, qui est celui de faire grâce.
* Liv. IV, ch. viîi. — * Liv. XXI, ch. xxii. — a Liv. XXT, ch. XXII. — * Liv. VI, ch. v.
lOO DIALOGUES. XLT,
« Il serait insensé qu'il fît et défît ses jugements. « Il ne voudrait pas être en contradiction avec « lui-même. Outre que cela confondrait toutes « les idées, on ne saurait si un homme serait « absous ou s'il recevrait sa grâce. »
Tout cela est évidemment erroné. Qui empêcherait le souverain de faire grâce après avoir été lui-même au nombre des juges? comment est-on en contradiction avec soi-même, en jugeant selon la loi, et en pardonnant selon sa clémence? En quoi les idées seraient-elles confondues? comment pourrait-on ignorer que le roi lui a publiquement fait grâce après la condamnation ?
Dans le procès fait au duc d'Alençon, pair de France, en 14-58, le parlement, consulté par le roi pour savoir s'il avait le droit d'assister au jugement du procès d'un pair de France, répondit qu'il avait trouvé par ses registres que nonseulement les rois de France avaient ce droit, mais qu'il était nécessaire qu'ils y assistassent en qualité de premiers pairs.
Cet usage s'est conservé en Angletere. Les rois d'Angleterre délèguent à leur place, dans ces occasions, un grand steward qui les représente. L'empereur peut assister au jugement d'un prince de l'empire. Il est beaucoup mieux sans doute qu'un souverain n'assiste point aux jugements criminels : les hommes sont trop faibles et trop lâches ; l'haleine seule du prince fait trop pencher la balance.
(( 1 Les Anglais, pour favoriser la liberté, ont « ôté toutes les puissances intermédiaires qui « formaient leur monarchie. »
Le contraire est d'une vérité reconnue. Ils ont fait de la Chambre des communes une puissance intermédiaire qui balance celle des
* Liv. II, ch. IV.
AB C. I. lOl
pairs. Ils n'ont fait que saper la puissance ecclésiastique, qui doit être une société' priante, édifiante, exhortante, et non pas puissante.
« ^ Il ne suffit pas quil y ait dans une monar- « chie des rangs intermédiaires, il faut encore « un dépôt de lois... L'ignorance naturelle à « la noblesse, son inattention, son mépris pour « le gouvernement civil, exigent qu'il y ait un « corps qui fasse sans cesse sortir les lois de la « poussière où elle seraient ensevelies. »
Cependant le dépôt des lois de l'Empire est à la diète de Ratisbonne entre les mains des princes; ce dépôt est en Angleterre dans la chambre haute ; en Suède, dans le sénat composé de nobles; et en dernier lieu l'impératrice Catherine II, dans son nouveau code, le meilleur de tous les codes, remet ce dépôt au sénat composé des grands de l'empire.
Ne faut-il pas distinguer entre les lois politiques et les lois de la justice distributive ? Les lois politiques ne doivent-elles pas avoir pour gardiens les principaux membres de l'Etat? Les lois du tien et du mien^ l'ordonnance criminelle, n'ont besoin que d'être bien faites et d'être imprimées, le dépôt en doit être chez les libraires. Les juges doivent s'y conformer; et quand elles sont mauvaises, comme il arrive fort souvent, alors ils doivent faire des rem.ontrances à la puissance suprême pour les faire changer.
Le même auteur prétend qu'au Tunquin- tous les magistrats et les principaux officiers militaires sont eunuques, et que chez les lamas ^ la loi permet aux femmes d'avoir plusieurs maris. Quand ces fables seraient vraies, qu'en résulterait-il ? nos magistrats voudraient-ils être eunuques, et n'être qu'en quatrièmes ou
• Liv. Il, ch. IV. — » Liv. XV, ch. xix. — 3 Liv. XVI. ch. V.
en cinquièmes auprès de mesdames les conseillères ?
