‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 74 sur 117 · SUR LA PHILOSOPHIE D EPICURE ET SUR LA THEOLOGIE GRECQUE · texte numérisé non relu

SUR LA PHILOSOPHIE D EPICURE ET SUR LA THEOLOGIE GRECQUE

CALLICRATE. — J'ai parlé à nos bons Epicuriens. La plupart persistent à croire que leur doctrine au fond n'est guère ditférente de la vôtre. Vous admettez également un pouvoir éternel, occulte, invisible ; mais comme ils sont gens de bon sens, ils avouent qu'il faut que ce pouvoir soit pensant, puisqu'il a fait des animaux qui pensent.

ÉVHÉMÈRE. — C'est un grand pas dans la connaissance de la vérité' : mais pour ceux qui osent dire que la matière peut avoir d'elle-même la faculté de la pensée, il m'est impossible de raisonner avec eux ; car je pars d'un principe: « Pour produire un être pensant, il faut l'être ; » et ils partent d'une supposition : « La pensée peut être donnée par un être qui ne pense point: >) disons plus, par un être qui n'existe point ; car nous avons vu clairement qu'il n'y a point d'être qui soit la nature, et que ce n'est qu'un nom abstrait donné à la multitude des choses.

CALLICRATE. — Dites-nous donc comment ce pouvoir secret et im.mense que vous appelez Dieu nous donne la vie, le sentiment et la pen« sée? Nous avons une âme ; les autres animaux en ont-ils une? qu'est-ce que cette âme? arrive* t-elle dans notre corps quand nous sommes en

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embryon dans le ventre de notre mère ? où vat-elle quand ce corps est dissous ?

ÉVHÉMÈRE. — Je suis invinciblement persuadé que Dieu nous a donné , à nous , aux animaux, aux végétaux, aux soleils, et aux grains de sable, tout ce que nous avons, toutes nos facultés, toutes nos propriétés. Il est un art si profond et si incompréhensible dans les organes qui nous mettent au monde, qui nous font vivre, qui nous font penser, et dans les lois qui dirigent toutes choses, que je suis prêt à tomber ébloui et accablé, quand j'ose tenter de regarder la moindre partie de ce ressort universel par qui tout subsiste.

J'ai des sens qui d'abord me font du plaisir ou de la douleur. J'ai des idées, des images qui me viennent par mes sens, et qui entrent dans moi sans que je les appelle. Je ne les fais pas, ces idées ; et lorsqu'il s'en est amassé en moi une quantité assez grande, je suis tout étonné de sentir en moi le pouvoir d'en composer quelques-unes. La propriété qui se développe en moi de me ressouvenir de ce que j'ai vu, et de ce que j'ai senti, fait que je compose dans ma tête l'image de ma nourrice avec celle de ma mère, et celle de la maison où je suis élevé avec celle de la maison voisine. Je rassemble ainsi mille idées différentes dont je n'ai créé aucune : ces opérations sont l'effet d'une autre faculté, celle de répéter les mots que j'ai entendus, et d'y attacher d'abord un peu de sens. On me dit qu'on appelle tout cela mémoire.

Enfin, quand le temps a un peu fortifié mes organes, on me dit que mes facultés de sentir, de me ressouvenir, d'assembler des idées, sont ce qu'on appelle âme.

Ce mot ne signifie et ne peut signifier que ce qui anime. Toutes les nations orientales ont donné le nom de vie à ce que nous nommons

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âme ; nous avons la faculté de donner ainsi des noms généraux et abstraits aux choses que nous ne pouvons définir. Nous désirons ; mais il n'y a point dans nous un être réel qui s'appelle désir. Nous voulons ; mais il n'y a pas dans notre cœur une petite personne qui s'appelle volonté. Nous imaginons, sans qu'il y ait dans le cerveau un être particulier qui imagine. Les hommes de tout pays, j'entends les hommes qui raisonnent, ont inventé des termes généraux pour exprimer toutes les opérations, tous les effets de ce cju'ils sentent et de ce qu'ils voient ; ils ont dit la vie et la mort, la force et la faiblesse. Il n'y a pourtant point d'être réel qui soit, ou la faiblesse, ou la force, ou la mort, ou la vie : mais ces manières de s'exprimer sont si commodes qu'elles ont été adoptées de tout temps par les nations raisonneuses.

