JEUNE MARIÉ ET PHILOSOPHE
pagne, est entièrement de l'avis d'Hippocrate, et il en a môme fait un fort plaisant article de théologie, que tous les Espagnols ont cru fermement, jusqu'à ce que tous les jésuites aient été renvoyés du pays.
LE JEUNE MARIÉ. — Je suis assez content d'Hippocrate et de Sanchez. Ma femme a rempli, ou )e suis bien trompé, toutes les conditions imposées par ces grands hommes, pour former un enfant, et pour lui donner une âme.
LE PHILOSOPHE. — Malheureusemcnt, il y a beaucoup de femmes qui ne répandent aucune liqueur, mais qui ne reçoivent qu'avec aversion les embrassements de leurs m.aris, et qui cependant en ont des enfants. Cela seul décide contre Hippocrate et Sanchez.
De plus, il y a très-grande apparence que la nature agit toujours dans les mêmes cas suivant les mêmes principes. Or, il y a beaucoup d'espèces d'animaux qui engendrent sans copulation, comme les poissons écaillés, les huîtres, les pucerons. Il a donc fallu que les physiciens cherchassent une mécanique de génération qui convînt à tous les animaux. Le célèbre Harvey, c^ui le premier démontra la circulation, et qui était digne de découvrir le secret de la nature, crut l'avoir trouvé dans les poules : elles pondent des œufs; il jugea que les femmes pondaient aussi. Les mauvais plaisants dirent que c'est pour cela que les bourgeois, et même quelques gens de cour, appellent leur femme ou leur maîtresse yna poule^ et qu'on dit que toutes les femmes sont coquettes parce qu'elles voudraient que leurs coqs les trouvassent belles. Malgré ces railleries, Harvey ne changea point d'avis, il fut établi dans toute l'Europe que nous venons d'un œuf.
LE JEUNE MARIÉ. — Mais, monsicur, vous m'avez dit que la nature est toujours semblable
à elle-même, qu'elle agit toujours par le même principe dans le même cas ; les femmes, les juments, les ânesses, les anguilles ne pondent point. Vous vous moquez de moi.
LE PHILOSOPHE. — Elle ne pondent point en dehors, mais elles pondent en dedans. Elles ont des ovaires comme tous les oiseaux ; les juments, les anguilles en ont aussi. Un œuf se de'tache de l'ovaire, il est couve' dans la matrice. Voyez tous les poissons e'caillés, les grenouilles ; ils jettent des œufs que le mâle fe'conde. Les baleines et les autres animaux marins de cette espèce, font e'clore leurs œufs dans leur matrice. Les mites, les teignes, les plus vils insectes sont visiblement forme's d'un œuf. Tout vient d'un œuf : et notre globe est un grand œuf qui contient tous les autres.
LE JEUNE MARIÉ. — Mais Vraiment ce système porte tous les caractères de la ve'rite'; il est simple, il est uniforme, il est de'inontré aux yeux dans plus de la moitié des animaux; j'en suis fort content, je n'en veux point d'autre; les œufs de ma femme me sont fort chers.
LE PHILOSOPHE.— On s'cst lassé à la longue de ce système ; on a fait les enfants d'une autre façon.
LE JEUNE MARIÉ. — Et pourquoi, puisque celle-là est si naturelle .''
LE PHILOSOPHE. — C'est qu'on a pre'tendu que nos femmes n'ont point d'ovaire, mais seulement de petites glandes.
LE JEUNE MARIÉ. — Je soupconne que des gens qui avaient un autre système à débiter, ont voulu décréditer les œufs.
LE PHILOSOPHE. — Cela pourrait bien être. Deux Hollandais s'avisèrent d'examiner la liqueur séminale au microscope , celle de l'homme, celle de plusieurs animaux, et ils crurent y apercevoir des animaux déjà tout formés, qui couraient avec une vitesse incon-