‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 70 sur 117 · FREIXD ET LE BACHELIER · texte numérisé non relu

FREIXD ET LE BACHELIER

Précis de la controverse des Mais entre M. Freind et don Jnigo y Medroso y Comodios y Papalamiendo, bachelier de Salamanque.

oici le précis de la dispute honnête que notre cher ami Freind et le bachelier don Papalamiendo eurent ensemble en pre'sence de milord Peterborough. On appela cette conversation familière le dialogue des Mais. Vous verrez aisément pourquoi, en le lisant.

LE BACHELIER.— Mais, mousieur, malgré toutes les belles choses que vous venez de me dire, vous m'avouerez que votre Eglise anglicane, si respectable, n'existait pas avant don Luther et avant don Œcolampade. Vous êtes tout nouveaux, donc vous n'êtes pas de la maison.

FREIND. — C'est comme si on me disait que je ne suis pas le petit-fiis de mon grand-pere, parce qu'un collatéral, demeurant en Italie, s'était emparé de son testament et de mes titres. Je les ai heureusement retrouvés, et il est

clair que je suis le petit-fils de mon grand-père. Nous sommes, vous et moi, de la même famille, à cela près que nous autres Anglais nous lisons le testament de notre grand-père dans notre propre langue, et qu'il vous est défendu de le lire dans la vôtre. Vous êtes esclaves d'un étranger, et nous ne sommes soumis qu'à notre raison.

LE BACHELIER. — Mais sl votrc raison vous égare ? car enfin vous ne croyez point à notre université de Salamanque, laquelle a déclaré l'infaillibilité du pape, et son droit incontestable sur le passé, le présent, le futur, et le paulo-post-futur.

FREiND. — Hélas ! les apôtres n'y croyaient pas non plus. Il est écrit que ce Pierre, qui renia son maître Jésus, fut sévèrement tancé par Paul. Je n'examine point ici lequel des deux avait tort; ils l'avaient peut-être tous deux. comme il arrive dans presque toutes les querelles ; mais enfin il n'y a pas un seul endroit dans les Actes des apôtres, où Pierre soit regardé comme le maître de ses compagnons et du paulo-post-futur.

LE BACHELIER. — Mais Certainement saint Pierre fut archevêque de Rome; car Sanchez nous enseigne que ce grand homme y arriva du temps de Néron, et qu'il y occupa le trône archiépiscopal pendant vingt-cinq ans, sous ce même Néron qui n'en régna que treize. De plus il est de foi, et c'est don Grillandus, le prototype de l'inquisition, qui l'affirme (car nous ne lisons jamais la sainte Bible ) ; il est de foi, dis-je, que saint Pierre était à Rome une certaine année ; car il date une de ses lettres de Babylone ; car, puisque Babylone est visiblement l'anagramme de Rome,' il est clair que le pape est de droit divin le maître de toute la terre : car, de plus, tous les licenciés de Salamanque ont démontré que Simon Vertu-Dieu,

premier sorcier, conseiller d'Etat de l'Empereur Néron, envoya faire des compliments par son chien à saint Simon Barjone, autrement dit saint Pierre, dès qu'il fut à Rome ; que saint Pierre, n'étant pas moins poli, envoya aussi son chien complimenter Simon Vertu-Dieu; qu'ensuite ils jouèrent à qui ressusciterait le plus tôt un cousin -germain de Néron ; que Simon Vertu-Dieu ne ressuscita son mort qu'à moitié, et que Simon Barjone gagna la partie en ressuscitant le cousin tout à fait ; que Vertu-Dieu voulut avoir sa revanche en volant dans les airs comme saint Dédale, et que saint Pierre lui cassa les deux jambes en le fesant tomber. C'est pourquoi saint Pierre reçut la couronne du martyre, la tête en bas et les jambes en haut ^ : donc il est démontré a posteriori que notre saint-père le pape doit régner sur tous ceux qui ont des couronnes sur la tète, et qu'il est le maître du passé, du présent, et de tous les futurs du monde.

