DU COMTE DE CHESTERFIELD
Et le chapelain Goudman.
AK ! la fatalité gouverne irre'missiblement toutes les choses de ce monde. J'en juge, comme de raison, par mon aventure.
Milord Chesterfield, qui m'aimait fort, m'avait promis de me faire du bien. Il vaquait un bon vrefemient^, à sa nomination. Je cours du iond de ma province à Londres; je me pre'sente à milord ; je le fais souvenir de ses promesses ; il me serre la main avec amiiié, et me dit qu'en effet j'ai bien mauvais visage. Je lui réponds que mon plus grand mal est la pauvreté. Il me réplique qu'il veut me faire guérir, et me donne sur-le-champ une lettre pour M. Sidrac, près de Guildhall.
Je ne doute pas que M. Sidrac ne soit celui
* Pre/erment signifie fc^ne/fce en anglais.
gS DIALOGUES. LXVII.
?ui doit m'expédier les provisions de ma cure, e vole chez lui. M. Sidrac, qui e'tait le chirurgien de milord, se met incontinent en devoir de me sonder, et m'assure que, si j'ai la pierre, il me taillera très-heureusement.
Il faut savoir que milord avait entendu que j'avais un grand mal à la vessie, et qu'il avait voulu, selon sa géne'rosite' ordinaire, m^e faire tailler à ses de'pens. Il e'tait sourd, aussi bien que monsieur son frère, et je n'en étais pas encore instruit.
Pendant le temps que je perdis à de'fendre ma vessie contre Sidrac, qui voulait me sonder à toute force, un des cinquante-deux compétiteurs qui prétendaient au même bénéfice arriva chez milord, demanda ma cure, et l'emporta.
J'étais amoureux de miss Fidler, que je devais épouser dès que je serais curé ; mon rival eut ma place et ma maîtresse.
Le comte, ayant appris mon désastre et sa méprise, me pVomit de tout réparer ; mais il mourut deux jours après.
M. Sidrac me fit voir clair comme le jour que mon bon protecteur ne pouvait pas vivre une minute de plus, vu la constitution présente de ses organes, et me prouva que sa surdité ne venait que de l'extrême sécheresse de la corde et du tambour de son oreille. Il m'offrit même d'endurcir mes deux oreilles avec de l'esprit de vin, de façon à me rendre plus sourd qu aucun pair du royaume.
Je compris que M. Sidrac était un très-savant homme. Il m'inspira du goût pour la science de la nature. Je voyais d'ailleurs que c'était un homme charitable qui me taillerait gratis dans l'occasion, et qui me soulagerait dans tous les accidents qui pourraient m'arriver vers le col de la vessie.
Je me mis donc à étudier la nature sous sa direction, pour me consoler de la perte de ma cure et de ma maîtresse.
Après bien des observations sur la nature, faites avec mes cinq sens, des lunettes, des microscopes, je dis un jour à M. Sidrac : On se moque de nous ; il n'y a point de nature, tout est art. C'est par un art admirable que toutes les planètes dansent re'gulièremxent autour du soleil, tandis que le soleil fait la roue sur luimême. Il faut assure'ment que quelqu'un d'aussi savant que la Société royale de Londres ait arrangé les choses de manière que le carré des révolutions de chaque planète soit toujours proportionnel à la racine du cube de leur distance à leur centre ; et il faut être sorcier pour le deviner.
Le flux et le reflux de notre Tamise me paraît l'effet constant d'un art non moins profond et non moins difficile à connaître.
Animaux, végétaux, minéraux, tout me paraît arrangé avec poids, mesure, nombre, mouvement. Tout est ressort, levier, poulie, machine hydraulique, laboratoire de chimie, depuis l'herbe jusqu'au chêne, depuis la puce jusqu'à l'homme, depuis un grain de sable jusqu'à nos nuées.
Certainement il n'y a que de l'art, et la nature est une chimère. Vous avez raison, me répondit M. Sidrac; mais vous n'en avez pas les gants; cela a déjà été dit par un rêveur de delà la xManche *, mais on n'y a pas fait attention.
' Voir LUI, le Philosophe et la Nature.
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Ce qui m'étonne, et ce qui me plaît k plus, c'est que, par cet art incompre'hensible, deux machines en produisent toujours une troisième ; et je suis bien fâche' de n'en avoir pas fait une avec miss Fidler ; mais je vois bien qu'il était arrangé de toute éternité que miss Fidler emploierait une autre machme que moi.
Ce que vous dites, me répliqua M. Sidrac, a été encore dit, et tant mieux : c'est une probabilité que vous pensez juste. Oui, il est fort plaisant que deux êtres en produisent un troisième ; mais cela n'est pas vrai de tous les êtres. Deux roses ne produisent point une troisième rose en se baisant ; deux cailloux, deux métaux, n'en produisent pas un troisième ; et cependant un métal, une pierre, sont des choses que toute l'industrie humaine ne saurait faire. Le grand, le beau miracle continuel, est qu'un garçon et une fille fassent un enfant ensemble, qu'un rossignol fasse un rossignolet à sa rossignole, et non pas à une fauvette. Il faudrait passer la moitié de sa vie à les imiter, et l'autre moitié à bénir celui qui inventa cette méthode. Il y a dans la génération mille secrets tout à fait curieux. Newton dit que la nature se ressemble partout : Natura est ubiqiie sibi consona. Cela est faux en amour ; les poissons, les reptiles, les oiseaux, ne font point l'amour comme nous: c'est une variété infinie. La fabrique des êtres sentants et agissants me ravit. Les végétaux ont aussi leur prix. Je m'étonne toujours qu'un grain de blé jeté en terre en produise plusieurs autres.
Ah! lui dis-je com.me un sot que j'étais encore, c'est que le blé doit mourir pour naître, comme on l'a dit dans l'école.
M. Sidrac me reprit en riant avec beaucoup de circonspection. Cela était vrai du temps de
CHESTERFIELD. GOUDMAN ET SIDRAC. lOl
l'école, dit-il ; mais le moindre laboureur sait bien aujourd'hui que la chose est absurde. Ah 1 monsieur Sidrac, je vous demande pardon; mais j'ai été théologien, et on ne se défait pas tout d'un coup de ses habitudes.
in
Quelque temps après ces conversations entre le pauvre prêtre Goudman et l'excellent anatomiste Sidrac, ce chirurgien le rencontra dans le parc Saint-James tout pensif, tout rêveur, et l'air plus embarrassé qu'un algébriste qui vient de faire un faux calcul ? Qu'avez-vous ? lui dit Sidrac ; est-ce la vessie ou le côlon qui vous tourmente ? Non, dit Goudman, c'est la vésicule du fiel. Je viens de voir passer dans un bon carrosse l'évéque de Glocester ^, qui est un pédant bavard et insolent ; j'étais à pied, et cela m'a irrité. J'ai songé que si je voulais avoir un évèché dans ce royaume, il y a dix mille à parier contre un que je ne l'aurais pas, attendu que nous sommes dix mille prêtres en Angleterre. Je suis sans aucune protection depuis la mort de milord Chesterfield qui était sourd. Posons que les dix mille prêtres anglicans aient chacun deux protecteurs, il y aurait en ce cas vingt mille à parier centre un que je n'aurais pas l'évêché. Cela fâche quand on y fait attention.
Je me suis souvenu qu'on m'avait proposé autrefois d'aller aux grandes Indes en qualité de mousse ; on m'assurait que j'y ferais une grande fortune, mais je ne me sentis pas propre à
' Vv'arburton.
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devenir un jour amiral. Et après avoir examiné toutes les professions, je suis reste' prêtre sans être bon à rien.
