‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 3)Chapitre 59 sur 87 · SUR DES CHOSES CURIEUSES · texte numérisé non relu

SUR DES CHOSES CURIEUSES

B. — A propos, monsieur A, et croyez-vous le monde bien ancien ?

A. — Monsieur B, ma fantaisie est qu'il est éternel.

B. — Cela peut se soutenir par voie d'hypothèse. Tous les anciens philosophes ont cru la matière éternelle : or, de la matière brute à la matière organisée il n'y a qu'un pas.

c. — Les hypothèses sont fort amusantes ; elles sont sans conséquence. Ce sont des songes que la Bible fait évanouir, car il en faut toujours revenir à la Bible.

A. — Sans doute, et nous pensons tous trois dans le fond, en l'an de grâce 1760, que, depuis la création du monde qui fut fait de rien , jusqu'au déluge universel fait avec de l'eau créée exprès, il se passa i656 ans selon la Vulgate, 2809 ans selon le texte samaritain, et 2262 ans selon la traduction miraculeuse que nous appelons des septante. Mais j'ai toujours été étonné qu'Adam et Eve, notre père et notre mère, Abel, Gain, Seth, n'aient été connus de personne au monde que de la petite horde juive, qui tint le cas secret jusqu'à ce que les Juifs d'Alexandrie s'avisassent, sous le premier et le second Ptolémée, de faire traduire fort mal en grec leurs rapsodies absolument inconnues jusque-là au reste de la terre.

Il est plaisant que nos titres de famille ne soient demeurés en dépôt que dans une seule branche de notre maison, et encore chez la plus

méprisée; tandis que les Chinois, les Indiens, les Persans, les Egyptiens, les Grecs et les Romains, n'avaient jamais entendu parler ni d'Adam ni d'Eve.

B. — Il y a bien pis : c'est queSanchoniathon, qui vivait incontestablement avant le temps où l'on place Moïse, et qui a fait une Genèse à sa façon, comme tant d'autres auteurs, ne parie ni de cet Adam ni de cette Eve. Il nous donne des parents tous différents.

c. — Sur quoi jugez-vous, monsieur B, que Sanchoniathon vivait avant l'époque de Moïse?

B. — C'est que s'il avait été du temps de Moïse, ou après lui, il en aurait fait mention. Il écrivait dansTyr, qui iiorissait très-longtemps avant que la horde juive eût acquis un coin de terre vers la Phénicie. La langue phénicienne était la mère-langue du pays ; les Phéniciens cultivaient les lettres depuis longtemps; les livres juifs l'avouent en plusieurs endroits. Il est dit expressément que Caleb s'empara de la ville des lettres • nommé Cariath Sépher c'està-dire ville des livres^ appelée depuis Dabir. Certainement Sanchoniathon aurait parlé de Moïse s'il avait été son contemporain ou son puîné. Il n'est pas naturel qu'il eût omis dans son histoire les mirifiques aventures de Mosé ou Moïse, comme les dix plaies d'Egypte et les eaux de la mer suspendues à droite et à gauche pour laisser passer trois millions de voleurs fugitifs à pied sec, lesquelles eaux retombèrent ensuite sur quelques autres millions d'hommes qui poursuivaient les voleurs. Ce ne sont pas la de ces petits faits obscurs et journaliers qu'un grave historien passe sous silence. Sanchoniathon ne dit mot de ces prodiges de Gargantua ; donc il n'en savait rien ; donc il était antérieur

' Juses, cil. I, V. II.

à Moïse ainsi que Job qui n'en parle pas : Eusèbe. son abréviateur. qui entasse tant de fables, n'eût pas manqué de se pre'valoir d'un si éclatant témoignage.

A. — Cette raison est sans réplique. Aucune nation n'a parlé anciennement des Juifs , ni parlé comme les Juifs ; aucune n'eut une cosmogonie qui eût le moindre rapport à celle des Juifs. Ces malheureux Juifs sont si nouveaux , qu'ils n'avaient pas même en leur langue de nom pour signifier Dieu. Ils furent obligés d'emprunter le nom. d'Adonaï des Sidoniens, le nom de Jehova ou lao des Syriens. Leur opiniâtreté, leurs superstitions nouvelles, leur usure consacrée, sont les seules choses qui leur appartiennent en propre. Et il y a toute apparence que ces polissons, chez qui les noms de géométrie et à! astronomie furent toujours absolument inconnus, n'apprirent enfin à lire et à écrire que quand ils furent esclaves à Babylone. On a déjà prouvé que c'est là qu'ils connurent le nom des anges et même le nom d'Israël, comme ce transfuge juif Flavius Joséphe l'avoue lui-même.

c. — Quoi ! tous les anciens peuples ont eu une Genèse antérieure à celle des Juifs et toute différente ?

A. — Cela est incontestable. Voyez le Shasta et le Veidam des Indiens, les cinq Kings des Chinois, le Zend des premiers Persans, le Thaut ou Mercure Trismégiste des Egyptiens; Adam leur est aussi inconnu que le sont les ancêtres de tant de marquis et de barons dont l'Europe fourmille.

c. — Point d'Adam ! cela est bien triste. Tous nos almanachs comptent depuis Adam.

A. — Ils compteront comme il leur plaira ; les Etrennes mignonnes ne sont pas mes archives.

ABC. XVII. l8^

B. — Si bien donc que M. A est pre'adamite?

A. — Je suis présaturnien, préosirite, prébramite, prépandorite.

c. — ^ Et sur quoi fondez-vous votre belle hypothèse d'un monde e'ternel ?

A. — Pour vous le dire, il faut que vous écoutiez patiemment quelques petits préliminaires.

Je ne sais si nous avons raisonné jusqu'ici bien ou mal ; mais je sais que nous avons raisonné, et que nous sommes tous les trois des êtres intelligents : or, des êtres intelligents ne peuvent avoir été formés par un être brut, aveugle, insensible ; il y a certainement quelque différence entre les idées de Newton et des crottes de mulet. L'intelligence de Newton venait donc d'une autre intelligence.

Quand nous voyons une belle machine, nous disons qu'il y a un bon machiniste, et que ce machiniste a un excellent entendement. Le monde est assurément une machine admirable ; donc il y a dans le monde une admirable intelligence, quelque part qu'elle soit. Cet argument est vieux, et n'en est pas plus mauvais.

Tous les corps vivants sont composés de leviers, de poulies, qui agissent suivant les lois de la mécanique; de liqueurs qae les lois de ['hydrostatique font perpétuellement circuler ; 2t quand on songe que tous ces êtres ont du sentiment qui n'a aucun rapport à leur organisation, on est accablé de surprise.

Le mouvement des astres, celui de notre petite terre autour du soleil, tout s'opère en vertu des lois de la mathématique la plus profonde. Comment Platon gui ne connaissait pas une de :es lois, le chimérique Platon qui disait que la terre était fondée sur un triangle équilatére, et l'eau sur un triangle rectangle , le ridicule

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Platon qui dit qu'il ne peut y avoir que cinq mondes, parce qu'il n'y a que cinq corps réguliers; comment, dis-je, l'ignorant Platon, qui ne savait j)as seulement la trigonométrie sphérique, a-t-il eu cependant un génie assez beau, un instinct assez heureux, pour appeler Dieu l'Eternel géomètre^ pour sentir qu'il existe une intelligence formatrice ?

B. — Je me suis amusé autrefois à lire Platon. Il est clair que nous lui devons toute la métaphysique du christianisme; tous les Pères grecs furent, sans contredit, platoniciens : mais quel rapport tout cela peut-il avoir à l'éternité du monde dont vous nous parlez ?

