SUR L AME
B, — Commençons. Il est bon, avant de s'assurer de ce qui est juste, honnête, convenable entre les âmes humaines, de savoir d'où elles viennent et où elles vont : on veut connaître à fond les gens à qui on a affaire.
c. — C'est bien dit, quoique cela n'importe guère. Quels que soient l'origine et le destin de rame, l'essentiel est qu'elle soit juste; mais j'aime toujours à traiter cette matière qui plaisait tant à Cicéron. Qu'en pensez-vous, monsieur A ? L'âme est-elle immortelle ?
A. — Mais, monsieur C, la question est un peu brusque. Il me semble que pour savoir par soi-même si l'âme est immortelle, il faut d'abord
être bien certain qu'elle existe, et c'est de quoi je n'ai aucune connaissance, sinon par la foi qui tranche toutes les difficultés. Lucrèce disait, il y a dix-huit cents ans :
JgTioratur enim quce sit nalura animai.
(LucR., I, ii3.)
On ignore la nature de l'âme ; il pouvait dire : on ignore son existence. J'ai lu deux ou trois cents dissertations sur ce grand objet; elles ne m'ont jamais rien appris. Me voilà avec vous comme saint Augustin avec saint Je'rôme. Augustin lui dit tout net qu'il ne sait rien de ce qui concerne Tàme. Cice'ron, meilleur philosophe qu'Augustin, avait dit souvent la même chose avant lui, et beaucoup plus éle'gamment. Nos jeunes bacheliers en savent davantage sans doute; mais moi je n'en sais rien, et à l'âge de quatre-vingts ans je me trouve aussi avance' que le premier jour.
c. — C'est que vous radotez. N'êtes-vous pas certain que les bêtes ont la vie, que les plantes ont leur végétation , que l'air a sa fluidité, que les vents ont leurs cours? Doutez-vous que vous ayez une vieille âme qui dirige votre vieux corps ?
A. — C'est précisément parce que Je ne sais rien de tout ce que vous m'alléguez, que j'ignore absolument si j'ai une âme, quand je ne consulte que ma faible raison. Je vois bien que l'air est agité, mais je ne vois point d'être réel dans l'air qu'on appelle cours du vent. Une rose végète, mais il n'y a point un petit individu secret dans la rose qui soit la végétation : cela serait aussi absurde en philosophie que de dire que l'odeur est dans la rose. On a prononcé pourtant cette absurdité pendant des siècles. La physique ignorante de toute l'antiquité disait : l'odeur part des fleurs pour aller à mon nez, les
IIO DIALOGUES. XLI.
couleurs partent des objets pour venir à mes yeux ; on fesait une espèce d'existence à part de l'odeur, de la saveur, de la vue, de l'ouïe : on allait jusqu'à croire que la vie était quelque chose qui fesait ranimai vivant. Le malheur de toute l'antiquité' fut de transformer ainsi des paroles en êtres re'els ; on prétendait qu'une idée était un être, il fallait consulter les idées, les archétypes qui subsistaient je ne sais où. Platon donna cours à ce jargon qu'on appelle philosophie^ Aristote réduisit cette chimère en méthode; de là ces entités, ces quiddités, ces eccéités, et toutes les barbaries de l'école.
Quelq^ues sages s'aperçurent que tous ces êtres imaginaires ne sont que des mots inventés pour soulager notre entendement ; que la vie de l'animal n'est autre chose que l'animal vivant ; que ses idées sont l'animal pensant; que la végétation d'une plante n'est rien que la plante végétante ; que le mouvement d'une boule n'est que la boule changeant de place ; qu'en un mot, tout être métaphysique n'est qu'une de nos conceptions. Il a fallu deux mille ans pour que ces sages eussent raison.
G. — Mais s'ils ont raison, si tous ces êtres métaphysiques ne sont que des paroles, votre âme, qui passe pour un être métaphysique, n'est donc rien? nous n'avons donc réellement point d'âme ?
A. — Je ne dis pas cela; je dis que je n'en sais rien du tout par moi-même. Je crois seulement que Dieu nous accorde cinq sens et la pensée, et il se pourrait bien faire que nous fussions dans Dieu, comme disent Aratus et saint Paul , et que nous vissions les choses en Dieu, comme dit Malebranche.
G. — A ce compte j'aurais donc des pensées sans avoir une âme : cela serait fort plaisant.