PÈRES, MÈRES, ENFANTS
Leurs devoirs.
ON a beaucoup crié en France contre VEncyclopédie^ parce qu'elle avait e'té faite en France, et qu'elle lui faisait honneur; on n'a point crié dans les autres pays ; au contraire, on s'est empressé de la contrefaire ou de la gâter, par la raison qu'il y avait à gagner quelque argent.
Pour nous, qui ne travaillons point pour la gloire comme les encyclopédistes de Paris ; nous qui ne sommes point exposés comme eux à l'envie; nous dont la petite société est cachée dans la Hesse, dans le Virtemberg, dans la Suisse, chez les Grisons, au mont Krapack , et qui ne craignous point d'avoir à disputer contre le docteur de la Comédie italienne ou contre un docteur de la Sorbonne; nous qui ne vendons point nos feuilles à un libraire ; nous qui sommes des êtres libres, et qui ne mettons du noir sur du blanc qu'après avoir examiné, autant qu'il est en nous, si ce noir pourra être utile au genre humain ; nous enfin qui aimons
VOLTAî.'lE. DIALOGUES. III. 3
la vertu , nous exposerons hardiment notre pensée.
Honore ton père et ta mère, si tu veux vivre longtemps.
J'oserais dire : Honore ton père et ta mère, dusses-tu mourir demain.
Aime tendrement, sers avec joie la mère qui t'a porté dans son sein et qui t'a nourri de son lait, et qui a supporté tous les dégoûts de ta première enfance. Remplis ces mêmes devoirs envers ton père qui t'a élevé.
Siècles à venir, jugez un Franc nommé Louis XIII, qui à l'âge de seize ans commença par faire murer la porte de l'appartement de sa mère, et l'envoya en exil sans en donner la moindre raison," mais seulement parce que son favori le voulait.
— Mais, monsieur, je suis obligé de vous confier que mon père est un ivrogne, qui me fit un jour par hasard, sans songer à moi, qui ne m'a donné aucune éducation que celle de me battre tous les jours quand il revenait ivre au logis. Ma mère était une coquette qui n'était occupée que de faire l'amour. Sans ma nourrice qui s'était prise d'amitié pour moi, et qui, après la mort de son fils, mx'a reçu chez elle par charité, je serais mort de misère.
— Eh bien ! aime ta nourrice, salue ton père et ta mère quand tu les rencontreras. Il est dit dans la Vulgate : « Honora paîrem tuum et « matrem tuam, » et non pas dilige.
— Fort bien, monsieur; j'aimerai mon père et ma mère s'ils me font du bien; je les honorerai s'ils me font du mal : j'ai toujours pensé ainsi depuis que je pense, et vous me confirmez dans mes maximes.
^ — Adieu, mon enfant; je vois que tu prospéreras, car tu as un grain de philosophie dans la tête.
PÈRESj MERES, ENFANTS. 3 ^
— Encore un mot, monsieur; si mon père s'appelait Abraham et moi Isaac, et si mon père me disait : Mon fils, tu es grand et fort, porte ces fagots au haut de cette m.ontagne pour te servir de bûcher quand je t'aurai coupe' la tête, car c'est Dieu qui me l'a ordonné ce matin quand il m'est venu voir; que me conseilleriez-vous de faire dans cette occasion chatouilleuse ?
— Assez chatouilleuse en effet. Mais toi. que ferais-tu? car tu me parais une assez bonne tête.
— Je vous avoue, monsieur, que je lui demanderais son ordre par écrit, et cela par amitié pour lui. Je lui dirais : Mon père, vous êtes chez des étrangers qui ne permettent pas qu'on assassine son nls sans une permission expresse de Dieu dûment légalisée et contrôlée. \'oyez ce (^ui est arrivé à ce pauvre Calas dans la ville moitié française, moitié espagnole de Toulouse. On l'a roué ; et le procureur général Riquet a conclu à faire brûler madame Calas la mère, le tout sur le simple soupçon très-mal conçu qu'ils avaient pendu leur fils Marc-Antoine Calas pour l'amour de Dieu. Je craindrais qu'il ne donnât ses conclusions contre vous et contre votre sœur ou votre nièce madame Sara ma mère. Montrez-moi, encore un coup, une lettre de cachet pour me couper le cou, signée de la main de Dieu, et plus bas Raphaël, ou Michel, ou Belzébuth; sans quoi, serviteur; je m'en vais chez Pharaon égyptiaque, ou chez le roi du désert de Gérare, qui ont été tous deux amoureux de ma mère, et qui certainement auront de la bonté pour moi. Coupez, si vous voulez, le cou de mon frère Ismaél ; mais pour le mien, je vous réponds que vous n'en viendrez pas à bout.