Ne soyez plus prêtre, lui dit Sidrac, et faitesvous philosophe. Ce métier n'exige ni ne donne des richesses. Quel est votre revenu ? — Je n'ai que trente guinées de rente, et, après la mort de ma vieille tante, j'en aurai cinquante. ~ Allons, mon cher Goudman, c'est assez pour vivre libre et pour penser. Trente guinées font six cent trente schellings ; c'est près de deux schellings par jour. Philips n'en voulait qu'un seul. On peut, avec ce revenu assuré, dire tout ce qu'on pense de la compagnie des Indes, du parlement, de nos colonies, du roi, de l'être en général, de l'homme et de Dieu, ce qui est un grand amusement. Venez dîner avec moi, cela vous épargnera de l'argent ; nous causerons, et votre faculté pensante aura le plaisir de se communiquer à la mienne par le moyen de la parole ; ce qui est une chose merveilleuse que les hommes n'admirent pas assez.
CONVERSATION DU DOCTEUR GOUDMAN ET DE L ANATOMISTE SIDRAC SUR LAME ET SUR QUELQUE AUTRE CHOSE.
GOUDMAN. — Mais, mon cher Sidrac, pourquoi dites-vous toujours ma faculté pensante} que ne dites-vous mon âme, tout court ? cela serait plus tôt fait, et je vous entendrais tout aussi bien.
SIDRAC. — Et moi, je ne m'entendrais pas. Je sens bien, je sais bien que Dieu m'a donné
la faculté de penser et de parler ; mais je ne sens ni ne sais s'il m'a donné un être qu'on appelle âm.e.
GOUDMAN. — Vraiment, quand j'y réfléchis, je vois que je n'en sais rien non plus, et que )'ai été longtem.ps assez hardi pour croire le savoir. J'ai remarqué que les peuples orientaux appelèrent l'âme d'un nom qui signifiait la vie. A leur exemple, les Latins entendirent d'abord par anima la vie de l'animal. Chez les Grecs on disait la respiration de l'âme. Cette respiration est un soulfle. Les Latins traduisent le mot souffle par spiritus : de là le mot qui répond à esprit chez presque toutes les nations modernes. Comme personne n'a jamais vu ce souffle, cet esprit, on en a fait un être que personne ne peut voir ni toucher. On a dit qu'il logeait dans notre corps sans y tenir de place, qu'il remuait nos or^nes sans les atteindre. Que n'a-t-on pas dit ? tous nos discours, à ce qu'il me semble, ont été fondés sur des équivoques. Je vois que le sage Locke a bien senti dans quel chaos ces équivoques de toutes les langues avaient plongé la raison humaine. Il n'a tait aucun chapitre sur l'âme dans le seul livre de métaphysique raisonnable qu'on ait jamais écrit. Et SI, par hasard, il prononce ce mot en quelques endroits, ce mot ne signifie chez lui que notre intelligence.
En effet tout le monde sent bien qu'il a une intelligence, qu'il reçoit des idées, qu'il en assemble, qu'il en décompose ; mais personne ne sent qu'il ait dans lui un autre être qui lui donne du mouvement, des sensations et des pensées. Il est, au fond, ridicule de prononcer des mots qu'on n'entend pas, et d'admettre des êtres dont on ne peut avoir la plus légère connaissance.
SIDRAC. — Nous voilà donc déjà d'accord sur
une chose qui a e'té un objet de dispute pendant tant de siècles.
GouDMAN. — Et j'admire que nous soyons d'accord.
siDRAC. — Cela n'est pas étonnant, nous cherchons le vrai de bonne foi. Si nous étions sur les bancs de l'école, nous argumenterions comme les personnages de Rabelais. Si nous vivions dans les siècles de ténèbres affreuses qui enveloppèrent si longtemps l'Angleterre, l'un de nous deux ferait peut-être brûler l'autre. Nous sommes dans un siècle de raison ; nous trouvons aisément ce qui nous paraît la vérité, et nous osons la dire.
GouDMAN. — Oui, mais j'ai peur que cette vérité ne soit bien peu de chose. Nous avons fait en mathématiques des prodiges qui étonneraient Apollonius et Archimède, et qui les rendraient nos écoliers: mais en métaphysique qu'avons-nous trouvé ? notre ignorance.
smRAC. — Et n'est-ce rien ? Vous convenez que le grand Etre vous a donné une faculté de sentir et de penser, comme il a donné à vos pieds la faculté de marcher, à vos mains le pouvoir de faire mille ouvrages, à vos viscères le pouvoir de digérer, à votre cœur le pouvoir de pousser votre sang dans vos artères. Nous tenons tout de lui; nous n'avons rien pu nous donner, et nous ignorerons toujours la manière dont le maître de l'univers s'y prend pour nous conduire. Pour moi, je lui rends grâces de m'avoir appris que je ne sais rien des premiers principes.
On a toujours recherché comment l'âme agit sur le corps. Il fallait d'abord savoir si nous en avions une. Ou Dieu nous a fait ce présent, ou il nous a communiqué quelque chose qui en est l'équivalent. De quelque manière qu'il
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s'y soit pris, nous sommes sous sa main. Il est notre maître, voilà tout ce que je sais.
GOUDMAN. — Mais au moins dites-moi ce que vous en soupçonnez. Vous avez disse'quë des cerveaux, vous avez vu des embryons et des fœtus; y avez-vous de'couvert quelque apparence d"âme.
SIDRAC. — Pas la moindre, et je n'ai jamais pu comprendre comment un être immatériel. immortel, logeait pendant neuf mois inutilement caché dans une membrane puante, entre de l'urine et des excréments. Il m'a paru difficile de concevoir que cette prétendue âme simple existât avant la formation de son corps ; car à quoi aurait-elle servi pendant des siècles sans être âme humaine? Et puis comment imaginer un être simple, un être métaphysique, qui attend pendant une éternité le moment d'animer de la matière pendant quelques minutes? Que devient cet être inconnu si le fœtus qu'il doit animer meurt dans le ventre de sa mère ?
Il m'a paru encore plus ridicule que Dieu créât une âme au moment qu'un homme couche avec une femme. Il m'a semblé blasphématoire que Dieu attendît la consommation d'un adultère, d'un inceste, pour récompenser ces turpitudes en créant des âmes en leur faveur. C'est encore pis quand on me dit que Dieu tire du néant des âmes immortelles pour leur faire souffrir éternellement des tourments incroyables. Quoi ! brûler des êtres simples, des êtres qui n'ont rien de brûlable ! Comment nous y prendrions-nous pour brûler un son de voix, un vent qui vieîit de passer ? encore ce son, ce vent, étaient matériels dans le petit moment de leur passage ; mais un esprit pur, une pensée, un doute? je m'y perds. De quelque côté que je me tourne, je ne trouve
qu'obscurité, contradiction, impossibilité, ridicule, rêveries, impertinence, chimères, absurdité, bêtise, charlatanerie.
Mais je suis à mon aise quand je me dis : Dieu est le maître. Celui qui fait graviter des astres innombrables les uns vers les autres, celui qui fit la lumière est bien assez puissant pour nous donner des sentiments et des idées, sans que nous ayons besoin d'un petit atome étranger, invisible, appelé âme.
Dieu a donné certainement du sentiment, de la mémoire, de l'industrie à tous les animaux. Il leur a donné la vie, et il est bien aussi beau de faire présent de la vie que de faire présent d'une âme. Il est assez reçu que les animaux vivent ; il est démontré qu'ils ont le sentiment, puisqu'ils ont les organes du sentiment. Or s'ils ont tout cela sans âme, pourquoi voulons-nous à toute force en avoir une ?