A. — Allons pied à pied, s'il vous plaît. Il y a une intelligence qui anime le monde : Spinosa lui-même l'avoue. Il est impossible de se débattre contre cette vérité, qui nous environne et qui nous presse de tous côtés.

c. — J'ai cependant connu des mutins qui disent qu'il n'y a point dintelligence formatrice, et que le mouvement seul a formé par lui-même tout ce que nous voyons et tout ce que nous sommes. Ils vous disent hardiment : la combinaison de cet univers était possible puisqu'elle existe ; donc il était possible que le mouvement seul l'arrangeât. Prenez quatre astres seulement. Mars, Vénus, Mercure et la Terre ; ne songeons d'abord qu'à la place où ils sont, en faisant abstraction de tout le reste, et voyons combien nous avons de probabilités pour que le seul mouvement les mette à ces places r^pectives. Nous n'avons que vingtquatre hasards dans cette combinaison ; c'est-àdire il n'y a que vingt-quatre contre un à parier que ces astres se trouveront où ils sont les uns par rapport aux autres. Ajoutons à ces quatre globes celui de Jupiter; il n'y aura que cent vingt contre un à parier que Jupiter, Mars,

Vénus, Mercure et notre globe seront placés où nous les voyons.

Ajoutez -y enfin Saturne; il n'y aura que sept cent vingt hasards contre un pour mettre ces six grosses planètes dans l'arrangement

Qu'elles gardent entre elles selon leurs distances onnées. Il est donc démontré qu'en sept cent vingt jets le seul mouvement a pu mettre ces six planètes principales dans leur ordre.

Prenez ensuite tous les astres secondaires, toutes leurs combinaisons, tous leurs mouvements ; tous les êtres qui végètent, qui vivent, qui sentent, qui pensent , qui agissent dans tous les globes, vous n'aurez qu'à augmenter le nombre des hasards ; multipliez ce nombre dans toute l'éternité , jusqu'au nombre que notre faiblesse appelle infini^ il y aura toujours une unité en faveur de la formation du monde, tel qu'il est, par le seul mouvement : donc il est possible que dans toute l'éternité le seul mouvement de la matière ait produit l'univers entier tel qu'il existe. Voilà le raisonnement de ces messieurs.

A. — Pardon, mon cher ami C; cette supposition me paraît prodigieusement ridicule pour deux raisons : la première, c'est que dans cet univers il y a des êtres intelligents, et que vous ne sauriez prouver qu'il soit possible que le seul mouvement produise l'entendement ; la seconde, c'est que de votre propre aveu il y a l'infini contre un à parier qu'une cause intelligente formatrice anime l'univers. Quand on est tout seul vis-à-vis l'infini, on est bien pauvre.

Encore une fois Spinosa lui-même admet cette intelligence. Pourquoi voulez-vous aller plus loin que lui, et plonger par un sot orgueil votre faible raison dans un abîme où Spinosa n'a pas osé descendre ! Sentez-vous bien

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l'extrême folie de dire que c'est une cause aveugle qui fait que le carré d'une révolution d'une planète est toujours au carré des révolutions des autres planètes comme la racine du cube de sa distance est à la racine cube des distances des autres au centre commun ? Mes amis, ou les astres sont de grands géomètres, ou l'éternel géomètre a arrangé les astres.

c. — Point dïnjures, s'il vous plaît. Spinosa n'en disait point : il est plus aise de dire des injures que des raisons. Je vous accorde une intelligence formatrice répandue dans ce monde ; je veux bien dire avec Virgile {^n. vi, 727) :

Mens agitât molem et magno se corpore miscet.

Je ne suis pas de ces gens qui disent que les astres, les hommes, les animaux, les végétaux, la pensée, sont l'effet d'un coup de dés.

A. — Pardon de m'être mis en colère, j'avais le spleen : mais en me fâchant, je n'en avais pas moins raison.

B. — Allons au fait sans nous fâcher. Comment, en admettant un Dieu, pouvez-vous soutenir par hypothèse que le monde est éternel ?

A. — Comme je soutiens par voie de thèse que les rayons du soleil sont aussi anciens que cet astre.

c. — Voilà une plaisante imagination ! Quoi ! du fumier, des bacheliers en théologie, des puces, des singes , et nous, nous serions des émanations de la Divinité ?

A. — Il y a certainement du divin dans une puce : elle'saute cinquante fois sa hauteur, elle ne s'est pas donné cet avantage.

B. — Quoi 1 les puces existent de toute éternité ?

A. — Il le faut bien, puisqu'elles existent aujourd'hui, et qu'elles étaient hier, et qu'il n'y a

nulle raison pour qu'elles n'aient pas toujours existé. Car si elles sont inutiles, elles ne doivent jamais être ; et dès qu'une espèce a l'existence, il est impossible de prouver qu'elle ne l'ait pas toujours eue. Voudriez-vous que l'e'ternel géomètre eût été engourdi une éternité entière ? Ce ne serait pas la peine d'être géomètre et architecte pour passer une éternité sans combiner et sans bâtir. Son essence est de produire ; puisqu'il a produit, il existe nécessairement : donc tout ce qui est en lui est essentiellement nécessaire. On ne peut dépouiller un être de son essence, car alors il cesserait d'être. Dieu est agissant ; donc il a toujours agi ; donc le monde est une émanation éternelle de luimême ; donc quiconque admet un Dieu doit admettre le monde éternel. Les rayons de lumière sont partis nécessairement de l'astre lumineux de toute éternité, et toutes les combinaisons sont parties de l'Etre combinateur de toute éternité. L'homme, le serpent, l'araignée, l'huître , le colimaçon , ont toujours existé, parce qu'ils étaient possibles.

B. — Quoi ! vous croyez que le Démiourgos, la puissance formatrice, le grand Etre, a fait tout ce qui était à faire ?

A. — Je l'imagine ainsi. Sans cela, il n'eût point été l'Etre nécessairement formateur ; vous en feriez un ouvrier impuissant ou paresseux qui n'aurait travaillé qu'à une très-petite partie de son ouvrage.

c. — Quoi ! d'autres mondes seraient impossibles ?

A. — Cela pourrait bien être : autrement il y aurait une cause éternelle, nécessaire, agissante par son essence, qui, pouvant les faire, ne les aurait point faits : or, une telle cause qui n'a point d'effet me semble aussi absurde qu'un effet sans cause.

IQO DIALOGUES. XLI.

c. — Mais bien des gens pourtant disent que cette cause éternelle a choisi ce monde entre tous les mondes possibles.

A. — Ils ne paraissent point possibles s'ils n'existent pas. Ces messieurs-là auraient aussi bien fait de dire que Dieu a choisi entre les mondes impossibles. Certainement l'éternel artisan aurait arrangé ces possibles dans l'espace. Il y a de la place de reste. Pourq^uoi, par exemple, l'intelligence universelle, éternelle, nécessaire, qui préside à ce monde, aurait-elle rejeté dans son idée une terre sans végétaux empoisonnés, sans vérole, sans scorbut, sans peste, et sans inquisition ? Il est très-possible qu'une telle terre existe : elle devrait paraître au grand Démiourgos meilleure que la nôtre : cependant nous avons la pire. Dire que cette bonne terre est possible, et qu'il ne nous l'a pas donnée, c'est dire assurément qu'il n'a eu ni raison, ni bonté, ni puissance ; or, c'est ce qu'on ne peut dire : donc s'il n'a pas donné cette bonne terre , c'est apparemment qu'il était impossible de la former.

B. — Et qui vous a dit que cette terre n'existe pas? Elle est probablement dans un des globes qui roulent autour de Sirius, ou du Petit Chien, ou de l'Œil du Taureau.