Si ces expressions ont servi pour la facilité du discours, elles ont produit bien des méprises. Les peintres, par exemple, et les sculpteurs ont voulu représenter la force, et ils ont figuré un gros homme avec une poitrine velue et des bras musculeux ; ils ont dessiné un enfant pour donner une idée de la faiblesse. On a personnifié ainsi les passions, les vertus, les vices, les années et les jours. Les hommes se sont accoutumés, par ce déguisement continuel, à prendre toutes leurs facultés, toutes leurs propriétés, tous leurs rapports avec le reste de la nature pour des êtres réels, et des mots pour des choses.

De ce mot âme^ qui est abstrait, ils ont fait une personne habitante dans notre corps ; ils ont divisé cette personne en trois, et des philosophes prétendus ont dit que ce nombre trois est parfait, parce qu'il est composé de l'unité et de la dualité. De ces trois parties ils en ont fait présider une aux cinq sens, et ils l'ont

appelée psyché \ une autre est dans la poitrine, et c'est pneuma , le souffle , l'haleine, Tesprit ; une troisième est dans la tête, et c'est la pensée, nous. De ces trois âmes ils en ont fait une quatrième quand on est mort, c'est skia^ ombres, mânes ou farfadets.

On est bientôt parvenu à ne se jamais entendre quand on prononce ce mot âme: il a fait naître mille questions qui forcent les savants à se taire, et qui autorisent les charlatans à parler. Ces âmes , dit-on , viennent-elles toutes du premier homme créé par l'éternel Démiourgos, ou de la première femelle ? ou bien furent-elles formées ailleurs toutes à la fois, pour descendre chacune à leur tour icibas ? leur substance est-elle d'éther ou de feu, ou bien ni de l'un ni de l'autre ? est-ce la femme ou son mari qui darde une âme avec la liqueur prolifique ? vient-elle dans l'utérus avant ou après que les membres de l'enfant sont formés? sent-elle, pense-t-elle, dans l'enveloppe de l'amnios où le fœtus est emprisonné? son être augmente-t-il quand son corps augmente? toutes les âmes sont-elles de la même nature ? n'y a-t-il nulle différence entre l'âme d'Orphée et celle d'un imbécile ?

Quand cette âme est parvenue à sortir de la matrice oii elle a séjourné neuf mois entre une vessie pleine d'urine et un sale boyau rempli de matière fécale, on a osé demander alors si cette personne est arrivée dans ce cloaque avec une pleine notion de l'infini, de l'éternité, de l'abstrait et du concret, du beau, du bon, du juste, de Tordre. Ensuite on a disputé pour savoir si cette pauvre créature pensait toujours, comme si on pensait dans un sommeil plein et paisible, dans une profonde ivresse, dans l'anéantissement d'idées qui résulte d'une apoplexie complète, d'une épilepsie. Que de

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querelles absurdes, grand Dieu! entre tous ces aveugles sur la nature des couleurs! Enfin, que devient cette âme quand le corps n'est plus? Les grands précepteurs du genre humain, Orphe'e, Homère, ont dit : Elle est skia^ elle est ombre, farfadet. Ulysse voit à l'entre'e des enfers des" farfadets, dés ombres, qui viennent lécher du sang et boire du lait dans une fosse. Des enchanteurs et des enchanteresses, qui ont un esprit de Python, évoquent des mânes, des ombres qui montent de la terre. Il y a des âmes dont les vautours mangent le foie ; d'autres se promènent continuellement sous des arbres: et c'est là la souveraine félicité, c'est le paradis d'Hom.ère.