GOUDMAN. — Peut-être c'est par vanité. Je suis persuadé que si un paon pouvait parler, il se vanterait d'avoir une âme, et il dirait que son âme est dans sa queue. Je me sens très-enclin à soupçonner avec vous que Dieu nous a faits mangeants, buvants, marchants, dormants, sentants, pensants, pleins de passions, d'orgueil et de misère, sans nous dire un mot de son secret. Nous n'en savons pas plus sur cet article que ce paon dont je parle ; et celui qui a dit que nous naissons, vivons et mourons sans savoir comment, a dit une grande vérité.
Celui qui nous appelle les marionnettes de la Providence me paraît nous avoir bien définis; car enfin, pour que nous existions, il faut une infinité de mouvements : or, nous n'avons pas fait ce mouvement, ce n'est pas nous qui en avons établi les lois. Il y a quelqu'un qui, ayant fait la lumière, la fait rnouvoir du soleil à nos yeux, et y arriver en sept minutes. Ce n'est
que par le mouvement que mes cinq sens sont remués; ce n'es-t que par mes cinq sens que j'ai des ide'es; donc c'est l'auteur du mouvement qui me donne mes idées. Et, quand il me dira de quelle manière il me les donne, je lui rendrai de très-humbles actions de grâces. Je lui en rends déjà beaucoup de m'avoir permis de contempler pendant quelques années le magnifique spectacle de ce monde, comme disait Épictète. Il est vrai qu'il pouvait me rendre plus heureux , et me faire avoir un bon bénéfice et ma maîtresse miss Fidler; mais enfin, tel que je suis avec mes six cent trente schellings de rente, je lui ai encore bien de l'obligation.
SIDRAC. — Vous dites que Dieu pouvait vous donner un bon bénéfice, et qu'il pouvait vous rendre plus heureux que vous n'êtes. Il y a des gens qui ne vous passeraient pas cette proposition. Eh! ne vous souvenez-vous pas que vousmêm.e vous vous êtes plaint de la fatalité? il n'est pas permiis à un homme qui a voulu être curé de se contredire. Ne voyez-vous pas que, si vou. aviez eu la cure et la' lemme que vous demandiez, ce serait vous qui auriez fait un enfant à miss Fidler, et non pas votre rival ? L'enfant dont elle aurait accouché aurait pu être mousse, devenir amiral, gagner une bataille navale à l'embouchure du Gange, et achever de détrôner le grand-mogol. Cela seul aurait changé la constitution de l'univers. Il aurait fallu un monde tout différent du nôtre pour que votre compétiteur n'eût pas la cure, pour qu'il n'épousât pas miss Fidler, pour que vous ne fussiez pas réduit à six cent trente schellings, en attendant la mort de votre tante. Tout est enchaîné ; et Dieu n'ira pas rompre la chaîne éternelle pour mon ami Goudman.
GOUDMAN. — Je ne m'attendais pas à ce raisonnement, quand je parlais de fatalité ; mais
enfin, si cela est ainsi, Dieu est donc esclave tout comme moi?
siDRAC. — Il est esclave de sa volonté', de sa sagesse, des propres lois qu'il a faites, de sa nature ne'cessaire. Il ne peut les enfreindre, parce qu'il ne peut être faible, inconstant, volage comme nous, et que l'Etre ne'cessairement e'ternel ne peut être une girouette.
GOUDMAN. — Monsieur Sidrac, cela pourrait mener tout droit à l'irre'ligion ; car, si Dieu ne peut rien changer aux affaires de ce monde, à quoi bon chanter ses louanges? à quoi bon lui adresser des prières ?
SIDRAC. — Eh ! qui vous dit de prier Dieu et de le louer ? il a vraiment bien affaire de vos louanges et de vos placets! On loue un homme parce qu'on le croit vain ; on le prie quand on le croit faible et qu'on espère le faire changer d'avis. Fesons notre devoir envers Dieu, adorons-le, soyons juste; voilà nos vraies louanges, nos vraies prières ?
GOUDMAN. — Monsieur Sidrac, nous avons embrassé bien du terrain : car, sans compter miss Fidler, nous examinons si nous avons une âme, s'il y a un Dieu, s'il peut changer, si nous sommes destinés à deux vies, si... ce sont là de profondes études, et peut-être ie n'y aurais jamais pensé si j'avais été curé. Il faut que j'approfondisse ces choses nécessaires et sublimes, puisque je n'ai rien à faire.
SIDRAC. — Eh bien ! demain le docteur Grou vient dîner chez moi; c'est un médecin fort instruit; il a fait le tour du monde avec MM. Banks et Solander; il doit certainement connaître Dieu et l'âme, le vrai et le faux, le juste et l'injuste, bien mieux que ceux qui ne sont jamais sortis de Covent-Garden. De plus le docteur Grou a vu presque toute l'Europe dans sa
jeunesse ; il a été te'moin de cinq ou six révolutions en Russie • il a fre'quenté le bâcha comte de Bonneval, qui e'tait devenu, comme on le sait, un parfait musulman à Constantinople. Il a été lié avec le prêtre papiste Mac-Carthy, Irlandais qui se fit couper le prépuce à l'honneur de Mahomet, et avec notre presbytérien écossais Ramsay, qui en fit autant, et qui ensuite servit en Russie, et fut tué dans une bataille contre les Suédois en Finlande. Enfin il a conversé avec le révérend P. Malagrida, qui a été brûlé depuis à Lisbonne, parce que la sainte Vierge lui avait révélé tout ce qu'elle avait fait lorsqu'elle était dans le ventre de sa mère sainte Anne.
Vous sentez bien qu'un homme comme M.
Grou, qui a vu tant de choses, doit être le plus grand métaphysicien du monde. A demain donc chez moi à dîner.
GOUDMAN. — Et après-demain encore, mon cher Sidrac ; car il faut plus d'un dîner pour s'instruire.
Le lendemain, les trois penseurs dînèrent ensemble ; et comme ils devenaient un peu plus gais sur la fin du repas, selon la coutume des philosophes qui dînent, on se divertit à parler de toutes les misères, de toutes les sottises, de toutes les horreurs qui affligent le genre animal, depuis les terres australes jusqu'auprès du pôle arctique, et depuis Lima jusqu'à Méaco. Cette diversité d'abominations ne laisse pas d'être fort amusante. C'est un plaisir que n'ont point les bourgeois casaniers et les vicaires de paroisse, qui ne connaissent que leur clocher, et qui
IIO DIALOGUES. LXVII.
croient que tout le reste de l'univers est fait comme Èxchange alley à Londres, ou comme la rue de la Huchette à Paris,
Je remarque, dit le docteur Grou, que, malgré la variété infinie répandue sur ce globe, cependant tous les hommes que j'ai vus, soit noirs a laine, soit noirs à cheveux, soit bronzés, soit rouges, soit bis, qui s'appellent blancs, ont également deux jambes, deux yeux, et une tête sur leurs épaules, quoi qu'en ait dit saint Augustin, qui, dans son trente-septième sermon, assure qu'il a vu des acéphales, c'est-à-dire des hommes sans tête, des monocules qui n'ont qu'un œil, et des monopèdes qui n'ont qu'une jambe. Pour des anthropophages, j'avoue qu'on en regorge, et que tout le monde l'a été.
On m'a souvent demandé si les habitants de ce pays immense nommé la Nouvelle-Zélande, qui sont aujourd'hui les plus barbares de tous les barbares, étaient baptisés. J'ai répondu que je n'en savais rien, que cela pouvait être; que les Juifs, qui étaient plus barbares qu'eux, avaient eu deux baptêmes au lieu d'un, le baptême de justice et le baptême de domicile.
Vraiment, je les connais, dit M. Goudman, et j'ai eu sur cela de grandes disputes avec ceux qui croient que nous avons inventé le baptême. Non, messieurs, nous n'avons rien inventé, nous n'avons fait que rapetasser. Mais dites-moi, je vous prie, monsieur Grou, de quatre-vingts ou cent religions que vous avez vues en chemin, laquelle vous a paru la plus agréable, est-ce celle des Zélandais ou celle des Hottentots?