A, — En ce cas , nous sommes d'accord ; l'intelligence suprême a fait tout ce qu'il était possible de faire ; et je persiste dans mon idée que tout ce qui n'est pas ne peut être.

c. — Ainsi l'espace serait rempli de globes qui s'élèvent tous en perfections les uns audessus des autres : et nous avons nécessairement un des plus méchants lots. Cette imagination est belle ; mais elle n'est pas consolante.

B. — Enfin vous pensez donc que de la puissance éternelle formatrice , de l'inteUigence

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universelle, en un mot, du grand Etre, est sorti nécessairement de toute éternité' tout ce qui existe ?

A. — Il me paraît qu'il en est ainsi.

B. — Mais en ce cas le grand Etre n'a donc pas été libre ?

A. — Etre libre, je vous l'ai dit cent fois dans d'autres entretiens, c'est pouvoir. Il a pu et il a fait. Je ne conçois pas d'autre liberté. Vous savez que la liberté d'indifférence est un mot vide de sens.

B. — En conscience êtes-vous bien sûr de votre système ?

A. — Moi 1 je ne suis sûr de rien. Je crois qu'il y a un être intelligent, une puissance formatrice, un Dieu. Je tâtonne dans l'obscurité sur tout le reste. J'affirm^e une idée aujourd'hui, j'en doute demain ; après-demain, je la nie; et je puis me tromper tous les jours. Tous les philosophes de bonne foi que j'ai vus m'ont avoué, quand ils étaient un peu en pointe de vin, que le grand Etre ne leur a pas donné une portion d'évidence plus forte que la mienne.

Pensez -vous qu'Epicure vît toujours bien clairement sa déclinaison des atomes, que Descartes fût persuadé de sa matière striée ? Croyez-moi, Leibnitz riait de ses monades et de son harmonie préétablie. Telliamed riait de ses montagnes formées par la mer. L'auteur des molécules organiques est assez savant et assez galant homme pour en rire. Deux augures , comme vous savez, rient comme des fous quand ils se rencontrent. Il n'y a que le jésuite irlandais Needham qui ne rie pomt de ses anguilles.

B, — Il est vrai qu'en fait de systèmes il faut toujours se réserver le droit de rire le lendemain de ses idées de la veille.

G. — Je suis très-aise d'avoir trouvé un vieux

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philosophe anglais qui rit après s'être fâché, et qui croit se'rieusement en Dieu : cela est trèsedifiant.

A. — Oui, têtebleu, je crois en Dieu, et j'y crois beaucoup plus que les universités d'Oxford et de Cambridge, et que tous les prêtres de mon pays ; car tous ces gens-là sont assez serrés pour vouloir qu'on ne l'adore que depuis environ six mille ans : et moi je veux qu'on l'ait adoré pendant l'éternité. Je ne connais point de maître sans domestique, de roi sans sujets, de père sans enfants, ni de cause sans effet.

c. — D'accord, nous en sommes convenus : mais là, mettez la main sur la conscience ; croyez-vous un Dieu rémunérateur et punisseur , qui distribue des prix et des peines à des créatures qui sont émanées de lui, et qui nécessairement sont dans ses mains comme l'argile sous les mains du potier .<*

Ne trouvez-vous pas Jupiter fort ridicule d'avoir jeté d'un coup de pied Vulcain du ciel en terre, parce que Vulcain était boiteux des deux jambes ? Je ne sais rien de si injuste : or l'éternelle et suprême intelligence doit être juste ; l'éternel amour doit chérir ses enfants, leur épargner les coups de pied, et ne les pas chasser de la maison pour les avoir fait naître lui - même nécessairement avec de vilaines jambes.

A. — Je sais tout ce qu'on a dit sur cette matière abstruse, et je ne m'en soucie guère. Je veux que mon procureur, mon tailleur, mes valets, ma femme même, croient en Dieu ; et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu.

c. — Vous vous moquez du monde. J'ai connu vingt dévotes qui ont donné à leurs maris des héritiers étrangers.

A. — Et moi j'en ai connu une que la crainte

de Dieu a retenue, et cela me suffit. Quoi donc ! à votre avis, vos vingt de'vergondées auraient-elles été plus fidèles en étant athées ? En un mot, toutes les nations policées ont admis des dieux récompenseurs et punisseurs, et je suis citoyen du monde.

B. — C'est fort bien fait ; mais ne vaudrait-il pas mieux que l'intelligence formatrice n'eût rien à punir r Et d'ailleurs quand, comment punira-t-elle ?

A. — Je n'en sais rien par moi-même ; mais encore une fois, il ne faut point ébranler une opinion si utile au genre humain. Je vous abandonne tout le reste. Je vous abandonnerai même mon monde éternel si vous le voulez absolument, quoique je tienne bien fort à ce système. Que nous importe après tout que ce monde soit éternel, ou qu'il soit d'avanthier? Vivons-y doucement, adorons Dieu, soyons justes et bienfesants ; voilà l'essentiel, voilà la conclusion de toute dispute. Que les barbares intolérants soient l'exécration du genre humain, et que chacun pense comme il voudra.

c. — Amen. Allons boire, nous réjouir, et bénir le grand Etre.

OI.TAIUE. DIALOGUES.

OU les Louanges de Dieu.

(ouvrage unique de m. imhof, traduit du I-ATINI

LE PREMIER ADORATEUR. — Mcs compagnons, mes frères, hommes qui posse'dez l'intelligence, cette e'manation de Dieu m.ême. adorez avec moi ce Dieu qui Ta donnée, ce Li, ce Chang-ti, ce Tien, que les Sères, les antiques habitants du Cathai, adorent depuis cinq mille ans selon leurs annales publiques , annales qu'aucun tribunal de lettrés n'a jamais révoquées en doute, et qui ne sont combattues, chez les peuples occidentaux, que par des ignorants insensés qui mesurent le reste de la terre et les temps antiques par la petite mesure de leur province sortie à peine de la barbarie.

Adorons cet Etre des êtres que les peuples du Gange, policés avant les Sères, reconnaissaient dans des temps encore plus reculés, sous le nom de Birmah, père de Brama et de toutes choses, et qui fut invoqué, sans doute, dans les révolutions innombrables qui ont changé si souvent la face de notre globe.

Adorons ce grand Etre, nommé Oromase chez les anciens Perses. Adorons ce De'miourgos que Platon célébra chez les Grecs, ce Dieu très-bon et très-grand . optimum^ maximum^ qui n'était point appelé d'un autre nom chez les Romains, lorsque dans le sénat ils dictaient des lois aux trois quarts de la terre alors connue.

C'est lui qui de toute éternité arrangea la matière dans l'immensité de l'espace. Il dit, et tout exista; mais il le dit avant les temps; il est l'Etre nécessaire : donc il fut toujours. Il est l'Etre agissant : donc il a toujours agi; sans quoi il n'aurait été dans une éternité passée que l'Etre inutile. Il n'a pas fait l'univers depuis peu de jours; car alors il ne serait que l'Etre capricieux.

Ce n'est ni depuis six mille ans, ni depuis cent mille que ses créatures lui durent leurs hommages; c'est de toute éternité. Quel resserrement d'esprit, quelle absurde grossièreté de dire : Le chaos était éternel, et l'ordre n'est que d'hier! Non, l'ordre fut toujours, parce que l'Etre nécessaire, auteur de l'ordre, fut toujours.