Les honnêtes gens n'ont pas été satisfaits de ces innombrables puérilités. Pour moi, j'ai pris le parti de recourir à Dieu, et de lui dire : « C'est à toi, Maître absolu de la nature, que je « dois tout; tu m'as accordé le don du senti- « ment et de la pensée, comme tu m'as donné « la faculté de digérer et de marcher. Je t'en « remercie, et je ne te demande pas ton set cret. » Cette prière est, à mon avis, plus raisonnable que les vaines et interminaoles disputes sur psyché, ^neuma, nous et skia.

CALLiCRATE. —Si VOUS croyez que c'est Dieu qui nous tient lieu d'âme, vous n'êtes donc qu'une machine dont Dieu gouverne les ressorts; vous êtes dans lui, vous voyez tout en lui, il agit en vous. Trouvez-vous, en conscience, ce système m.eilleur que le nôtre?

ÉvHÉMÈRK. — J'aimerais mieux avoir confiance en Dieu qu'en moi. Quelques philosophes pensent ainsi : leur petit nombre même me porte à croire qu'ils ont raison. Ils soutiennent que l'ouvrier doit être le maître de son ouvrage, et que rien ne peut arriver dans l'univers qui ne soit soumis à l'artisan souverain.

CALLiCRATE. — Quoi ! VOUS oseviez dire que Dieu est sans cesse occupe' à faire jouer toutes ces machines?

ÉVHÉMÈRE. — Dieu m'en préserve ! Voilà comme dans toutes les disputes on fait dire à son adversaire ce qu'il n'a point dit. Je prétends, au contraire, que le Souverain éternel a établi, de toute éternité, ses lois qui seront tou* jours accomplies par tous les êtres. Dieu a commandé une fois, et l'univers obéit toujours.

CALLICRATE. ^ — J'ai bien peur que mes théologiens épicuriens ne vous reprochent de faire Dieu auteur du péché: car enfin, s'il vous anime et si vous faites une faute, c'est lui qui la commet.

ÉVHÉMÈRE. — C'est un reproche qu'on peut faire à toutes les sectes, excepté aux athées ; toute secte qui admet la plénitude de la puissance divine, la charge des délits qu'elle n'em« pêche pas ; elle dit à Dieu : Seigneur souverain de tout, vous devez écarter tout le mal ; c'est votre faute si vous laissez entrer l'ennemi dans la place que vous avez bâtie. Dieu lui répond : Ma fille, je ne peux faire les choses contradic» toires; il est contradictoire que le mal n'existe pas quand le bien existe ; il est contradictoire qu'il y ait du feu, et que ce feu ne puisse causer d'embrasement ; qu'il y ait de l'eau, et que cette eau ne puisse noyer un animal.

CALLiCR.\TE. — Trouvcz-vous cettc solution bien suffisante ?

ÉVHÉMÈRE. — Je n'en connais point de meilleure.

CALLICRATE. — Prcnez garde, on vous dira que les adorateurs des dieux ont raisonné plus conséquemment que vous en Egypte et en Grèce quand ils ont inventé un Tartare où les crimes sont punis ; alors la justice divine est justifiée.

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ivHÉMÈRE. — Etrange manière de justifier leurs dieux ! et quels dieux! des adultères, des homicides, des chats et des crocodiles!

Il s'agit ici de savoir pourquoi le mal existe. Vos Grecs, vos E.^'ptiens, en rendent-ils raison? en changent-ils la nature ? en adoucissentils les horreurs, en nous présentant une série de crimes et de tourments éternels ? Ces dieux ne sont-ils pas des monstres de barbarie d'avoir fait naître un Tantale pour qu'il mangeât son fils en ragoût, et pour qu'il fût ensuite dévoré de faim en demeurant a table dans une suite infinie de siècles? Un autre prince tourne incessamment sa roue entourée de serpents; quarante-neuf filles d'un autre roi ont égorge leurs maris, et remplissent un tonneau vide pendant l'éternité. Certes il eût bien mieux valu que ces quarante-neuf filles, et tous ces princes damnés, n'eussent jamais été au monde : rien n'était plus aisé que de leur épargner l'existence, les crimes et les supplices. Vos Grecs Eeignent leurs dieux comme des tyrans et des oùrreaux imm.ortels , occupés sans relâche à former des malheureux condamnés à commettre des crimes passagers, et à subir des supplices sans fin. Vous m'avouerez que cette théologie est bien infernale. Celle des épicuriens est plus humaine; mais j'ose croire que la mienne est plus divine: mon Dieu n'est ni un voluptueux indolent comme ceux d'Epicure, ni un monstre barbare comme ceux de l'Egypte et de la Grèce.

