‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 2 sur 117 · QUEL NOM DONNER A LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

QUEL NOM DONNER A LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE

S'il est un point peu contesté, et encore moins contestable, c'est bien l'influence durable exercée sur l'esprit français par la philosophie de Voltaire. L'accord cesse dès qu'il s'agit de détinir cette philosophie. Elle est, en effet, beaucoup plus vague qu'elle n'est simple, et tous les noms, à quelque degré, semblent lui convenir.

Il est assez facile, par exemple, de la rattacher au spiritualisme; et M. Bersot ne s'est pas privé de ce plaisir; dans son article du Dictionnaire Franck, il a rassemblé de nombreux passages qui vaudraient plusieurs bonnes notes à un élève de nos classes de philosophie. Les Dialogues en fournissent leur contingent. Rien de plus orthodoxe qu'un Dieu « immatériel, incompréhensible, invisible, sans forme, éternel, tout-puissant, présent partout (m, 66), créateur et guide de tous les globes (ii, 87), intelligent, puisqu'il donne le mouvement, la vie et la pensée (i, 44, 136), infiniment juste (ir, yj),

VOLTAIÎIE. DIALOGUES. HT. a

II P.ŒFACE.

rémunérateur et vengeur (ii, 5 6), simple et universel (i, 1 5 1), inaccessible à nos sens et prouvé par notre raison (i, 47) ». Rien de plus classique qu'une pensée qui «n'est point matière » (i, 187). « Pour ceux, dit quelque part Voltaire, qui osent dire que la matière peut avoir d'elle-même la faculté de la pensée, il m'est impossible de raisonner avec eux » (m. 147); ailleurs il déclare que « le sentiment n'a aucun rapport avec l'organisation )> (11, 185). S'il est hésitant sur la nature de Tàme, il essaie parfois (11, 21 j ; III, 106, 1 57) de se la représenter comme un atome indestructible auquel Dieu aurait accordé le don de rinteliigence. Enfin l'argument consacré de Tordre universel et des causes finales revient à chaque page. Le mal est qu'en cent autres endroits, et avec beaucoup plus de force, il professe sur l'existence et l'immortalité de l'àme, sur les châtiments et les récompenses, sur la pensée, sur la nature divine, des opinions diamétralem.ent contraires. Lui demande-t-on si Dieu est corporel ou spirituel, il ne sait ce qu'on veut dire. Il nie qu'il y ait « une petite personne » appelée âme qui réside en nous; il ne voit dans l'âme qu'un mot abstrait par lequel il faut entendre l'ensemble de nos facultés. Et, dit-il, « quand on me demande si , après ma mort, ces facultés subsisteront, je suis presque tenté d'abord de demander à mon tour si le chant du rossignol subsiste, quand l'oiseau a été dévoré par un aigle » (m, 129, 156, 187). Quant aux peines et récompenses d'outre -tombe, il n'est pas moins explicite : « Comment pourrai-je être récompensé ou puni, quand je ne serai plus moi, quand je n'aurai plus rien de ce qui aura constitué ma personne ? » (i, 140, 165.) Poussé dans ses derniers retranchements, il avoue que Dieu ne « peut avoir à choisir avec indifférence entre le bien et le mal, puisqu'il n'y a point de bien ni de mal pour lui ». (m, i}2.) Dieu perd donc un de ses plus importants attributs, la justice; il ne peut plus être

LA PHILOSOr'HIE DE VOLTAIRE. II[

rémunérateur et vengeur; il cesse aussi d'être toutpuissant, car il n'est pas « extravagamment puissant » : sa puissance est bornée par les lois émanées de sa volonté, et sa volonté est déterminée, sous peine de demeurer sans cause. Or, Voltaire est, avant tout, déterministe convaincu. Aucune volonté n'est libre, pas plus celle de Dieu que celle de l'homme. La liberté est relative et identique à la puissance d'agir. Ajoutez que, pour Voltaire, il n'y a « point de pensée avant la sensation » (m, 129, 148;, que l'intelligence dépend des sens '^ii, 204) : « Ce n'est, dit-il, que par le mouvement que mes cinq sens sont remués, et ce n'est que par mes sens que j'ai des idées (m, 107); » quand mon cervelet ne sera ni trop humide, ni trop sec, j'aurai des pensées... Peut-il subsister quelque chose qui pense, quand la cervelle, où se formait la pensée, est mangée des vers? » (m, 157.)

Que devient la thèse de M. Bersot? Ne croyez pas cependant qu'elle soit tout à fait inexacte. Il y a dans Voltaire un minimum de spiritualisme, que nous dégagerons tout à l'heure; mais c'est à son insu. Toujours est-il que Voltaire, autant qu'il était en lui, n'a pas été spiritualiste.

Les matérialistes, pour le tirer à eux, pourraient arguer très valablement de certaines formules : « De la matière brute à la matière organisée, il n'y a qu'un pas. » (11, 182.) « Vous trouvez donc de l'irréligion à oser dire que le corps peut penser? Je ne dois pas attribuer à plusieurs causes, surtout à des causes inconnues, ce que je puis attribuer à une cause connue : or, je puis attribuer à m.on corps la faculté de penser et de sentir; donc, je ne dois pas chercher cette faculté dans une autre appelée ame ou esprit, dont je ne puis avoir la moindre idée. » (Dict. phil. art. ame.) « J'examine mon chien et mon enfant pendant leur veille et leur sommeil: Je les fais saigner l'un et l'autre outre mesure; alors leurs idées semblent s'écouler avec leur sang. » Ibid.

Page 1