M. GROU. — C'est celle de l'île d'Otaïti, sans aiicune comparaison. J'ai parcouru les deux hémisphères; je n'ai rien vu comme Otaïti et sa religieuse reine. C'est dans Otaïti que la nature habite. Je n'ai vu ailleurs que des masques ;
je n'ai vu que des fripons qui trompent des sots, des charlatans qui escamotent l'argent des autres pour avoir de l'autorité', et qui escamotent de l'autorité pour avoir de l'argent impunément ; qui vous vendent des toiles d'araignées pour manger vos perdrix ; qui vous promettent richesses et plaisirs quand il n'y aura plus personne, afin que vous tourniez la broche pendant qu'ils existent.
Pardieu ! il n'en est pas de même dans l'île d'Aïti, ou d'Otaïti. Cette île est bien plus civilisée que celle de Zélande et que le pays des Cafres, et j'ose dire que notre Angleterre, parce que la nature l'a favorisée d'un sol plus fertile ; elle lui a donné l'arbre à pain , présent aussi utile qu'admirable qu'elle n'a fait qu'à quelques îles de la mer du Sud. Otaïti possède d'ailleurs beaucoup de volailles, de légumes et de fruits. On n'a pas besoin, dans un tel pays, de manger son semblable ; mais il y a un besoin plus naturel, plus doux, plus universel, que la religion d'Otaïti ordonne de satisfaire en public. C'est de toutes les cérémonies religieuses la plus respectable sans doute ; j'en ai été témom, aussi bien que tout l'équipage de notre vaisseau. Ce ne sont point ici des fables de missionnaires, telles qu'on en trouve quelquefois dans les Lettres édifiantes et curieuses des révérends pères jésuites. Le docteur Jean Hawkesworth achève actuellement de faire imprimer nos découvertes dans l'hémisphère méridional.^ J'ai toujours accompagné M. Banks , ce jeune homme si estimable, qui a consacré son temps et son bien à observer la nature vers le pôle antarctique, tandis que MM. Dakins et Wood revenaient des ruines de Palmyre et de Balbeck, où ils avaient fouillé les plus anciens monuments des arts, et que M. Hamilton apprenait aux Napolitains étonnés l'histoire naturelle
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de leur mont Vésuve. Enfin j'ai vu avec MM. Banks, Solander, Cook, et cent autres, ce que je vais vous raconter.
La princesse Obéira reine de l'île Otaïti... Alors on apporta le café, et, dès cju'on l'eut pris, M. Grou continua ainsi son récit.
La princesse Obéira, dis-je, après nous avoir comblés de présents, avec une politesse digne d'une reine d'Angleterre, fut curieuse d'assister un matin à notre service anglican. Nous le célébrâmes aussi pompeusement que nous pûmes. Elle nous invita au sien l'après-dîner ; c'était le 14 mai 1769. Nous la trouvâmes .entourée d'environ mille personnes des deux sexes, rangées en demi-cercle et dans un silence respectueux. Une jeune fille très-jolie, simplement parée d'un déshabillé galant, était couchée sur une estrade qui servait d'autel. La reine Obéira ordonna à un beau garçon d'environ vingt ans d'aller sacrifier. Il prononça une espèce de prière, et monta sur l'autel.' Les deux sacrificateurs étaient à demi nus. La reine, d'un air majestueux, enseignait à la jeune victime la manière la plus convenable de consommer le sacrifice . Tous les Otaïtiens étaient si attentifs et si respectueux, qu'aucun de nos matelots n'osa troubler la cérémonie par un rire indécent. Voilà ce que j'ai vu, vous dis-je ; voilà tout ce que notre équipage a vu : c'est à vous d'en tirer les conséquences.
Cette fête sacrée ne m'étonne pas, dit le docteur Goudman. Je suis persuadé que c'est la première fête que les hommes aient jamais
célébrée, et je ne vois pas pourquoi on ne prierait pas Dieu lorsqu'on va faire un être à son image, comme nous le prions avant les repas gui servent à soutenir notre corps. Travailler à taire naître une créature raisonnable est l'action la plus noble et la plus sainte. C'est ainsi que pensaient les premiers Indiens, qui révérèrent le Lingam , symbole de la génération ; les anciens Egyptiens, qui portaient en procession le Phallus; les Grecs, qui érigèrent des temples à Priape. S'il est permis de citer la misérable petite nation juive, grossière imitatrice de tous ses voisins, il est dit dans ses livres que ce peuple adora Priape, et que la reine mère du roi )uif Asa fut sa grande prétresse ^
Quoi qu'il en soit, il est très-vraisemblable que jamais aucun peuple n'établit ni ne put établir un culte par libertinage. La débauche s'y glisse quelquefois dans la suite des temps; mais l'institution en est toujours innocente et pure. Nos premières agapes, dans lesquelles les garçons et les filles se baisaient modestement sur la bouche, ne dégénérèrent qu'assez tard en rendez-vous et en infidélités; et plût à Dieu que je pusse sacrifier avec miss Fidler devant la reine Obéira en tout bien et en tout honneur! Ce serait assurément le plus beau jour et la plus belle action de ma vie.
M. Sidrac, qui avait jusque-là gardé le silence parce que MM. Goudman et Grou avaient toujours parlé, sortit enfin de sa taciturnité, et dit: Tout ce que je viens d'entendre me ravit en admiration. La reine Obéira me paraît la première reine de l'hémisphère méridional, je n ose dire des deux hémisphères; mais parmi tant de gloire et tant de félicité, il y a un article
' Troisième livre des Rois, chap. xv; cl ParalipomcneSy II, chap. XV.
qui me fait frémir, et dont M. Goudman vous a dit un mot auquel vous n'avez pas répondu. Est-il vrai, monsieur Grou, que le capitaine Waliis , qui mouilla dans cette île fortunée avant vous, y porta les deux plus horribles fléaux de la terre, les deux véroles? Hélas! reprit M. Grou, ce sont les Français qui nous en accusent et nous en accusons les' Français. M. Bougainville dit que ce sont ces maudits Anglais qui ont donné la vérole à la reine Obéira ; et M. Cook prétend que cette reine ne l'a acquis que de M. Bougainville lui-même. Quoi qu'il en soit, la vérole ressemble aux beaux-arts : on ne sait point qui en fut l'inventeur; mais, à la longue, ils font le tour de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, et de l'Amérique.
Il Y a longtemps que j'exerce la chirurgie, dit Sidrac, et j'avoue que je dois à cette vérole la plus grande partie de ma fortune; mais je ne la déteste pas moins. Madame Sidrac me la communiqua dès la première nuit de ses noces; et comme c'est une femme excessivement délicate sur ce qui peut entamer son honneur, elle publia dans tous les papiers publics de Londres qu'elle était à la vérité attaquée du mal immonde, mais qu'elle l'avait apporté du ventre de madame sa mère, et que c'était une ancienne habitude de famille.
A quoi pensa ce qu'on appelle la nature, quand elle versa ce poison dans les sources de la vie ^ On l'a dit, et je le répète, c'est la plus énorme et la plus détestable de toutes les contradictions. Quoi ! l'homme a été fait, dit-on, à l'image de Dieu,
Finxit in effigiem moderantum cuncta deorum ;
et c'est dans les vaisseaux spermatiques de cette image qu'on a mis la douleur, l'infection et la mort 1 Que deviendra ce beau vers de milord
CHESTERFIELD. GOUDMAN ET SIBRAC. I I ^
Rochester : « L'amour ferait adorer Dieu dans un pays d'athées ? »
Hélas! dit alors le bon Goudman, j'ai peutêtre à remercier la Providence de n'avoir pas épousé ma chère miss Fidler, car sait-on ce qui serait arrivé? On n'est jamais sûr de rien dans ce monde. En tout cas, monsieur Sidrac, vous m'avez promis votre aide dans tout ce qui concernait ma vessie. Je suis à votre service, répondit Sidrac; m.ais il faut chasser ces mauvaises pensées. Goudman, en parlant ainsi, semblait prévoir sa destinée.
