DE LA MEILLEURE LEGISLATION
c. — De tous les Etats, quel est celui qui vous paraît avoir les meilleures lois, la jurisprudence la plus conforme au bien ge'néral et au bien des particuliers ?
A. — C'est mon pays, sans contredit. La preuve en est que dans tous nos de'mêlés nous vantons toujours notre heureuse constitution^ et que dans presque tous les autres royaumes on en souhaite une autre. Notre jurisprudence criminelle est e'quitable et n'est point barbare : nous avons aboli la torture, contre laquelle la voix de la nature s'élève en vain dans tant d'autres pays ; ce moyen affreux de faire périr un innocent faible, et de sauver un coupable robuste, a fini avec notre infâme chancelier Jeffreys, qui employait avec joie cet usage infernal sous le roi Jacques II.
Chaque accusé est jugé par ses pairs; il n'est réputé coupable que quand ils sont d'accord sur le fait ; c'est la loi seule qui le condamne sur le crime avéré, et non sur la sentence arbitraire des juges. La peine capitale est la simple mort, et non une mort accompagnée de tourments recherchés. Etendre un homme sur une croix de Saint-André, lui casser les bras et les cuisses, et le mettre en cet état sur une roue de carrosse, nous paraît une barbarie qui offense trop la nature humaine. Si, pour les crimes de haute trahison, on arrache encore le cœur du coupable après sa mort, c'est un ancien usage de cannibale, un appareil de terreur qui effraie
le spectateur sans être douloureux pour l'exécuté. Nous n'ajoutons point de tourments à la mort; on ne refuse point comme ailleurs un conseil à l'accusé ; on ne met pomt un témoin qui a porté trop légèrement son témoignage dans la nécessité de mentir, en le punissant s'il se rétracte ; on ne fait point déposer les témoins en secret, ce serait en faire des délateurs; la procédure est publique : les procès secrets n'ont été inventés que par la tyrannie.
Nous n'avons point l'imbécile barbarie de punir des indécences du même supplice dont on punit les parricides. Cette cruauté, aussi sotte qu'abominable, est indigne de nous.
Dans le civil, c'est encore la seule loi qui juge; il n'est pas permis de l'interpréter; ce serait abandonner les fortunes des citoyens au caprice, à la faveur et à la haine.
Si la loi n'a pas pourvu au cas qui se présente, alors on se pourvoit à la cour d'équité^ pardevant le chancelier et ses assesseurs; et s'il s'agit d'une chose importante, on fait pour l'avenir une nouvelle loi en parlement, c'est-à-dire dans les états de la nation assemblée.
Les plaideurs ne soHicitent jamais leurs juges ; ce serait leur dire : je veux vous séduire. Un juge qui recevrait une visite d'un plaideur serait déshonoré; ils ne recherchent point cet honneur ridicule qui flatte la vanité d'un bourgeois. Aussi n'ont-ils point acheté le droit de juger: on ne vend point chez nous une place de magistrat comme une métairie : si des membres du parlement vendent quelquefois leurs voix à la cour, ils ressemblent à quelques belles qui vendent leurs faveurs, et qui ne le disent pas. La loi ordonne chez nous qu'on ne vendra rien que des terres et les fruits de la terre, tandis qu'en France la loi elle-même fixe le prix d'une charge de conseiller au banc du
VOLTAIRE. DIALOGUES. If. 12
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