FREiND. — Il est clair que toutes ces choses arrivèrent dans le tem^ps où Hercule, d'un tour de main, sépara les deux montagnes Calpé et Abyla, et passa le détroit de Gibraltar dans son gobelet; mais ce n'est pas sur ces histoires, tout authentiques qu'elles sont, que nous fondons notre religion : c'est sur l'Évangile.

LE BACHELIER. — Mais, mousicur, sur quels endroits de l'Evangile ? car j'ai lu une partie de cet Evangile dans nos cahiers de théologie. Est-ce sur l'ange descendu des nuées pour annoncer à Marie qu'elle sera engrossée par le Saint-Esprit ? est-ce sur le voyage des trois rois et d'une étoile? sur le massacre de tous

* Toute cette histoire est racontée par Abdias, Marcel et Hég^isippe; Eusèbe en rapporte une partie. — Voyez la Relation de Marcel dans la Collection d'anciens Evangiles.

LES MAIS. g I

les enfants du pays? sur la peine que prit le diable d'emporter Dieu dans le désert, au faîte du temple et à la cime d'une montagne, d'où on découvrait tous les royaumes de !a terre ? sur le miracle de l'eau changée en vin à une noce de village ? sur le miracle de deux mille cochons que le diable noya dans un lac par ordre de Jésus ? sur...

FREiND. — Monsieur, nous respectons toutes ces choses, parce qu'elles sont dans l'Evangile, et nous n'en parlons jamais, parce qu'elles sont trop au-dessus de la faible raison humaine

LE BACHELIER. — Mais on dit que vous n'appelez jamais la sainte Vierge mère de Dieu?

FREiND. — Nous la révérons, nous la chérissons ; mais nous croyons qu'elle se soucie peu des titres qu'on lui donne ici-bas. Elle n'est jamais nommée mère de Dieu dans l'Evangile. Il y eut une grande dispute, en 4.31, à un concile d'Ephèse, pour savoir si Marie était théotocos^ et si, Jésus-Christ étant Dieu à la fois et fils de Marie, il se pouvait que Marie fût à la fois tille de Dieu le père, et mère de Dieu le fils, qui ne font qu'un Dieu. Nous n'entrerons point dans ces querelles d'Ephèse, et la Société royale de Londres ne s'en mêle pas.

LE BACHELIER. — Mais, monsieur, vous me donnez là du théotocos ! qu'est-ce que théotocos, s'il vous plaît ?

FREIND. — Cela signifie mère de Dieu. Quoi! vous êtes bachelier de Salamanque, et vous ne savez pas le grec !

LE BACHELIER. — Mais Ic grec, le grec ! de quoi cela peut-il servir à un Espagnol? Mais, monsieur, croyez-vous que Jésus ait une nature, une personne, et une volonté ? ou deux natures, deux personnes, et deux volontés ? ou une volonté, une nature, et deux personnes ?

OU deux volontés, deux personnes, et une nature ? ou...

FREiND. — Ce sont encore les affaires d'Ephèse ; cela ne nous importe en rien.

LE BACHELIER. — Mais qu'cst-cc donc qui vous importe ? Pensez-vous qu'il n'y ait que trois personnes en Dieu, ou qu'il y ait trois dieux en une personne ? la seconde personne procède-t-elle de la première personne, et la troisième procède-t-elle des deux autres, ou de la seconde intrinseciis^ ou de la première seulement ? le Fils a-t-il tous les attributs du Père, excepte' la paternité? et cette troisième personne vient-elle par infusion, ou par identification, ou par spiration?

FREIND. — L'Evangile n'agite pas cette question, et jamais saint Paul n'écrit le nom de Trinité.

LE BACHELIER. — Mais VOUS me parlez toujours de l'Evangile, et jamais de saint Bonaventure, ni d'Albert le Grand, ni de Tambourini, ni de Grillandus, ni d'Escobar.