Le lendemain, les trois philosophes agitèrent la grande question : Quel est le premier mobile de toutes les actions des hommes? Goudman, qui avait toujours sur le cœur la perte de son bénéfice et de sa bien-aimée, dit que le principe de tout était l'amour et l'ambition. Grou, qui avait vu plus de pays, dit que c'était l'argent ; et le grand anatomiste Sidrac assura que c'était la chaise percée. Les deux convives demeurèrent tout étonnés, et voici comme le savant Sidrac prouva sa thèse.
J'ai toujours observé que toutes les affaires de ce monde dépendaient de l'opinion et de la volonté d'un principal personnage, soit roi, soit premier ministre, soit premier commis; or, cette opinion et cette volonté sont l'effet immédiat de la manière dont les esprits animaux se filtrent dans le cervelet, et de là dans la moelle allongée: ces esprits animaux dépendent de la circulation du sang; ce sang dépend de la formation du chyle; ce chyle s'élabore dans le
I l6 DIALOGUES. LVII.
réseau du mésentère : ce mésentère est attaché aux intestins par des filets très-déliés; ces intestins, s'il m'est permis de le dire, sont remplis de m....; or malgré les trois fortes tuniques dont chaque intestin est vêtu, il est percé comme un crible ; car tout est à jour dans la nature, et il n'y a grain de sable si imperceptible qui n'ait plus de cinq cents pores. On ferait passer mille aiguilles à travers un boulet de canon , si on en trouvait d'assez fines et d'assez fortes. Qu'arrive-t-il donc à un homme constipé? Les éléments les plus ténus, les plus délicats de sa m.... se mêlent au chyle dans les veines d'Azellius, vont à la veine-porte et dans le réservoir de Pecquet; elles passent dans la sous-clavière; elles entrent dans le cœur de l'homme le plus galant, de la femme la plus coquette. C'est une rosée d'étr... desséchée qui court dans tout son corps. Si cette rosée inonde les parenchymes, les vaisseaux et les glandes d'un atribilai're, sa mauvaise humeur devient férocité; le blanc de ses yeux est d'un sombre ardent; ses lèvres sont collées l'une sur l'autre : la couleur de son visage a des teintes brouillées; il semble qu'il vous menace ; ne l'approchez pas ; et si c'est un ministre d'Etat, gardez-vous de lui présenter une requête ; il ne regarde tout papier que comme un secours dont il voudrait bien se servir selon l'ancien et abominable usage des gens d'Europe. Informez-vous adroitement de son valet de chambre favori, si monseigneur a poussé sa selle le matin.
Ceci est plus important qu'on ne pense. La constipation a produit quelquefois les scènes les plus sanglantes. Mon grand-père, qui est mort centenaire, était apothicaire de Cromwell ; il m'a conté souvent que Cromwell n'avait pas été à la garde-robe depuis huit jours lorsqu'il fit couper la tête à son roi.
Tous les gens un peu instruits des affaires du continent savent que l'on avertit souvent le duc de Guise-le-Balafré de ne pas fâcher Henri III en hiver pendant un vent de nord-est. Ce monarque n'allait alors à la garde-robe qu'avec une difficulté extrême. Ses matièreslui montaient à la tête; il e'tait capable, dans ces temps-là, de toutes les violences. Le duc de Guise ne crut pas un si sage conseil: que lui en arriva-t-il ? Son frère et lui furent assassinés.
Charles IX, son prédécesseur, était l'homme le plus constipé de son royaume. Les conduits de son côlon et de son rectum étaient si bouchés qu'à la fin son sang jaillit par ses pores. On ne sait que trop que ce tempérament aduste fut une des principales causes de la Saint-Barthélemi.
Au contraire les personnes qui ont de l'embonpoint, les entrailles veloutées, le cholédoque coulant, le mouvement péristaltique aisé et régulier, qui s'acquittent tous les matins, dès qu'elles ont déjeuné, d'une bonne selle aussi aisément qu'on crache; ces personnes favorites de la nature sont douces, aff"ables, gracieuses, prévenantes, compatissantes, officieuses. Un non dans leur bouche a plus de grâce qu'un oui dans la bouche d'un constipé.
La garde-robe a tant d'empire, qu'un dévoiement rend souvent un homme pusillanime. La dyssenterie ôte le courage. Ne proposez pas à un homme affaibli par l'insomnie, par une nèvre lente, et par cinquante déjections putrides, d'aller attaquer une demi-lune en plein jour. C'est pourquoi je ne puis croire que toute notre armée eût la dyssenterie à la bataille d'Azincourt, comme on le dit, et qu'elle remporta la victoire culottes bas. Quelques soldats auront eu le dévoiement pour s'être gorgés de mauvais raisins dans la route, et les historiens auront
115 DIALOGUES. LXYII.
dit que toute l'armée malade se battit à cul nu; et que, pour ne pas le montrer aux petits-maîtres français, elle les battit à plate couture, selon l'expression du je'suite Daniel.
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
C'est ainsi que les Français ont tous répe'té, les uns après les autres, que notre grand Edouard III se fit livrer six bourgeois de Calais la corde au cou, pour les faire pendre, parce qu'ils avaient ose' soutenir le siège avec courage et que sa femme obtint enfin leur pardon par ses larmes. Ces romanciers ne savent pas que c'e'tait la coutume dans ces temps barbares que les bourgeois se présentassent devant leur vainqueur, la corde au cou, quand ils l'avaient' arrêté trop longtemps devant une bicoque. Mais certamement le généreux Edouard n'avait nulle envie de serrer le cou de ces six otages, qu'il combla de présents et d'honneurs. Je suis las de toutes les fadaises dont tant d'historiens prétendus ont farci leurs chroniques, et de toutes les batailles qu'ils ont si mal décrites. J'aime autant croire que Gédéon remporta une victoire signalée avec'trois cents cruches. Je ne lis plus, Dieu merci, que l'histoire naturelle, pourvu qu'un Burnet, et un Wiston, et un Woodward, ne m'ennuient plus de leurs maudits systèmes; qu'un Maillet ne me dise plus que la mer d'Irlande a produit le mont Caucase, et que notre globe est de verre; pourvu qu'on ne me donne pas de petits joncs aquatiques pour des animaux voraces, et le corail pour des insectes ; pourvu que des charlatans ne me donnent pas insolemment leurs rêveries pour des vérités. Je fais plus de cas d'un bon régime qui entretient mes humeurs en équilibre, et qui me procure une digestion louable et un sommeil plein. Buvez chaud quand il gèle, buvez
frais dans la canicule ; rien de trop ni de trop peu en tout genre ; dige'rez, dormez, ayez du plaisir ; et moquez-vous du reste.
Comme M. Sidrac profe'rait ces sages paroles , on vint avertir M. Goudman c^ue l'intendant du feu comte de Chesterfield était à la porte dans son carrosse, et demandait à lui parler pour une affaire très-pressante. Goudman court pour recevoir les ordres de M. l'intendant, qui, l'ayant prié de monter, lui dit :
Monsieur, vous savez sans doute ce qui arriva à M. et à madame Sidrac la première nuit de leurs noces ?
Oui, monsieur ; il me contait tout à l'heure cette petite aventure.