CALLicRATE. — J'aime mieux votre Dieu que tous les autres : mais il me reste bien des scrupules ; je vous prierai de les lever dans notre premier entretien.

ÉVHÉMÈRE. — Je ne vous donnerai jamais mes opinions que comme des doutes.

SI UN DIEU Ql'I AGIT NE VAUT TAS MIEUX QUE LES DIEUX d'ÉPICURE, qui ne font RIEN.

CALLiCRATE. — Je suis coiivaincu que toute la terre, et ce qui l'environne, le genre humain et le genre animal, et tout ce qui est au delà de nous, l'univers en un mot, ne s'est pas formé lui-même, et qu'il y règne un art infini ; je reçois avec respect l'idée d'un artisan unique, d'un maître suprême, que la nombreuse secte des épicuriens rejette. Je suppose que ce souverain de la nature est, à plusieurs égards, ce qu'était le Dieu de Timée, le Dieu d'Ocellus Lucanus, et de Pythagore : il n'a pas créé la matière du néant, car le néant, comme vous savez, n'a point de propriétés; rien ne vient de rien^ rien ne retourne à rien : je conçois que l'universalité des choses est émanée de ce Dieu, qui seul est par lui-même, et dont tout est l'ouvrage ; il a tout arrangé suivant les lois universelles qui résultent de sa sagesse autant Que de sa puissance ; j'admets une grande partie de votre philosophie, quoiqu'elle révolte la plupart de nos sages : mais deux grandes difficultés m'arrêtent, il me semble que vous ne faites votre Dieu ni assez libre ni assez juste.

Il n'est point libre, puisqu'il est l'être nécessaire de qui l'immensité des choses est émanée nécessairement ; il n'est point juste, car la plupart des gens de bien sont persécutés pendant leur vie, et vous ne me dites point qu on leur rende justice quand ils ne sont plus, et que les scélérats soient punis après leur mort. Les religions grecque et égyptienne ont un grand

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avantage sur votre the'ologie. Elles ont imagine' des peines et des récompenses. C'est, (ce me semble, la seule maRière de mener les hommes : pourquoi la négligez-vous ?

ÉvHÉMÈRE. — Je vais vous répondre sur la liberté, et ensuite je vous répondrai sur la justice. Etre libre, c'est faire ce que l'on veut : or certainement Dieu a fait tout ce qu'il a voulu. Il nous a daigné communiquer une portion de cette admirable liberté, dont nous jouissons quand nous agissons suivant notre volonté. Il a poussé sa bonté jusqu'à donner ce privilège à tous les animaux, qui font ce qu'ils veulent, selon la portée de leurs forces.

Dieu étant très-puissant et très-libre, je ne vous dirai pas qu'il le soit infiniment: car, malgré tout ce que disent les géomètres, je ne sais pas ce que c'est que l'infini actuel. Je vous dirai seulement que Dieu n'est pas libre de faire l'impossible, parce que c'est une contradiction dans les termes; il n'est pas libre de faire en sorte que les deux côtés de l'équerre de Pythagore forment deux carrés plus petits ou plus grands que le carré formé du grand côté, parce que ce serait une contradiction, une chose impossible. C'est à peu près ce que je vous ai déjà allégué; Dieu est si parfait qu'il n'a pas la liberté de faire le mal.