Pourquoi perdre son temps à se tromper sur les prétendues flottes de Salomon envoyées d'Asiongaber en Afrique, et sur les chimériques voyages depuis la mer Rouge jusqu'à celle de Rayonne, et sur les richesses encore plus chimériques de Sofala ? Quel rapport entre toutes ces digressions erronées et V Esprit des lois ?
Je m'attendais à voir comment les Décrétales changèrent toute la jurisprudence de l'ancien code romain; par quelles lois Charlemagne gouverna son empire, et par quelle anarchie le gouvernement féodal le boulversa; par quel art et par quelle audace Grégoire Vil et ses successeurs écrasèrent les lois du royaume et des grands fiefs sous l'anneau du pécheur; par quelles secousses on est parvenu à détruire la législation papale; j'espérais voir l'origine des bailliages qui rendirent la justice presque partout depuis les Othon, et celle des tribunaux appelés parlements^ ou audiences, ou banc du roi^ ou échiquier \ je désirais de connaître l'histoire des lois sous lesquelles nos pères et leurs enfants ont vécu, les motifs qui les ont établies, négligées, détruites, renouvelées : je n'ai malheureusement rencontré souvent que de l'esprit, des railleries, des imaginations, et des erreurs.
Par quelle raison les Gaulois , asservis et dépouillés par les Romains, continuèrent-ils à vivre sous les lois romaines quand ils furent de nouveau subjugués et dépouillés par une horde de Francs? Quels furent bien précisément les lois et les usages de ces nouveaux brigands ?
Quels droits s'arrogèrent les évêques gaulois quand les Francs furent les maîtres? N'eurentils pas quelquefois part à l'administration publique avant que le rebelle Pépin leur donnât place dans le parlement de la nation ?
Y eut-il des fiefs he're'ditaires avant Charlemagne? Une foule de questions pareilles se pre'sentent à l'esprit. Montesquieu n'en résout aucune.
Quel fut ce tribunal abominable institué par Charlemagne en Vestphalie, tribunal de sang appelé le conseil veimigue, tribunal plus horrible encore que l'inquisition, tribunal composé de juges inconnus, qui jugeait à mort sur le simple rapport de ses espions, et qui avait pour bourreau le plus jeune des conseillers de ce petit sénat d'assassins? Quoi ! Montesquieu me parle des lois de Bantam, et il ne connaît pas les lois de Charlemagne , et il le prend pour un bon législateur!
Je cherchais un guide dans un chemin difficile; j'ai trouvé un compagnon de voyage qui n'était guère mieux instruit que moi; j'ai trouvé l'esprit de l'auteur, cjui en a beaucoup , et rarement l'esprit des lois; il sautille plus qu'il ne marche; il brille plus qu'il n'éclaire; il satirise quelquefois plus qu'il ne juge; et il fait souhaiter qu'un si beau génie eût toujours plus cherché à instruire qu'à surprendre.
Ce livre très-défectueux est plein de choses admirables dont on a fait de détestables copies. Enfin, des fanatiques l'ont insulté par les endroits mêmes qui méritent les remerciements du genre humain.
Malgré ses défauts, cet ouvrage doit être toujours cher aux hommes, parce que l'auteur a dit sincèrement ce qu'il pense, au lieu que la plupart des écrivains de son pays, à commencer par le grand Bossuet, ont dit très-souvent ce qu'ils ne pensaient pas. Il a partout fait souvenir les hommes qu'ils sont libres, il présente à la nature humaine ses titres qu'elle a perdus dans la plus grande partie de la terre; il combat la superstition, il inspire la morale.