C'est ainsi que pensait le grand saint Thomas dans la Soymne de la foi catholique (Hv. II, chap. m). « Dieu a eu la volonté pendant toute « l'éternité, ou de produire l'univers ou de ne « le pas produire : or il est manifeste qu'il a eu {( la volonté de le produire; donc il l'a produit « de toute éternité, l'effet suivant toujours la « puissance d'un agent qui agit par volonté. »

A ces paroles sensées, qu'on est bien étonné de trouver dans saint Thomas, j'ajoute qu'un effet d'une cause éternelle et nécessaire doit être éternel et nécessaire comme elle.

Dieu n'a pas abandonné la matière à des atomes qui ont eu sans cesse un mouvement de déclinaison, ainsi que l'a chanté Lucrèce, grand peintre, à la vérité, des choses communes qu'il

est aisé de peindre, mais physicien de la plus complète ignorance.

Cet Etre suprême n'a pas pris des cubes, des petits dés pour en former la terre, les planètes, la lumière, la matière magnétique, comme l'a imaginé le chimérique Descartes dans son roman appelé Philosophie.

IVIais il a voulu que les parties de la matière s'attirassent réciproquement en raison directe de leurs masses , et en raison inverse du carré de leurs distances; il a ordonné que le centre de notre petit monde fût dans le soleil, et que toutes nos planètes tournassent autour de lui , de façon que les cubes de leurs distances seraient toujours comme les carrés de leurs révolutions. Jupiter et Saturne observent ces lois en parcourant leurs orbites ; et les satellites de Saturne et de Jupiter obéissent à ces lois avec la même exactitude. Ces divins théorèmes, réduits en pratique à la naissance éternelle des mondes, n'ont été découverts (jue de nos jours; mais ils sont aujourd'hui aussi connus que les premières propositions d'Euclide.

On sait que tout est uniforme dans l'étendue des cieux; mille milliards de soleils qui la remplissent ne sont qu'une faible expression de l'immensité de l'existence. Tous jettent de leur sein les mêmes torrents de lumière qui partent de notre soleil; et des mondes innombrables s'éclairent les uns les autres. On en compte jusqu'à deux mille dans une seule partie de la constellation d'Orion. Cette longue et large bande de points blancs qu'on remarque dans l'espace, et que la fabuleuse Grèce nommait la voix lactée, en imaginant qu'un enfant nommé Jupiter, Dieu de l'univers, avait laissé répandre un peu de lait en tétant sa nourrice ; cette voie lactée, dis-je, est une foule de soleils dont chacun a ses mondes planétaires roulant autour

LES ADORATEURS. IQJ

de lui. Et à travers cette longue traînée de soleils et de mondes on voit encore des espaces dans lesquels on distingue encore des mondes plus éloignés, surmontés d'autres espaces et d'autres mondes.

J'ai lu dans un pocme épique ces vers qui expriment ce que j"ai voulu dire :

Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace Où la matière nage et que Dieu seul embrasse. Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin; Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin. Par-delà tous ces cieux. le Dieu des cieux réside.

J'aurais mieux aimé que l'auteur eût dit : Dans ces cieux infinis, le Dieu des cieux réside.

Car la force, la vertu puissante qui les dirige et qui les anime, doit être partout : ainsi que la gravitation est dans toutes les parties de la matière, ainsi que la force motrice est dans toute la substance du corps en mouvement.

Quoi! la force active serait en tous lieux, et le grand Etre ne serait pas en tous lieux?

Virgile a dit :

^fens agitât molem et magno se cor pore miscet. UEn. VI, 727.)

Caton a dit : (Lucain, Phars.^ IX, 180.) Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.

Saint Paul a dit : [Act. apostoloriim^ xvii, 28.)

In ipso enim (Deo) vivimus. et movemur. et sumus. Tout se meut, tout respire, et tout existe en Dieu.

Nous avons eu la bassesse d'en faire un roi qui a des courtisans dans son cabinet, et des huissiers dans son antichambre. On chante dans quelques temples gothiques ces vers nouveaux d'un énergumène :

Illic seciiyn habitans in penetralibus,

Se rex if se suc contuitu beat.

Dans son appartement ce monarque suprême Se voit avec plaisir, et vit avec lui-même.

C'est au fond peindre Dieu comme un fat qui se regarde au miroir et qui se contemple dans sa figure; c'est bien alors que l'homme a fait Dieu à son image.

Pensons donc comme Platon, Virgile, Caton, saint Paul, saint Thomas, sur ce grand sujet, et non comme le victorin auteur de cette hymne. Ne cessons de re'pe'ter que Tintelligence infinie de l'être ne'cessaire , de l'être formateur, produit tout, remplit tout, vivifie tout, de toute éternité. Il nous faut, à nous ombres passagères, à nous atomes d'un moment, à nous atomes pensants , il nous faut une portion d'intelligence bien rare, bien exercée, pour comprendre seulement une petite partie de ses mathématiques éternelles.

Par quelles lois la terre a-t-elle un m.ouvement périodique de vingt-sept mille neuf cent vingt années , outre son cours dans son orbite et sa rotation sur elle-même? comment l'astre de nos nuits se balance-t-il , et pourquoi la terre et lui changent-ils continuellement pendant dix-neuf années la place où leurs orbites doivent se rencontrer? Le nombre des homimes qui s'élèvent à ces connaissances divines n'est pas une unité sur un million dans le genre humain : tandis que presque tous les hommes, courbés vers la fange de la terre, ou consument leur vie dans de petites intrigues, ou tuent les hommes leurs frères, et en sont tués pour de l'argent.

Sur un million d'hommes qui rampent ou qui se pavanent sur la terre , on peut à toute force en trouver une cinquantaine qui ont des idées un peu approfondies de ces augustes vérités.

C'est à ce petit nombre de sages que je m'adresse, pour admirer avec eux l'immensité de l'ordre des choses, la puissante intelligence

qui respire dans elles, et re'ternité dans laquelle elles nagent, e'ternité dont un moment est accordé aux individus passagers qui végètent, qui sentent et qui pensent.

LE SECOND ADORATEUR. — Vous avcz admiré, vous avez adoré ; je voudrais avoir été touché. Vous louez, mais vous n'avez point remercié. Que m'importent des millions d'univers, nécessaires, sans doute, puisqu'ils existent, mais qui ne me feront aucun bien, et que je ne verrai jamais? Que m'imj^orte l'immensité, à moi qui suis à peine un point ? Que me fait l'éternité , quand mon existence est bornée à ce moment qui s'écoule? Ce qui peut exciter ma reconnaissance, c'est que je suis un être végétant, sentant, et ayant du plaisir quelquefois.

Grâces soient à jamais rendues à cet Etre nécessaire, éternel, intelligent et puissant, qui a doué de toute éternité mes confrères les animaux de l'organisation et de la végétation ! Il a voulu que nous eussions tous des poumons, un foie, un pancréas, un estomac, un cœur avec des oreillettes, des veines et des artères, ou l'équivalent de tout cela. C'est un artifice aussi admirable que celui de tant de mondes qui roulent autour de leurs soleils; mais cet artifice prodigieux ne serait rien, si nous n'avions le sentiment qui fait la vie. Il nous a donné à tous les appétits et les organes qui la conservent; etj ce qui mérite encore plus de gratitude, nous lui devons les instruments si chers et si inconcevables par qui la vie est donnée aux êtres qui naissent de nous.

Le grand Etre nous fait présent à tous de six organes, auxquels sont attachés des sentiments tous étrangers les uns aux autres : le tact, répandu dans toutes les parties du corps, mais plus sensible dans les mains; l'ouïe, que plusieurs animaux, nos confrères, ont incomparablement

plus fine que nous, mais qui nous donne sur eux un avantage dont ils ne sont que très-grossièrement susceptibles, c'est celui de la musique : nous entendons des accords où presque tous les animaux n'entendent que des sons: l'harmonie n'est faite que pour nous; et si les rossignols ont la voix plus le'gère, nous l'avons beaucoup plus étendue et plus variée.

