PRINCESSE ET MEDECIN
liqueur spermatique de votre altesse, de quoi fournir à toutes ses sécre'tions, de quoi arroser insensiblement votre peau douce, blanche et fraîche, qui sans cela serait d'un jaune grisâtre, et ridée comme un vieux parchemin.
LA PRINCESSE. — Eh bien, monsieur, le roi vous paye pour me faire tout cela; ne manquez pas de mettre toutes choses à leur place, et de me faire circuler mes liqueurs de façon que je sois contente. Je vous avertis que je ne veux jamais souffrir.
LE MÉDECIN. — Madame, adressez vos ordres a l'Auteur de la nature. Le seul pouvoir qui fait courir des milliards de planètes et de comètes autour de millions de soleils a dirigé la course de votre sang.
LA PRINCESSE. — Quoi 1 VOUS êtes médecin, et vous ne pouvez rien me donner?
LE MÉDECIN. — Non, madame, nous ne pouvons que vous ôter. On n'ajoute rien à la nature. Vos valets nettoient votre palais, mais l'architecte l'a bâti. Si votre altesse a mangé goulûment, je puis déterger ses entrailles avec de la casse, de la m.anne, et des follicules de séné; c'est un balai gue j'y introduis, et je pousse vos matières. Si vous avez un cancer, je vous coupe un téton; mais je ne puis vous en rendre un autre. Avez-vous une pierre dans la vessie, je puis vous en délivrer au moyen d'un dilatoire ; et je vous fais beaucoup moins de mal qu'aux hommes ; je vous coupe un pied gangrené, et vous marcnez sur l'autre. En un mot, nous autres médecins nous ressemblons parfaitement aux arracheurs de dents : ils vous délivrent d'une dent gâtée sans pouvoir vous en substituer une qui tienne, quelque charlatans qu'ils puissent être.
LA PRINCESSE. — Vous me faites trembler. Je
croyais que les me'decins gue'rissaient tous les maux.
LE MÉDECIN. — Nous ^uérïssons infailliblement tous ceux qui se guérissent d'eux-mêmes. Il en est ge'néralement, et à peu d'exceptions près, des maladies internes comme des plaies extérieures. La nature seule vient à bout de celles qui ne sont pas mortelles : celles qui le sont ne trouvent dans l'art aucune ressource.
LA PRLXCESSE. — Quoi ! tous CCS secrcts pour purifier le sang dont m'ont parlé mes dames de compagnie, ce baume de vie du sieur Le Lièvre, ces sachets du sieur Arnoult, toutes ces pilules vantées par leurs femmes de chambre...
LE MÉDECIN. — Autant d'inventions pour gagner de l'argent et pour flatter les malades pendant que la nature agit seule.
LA PRINCESSE. — Mais il y a des spécifiques ?
LE MÉDECIN. — Oui, madame, comme il y a l'eau de Jouvence dans les romans.
LA PRINCESSE. — En quoi donc consiste la médecine ?
LE MÉDECIN. — Je VOUS l'ai déjà dit, à débarrasser, à nettoyer, à tenir propre la maison qu'on ne peut rebâtir.
LA PRINCESSE. — Cependant, il y a des choses salutaires, d'autres nuisibles.
LE MÉDECIN. — Vous avcz dcviué tout le secret. Mangez, et modérément, ce que vous savez par expérience vous convenir. Il n'y a de bon pour le corps que ce qu'on digère. Quelle médecine vous fera digérer? L'exercice. Quelle réparera vos forces? Le sommeil. Quelle diminuera des maux incurables ? La patience. Qui peut changer une mauvaise constitution? Rien. Dans toutes les maladies violentes nous n'avons que la recette de 'Molière^ saignare, piirgare^ et, si l'on veut, clysîeriuyn donare. Il n'y en a pas