Je vous avouerai encore combien je suis affligé qu'un livre qui pouvait être si utile soit fondé sur une distinction chimérique. La vertu, dit-il, est le principe des républiques, l'honneur l'est des monarchies. On n'a jamais assurément formé des républiques par vertu. L'intérêt public s'est opposé à la domination d'un seul; l'esprit de propriété, l'ambition de chaque particulier ont été un frein à l'ambition et à l'esprit de rapine. L'orgueil de chaque citoyen a veillé sur l'orgueil de s.on voisin. Personne n'a voulu être l'esclave de la fantaisie d'un autre. Voilà ce qui établit une république, et ce (jui la conserve. Il est ridicule d'imaginer qu'il faille plus de vertu à un Grison qu'à un Espagnol.
Que l'honneur soit le prmcipe des seules monarchies, ce n'est pas une idée moins chimérique, et il le fait bien voir lui-même sans y penser. « La nature de l'honneur, dit-il au cha- « pitre VII du livre IIL est de demander des « préférences et des distinctions. Il est donc. « par la chose même, placé dans le gouverne- « ment monarchique. »
Certainement, par la chose même, on demandait dans la république romaine la préture, le consulat, l'ovation, le triomphe : ce sont là des préférences, des distinctions qui valent bien les titres qu'on achète souvent dans les monarchies, et dont le tarif est fixé. Il y a un autre fondement de son livre qui ne me paraît pas porter moins à faux, c'est la division des gouvernements en républicain, en monarchique et en despotique.
Il a plu à nos auteurs (je ne sais trop pourquoi) d'appeler despotes les souverains de l'Asie et de l'Afrique : on entendait autrefois par un despote un petit prince d'Europe, vassal du Turc, et vassal amovible, une espèce d'esclave couronné gouvernant d'autres esclaves. Ce mot
despote, dans son origine, avait signifié chez les Grecs maître de maison, père de famille. Nous donnons aujourd'hui libe'ralement ce titre à l'empereur du jMaroc, au grand-turc, au pape, à l'empereur de la Chine. Montesquieu, au commencement du second livre, chapitre P'", définit ainsi le gouvernement despotique : « Un seul ix homme, sans loi et sans règle, entraîne tout « par sa volonté et par son caprice, j
Or, il est très-faux qu'un tel gouvernement existe, et il me paraît très-faux qu"il puisse exister. U Alcoran et les commentaires approuvés sont les lois des musulmans : tous les monarques de cette religion jurent sut V Alcoran d'observer ces lois. Les anciens corps de milice et les gens de loi ont des privilèges immenses, et quand les sultans ont voulu violer ces privilèges, ils ont tous été étranglés, ou du moins solennellement déposés.
Je n'ai jamais été à la Chine, mais j'ai vu plus de vingt personnes qui ont fait ce voyage, et je crois avoir lu tous les auteurs qui ont parlé de ce pavs : je sais, beaucoup plus certainement que Rollln ne savait l'histoire ancienne, je sais, dis-je, par le rapport unanime de nos missionnaires de sectes différentes , que la Chine est gouvernée par les lois, et non par une seule volonté arbitraire; je sais qu'il y a dans Pékin six tribunaux suprêmes auxquels ressortissent quarante-quatre autres tribunaux ; je sais que les remontrances faites à l'empereur par ces six tribunaux suprêmes ont force de loi ; je sais qu'on n'exécute pas à mort un portefaix , un charbonnier , aux extrémités de l'empire, sans avoir envoyé son procès à un tribunal suprême de Pékin, qui en rend compte à l'empereur. Est-ce là un gouvernement arbitraire et tyrannique ? L'empereur y est plus révéré que le pape ne l'est à Rome ; mais ,
pour être respecté, faut-il régner sans le frein des lois ? Une preuve que ce sont les lois qui régnent à la Chine, c'est que le pays est plus peuplé que l'Europe entière ; nous avons porté à la Chine notre sainte religion, et nous n'y avons pas réussi. Nous aurions pu prendre ses lois en échange, mais nous ne savons peut-être pas faire un tel commerce.
Il est bien sûr que l'évêque de Rome est plus desp)Otique que l'empereur de la Chine, car il est infaillible, et l'empereur chinois ne l'est pas; cependant cet évêque est encore assujetti à deslois.