Eh bien ! il en est arrive' autant à la belle mademoiselle Fidler et à M. le curé, son mari. Le lendemain ils se sont battus ; le surlendemain ils se sont séparés, et on a ôté à M. le curé son bénéfice. J'aime la Fidler, je sais qu'elle vous aime ; elle ne me hait pas. Je suis au-dessus de la petite disgrâce qui est cause de son divorce ; je suis amoureux et intrépide. Cédez-moi miss Fidler, et je vous fais avoir la cure, qui vaut cent cinquante guinées de revenu. Je ne vous donne que dix minutes pour y rêver.
Monsieur, la proposition est délicate: je vais consulter mes philosophes Sidrac et Grou ; je suis à vous sans tarder.
Il revole à ses deux conseillers. Je vois, ditil, que la digestion ne décide pas seule des
affaires de ce monde, et que i'amour, l'ambition, l'argent, y ont beaucoup de part. Il leur expose le cas, les prie de le déterminer sur-lechamp. Tous deux conclurent qu'avec cent cinquante guinées il aurait toutes les filles de sa paroisse, et encore miss Fidler par-dessus le marche'.
Goudman sentit la sagesse de cette décision ; il eut la cure , il eut miss Fidler en secret, ce gui était bien plus doux que de l'avoir pour femme. M. Sidrac lui prodigua ses bons offices dans l'occasion : il est devenu un des plus terribles prêtres de l'Angleterre, et il est plus persuadé que jamais de la fatalité qui gouverne toutes les choses de ce monde.
SOPHRONIME ET ADÉLOS
(traduit de maxime de madaure) NOTICE SUR MAXIME DE MADAURE
IL y a plusieurs hommes célèbres du nom de Maximus, que nous abre'geons toujours par celui de Maxime : je ne parle pas des empereurs et des consuls romains, ni même des evêques de ce nom ; je parle de quelques philosophes qui sont encore estimés pour avoir laissé quelques pensées par écrit.
Il y en a un qui, dans nos dictionnaires, est toujours appelé Maxime le Magicien, ainsi qu'on nomme encore le curé Gaufridi, Gaiifridi le Sorcier, comme s'il y avait en effet des sorciers et des magiciens, car les noms donnés à la chose subsistent toujours, quand la chose même est reconnue fausse.
Ce philosophe était le favori de l'empereur Julien, et c'est ce qui lui fit une si méchante réputation parmi nous.
Maxime de Tyr, dont l'empereur Marc-Aurèle fut le disciple, obtient de nous un peu plus
de grâce. Il n'est point qualifié de sorcier; et il a eu Daniel Heinsius pour commentateur.
Le troisième Maxime, dont il s'agit ici, était un Africain né à Madaure, dans le pays qui est aujourd'hui celui d'Alger. Il vivait dans le commencement de la destruction de l'empire romain, Madaure, ville considérable par son commerce, l'était encore plus par les lettres ; elle avait vu naître Apulée et Maxime. Saint Augustin, contemporam de Maxime, né dans la petite ville de Tagaste, fut élevé dans Madaure; et Maxime et lui furent toujours amis, malgré la différence de leurs opinions; car Maxime resta toujours attaché à l'antique religion de Numa, et Augustin quitta le manichéisme pour notre samte religion dont il fut, comme on le sait, une des plus grandes lumières.
C'est une remarque bien triste, et qu'on a faite souvent sans doute, que cette partie de l'Afrique qui produisit autrefois tant de grands hommes, et qui fut probablement, depuis Atlas, lapremière école de philosophie, ne soit aujourd'hui connue que par ses corsaires. Mais ces révolutions ne sont que trop communes : témoin la Thrace, qui produisit autrefois Orphée et Aristote ; témoin la Grèce entière; témoin Rome ellemême.
Nous avons encore des monuments de la correspondance qui subsista toujours entre le disert Augustin, de Tagaste, et le platonicien Maxime, de Madaure. On nous a conservé les lettres de l'un et de l'autre. Voici la fameuse lettre de Maxime sur l'existence de Dieu, avec la réponse de saint Augustin, toutes deux traduites par Dubois, de Port-Royal, précepteur du dernier duc de Guise.
SOPHRONIME ET ADELOS. I 2 ^
Lettre de Maxime de Madaure à Augustin,
« Or, qu'il y ait un Dieu souverain qui soit sans commencement, et qui, sans avoir rien engendre' de semblable à lui, soit ne'anmoins le père et le formateur de toutes choses, quel homme est assez grossier, assez stupide pour en douter? C'est celui dont nous adorons sous des noms divers l'e'ternelle puissance, répandue dans toutes les parties du monde... Ainsi, honorant se'parément, par diverses sortes de cultes, ce qui est comme ses divers membres, nous l'adorons tout entier... Qu'ils vous conservent, ces dieux subalternes^ sous les noms desquels et par lesquels, tout autant de mortels que nous sommes sur la terre, nous adorons le père coynjiiun des dieux et des hommes, par différentes sortes de cultes, à la vérité, mais qui s'accordent tous dans leur variété même, et ne tendent qu'à la même fin. »
Réponse d'Augustin.
« Il y a dans votre place publique deux statues de Mars, nu dans l'une, et arme dans l'autre, et tout auprès la figure d'un homme qui, avec trois doigts qu'il avance vers Mars, tient en bride cette divinité dangereuse à toute la ville... Sur ce que vous me dites q^ue de pareils dieux sont des membres du seul véritable Dieu, je vous avertis, avec toute la liberté que vous me donnez, de ne pas tomber dans de pareils sacrilèges. Car ce seul Dieu dont vous parlez
est sans doute celui qui est reconnu de tout le monde, et sur lequel les ignorants conviennent avec les savants, comme quelques anciens ont dit. Or, direz-vous que celui dont la force, pour ne pas dire la cruauté, est réprime'e par un homme mort, soit un membre de celui-là ? Il me serait aisé de vous pousser sur ce sujet, car vous voyez bien ce qu'on pourrait dire sur cela ; mais je me retiens, de peur que vous ne disiez c^ue ce sont les armes de la rhétorique que j'emploie contre vous, plutôt que celles de la vérité. 5
Venons maintenant au fameux ouvrage de ce Maxime.
ADÉLOs. — Vos sages conseils, Sophronime, ne m'ont pas rassuré encore. Parvenu à l'âge de quatre-vingt-six années, vous croyez être plus près du terme que moi qui en ai soixante et qumze ; vous avez rassemblé toutes vos forces pour combattre l'ennemi qui s'avance : mais je vous avoue que je n'ai pu me forcer à regarder la mort avec ces veux indifférents dont on dit que tant de sages la contemplent.
SOPHRONIME. — Il y a peut-être dans l'étalage de cette indifférence un faste de vertu qui ne convient pas au sage. Je ne veux point qu'on affecte de mépriser la mort ; je veux qu'on s'y résigne ; nous le devons, puisque tout corps organisé, animaux pensants, animaux sentants, végétaux, métaux même, tout est formé pour la destruction. La grande loi est de savoir souffrir ce qui est inévitable.
ADÉLOs. — C'est précisément ce qui fait ma
SOPHRONIME ET ADELOS. I2J
douleur. Je sais trop qu'il faut pe'rir. J'ai la faiblesse de me croire heureux en conside'rant ma fortune, ma santé, mes richesses, mes dignités, mes amis, ma femme, mes enfants. Je ne puis songer sans affliction qu'il me faut bientôt quitter tout cela pour jamais. J'ai cherché des éclaircissements et des consolations dans tous les livres, je n'y ai trouvé que de vaines paroles.
J'ai poussé la curiosité jusqu'à lire un certain livre qu'on dit chaldéen, et qui s'appelle le Coheleth.