— Comment ! c'est raisonner en vrai sage. Le Dictionnaire encyclopédique ne dirait pas
mieux. Tu iras loin, te dis-je; je t'admire de n'avoir pas dit la moindre injure à ton père Abraham et de n'avoir point e'té tenté de le battre. Et dis-moi, si tu étais ce Chram que son père Clotaire, roi franc, fit brûler dans une grange ; ou don Carlos, fils de ce renard Philippe II ; ou bien ce pauvre Alexis, fils de ce czar Pierre, moitié héros et moitié tigre ?
— Ah ! monsieur, ne me parlez plus de ces horreurs ; vous me feriez détester la nature humaine.
SŒUR FESSUE
ET LE METAPHYSICIEN
J'ÉTAIS à la grille lorsque sœur Fessue disait à sœur Confite : La Providence prend un soin visible de moi; vous savez comme j'aime mon moineau; il était nriort, si je n'avais pas dit neuf Ave Maria pour obtenir sa gue'rison. Dieu a rendu mon moineau à la vie; remercions la sainte Vierge.
Un métaphysicien lui dit : Ma sœur, il n'y a rien de si bon que des Ave Maria^ surtout quand une fille les récite en latin dans un faubourg de Paris; mais je ne crois pas que Dieu s'occupe beaucoup de votre moineau, tout joli qu'il est; songez, je vous prie, qu'il a d'autres affaires. Il faut qu'il dirige continuellement le cours de seize planètes et de l'anneau de Saturne, au centre desquels il a placé le soleil, qui est aussi gros qu'un million de nos terres. Il a des milliards de milliards d'autres soleils, de planètes et de comètes à gouverner; ses lois
immuables et son concours éternel font mouvoir la nature entière : tout est lié à son trône par une chaîne infinie dont aucun anneau ne peut jamais être hors de sa place. Si des Ave Maria avaient fait vivre ie moineau de sœur Fessue un instant de plus qu'il ne devait vivre, ces Ave Maria auraient violé toutes les lois posées de toute éternité par le grand Etrej vous auriez dérangé l'univers ; il vous aurait fallu un nouveau monde, un nouveau Dieu, un nouvel ordre de choses.
SŒUR FESSUE. — Quoi ! VOUS croyez que Dieu fasse si peu de cas de sœur Fessue ?
LE MÉTAPHYSICIEN. — Je Suis fàché de VOUS
dire que vous n'êtes, comme moi, qu'un petit chaînon imperceptible de la chaîne infinie; que vos organes, ceux de votre moineau, et les miens, sont destinés à subsister un nombre déterminé de minutes dans ce faubourg de Paris.
SŒUR FESSUE. — S'il est ainsi, j'étais prédestinée à dire un nombre déterminé d'Ave Maria.
LE MÉTAPHYSICIEN. — Oui, mais ils n'ont pas forcé Dieu à prolonger la vie de votre moineau au delà de son terme. La constitution du monde portait que dans ce couvent, à une certaine heure, vous prononceriez comme un perroquet certaines paroles dans une certaine langue que vous n'entendez point; que cet oiseau^ né comme vous par l'action irrésistible des lois générales, ayant été malade, se porterait mieux ; que vous vous imagineriez l'avoir guéri avec des paroles, et que nous aurions ensemble cette conversation.
SŒUR FESSUE. — Mousieur, ce discours sent l'hérésie. Mon confesseur, le révérend P. de Menou, en inférera que vous ne croyez pas à la Providence.
SŒUR FESSUE ET LE MET.IPHYSICIEN, 39
LE MÉTAPHYSICIEN. — Je croïs la Providence géne'rale, ma chère sœur, celle dont est émanée de toute éternité la loi qui règle toute chose, comme la lumière jaillit du soleil; mais je ne crois point qu'une Providence particulière change l'économie du monde pour votre moineau ou pour votre chat.
SŒUR FESSUE. — iMais, pourtant, si mon confesseur vous dit, comme il me l'a dit à moi, que Dieu change tous les jours ses volontés en faveur des âmes dévotes?
LE MÉTAPHYSICIEN. — Il mc dira la plus plate bêtise qu'un confesseur de filles puisse dire à un homme qui pense.
SŒUR FESSUE. — ^^lon confesseur une bête ! sainte Vierge Marie 1
LE MÉTAPHYSICIEN. — Je ne dis pas cela; je dis qu'il ne pourrait justifier que par une bêtise énorme les faux principes qu'il vous a insinués, peut-être fort adroitement, pour vous gouverner.
SŒUR FESSUE. — Ouais ! j'y penserai ; cela mérite réflexion.