Le despotisme n'est que l'abus de la monarchie, une corruption d'un beau gouvernement. J'aimerais autant mettre les voleurs de grand chemin au rang des corps de l'Etat que de placer les tyrans au rang des rois.
A. — Vous ne me parlez pas de la vénalité des emplois de judicature, de ce beau trafic des lois que les Français seuls connaissent dans le monde entier. Il faut que ces gens-là soient les plus grands commerçants de l'univers, puisqu'ils vendent et achètent jusqu'au droit de juger les hommes. Comment diable ! si j'avais l'honneur d'être né Picard ou Champenois, et d'être le fils d'un traitant ou d'un fournisseur de vivres, je pourrais, moyennant douze ou quinze mille écus, devenir, moi septième, le maître absolu de la vie et de la fortune de mes concitoyens! on m'appellerait ynonsieur dans le protocole de mes collègues, et j'appellerais les plaideurs par leur nom tout court, fussent-ils des Châtillon et des Montmorency, et je serais tuteur des rois pour mon argent ! c'est un excellent marché. J'aurais de plus le plaisir de faire brûler tous les livres qui me déplairaient par celui que Jean-Jacques Rousseau veut faire beau-père du dauphin. C'est un grand droit ^
* Vovez Emile, liv. V.
B. — Il est vrai que Montesquieu a la faiblesse de dire que la vénalité' des charges * est bonne dans les Etats monarchiques. Que voulez- vous? il était président à mortier en province. Je n'ai jamais vu de mortier, mais je m'imagine que c'est un superbe ornement. Il est bien difficile à l'esprit le plus philosophique de ne pas payer son tribut à l'amour-propre. Si un épicier parlait de législation, il voudrait que tout le monde achetât de la cannelle et de la muscade.
A. — Tout cela n'empêche pas qu'il n'y ait des morceaux excellents dans l'Esprit des lois. J'aime les gens qui pensent et qui me font penser. En quel rang mettez-vous ce livre?
B. — Dans le rang des ouvrages de génie qui font désirer la perfection. Il me paraît un édifice mal fondé, et construit irrégulièrement, dans lequel il y a beaucoup de beaux appartements v^ernis et dorés.
A. — Je passerais volontiers quelques heures dans ces appartements; mais je ne puis demeurer un moment dans ceux de Grotius; ils sont trop mal tournés, et les meubles trop à l'antique ; mais vous, comment trouvez-vous la maison que Hobbes a bâtie en Angleterre?
B. — Elle a tout à fait l'air d'une prison, car il n'y loge guère que des criminels et des esclaves. Il dit que l'homme est né ennemi de l'homme, que le fondement de la société est l'assemblage de tous contre tous ; il prétend que l'autorité seule fait les lois, que la vérité^ ne s'en mêle pas ; il ne distingue point la royauté de la tyrannie. Chez lui la force fait tout. Il y a bien quelque chose de vrai dans quelques-unes de ses idées; mais ses erreurs m'ont si fort révolté que je ne voudrais ni être citoyen de sa ville
* Liv.V, ch. xTx.— * Le mot de vérité est là employé assez lal à propos par Hobbes: il fallait Aire justice.
quand je lis son De cive, ni être mange' par sa grosse béte de Le'viathan.
c. — Vous me paraissez, messieurs, fort peu contents des livres que vous avez lus ; cependant vous en avez fait votre profit.
A, — Oui , nous prenons ce qui nous paraît bon, depuis Aristote jusqu'à Locke, et nous nous moquons du reste.
c. — Je voudrais bien savoir quel est le résultat de toutes vos lectures et de vos réflexions.
A. — Très-peu de chose.
B. — N'importe ; essayons de nous rendre compte de ce peu que nous savons , sans verbiage, sans pédantisme , sans un sot asservissement aux tyrans des esprits et au vulgaire tyrannisé, enfin avec toute la bonne foi de la