FREIND. — C'est que je ne suis ni dominicain, ni cordelier, ni jésuite ; je me contente d'être chrétien.

LE BACHELIER. — Mais si VOUS êtes chrétien, dites-moi, en conscience, croyez-vous que le reste des hommes soit damné éternellement?

FREIND. — Ce n'est point à moi à mesurer la justice de Dieu et sa miséricorde.

LE BACHELIER. — Mais cufin, si vous êtes chrétien, que croyez-vous donc ?

FREIND. — Je crois, avec Jésus-Christ, qu'il faut aimer Dieu et son prochain, pardonner les injures, et réparerses torts. Croyez-moi, adorez Dieu, soyez juste et bienfesa'nt ; voilà tout l'homme. Ce sont là les maximes de Jésus. Elles sont si vraies qu'aucun législateur, aucun philosophe, n'a jamais eu d'autres principes

avant lui, et qu'il est impossible qu'il y en ait d'autres. Ces ve'rités n'ont jamais eu et ne peuvent avoir pour adversaires que nos passions.

LE BACHELIER. — Mais Ah ! ah 1 à propos

de passions, est-il vrai que vos e'vêques, vos prêtres, et vos diacres, vous êtes tous marie's ?

FREiND. — Cela est très-vrai. Saint Joseph, qui passa pour être père de Jésus, était marié. Il eut pour tils Jacques le Mineur, surnommé Oblia^ frère de notre Seigneur, lequel, après la mort de Jésus, passa sa vie 'dans le temple. Saint Paul, le grand saint Paul, était marie.

LE BACHELIER. — Mais GriUaudus et Molina disent le contraire.

FREIND. — Molina et Grillandus diront tout ce qu'ils voudront, j'aime mieux croire saint Paul lui-mèm^e; car il dit dans sa première aux Corinthiens ^ : « N'avons-nous pas le droit de « boire et de manger à vos dépens ? n'avons- (( nous pas le droit de mener avec nous nos « femmes, notre sœur, comme font les autres « apôtres et les frères de notre Seigneur et * Céphas? Va-t-on jamais à la guerre à ses défi pens ? Quand on a planté une vigne, n'en « mange-t-on pas le fruit ? etc. »

LE BACHELIER — Mais, monsieur, est-il bien vrai que saint Paul ait dit cela?

FREIND. — Oui, il a dit cela, et il en a dit bien d'autres.

LE BACHELIER. — Mais quoi ! ce prodige, cet exemple de la grâce efficace !..

FREIND. — Il est vrai, monsieur, que sa conversion était un grand prodige. J'avoue que, suivant les Actes des apôtres, il avait été le plus cruel satellite des ennemis de Jésus. Les Actes disent qu'il servit à lapider saint Etienne ! il dit lui-même que, quand les Juifs fesaient

* Chap. IX.

mourir un suivant de Jésus, c'était lui qui lui portait la sentence, detuli sententiam^. J'avoue qu'Abdias, son disciple, et Jules Africain, son traducteur, l'accusent aussi d'avoir fait mourir Jacques Oblia , frère de notre Seigneur ^ ; mais ses fureurs rendent sa conversion plus admirable, et ne l'ont pas empêché de trouver une femme. Il était marié, vous dis-je, commue saint Clément d'Alexandrie le déclare expressément.

LE BACHELIER. — Mais c'était donc un digne homme, un brave homme que saint Paul ! je suis fâché qu'il ait assassiné saint Jacques et saint Etienne, et fort surpris qu'il ait voyagé au troisième ciel : mais poursuivez, je vous prie.

FREiND. — Saint Pierre, au rapport de saint Clément d'Alexandrie, eut des enfants ; et même on compte parmi eux une sainte Pétronille. Eusèbe, dans son Histoire de l'Eglise ^<\\l que saint Nicolas, l'un des premiers disciples, avait une très-belle femme, et que les apôtres lui reprochèrent d'en être trop occupé, et d'en paraître jaloux... « Messieurs, leur dit-il, la prenne qui voudra; je vous la cède ^. »

Dans l'économie juive, qui devait durer éternellement, et à laquelle cependant a succédé l'économie chrétienne, le mariage était nonseulement permis, mais expressément ordonné aux prêtres , puisqu'ils devaient être de la même race ; et le célibat était une espèce d'infamie.