La vue de l'homme est moins perçante que celle de tous les oiseaux de proie, moins pénétrante que celle de tous les insectes, auxquels il est donné de voir un univers en petit qui nous échappe : mais, placés entre l'aigle et la mouche, nous devons être contents de nos yeux; c'est un tact qui se prolonge jusqu'aux étoiles. Nous voyons par un seul trou le quart du ciel, cette propriété est assez avantageuse.

Le goût est aussi un don fait par la nature à tous les êtres vivants. Il est bien difficile de deviner quelle espèce est la plus gourmande et a le goût le plus délicat; on dit q^u'il n'en faut pas disputer : mais il faut convenir que sans le goût aucun animal ne penserait à se nourrir ; rien ne serait plus insupportable que de mander et de boire, si Dieu n'avait attaché à cette action autant de plaisir que de besoin. Le plaisir vient manifestement de Dieu. Cette vérité est si palpable, qu'il est impossible de se donner, d'imaginer même une sensation agréable, qui ne soit pas dans les organes que nous possédons, et que nous n"ayons pas éprouvée.

Le sixième sens, le plus exquis de tous, donné à tout le genre animal, est celui qui unit si délicieusement les deux sexes, celui dont le seul désir surpasse toutes les autres voluptés ; celui cjui, par ses seuls avant-goûts, est un plaisir ineffable. Les autres sens se bornent à la satisfaction de l'individu qui les possède; mais le sens de l'amour enivre à la fois deux êtres

pensants, et en fait naître un troisième. Quel adorable mystère ! la jouissance devient une création. Aussi le comte de Rochester a dit que le plaisir de l'amour suffirait à faire bénir Dieu dans un pays d'athées ; aussi le grand Mahomet a promis Tamour pour récompense à ses braves guerriers. Il n'a pas eu l'absurde impertinence d'imaginer qu'on ressusciterait avec ses organes sans faire usage de ses organes : il a choisi le plus noble, le plus exquis de tous, pour être éternellement le prix du courage et de la vertu.

Je laisse à d'autres le soin de faire admirer les angles égaux au sommet que la lumière forme dans notre cornée, les réfractions qu'elle éprouve dans l'uvée, dans le cristallin, les tableaux qu'elle trace sur la rétine. Qu'ils célèbrent la conque de l'oreille, l'os pierreux, le tambour, le tympan et sa corde, le marteau, l'enclume et rétrier; et qu'après avoir examiné tous ces instruments de l'ouïe, ils ignorent profondément comme on peut entendre.

Qu'on dissèque mille cerveaux sans pouvoir jamais soupçonner par quels ressorts il s'y formera une pensée.

Je laisse Borelli attribuer au cœur une force de quatre-vingt mille livres, que Keill réduit à cinq onces. Je laisse Hecquet faire de l'estomac un moulin, et 'Van-Helmont un laboratoire de chimie.

Je m'arrête à considérer, avec autant de reconnaissance que d'étonnement, la multiplicité, la finesse, la force, la souplesse, la proportion des ressorts par lesquels nous avons reçu et nous donnons la vie.

Dépouillez ces organes de la chair qui les couvre et des accompagnements qui les environnent, regardez-les avec les yeux d'un anatomisle ; ils Vous font horreur. xMais les deux sexes, dans la jeunesse, ne les voient qu'avec les

202 DIALOGUES. XLIl.

yeux de la volupté ; ils parlent à votre imagination, ils l'embrasent, ils se gravent dans votre me'moire. Un nerf part du cerveau, il tourne auprès des yeux, de la bouche, et passe auprès du cœur; il descend aux organes de la génération, et de là vient que les regards sont les avant-coureurs de la jouissance.

Si dans cette jouissance vous saviez ce que vous faites, si vous étiez assez malheureux pour vous occuper du prodigieux artifice de la génération, de cette mécanique admirable de leviers, de cette contraction de fibres, de cette filtration de liqueurs, vous ne pourriez consommer les vues de la nature ; vous trahiriez le grand Etre qui vous a donné les organes de la génération pour la produire et non pour la connaître. Vous lui obéissez en aveugle, et plus vous êtes ignorant, mieux vous le servez. Vous n'en savez pas plus sur le fond de ce mystère que les rossignols et les tourterelles.

Vous saurez seulement que de tout temps la vie a passé d'un corps dans un autre, et qu'ainsi elle est éternelle comme le grand Etre dont elle est émanée.

Enfin rendons grâces à l'Etre suprême qui nous a donné le plaisir. Probablement les astres n'en ont point ; un ciron à cet égard l'emporte sur cette foule de soleils qui surpassent un million de fois notre soleil en grosseur.

LE PREMIER ADORATEUR. — Mou cher frèrc, que le ciron et l'éléphant, la matière brute, la matière organisée, la matière en mouvement, la matière sensible, rendent d'éternels témoignages au grand Démiourgos, éternellement agissant par sa nature, et de qui tout a toujours été, comme il n'y eut jamais de soleil sans lumière. Vous l'avez remercié de ce don du sentiment que vous tenez de lui, et que vous ne pouvez vous être donné vous-même : mais

VOUS ne l'avez pas remercié du don de la pense'e. L'instinct et le sentiment sont divins sans doute. C'est par instinct que se forment tous nos premiers mouvements, et que nous sentons tous nos besoins. Mais les choses sont tellement commees que, si les autres animaux sont doués d'un instinct qui surpasse le nôtre, nous avons une raison qui surpasse infiniment la leur. En mille occasions fiez-vous à votre chien, même à votre cheval ; que l'Indien consulte son éléphant : mais, en mathémiatiques, consultez Archimède. Dieu a donné à la matière brute la force centripète, la force centrifuge, la résistance et le ressort: c'est là son instinct; il est incompréhensible ; celui des animaux l'est aussi ; mais la pensée est encore plus admirable. La faculté de prédire une éclipse et d'observer la route des comètes semble, si on l'ose dire, tenir quelque chose de la puissante intelligence du grand Etre qui les a formées. C'est bien là que nous paraissons n'être qu'une émanation de lui-même.

Toute matière a ses lois invariables de mouvement ; toute espèce chez les animaux a son instinct, presque toujours assez uniforme, et qui ne se perfectionne que jusqu'à des bornes fort étroites : mais la raison de l'homme s'élance jusqu'à la Divinité.

Il est très-certain que les bêtes sont douées de la faculté de la mémoire. Un chien, un éléphant reconnaît son maître au bout de dix ans. Pour avoir cette mémoire qu'on ne peut expliquer, il faut avoir des idées qu'on ne peut pas expliquer davantage. Qui donne cette mémoire et ces idées aux animaux ? Celui qui leur donne leur sang, leurs viscères, leurs mouvements; celui de qui tout émane, de qui procède tout être, et par conséquent toute manière d'être. Plusieurs animaux ont le don de perfectionner

leur instinct. Il y a des singes, des éléphants qui ont plus d'esprit que d'autres, c'est-à-dire plus de mémoire, plus d'aptitude à combiner un nombre d'idées. Nous voyons des chiens de chasse apprendre leur métier en trois mois, et devenir d'excellents chefs de meute, tandis que d'autres restent toujours dans la médiocrité. Plusieurs chevaux ont aimé et défendu leurs maîtres; plusieurs ont été rebelles et ingrats, mais c'est le petit nombre. Un cheval bien traité, bien nourri, caressé par son maître, est beaucoup plus reconnaissant qu'un courtisan. Presque tous les quadrupèdes et les reptiles mêmes perfectionnent, en vieillissant, leur instinct jusqu'aux bornes prescrites : les fouines, les renards, les loups, en sont une preuve évidente ; un vieux loup et sa compagne font toujours mieux la guerre que les jeunes. L'ignorance et la démence peuvent seules combattre ces vérités dont nous sommes témoins tous les jours. Que ceux qui n'ont pas eu le temps et la commodité d'observer la conduite des animaux, lisent l'excellent article Instinct dans Y E?7Cjyclopédie : ils seront convaincus de l'existence de cette faculté qui est la raison des bêtes, raison aussi inférieure à la nôtre qu'un tourne-broche l'est à l'horloge de Strasbourg; raison bornée, mais réelle ; intelligence grossière, mais intelligence dépendante des sens comme la nôtre : faible et incorruptible ruisseau de cette intelligence immense et incompréhensible qui a présidé à tout en tout temps.

