‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 46 sur 117 · LE CONSEILLER ET LE BRAME · texte numérisé non relu

LE CONSEILLER ET LE BRAME

UN membre du conseil de Pondichérî, assez savant, revenait en Europe par terre avec un brame, plus instruit que les brames ordinaires. Comment trouvez-vous le gouvernement du grand mogol? dit le conseiller. Abominable, répondit le brame : comment voulez-vous qu'un Etat soit heureusement gouverne' par des Tartares ? Nos raïas, nos omras, nos nababs, sont fort contents, mais les citoyens ne le sont guère; et des millions de citoyens sont quelque chose.

Le conseiller et le brame traversèrent en raisonnant toute la haute Asie. Je fais une re'flexion, dit le brame : c'est qu'il n'y a pas une re'publique dans toute cette vaste partie du monde. Il y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n'a pas duré longtemps; il y en avait encore une autre dans l'Arabie-Pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de république une horde de voleurs et d'usuriers, tantôt gouvernée par des

l8 DIALOGUES. XLIX.

juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands-pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, et enfin chasse'e du pays qu'elle avait usurpé.

Je conçois, dit le brarne, qu'on ne doit trouver sur la terre que très-peu de républiques. Les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu'à de petits peuples qui se cachent dans les îles ou entre les montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers; mais à la longue ils sont découverts et dévorés.

Quand les deux voyageurs furent arrivés dans TAsie-Mineure, le conseiller dit au brame : Croiriez-vous bien qu'il y a eu une république formée dans un coin de l'Italie qui a duré plus de cinq cents ans, et qui a possédé cette Asie-Mineure, l'Asie, l'Afrique, la Grèce, les Gaules, l'Espagne et l'Italie entière ? Elle se tourna donc bien vite en monarchie ? dit le brame. Vous l'avez deviné, dit l'autre : mais cette monarchie est tombée, et nous fesons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence et de sa chute. Vous prenez bien de la peine, dit l'Indien; cet empire est tombé parce qu'il existait. Il faut bien que tout tombe; j'espère bien qu'il en arrivera tout autant à l'empire du grand-m.ogol.

A propos, dit l'Européan, croyez-vous qu'il faille plus d'honneur dans un Etat despotique, et plus de vertu dans une république? L'Indien s'étant fait expliquer ce qu'on entend par honneur, répondit que l'honneur était plus nécessaire dans une république, et qu'on avait bien plus besoin de vertu dans un Etat monarchique. Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple ne le sera pas s'il est déshonoré; au lieu qu'à la cour il pourra aisément obtenir une charge, selon la maxime d'un grand prince :

Page 1