‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 61 sur 117 · ET L'EXCREME-NT DE THEOLOGIE · texte numérisé non relu

ET L'EXCREME-NT DE THEOLOGIE

ON dit de Marcus Brutus qu'avant de se tuer il prononça ces paroles : O vertu! j'ai cru que tu étais quelque chose : mais tu n'es qu'un vain fantôme !

Tu avais raison , Brutus, si tu mettais la vertu à être chef de parti et l'assassin de ton bienfaiteur, de ton père Jules^Ce'sar ; mais si tu avais fait consister la vertu à ne faire que du bien à ceux qui de'pendaient de toi, tu ne l'aurais pas appelée fantôme, et tu ne te serais pas tué de désespoir.

Je suis très-vertueux, dit cet excrément de théologie, car j'ai les quatre vertus cardinales et les trois théologales. Un honnête homme lui demande : Qu'est-ce que vertu cardinale? l'autre répond : C'est force, prudence, tempérance et justice.

l'honnête homme. — Si tu es juste , tu as tout dit. Ta force, ta prudence, ta tempérance, sont des qualités utiles. Si tu les as, tant mieux

HONNÊTE HOMME ET EXCREMENT. 6l

pour toi; mais si tu es juste, tant mieux pour les autres. Ce n'est pas encore assez d'être juste, il faut être bienfesant ; voilà ce qui est véritablement cardinal. Et tes the'ologales, qui sontelles ?

l'excrément. — Foi, espérance, charité.

l'honnête homme. — Est-ce vertu de croire ? Ou ce que tu crois te semble vrai, et, en ce cas, il n'y a nul mérite à le croire; ou il te semble faux, et alors il est impossible que tu le croies.

L'espérance ne saurait être plus vertu que la crainte; on cramt et on espère, selon qu'on nous promet ou qu'on nous menace. Pour la charité, n'est-ce pas ce que les Grecs et les Romains entendaient par humanité, amour du prochain ? cet amour n'est rien s'il n'est agissant; la bienfesance est donc la seule vraie vertu.

l'excrément. — Quelque sot! vraiment oui, j'irai me donner bien du tourment pour servir les hommes, et il ne m'en reviendrait rien! chaque peine mérite salaire. Je ne prétends pas faire la moindre action honnête, à moins que je ne sois sûr du paradis.

C^uis enim virtutem amplectitur ipsam, Praemia si tollas ?

Qui pourra suivre la vertu Si vous ôtez la récompense ?

JuvÉNAL, sat. X, vers 141.

l'honnête homme. — Ah ! maître ! c'est-àdire que, si vous n'espériez pas le paradis, et si vous ne redoutiez pas l'enfer, vous ne feriez jamais aucune bonne oeuvre. Vous me citez des vers de Juvénal , pour me prouver que vous n'avez que votre mtérêt en vue. En voici de Racine, qui pourront vous faire voir au moins

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qu'on peut trouver dès ce monde sa re'compense en attendant mieux.

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même:

Partout en ce moment on me bénit, on m'aime !

On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;

Le ciel dans tous leurs pleurs ne m"entend point nommer;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ;

Je vois voler partout les coeurs à mon passage !

Tels étaient vos plaisirs.

Racine, Britannicus, acte IV, scène ii.

Croyez-moi, maître, il y a deux choses gui méritent d'être aimées pour elles-mêmes, Dieu et la vertu.

l'excrément — Ah! monsieur! vous êtes fénéloniste.

l'honnête homme. — Oui, maître.

l'excrément. — J'irai vous dénoncer à Tofficial de Meaux.

l'honnête homme. •— Va, dénonce.

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