Un Espagnol, nommé Pereira, qui n'avait que de l'imagination, s'en servit pour hasarder de dire que les bêtes n'étaient que des machines dépourvues de toute sensation : il fit de Dieu un joueur de marionnettes, occupé continuellement à tirer les cordons de ses personnages, à leur faire jeter les cris de la joie et de la

louleur, sans qu'ils ressentissent ni douleur ni i jie ; à les accoupler sans amour, à les faire manger et boire sans soif et sans faim. Descartes, dans ses romans, adopta cette charlatanerie impertinente : elle eut cours chez des ignorants qui se croyaient savants.

Le cardinal de Polignac, homme de beaucoup d'esprit, et qui mèm.e montra du génie dans les détails, bon poète latin, s'il en peut être parmi les modernes, mais très-peu philosophe, et ne connaissant malheureusement que les absurdes systèmes de Descartes, s'avisa d'écrire un poëme contre Lucrèce; mais, bien moins poëte que ce Romain, il fut aussi mauvais physicien que lui : il ne fit qu'opposer erreurs à erreurs, dans son ouvrage sec et décharné, qu'on loua beaucoup, et qu'on ne peut lire.

Il rapporte, dans son poëme, des exemples incroyables de la sagacité des animaux, qui prouveraient une intelligence égale pour le moins à celle que la nature nous a donnée. Il met en vers, par exemple, au sixième chant, un conte qu'il avait souvent fait à la cour de France, à son retour de Pologne, et dont on s'était fort moqué. Il dit qu'un milan ayant un jour attaqué un aigle, il lui arracha une plume ; que l'aigle, quelque temps après, le dépluma tout entier, et dédaigna de lui ôter la vie. Le milan, poursuit-il, médita sa vengeance pendant tout le temps que ses plumes revinrent. Enfin il trouva sur un vieux pont une ouverture par laquelle il pouvait passer son corps à toute force, mais qui devait être impraticable pour l'aigle plus gros que lui. Quand il se fut essayé à plusieurs reprises, il va défier son ennemi dans les airs; il le trouve à point nommé : le combat s'engage; le milan, par une retraite habile, plonge dans le trou et passe à travers;

l'aigle le poursuit avec rapidité'; la tête et le cou passent aisément, le reste du corps ne peut suivre. Il se débat pour se dégager : tandis qu'il s'épuise en efforts, le milan revole sur lui, à son aise, le déplume comme il avait été déplumé, et lui donne généreusement la vie comme l'aigle la lui avait donnée ; mais il le laisse en proie aux moqueries de tous les palatins de Pologne, témoins de ce beau combat.

Il n'y a dans les Stratagèjnes de Frontin aucune ruse de guerre qui approche de celle-ci, et Scipion l'Africain ne fut 'jamais si magnanime. On s'attend que le cardinal de Polignac va conclure que ce milan avait une très-belle âme : point du tout; il conclut que c'est un automate sans esprit et sans aucune sensation.

C'est ainsi que le fils du grand Racine, qui hérita de son père le talent de la versification, se fait dans une épître les objections les plus fortes qui prouvent du raisonnement dans les bêtes ; et il n'y répond qu'en assurant sans raisonner qu'elles sont de pures machines.

Oui, sans doute, elles sont machines, mais machines à sentiment, machines à idées, machines plus ou moins pensantes, selon qu'elles sont organisées. Il y a de grandes différences entre leurs talents, commue il en est entre les nôtres. Quel est le chien de chasse, Torangoutang, l'éléphant bien organisé qui n'est pas supérieur à nos imbéciles que nous renfermons, à nos vieux gourmands frappés d'apoplexie, traînant les restes d'une inutile vie dans l'abrutissement d'une végétation interrompue, sans mémoire, sans idées, languissant entre cjuelques sensations et le néant ? Quel est l'animal qui ne soit pas. cent fois au-dessus de nos enfants nouveau-nés, chez qui Dieu cependant, selon nos théologiens, infusa une âme spirituelle et immortelle, au bout de six semaines, dans

l'utérus de leur mère? Que dis-je ! quelle différence de nous-mêmes à nous-mêmes ! quelle distance immense entre le jeune Newton inventant le calcul de l'infini, et Newton expirant sans connaissance, sans aucune trace de ce génie cjui avait pesé les mondes ! C'est la suite des lois éternelles de la nature, que Newton lui-même ne put comprendre, parce qu'il n'était pas Dieu. Adorons le grand Etre dont ces lois émanent; remercions-le d'avoir accordé pour quelques jours à nos organes le don de la pensée qui nous élève jusqu'à lui.

Un profond philosophe, et qui aurait saisi la vérité s'il n'avait voulu la mêler avec les mensonges des préjugés, a dit que nous voyons tout en Dieu. Mais c'est plutôt Dieu qui voit tout en nous, qui fait tout en nous, puisqu'il est nécessairement le grand, le seul, l'éternel ouvrier de toute la nature.

Comment pensons-nous? comment sentonsnous ? qui pourrait nous le dire ! Dieu n'a pas mis (il faut le répéter sans cesse), Dieu n'a pas caché dans les plantes un être secret qui s'appelle végétation ; elles végètent parce qu'il fut ainsi ordonné dans tous les siècles. Il n'est point dans l'animal une créature secrète qui s'appelle sensation; le cerf court, l'aigle vole, le poisson nage sans avoir besoin d'une substance inconnue, résidante en eux, qui les fasse voler, courir, et nager. Ce que nous avons nommé leur instinct est une faculté ineffable, inhérente dans eux par les lois ineffables du grand Etre. Nous avons de même une faculté meffable dans l'entendement humain : mais il n'y a point d'être réel qui soit l'entendement humam: il n'en est point qui s'appelle la volonté. L'homme raisonne, l'homme désire, l'homme veut; mais ses volontés, ses désirs, ses raisonnements ne sont point des substances à

part. Le grand défaut de l'e'cole platonicienne, et ensuite de toutes nos écoles, fut de prendre des mots pour des choses : ne tombons point dans cette erreur.

Nous sommes tantôt pensants, tantôt ne pensant pas, comme tantôt éveillés, tantôt dormants, tantôt excités par des désirs involontaires, tantôt plongés dans une apathie passagère ; esclaves, dès notre enfance jusqu'à la mort, de tout ce qui nous environne : ne pouvant rien par nous seuls, recevant toutes nos idées sans pouvoir jamais prévoir celles que nous aurons l'instant suivant ; et toujours sous la main du grand Etre qui agit dans toute la nature par des voies aussi incompréhensibles que luimême.