A l'égard de sa justice, vous vous moqueriez trop de moi, si je vous parlais de l'enfer des Grecs. Leur chien Cerbère qui aboie de ses trois gueules, leurs trois Parques, leurs trois Euménides, sont des imaginations si ridicules que les enfants en rient. Dieu ne m'a point apparu , il ne m'a point montré Alexandre fouetté par trois furies de l'enfer , pour avoir fait mourir si injustement Callisthene ; et je n'ai point vu Callisthene à table avec Dieu dans le dixième ciel, buvant du nectar servi de

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la main d'Hébé. Dieu m'a donné assez de raison pour me convaincre qu"il existe; mais il ne m'a pas donné une vue assez perçante pour voir ce qui se passe sur les bords du 'Phlégéton et dans l'Empyrée. Je me tiens dans un respectueux silence sur les châtiments dont il punit les criminels, et sur les récompenses des justes. Tout ce que je puis vous dire, c'est gue je n'ai jamais vu de méchant heureux, mais que j'ai vu beaucoup de gens de bien très-malheureux: cela me fâche et me confond; mais les épicuriens ont la même difficulté que moi à dévorer. Ils doivent être comme moi, ils doivent gémir comme moi en voyant si souvent le crime triomphant, et la vertu foulée aux pieds des pervers. Est-ce donc une si grande consolation pour d'honnêtes gens comme les bons épicuriens de n'avoir point d'espérance?

CALLicRATE. — Ces épicuriens ont sur vous une supériorité bien marquée: ils n'ont point de reproche à faire à un Etre suprême, à un Dieu juste qui laisse la vertu sans secours: ils n'ont reconnu des dieux que par bienséance, pour ne pas effaroucher la canaille d'Athènes ; mais ils ne les font pas créateurs d'hommes, juges d'hommes, bourreaux d'hom.mes.

ÉvHÉMÈRE. — Vos épicuriens sont-ils plus amis de l'homme, donnent-ils une plus solide base à la vertu, consolent-ils plus nos misères en ne reconnaissant que des dieux inutiles, occupés de boire et de manger ? Hélas ! qu'importe que dans un coin de la Sicile il y ait une petite société d'animaux à deux pieds qui raisonnent bien ou mal sur la Providence ?

Pour savoir si nous serons heureux ou malheureux après notre mort, il faudrait savoirs'il peut exister de nous quelque chose de sensible quand tous les organes du sentiment sont détruits ; quelque chose qui pense quand la

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cervelle, où se formait la pensée, est mangée des vers, et quand ces vers et cette cervelle sont en poussière ; si une faculté , une propriété d'un animal peut subsister encore quand cet animal ne subsiste plus. C'est un problème qu'aucune secte n'a pu jusqu'ici résoudre, personne même ne peut en comprendre le sens : car si, dans un repas, quelqu'un demande: Ce lièvre servi dans ce plat a-t-il conservé sa faculté de courir? ce pigeon a-t-il toujours sa faculté de voler? ces questions seront absurdes et exciteront la risée. Pourquoi? C'est que le contradictoire, l'impossible en saute aux yeux. Nous avons assez vu que Dieu ne peut faire l'impossible, le contradictoire.

Mais si dans l'animal raisonnable, appelé homme. Dieu avait mis une étincelle invisible, impalpable, un élément, ce que les philosophes grecs appellent une monade ; si cette monade était indestructible, si c'était elle qui pensât et qui sentît en nous, alors je ne vois plus qu'il y ait de l'absurdité à dire : Cette monade peut exister, peut avoir des idées et du sentiment quand le corps dont elle est l'âme sera détruit.

CALLicRATE. — Vous Conviendrez que si l'invention de cette monade n'est pas totalement absurde, elle est bien hasardée, et qu'il ne^faut pas fonder sa philosophie sur des peut-être. S'il était permis de faire d'un atome une âme immortelle, ce serait aux épicuriens que ce droit serait acquis; car enfin ils sont les inventeurs des atomes.