L'auteur me dit : Que m'importe d'avoir appris quelque chose, si je meurs tout ainsi que l'msensé et l'ignorant ? — La mémoire du sage et celle du fou périssent également. — Le trépas des hommes est le même que celui des bêtes; leur condition est la même; l'un expire comme l'autre, après avoir respiré de même. — L'homme n'a rien de plus que la bête. — Tout est vanité. — Tous se précipitent dans le même abîme. — Tous sont produits de terre , tous retournent à la terre. — Et qui me dira si le souffle de rhomme s'exhale dans l'air, et si celui de la bête descend plus bas ?
Le mêmie instructeur, après m'avoir accablé de ces images désespérantes, m'invite à me réjouir, à boire, à goûter les voluptés de l'amour, à me complaire dans mes œuvres. Mais lui-même, en me consolant, est aussi affligé que moi. Il regarde la mort comme un anéantissement affreux. Il déclare qu'un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort. Les vivants, dit-il, ont le malheur de savoir qu'ils mourront, et les morts ne savent rien, ne sentent rien, ne connaissent rien, n'ont rien à prétendre. Leur mémoire est donc un éternel oubli.
Que conclut-il sur-le-champ de ces idées funèbres? Allez donc, dit-il; mangez votre pain avec allégresse, buvez votre vin avec joie.
Pour moi, je vous avoue qu'après de tels discours je suis prêt à tremper mon pain dans mes larmes, et que mon vin m'est d'une insupportable amertume.
soPHRONiME. — Quoi! parcequc dans un livre oriental il se trouve quelques passages où l'on vous dit que les morts n'ont point de sentiment, vous vous livrez à pre'sent à des sentiments douloureux 1 vous souffrez actuellement de ce qu'un jour vous ne souffrirez plus du tout !
ADÉLOs. — Vous m'allez dire qu'il y a là de la contradiction; je le sens bien, mais je n'en suis pas moins affligé. Si on me dit qu'on va briser une statue faite avec le plus grand art, et qu'on va re'duire en cendres un palais magnifique, vous me permettez d'être sensible à cette destruction ; et vous ne voulez pas que je plaigne la destruction de l'homme, le chef-d'œuvre de la nature?
soPHRONiME. — Je veux, mon cher ami, que vous vous souveniez avec moi des Tusculanes de Cicéron, dans lesquelles ce grand homme vous prouve avec tant d'éloquence que la mort n'est point un mal.
ADÉLOS. — Il me le dit; mais peut-être avec plus d'éloquence que de preuves. Il s'est moqué des fables de l'Achéron et de Cerbère, mais il y a peut-être substitué d'autres fables. Il usait de la liberté de sa secte académique, qui permet de soutenir le pour et le contre : tantôt c'est Platon qui croit l'immortalité de l'âme ; tantôt c'est Dicéarque qui la suppose mortelle. S'il me console un peu par l'harmonie de ses paroles, ses raisonnements me laissent dans une triste incertitude. Il dit, comme tous les physiciens qui me semblent si mal instruits, que l'air et le feu montent en droite ligne à la région céleste ; et de là, dit-il, il est clair que les âmes, au sortir des corps, montent au ciel, soit qu'elles soient
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des animaux respirant l'air, soit qu'elles soient compose'es de feu ^
Cela ne paraît pas si clair. D'ailleurs, Cice'ron aurait-il voulu que l'àme de Catilina et celles des trois abominables triumvirs eussent monte' au ciel en droite ligne?
J'avoue à Cice'ron que ce qui n'est point n'est pas malheureux ; que le ne'ant ne peut ni se réjouir ni se plaindre ; que je n'avais pas besoin d'une Tiisculane pour apprendre des choses si triviales et si inutiles. On sait bien sans Inique les enfers invente's, soit par Orphe'e, soit par Hermès, soit par d'autres, sont des chimères absurdes. J'aurais désire' que le plus grand orateur, le premier philosophe de Rome, m'eût appris bien nettement s'il y a des âmes, ce qu'elles sont, pourquoi elles sont faites, ce Qu'elles deviennent. Hélas! sur ces grands et éternels objets de la curiosité humaine, Cicéron n'en sait pas plus que le dernier sacristain d'Isis ou de la déesse de Syrie.
Cher Sophronimé, je me rejette entre vos bras; avez pitié de ma faiblesse. Faites-moi un petit résumé de ce que vous me disiez ces jours passés sur tous ces objets de doute.
SOPHRONIME. — Mon ami, j'ai toujours suivi la méthode de l'éclectisme; j'ai pris dans toutes les sectes ce qui m'a paru le plus vraisemblable. Je me suis interrogé moi-même de bonne foi : je vais encore vous parler de même, tandis qu'il me reste assez de force pour rassembler mes idées qui vont bientôt s'évanouir.
♦ « Perspicuum débet esse animos, cum e corpore excesserint, sive illi sint animales spirabiles, sive ignei, sublime ferri. » — La traduction donnée ici par Voltaire a obligé de laisser la citation telle qu'il l'avait faite. Voici le te.Kte de Cicéron: « Perspicuum débet esse animos, cum e corpore excesserint, sive illi sint animales, id est spirabiles, sive ignei, sublime ferri. » Tuscul., I, 17.
1° J'ai toujours, avec Platon et Cicéron, reconnu dans la nature un pouvoir suprême, aussi intelligent que puissant, qui a disposé l'univers tel que nous le voyons. Je n'ai jamais pu penser avec Epicure que le hasard, qui n'est rien, ait pu tout faire. Gomme j'ai vu toute la nature soumise à des lois constantes, j'ai reconnu un législateur; et comme tous les astres se meuvent selon des règles d'une mathématique éternelle, j'ai reconnu avec Platon l'éternel Géomètre.
2° De là descendant à ses ouvrages, et rentrant dans moi-même, j'ai dit : Il est impossible que dans aucun des mondes infinis qui remplissent l'univers, il y ait un seul être qui se dérobe aux lois éternelles : car celui qui a tout formé doit être maître de tout. Les astres obéissent; le minéral, le végétal, l'animal, l'homme obéissent donc de même.
3° Je ne connais le secret ni de la formation, ni de la végétation, ni de l'instinct animal, ni de l'instinct et de la pensée de l'homme. Tous ces ressorts sont si déliés qu'ils échappent à ma vue faible et grossière. Je dois donc penser qu'ils sont dirigés par les lois du Fabricateur éternel.
4° Il a donné aux hommes organisation, sentiment et intelligence ; aux animaux, organisation, sentiment, et ce que nous appelons instinct ; aux végétaux, organisation seule. Sa puissance agit donc continuellement sur ces trois règnes.
5° Toutes les substances de ces trois règnes périssent les unes après les autres. Il en est qui durent des siècles, d'autres qui vivent un jour; et nous ne savons pas si les soleils qu'il a formés ne seront pas à la fin détruits comme nous.
6° Ici, vous me demanderez si je pense que nos âmes périront aussi comme tout ce qui végète, ou si elles passeront dans d'autres corps,
SOPHRONIME ET ADELOS. I29
OU si elles revêtiront un jour le même ou si elles s'envoleront dans d'autres mondes.
A cela je vous répondrai qu'il ne m'est pas donné de savoir l'avenir, qu'il ne m'est pas même donné de savoir ce que c'est qu'une âme. Je sais certainement que le pouvoir suprême qui régit la nature a donné à mon individu la faculté de sentir, de penser, et d'expliquer mes pensées. Et quand on me demande si après ma mort ces facultés subsisteront, je suis presque tenté d'abord de demander à mon tour si le chant du rossignol subsiste quand l'oiseau a été dévoré par un aigle.