LE SECOND ADORATEUR. — Je ladore avec vous ; Je reconnais en lui la cause, la fin, l'enveloppe et le centre de toutes choses ; mais je crains, en parlant, de lui faire quelque offense, si pourtant le fini peut outrager l'infini, si un être misérable qui est à peine un mode de l'Etre, un embryon né entre de l'urine et des excréments, excréinent lui-même formé pour engraisser la fange dont il sort, peut faire une injure à l'Etre éternel.

Je vois en tremblant, en l'adorant, en l'aimant comme l'auteur éternel de tout ce qui fut et de tout ce qui sera, que nous le fesons auteur du mal. Je considère avec douleur que toutes les sectes qui ont admis comme nous un seul Dieu, sont tombées dans ce piège où je crains que ma raison ne soit prise. Leurs prétendus sages ont répondu que Dieu ne fait point le mal, mais qu'il le permet. J'aimerais autant qu'on me dît, lorsque les ravons du soleil trop ardents ont aveuglé un enfant, que ce n'est pas le soleil qui lui a fait ce mal, mais qu'il a permis que ses rayons lui crevassent les yeux.

Je vous disais tout à l'heure que j'e'tais pe'ne'tré de reconnaissance et de joie; mais d'autres ide'es s'étant pre'sentées nécessairement à moi, comme il arrive à tous les hommes, mes remerciements sont suivis de mes murmures involontaires; j'e'clate en gémissements et je me dissous en larmes, comme un enfant qui passe en un moment du rire à la plainte entre les bras de sa nourrice.

Toute l'antiquité admira et pleura comme moi. Elle rechercha la cause des imperfections du monde avec autant d'empressement que de désespoir. Les Grecs Imaginèrent des Titans^ enfants du ciel et de la terre, qui demandèrent à Jupiter leur part du bien de leurs père et mère, et firent la guerre aux dieux. Les autres inventèrent la belle fable de Pandore. D'autres (plus philosophes peut-être, en paraissant ne l'être pas) mirent Jupiter entre deux tonneaux, versant le bien goutte à goutte et le mal à plein canal. On imagma des androgynes qui, possédant les deux sexes à la fois, devinrent fort insolents, et furent, pour leur châtiment, séparés en deux. Les Indiens écrivirent dans leur Shasta^ qui subsiste depuis cinq mille ans dans la langue du Hanscrit entre les m^ains des brames, que des anges, des génies se révoltèrent dans le ciel, contre Dieu. Les Syriens disaient que notre planète n'était pas faite originairement pour être habitée par des gens raisonnables; mais que parmi les citoyens du ciel il se trouva deux gourmands, mari et femme, qui s'avisèrent de manger une galette. Pressés ensuite d'un besoin cjui est la suite de la gourmandise, ils demandèrent à un des principaux domestiques de l'empyrée où était la garderobe. Celui-ci leur répondit : Voyez-vous la terre, ce petit globe qui est à mille millions de lieues ? c'est là qu'est le privé de l'univers. Ils

VOLTAIRE. DIALOGUES. II. Il

2IO DIALOGUES. XLTI.

y allèrent, et Dieu les y laissa pour les punir.

Quelques autres Asiatiques rapportent que Dieu, ayant formé l'homme, lui donna la recette de l'immortalité' bien e'crite sur du beau ve'lin: l'homme en chargea son âne avec d'autres petits meubles, et se mit à courir le monde. Chemin fesant, l'âne rencontra le serpent, et lui demanda s'il n'y avait pas dans les environs quelque fontaine où il pût boire ; le serpent le conduisit avec courtoisie ; mais, tandis que l'âne buvait, et que l'homme e'tait éloigne', le serpent vola la recette ; il y lut le secret de changer de peau, ce qui le rendit immortel, selon l'idée commune de l'Asie. L'homme garda sa peau, et fut sujet à la mort.

Les Egyptiens, et surtout les Persans, reconnurent un Dieu diable, ennemi du Dieu favorable, un typhon, un Arimane, un Satan, un mauvais principe qui se plaisait à gâter tout ce que le bon principe fesait de bien. Cette idée était prise de ce qui se passait tous les jours chez les pauvres humains. Nous sommes presque toujours en guerre. Le chef d'une nation ruine tant qu'il peut tout ce que le chef de la nation opposée a pu faire d'utile. Laomédon bâtit une belle ville, Agamemnon la détruit: c'est l'histoire du genre humain. Les hommes ont toujours transporté dans le ciel toutes les sottises de la terre, soit sottises atroces, soit sottises ridicules. La doctrine de Zoroastre et celle de Manès ne sont au fond que l'idée de certains peuples de l'Amérique, qui, pour expliquer la cause de la pluie, prétendaient qu'il y avait là-haut un petit garçon et une petite fille, frère et sœur, que le frère cassait quelquefois la cruche de sa petite sœur, et qu'alors on avait des pluies et des tempêtes.

Voilà toute la théologie du manichéisme ; et

tous les systèmes sur lesquels on a tant disputé ne valent pas mieux.

Pardonnons aux hommes accablés de misères et de chagrins, d'avoir justifié si mal la Providence dans les bons moments où quelque relâche dans leurs peines leur laissait la liberté de penser. Pardonnons-leur d'avoir supposé un grand Etre malfaisant, éternel ennemi d'un grand Etre favorable. Qui peut n'être pas effrayé quand il considère que la terre entière n'est que l'empire de la destruction? La génération, la vie des animaux, sont l'ouvrage d'une main si puissante et si industrieuse, que la puissance de tous les rois et le génie de cent mille Archimèdes ne pourraient pas dans toute l'éternité fabriquer l'aile d'une mouche. xMais à quoi sert tout cet artifice divin qui brille dans la structure de ces milliards d'êtres sensibles? A les faire tous dévorer les uns par les autres. Certes si un homme avait fait un automate admirable marchant de lui-même et jouant de la flûte, et qu'il le brisât le moment d'après, nous le prendrions pour un grand génie devenu fou furieux.

Le globe est couvert de chefs-d'œuvre, mais de victimes ; ce n'est qu'un vaste champ de carnage et d'infection. Toute espèce est impitoyablement poursuivie, déchirée, mangée sur la terre, dans l'air et dans les eaux. L'homme est plus malheureux que tous les animaux ensemble; il est continuellement en proie à deux fléaux que les animaux ignorent, l'inquiétude et l'ennui, qui ne sont que le dégoût de soimême. Il aime la vie et il sait au'il mourra. S'il est né pour goûter quelques plaisirs passagers dont il loue la Providence, il est né pour des souffrances sans nombre et pour être mangé des vers; il le sait, et les animaux ne le savent pas. Cette idée funeste le tourmente; il consume

212 DIALOGUES. Xi^li.

1.- . r.t rlf^ sa détestable existence à laije le l'instant de sa ^^"-f^'f;, ^ ^ é^oreer lâchen^alheur de ses semolabks^^ V'ro'^e^et à être n,ent pour un ^^l f f^^^^' Vlé, asservir pour trompe, ^P^^^^^"^/,\pentir sans cesse. Exceptezcommander, a se repenu hommes n est

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à son éducation, de toute l'ignorance de son école, vouloir dominer insolemment, prétendre faire respecter par les autres têtes toutes les chimères de la sienne, calomnier avec bassesse, et chercher à persécuter avec cruauté. Cet amas de turpitudes est dans sa nature, comme la soif du sang est dans la fouine, et la gravitation dans la matière.