ÉVHEMÈRE. — Vraiment, je ne vous ai pas donné ma monade pour une démonstration ; mais je vous l'ai proposée comme une imagination grecque qui fait voir, quoicjue imparfaitement, com.ment une partie invisible et essentielle de nous-mêmes pourrait, après notre mort, être punie ou récompensée, nager dans

les délices ou souffrir dans les peines : encore ne sais-je si, avec mes raisonnements et mes suppositions, je pourrais parvenir à trouver de la justice dans les peines que Dieu ferait souffrir aux hommes après leur mort; car enfin on pourrait me dire: N'est-ce pas lui qui, les ayant cre'e's, les aurait déterminés à mal faire ? En ce cas, pourquoi les punir? Il y a peut-être d'autres manières de justifier la Providence ; mais nous ne pouvons les connaître.

CALLicRATE. — Vous avouez donc que vous ne savez au juste ni ce que c'est que cette ârne dont vous me parlez, ni ce Dieu que vous prêchez?

ÉVHEMÈRE. — Oui, je l'avoue très-humblement et très-douloureusement ; je ne puis connaître leur substance, je ne puis savoir comment se forme ma pensée, je ne puis imaginer comment Dieu est fait : je suis un ignorant.

CALLICRATE. — Et moi aussî ! consolons-nous l'un et l'autre ; nous avons tous les hommes pour compagnons.

PAUVRES GENS QUI CREUSENT DANS UN ABIME. INSTINCT, PRINCIPE DE TOUTE ACTION DANS LE GENRE ANIMAL.

CALLICRATE. — Puisque vous ne savez rien, je vous conjure de me dire ce que vous soupçonnez; vous ne vous êtes point expliqué à moi entièrement. La réserve annonce de la défiance ; un philosophe sans candeur n'est qu'un politique.

ÉVHEMÈRE. — Je ne suis en défiance que de moi-même.

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cALLicRATE. — Parlcz, parlcz : quelquefois en devinant au hasard, on rencontre.

ÉVHÉMÈRE. — Eh bien ! je devine que les hommes de tous les temps, de tous les lieux, n'ont jamais dit ni pu dire que des pauvretés sur toutes les choses que vous me demandez; je devine surtout qu'il nous est absolument inutile d'en être instruits.

CALLICRATE. — Comment inutile? n'est-il pas au contraire absolument ne'cessaire de savoir si nous avons une âme et de quoi elle est faite! Ne serait-ce pas le plus ^rand des plaisirs de voir clairement que la puissance de l'âme est différente de son essence, qu'elle est tout, et qu'elle a complètement la vertu sensitive, étant /orme et entéléchie^ comme Ta si bien dit Aristote * ; et surtout que la syndérèse n'est pas une puissance habituelle ?

ÉVHÉMÈRE. — Gela est fort beau ; mais une science si sublime paraît nous être interdite. Il faut bien qu'elle ne nous soit pas nécessaire, puisque Dieu ne nous l'a pas donnée. Nous lui devons sans doute tout ce qui peut servir à nous conduire dans cette vie, raison, instinct, faculté de commencer le mouvement, faculté de donner la vie à un être de notre espèce. Le premier de ces dons est ce qui nous distingue de tous les autres animaux; mais Dieu ne nous a jamais appris quel en est le principe: il n'a donc pas voulu que nous le sussions. Nous ne pouvons pas seulement deviner pourquoi nous remuons le bout du doigt quand nous le voulons, quel est le rapport entre ce petit mouvement d'un de nos membres et notre volonté. Il y a l'intini entre l'un et l'autre. Vouloir

' Saint Thomas explique merveilleusement tout cela depuis la question LXXV» jusqu'à la question LXXXII» de la première partie de sa Somme; mais Evhémère ne pouvait pas le deviner.

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arracher à Dieu son secret , croire savoir ce qu'il nous a caché, c'est, ce me semble, une espèce de blasphème ridicule.