Convenons d'abord avec tous les bons philosophes que nous n'avons rien par nous-mêmes. Si nous regardons un objet, si nous entendons un corps sonore, il n'y a rien dans ces corps ni dans nous qui puisse produire immédiatement ces sensations. Par conséquent il n'est rien, ni dans nous, ni autour de nous, qui puisse produire immédiatement nos pensées; car point de pensées dans l'homme avant la sensation : « Nil est in intellectu quod non priiisfuerit in sensu. » Donc c'est Dieu qui nous fait toujours sentir et penser; donc c'est Dieu qui agit sans cesse sur nous, de quelque manière incompréhensible qu'il agisse. Nous somm.es dans ses mains comme tout le reste de la nature. Un astre ne peut pas dire : Je tourne par ma propre force. Un homme ne doit pas dire : Je sens et je pense par mon propre pouvoir.
Etant donc les instruments périssables d'une puissance éternelle, jugez vous-même si l'instrument peut jouer encore quand il n'existe plus, et si ce ne serait pas une contradiction évidente. Jugez surtout si, en admettant un formateur souverain, on peut admettre des êtres qui lui résistent.
ADÉLos. — J'ai toujours été frappé de cette
VOLTAIRE. DIALOGUES. IH. n
grande idée. Je ne connais point de système plus respectueux envers Dieu. Mais il me semble que si cest re'vérer en Dieu sa toute puissance, c'est lui ôter sa justice, et c'est ravir à Thomme sa liberté'. Car si Dieu fait tout, s'il est tout, il ne peut ni récompenser ni punir les simples instruments de ses décrets absolus ; et si l'homme n'est que ce simple instrument, il n'est pas libre.
Je pourrais me dire que, dans votre système (jui fait Dieu si grand et l'homme si petite l'Etre éternel sera regardé par quelques esprits comme un fabricateur qui a fait nécessairement des ouvrages nécessairement sujets à la destruction ; il ne sera plus aux yeux de bien des philosophes qu'une force secrète répandue dans la nature ; nous retomberons peut-être dans le matérialisme de Straton en voulant l'éviter.
soPHRONiME. — J'ai craint longtemps, comme vous, ces conséquences dangereuses, et c'est ce qui m'a empêché d'enseigner mes principes ouvertement dans mes écoles: mais je crois qu'on peut aisément se tirer de ce labyrinthe. Je ne dis pas cela pour le vain plaisir de disputer et pour n'être pas vaincu en paroles. Je ne suis pas comme ce rhéteur d'une secte nouvelle, qui avoue dans un de ses écrits que, s'il répond à une difficulté métaphysique insoluble, « ce n'est pas qu'il ait rien de solide à 6 dire, mais qu'il faut bien dire quelque « chose ».
J'ose donc dire d'abord qu'il ne faut pas accuser Dieu d'injustice parce que les enfers des Egyptiens , d'Orphée , et d'Homère n'existent pas, et que les trois gueules de Cerbère, les trois Furies, les trois Parques, les mauvais démons, la roue d'Ixion, le vautour de Prométhée, sont des chimères absurdes. Les charlatans sacrés qui inventèrent ces horribles
SOPHRONIMK ET AniXOS. I ) I
fadaises pour se faire craindre, et qui ne soutinrent leur religion que par des bourreaux, sont aujourd'hui regardés par les sages comme la lie du genre humain ; ils sont aussi méprise's que leurs fables.
Il y a certes une punition plus vraie, plus inévitable dans ce monde pour les scélérats. Et quelle est-elle ? C'est le remords, qui ne manque jamais, et la vengeance humaine, laquelle manque rarement. J'ai connu des hommes bien méchants, bien atroces, je n'en ai jamais vu un seul heureux.
Je ne ferai pas ici la longue énumération de leurs peines, de leurs horribles ressouvenirs, de leurs terreurs continuelles, de la défiance où ils étaient de leurs domestiques, de leurs femmes, de leurs enfants. Cicéron avait bien raison de dire : Ce sont là les vrais Cerbères, les vraies Furies, leurs fouets et leurs flambeaux.
Si le crime est ainsi puni, la vertu est récompensée, non par des Champs-Elysées où le corps se promène insipidement quand il n'est plus ; mais pendant sa vie, par le sentiment intérieur d'avoir fait son devoir, par la paix du cœur, par l'applaudissement des peuples, l'amitié des gens de bien. C'est l'opinion de Cicéron; c'est celle de Caton , de Marc-Aurèle, d'Epictète , c'est la mienne. Ce n'est pas que ces nommes prétendent que la vertu rende parfaitement neureux. Cicéron avoue qu'un tel bonheur ne saurait être toujours pur, parce que rien ne neut l'être sur la terre. Mais remercions le Maître de la nature humaine d'avoir mis à côté de la vertu la mesure de félicité dont cette nature est susceptible.
Quant à la liberté de l'homme, que la toutepuissante et tout agissante nature de l'Etre universel semblerait détruire, je m'en tiens à une seule assertion. La liberté n'est autre chose
que le pouvoir de faire ce que Ton veut ; or, ce pouvoir ne peut jamais être celui de contredire les lois e'ternelles. établies par le grand Etre. Il ne peut être que celui de les exercer, de les accomplir. Celui qui tend un arc, qui tire à lui la corde et qui pousse la flèche, ne fait qu'exe'cuter les lois immuables du mouvement. Dieu soutient et dirige également la main de César qui tue ses compatriotes à Pharsale, et signe le pardon des vaincus. Celui qui se jette au fond d'une rivière pour sauver un homme noyé et pour le rendre à la vie , obéit aux décrets et aux règles irrésistibles! Celui qui égorge et qui dépouille un voyageur leur obéit malheureusement de même. Dieu n'arrête pas le mouvement du monde entier pour prévenir la mort d'un homme sujet à la mort. Dieu même, Dieu ne peut être libre d'une autre façon ; sa liberté ne peut être que le pouvoir d'exécuter éternellement son éternelle volonté. Sa volonté ne peut avoir à choisir avec indifférence entre le bien et le mal. puisqu'il n'y a point de bien ni de mal pour lui. S'il ne faisait pas le bien nécessairement par une volonté nécessairement déterminée à ce bien, il le ferait sans raison, sans cause : ce qui serait absurde.
J'ai l'audace de croire (ju'il en est ainsi des vérités éternelles de mathématique par rapport à l'homme. Nous ne pouvons les nier dès que nous les apercevons dans toute leur clarté ; et c'est en cela que Dieu nous ht à son image ; ce n'est pas en nous pétrissant de fange délayée, comme on dit que fit Prométhée :
Mixtam fiuvialibus undis
Finxit in efjlgiem moderantum ciincta deorum. OviD., Met. I, 82-83.
Certes ce n'est pas par le visage que nous
SOPHRONIME ET ADELOS. 1 ) ]
ressemblons à Dieu, repre'sente' si ridiculement par la fabuleuse antiquité avec tous nos membres et toutes nos passions; c'est par l'amour et la connaissance de la ve'rité que nous avons quelque faible participation de son être, comme une étincelle a quelque chose de semblable au soleil , et une goutte d'eau tient quelque chose du vaste océan.
J'aime donc la vérité quand Dieu me la fait connaître ; je l'aime, lui q^ui en est la source, je m'anéantis devant lui qui m'a fait si voisin au néant. Résignons-nous ensemble, mon cher ami, à ses lois universelles et irrévocables, et disons en mourant, comme Epictète :
« O Dieu ! je n'ai jamais accusé votre provi- « dence. J'ai été malade, parce que vous l'avez «voulu, et je l'ai voulu de même; j'ai été « pauvre, parce que vous l'avez voulu, et j'ai « été content de ma pauvreté; j'ai été dans la (( bassesse, parce que vous l'avez voulu, et je « n'ai jam.ais désiré de m'élever.
« Vous voulez que je sorte de ce spectacle « magnifique, j'en sors; et je vous rends mille « trés-humbles grâces de ce que vous avez dai- « gné m'y admettre pour me faire voir tous vos « ouvrages, et pour étaler à mes yeux l'ordre « avec lequel vous gouvernez cet univers. »
DIALOGUES D^ÉYHÉMÈRE»