D'ailleurs toute consolation nous est-elle interdite? N'est-il pas possible qu'il y ait dans nous quelque principe indestructible qui renaîtra dans l'ordre des choses ? Rien n'est sorti du néant, rien n'y rentre : omnia mutantur^ nihil interit. S'il était nécessaire qu'un peu de pensée fût pour quelques moments, je ne sais comment, dans un corps de cinq pieds et demi, organisé comme nous le sommes, pourquoi ce don de la pensée ne sera-t-il pas accordé à un des atomes qui a été le principal et l'invisible organe de cette machine? Ajoutons à nos vertus celle de l'espérance ; souffrons dans cette courte vie les tyranniques bêtises que nous ne pouvons empêcher; tâchons seulement de ne point dire de bêtise sur le grand Etre.

LE SECOND ADORATEUR. — Oui, frèrc, jc mc résigne; il le faut bien. J'espère autant que je puis, et je vous réponds que je ne déshonorerai pas ma raison par les chimères que tant de charlatans ont débitées sur le grand Etre.

Vous savez qu'avant mion retour de Pondichéry avec le jésuite Lavaur, qui avait onze cent mille francs dans son portefeuille en lettres de change et en diamants, je connus beaucoup de guèbres et de brames. Ces guèbres ou parsis sont d'une antiquité très-reculée, devant laquelle nous ne sommes que d'hier ; mais plus un peuple est ancien, plus il a d'anciennes sottises. Je fus confondu quand les mages guèbres me dirent qu'il avait plu à l'Etre nécessaire, éternellement

agissant, de ne former les mondes que depuis quatre cent cinquante mille années, et qu'il les avait formés en six gahambârs. en six temps. Les pauvres mages ! ils font de Dieu un homme, un ouvrier qui demande six semaines pour faire son ouvrage, et qui se donne ce qu'on appelle du bon temps la septième semaine.

Si vous saviez quels contes de vieille ces rêveurs ajoutent à leurs six gahambârs^ vous en auriez pitié. La fable du serpent qui vola la recette de l'immortalité à l'âne n'est pas comparable à celle des parsis. On y voit des serpents et des ânes qui jouent des rôles fort comiques. Le grand Etre, l'Etre nécessaire, éternel, infini, se prom-ène tous les jours à midi sous des palmiers : il forme une espèce de Pandore^ qu'il pétrit d'un morceau de chair tiré de la substance d'un homme: cet homme s'appelait x^/z^/z^, et sa femme Mishana^.

Près d'une fontaine dont les eaux s'étendent de tous les côtés jusqu'au bout du monde, on voit un arbre qui enseigne le passé, le présent et le futur, et qui donne des leçons de morale et de physique. Les arbres de Dodone ne sont rien auprès. Tout est prodige dans les temps antiques de tous les peuples : rien n'est jamais chez eux accordé à la nature, j)arce qu'ils ne la connaissaient pas. On ne voit aucun historien sage qui raconte les siècles passés ; mais on voit partout des sorciers qui racontent l'avenir. Parmi tous ces sorciers il n'y en a pas un qui vive comme les autres hommes. Celui-là se met un bât sur le dos, et court tout nu dans les

* Ce sont les premiers hommes, selon Zoroastre: comme, suivant Sanchouiathon, ce sont Protogenos et Genos, ou du moins des créatures que le traducteur grec nomme ainsi. Chez les Indiens, ce sont Adimo et Procriti ; chez les Grecs, Prométhée, Epiméthée et Pandore; chez les Chinois, Puoncu, etc.

rues de la capitale ; celui-ci mange des excréments sur son pain; cet autre est enlevé' parles cheveux au milieu des airs; un quatrième se promène sur la moyenne région dans un char de feu tiré par quatre chevaux de feu. Hercule est englouti dans le ventre d'un poisson : il y reste trois jours, mais il y fait très-bonne chère; car il fait griller le foie du poisson, et le mange ; de là il court au détroit de Gibraltar, il le passe dans son gobelet ^.

Bacchus avec sa verge va conquérir les Indes ; il change sa verge en serpent, et rechange le serpent en verge ; il passe la mer des Indes à pied sec, arrête le soleil et la lune, et fait cent tours de cette force. Voilà l'histoire ancienne.

Toutes ces inepties font rire ; mais voici ce qui fait verser des larmes.

Les charlatans qui montèrent sur des tréteaux les jours de foire, pour divertir la canaille par ces contes, ne se contentèrent pas de la rétribution volontaire qui leur en revenait, ils crièrent : « Nous attestons les dieux immortels qui habitent sur le somm.et de l'Olympe et de l'Atlas ; nous jurons par le grand Démioiirgos^ le grand Zeus, leur père et leur maître, que nous vous avons annoncé la vérité pure ; nous sommes les ambassadeurs du ciel, payez-nous notre voyage. Les deux tiers de vos biens sont à nous de droit divin, et l'autre de droit humain. Nous avons la condescendance de vous laisser jouir de ce dernier tiers; mais à la condition que les rois tiendront la bride de notre cheval et l'arçon de notre selle quand nous viendrons vous visiter ; qu'ils mettront leurs diadèmes à nos pieds ; qu'ils croiront fermement que nous sommes infaillibles ; et, pour les récompenser de leur foi, non-seulement nous leur concédons la dignité

' Voyez Lycophron.

2l6 DIALOGUES. XLII.

de notre porte-coton quand nous irons à la selle; mais nous voulons bien, par grâce spéciale, leur faire distribuer nos matières, qu'ils porteront pendues à leur cou respectueusement. Ainsi Dieu leur soit en aide ^.

« Si quelqu'un ose jamais disputer, même avec la plus grande retenue, sur les dimensions de la tasse d'Hercule, dans laquelle il navigua d'une de ses colonnes à l'autre ; s'il ose demander comment Hercule fut avale' par un poisson, et comment il trouva un gril dans son ventre pour faire cuire le foie de l'animal, il sera pendu surle-champ.

« Celui qui doutera que Deucalion et Pyrrha, s'étant troussés, aient jeté entre leurs jambes des pierres qui furent changées en hommes, sera lapidé, comme de raison, par nos théologiens; et le maçon béni de notre temple, qui a un cœur de roche..., jettera la première pierre.

(( Si quelqu'un est assez insolent pour réciter une chanson sur Cybèle, la mère de Zeus^ ou Vénus, sa fille, on lui arrachera la langue avec des tenailles, on lui coupera la main; on lui fendra la poitrine, dont on tirera le cœur palpitant pour lui en battre les joues; on jettera son cœur, sa main, sa langue et son corps dans les flammes, pour la consolation des fidèles, pour la plus grande gloire de Dieu, qui est très-glorieux, et qui aime passionnémentà voir un cœur sanglant dont on donne des soufflets sur les joues du propriétaire.

« Quand ceux qui viendront rectifier quelques points de votre doctrine seront en grand nombre, faites vite une Saint-Barthélémy; c'est le moyen le plus sûr pour éclaircir la foule... Que vos grands stolifères n'aient jamais moins de dix talents d'or de rente , et que les très-grands

* Voyez toutes les relations concernant le grand lama.

stolifères 'n'en aient jamais moins de mille... Qu'on de'peuple la terre et les mers pour leurs tables somptueuses, tandis que le pauvre mange du pain noir à leurs portes. C'est ainsi qu'il convient de servir l'Etre des êtres. »

LE PREMIER ADORATEUR. — Mon cher frèrc, Je ne vous ai point nié qu'il n'y eût de grands maux sur notre globe; il y en a, sans doute ; nous sommes dans un orage, sauve qui peut : mais, encore une fois, espe'rons de beaux jours. Où, et (juand? Je n'en sais rien ; mais si tout est nécessaire, il l'est que le grand Etre ait de la bonté. La boîte de Pandore est la plus belle fable de l'antiquité, l'espérance était au fond. Vous voudriez quelque chose de plus positif. Si vous en connaissez, daignez me l'apprendre.

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