Il faut bien que le célibat ne fût pas regardé comme un état bien pur et bien honorable par

' Actes, chap. xxvi. — * Histoire apostolique d'Abdias. Traduction de Jules Africain, liv. VI, p. 593 et suiv. — ^ Eusèbe, chap. XXX.

les premiers chrétiens, puisque, parmi les hérétiques anathématisés dans les premiers conciles, on trouve principalement ceux qui s'élevaient contre le mariage des prêtres, comme saturniens, basilidiens, montanistes, encratistes, et autres ens et istes. Voilà pourquoi la femme d'un saint Grégoire de Nazianze accoucha d'un autre saint Grégoire de Nazianze, et qu'elle eut le bonheur inestimable d'être femme et mère d'un canonisé, ce qui n'est pas même arrivé à sainte Monique, mère de saint Augustin.

Voilà pourquoi je pourrais vous nommer autant et plus d'anciens évêques mariés, que vous n'avez autrefois eu d'évêques et de papes concubinaires, adultères ou pédérastes : ce qu'on ne trouve plus aujourd'hui en aucun pays. Voilà pourquoi l'Eglise grecque, mère de l'Église latine, veut encore que les curés soient mariés. Voilà enfin pourquoi moi qui vous parle, je suis marié, et j'ai le plus bel enfant du monde.

Et dites-moi, mon cher bachelier, n'avezvous pas dans votre Eglise sept sacrements, de compte fait, qui sont tous des signes visibles d'une chose invisible? Or, un bachelier de Salamanque jouit des agréments du baptême, dès qu'il est né; de la conhrmation, dès qu'il a des culottes; de la confession, des qu'il a fait quelques fredaines ; de la communion, quoique un peu différente de la nôtre, dès qu'il a treize ou quatorze ans ; de l'ordre quand il est tondu sur le haut de la tète, et qu'on lui donne un bénéfice de vingt, ou trente, ou quarante mille piastres de rente; enfin, de l'extrème-onction quand il est malade. Faut-il le priver du sacrement de mariage quand il se porte bien ? surtout après que Dieu lui-même a marié Adam et Eve; Adam, le premier des bacheliers du monde, puisqu'il avait la science infuse, selon

votre école : Eve. la première bachelière, puisqu'elle tàta de l'arbre de la science avant son mari.

LE BACHELIER. — Mais, s'il cst ainsi, je ne dirai plus mais. Voilà qui est fait, je suis de votre religion; je me fais anglican. Je veux me marier à une femme honnête qui fera toujours semblant de m'aimer, tant que je serai jeune., qui aura soin de moi dans ma vieillesse, et que j enterrerai proprement si je lui survis ; cela vaut mieux que de cuire des hommes et de déshonorer des filles comme a fait mon cousin don Caracucarador, inquisiteur pour la foi.

Tel est le précis fidèle de la conversation qu'eurent ensemble le docteur Freind et le bachelier don Papalamiendo, nommé depuis par nous Papa Dexando. Cet entretien curieux fut rédigé par Jacob Hulf, l'un des secrétaires de milord.

Après cet entretien, le bachelier me tira à part et me dit: Il faut que cet Anglais, que j'avais cru d'abord anthropophage, soit un bien bon homme, car il est théologien, et il ne m'a point dit d'injures. Je lui appris cjue M. Freind était tolérant, et qu'il descendait de la fille de Guillaume Penn, le premier des tolérants, et le fondateur de Philadelphie. Tolérant et Philadelphie ! s'écria-t-il; je n'avais jamais entendu parler de ces sectes-là. Je le mis au fait, il ne pouvait me croire, il pensait être dans un autre univers, et il avait raison.

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