CONSEILLER ET EX-JESUITE. I
j'ai lu nos ordonnances; il y en a la valeur de quatre-vingts volumes, qui presque toutes se contredisent : je suis obligé, quand je juge, de m'en rapporter au peu de bon sens et d'équité que la nature m'a donné ; et avec ces deux secours, je me trompe à presque toutes les audiences.
J'ai un frère qui étudie en théologie pour être grand-vicaire ; il se plaint bien davantage de son éducation : il faut qu'il consume six années à bien statuer s'il y a neuf chœurs d'anges, et quelle est la différence précise entre un trône et une domination ; si le Phison, dans le paradis terrestre, était à droite ou à gauche du Géhon; si la langue dans laquelle le serpent eut des conversations avec Eve était la même que celle dont l'ânesse se servit avec Balaam ; comment Melchisédech était né sans père et sans mère; en quel endroit demeure Enoch, qui n'est point mort ; où sont les chevaux qui transportèrent Elie dans un char de feu, après qu'il eut séparé les eaux du Jourdain avec son manteau, et dans quel temps il doit revenir pour annoncer la fin du monde. Mon frère dit que toutes ces questions l'embarrassent beaucoup et ne lui ont encore pu procurer un canonicat de Notre-Dame , sur lequel nous comptions.
Vous voyez, entre nous, que la plupart de nos éducations sont ridicules, et que celles qu'on reçoit dans les arts et métiers sont infiniment meilleures.
l'ex-iésuite. — D'accord; mais je n'ai pas de quoi vivre avec mes quatre cents francs, qui font vingt-deux sous deux deniers par jour, tandis que tel homme, dont le père allait derrière un carrosse, a trente-six chevaux dans son écurie, quatre cuisiniers et point d'aumônier.
LE CONSEILLER. - Eh bien! je VOUS donne quatre cents autres francs de ma poche c"est ce çjue Jean Despautère ne m'avait point ense gne dans mon éducation. ^