CALLicRATE. — Quoi ! je ne saurai jamais ce que c'est qu'une âme? et il ne me sera pas de'montre' que j'en ai une?

ÉVHÉMÈRE. — Non, mon ami.

CALLICRATE. — Dites-moi donc ce que c'est gue notre instinct dont vous m'avez parlé tout à l'heure; vous m'avez dit que Dieu nous avait fait non-seulement présent de la raison, mais encore de l'instinct : il me semble qu'on n'accorde cette propriété qu'aux bêtes, et que même on ne sait pas encore ce qu'on entend par cette propriété. Les uns disent que c'est une âme d'une espèce différente de la nôtre : les autres croient que c'est la même âme avec d'autres organes ; quelques rêveurs ont avancé que ce n'est qu'une machine ; et vous, que rêvez-vous ?

ÉVHÉMÈRE. — Je rêve que Dieu nous a tout donné, à nous et aux animaux, et que les animaux sont bien plus heureux que nos philosophes ; ils ne se tourmentent pas pour savoir ce que Dieu veut qu'ils ignorent ; leur instinct est plus sûr que le nôtre ; ils ne font point de système sur ce que deviendront leurs facultés après leur mort: jamais abeille n'a eu la folie d enseigner dans une ruche que son bourdonnement passerait un jour la barque à Caron, et Que son ombre irait faire de la cire et du miel dans les Champs-Elysées; c'est notre raison dépravée qui a imaginé ces fables.

Notre instinct est bien plus sage, sans rien savoir ; c'est par lui que l'enfant suce le téton de sa nourrice sans connaître qu'il forme un vide dans sa bouche, et que ce vide force le lait de la mamelle à descendre dans son estomac ; toutes ses actions sont de l'instinct. Dès qu'il a

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un peu de force, il met ses mains au-devant de sa tête quand il tombe. S'il veut franchir un petit fossé, il se donne une force nouvelle en courant, sans avoir appris quel sera le résultat de sa masse multipliée par sa vitesse. S'il trouve une large pièce de bois sur un ruisseau, pour peu qu'il soit hardi, il se mettra sur cette planche pour parvenir à l'autre bord, et ne se doutera pas que le volume de bois joint à celui de son corps pèse moins qu'un pareil volume d'eau. S'il veut soulever une pierre, il emploie un bâton pour lui servir de levier, eî ne sait pas assurément la théorie des forces mouvantes.

Les actions mêmes qui paraissent en lui l'effet d'une raison que l'éducation a instruite sont les eff'ets de cet instinct. Il ne sait pas ce que c'est que la flatterie; mais il ne manque jamais de flatter quiconque peut lui donner ce qu'il désire. S'il voit battre un autre enfant, et s'il voit son sang couler, il crie, il pleure, il appelle au secours, sans aucun retour sur luimême.

CALLicRATE. — Définissez-moi donc cet instinct dont vous me donnez tant d'exemples.

ÉVHÉMÈRE. — C'est tout Sentiment et tout acte qui prévient la réflexion.

CALLICRATE. — Mais VOUS me parlez là d'une qualité occulte, et vous savez qu'on se moque aujourd'hui de ces qualités si chères à tant de philosophes de la Grèce.

ÉVHÉMÈRE. — Tant pis; il fallait respecter les qualités occultes ; car depuis le brin d'herbe que l'ambre attire, jusqu'à la route que tant d'astres suivent dans l'espace ; depuis la formation d'une mite dans un fromage jusqu'à la galaxie ; soit que vous considériez une pierre qui tombe, soit que vous suiviez le cours d'une

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comète traversant les cieux, tout est qualité occulte.

Ce mot est le respectable aveu de notre ignorance : le grand architecte du monde nous a donné de mesurer, de calculer, de peser quelques-uns de ses ouvrages, mais il ne nous permet pas de découvrir les premiers ressorts. Les Chaldéens ont déjà soupçonné que ce n'est pas le soleil qui tourne autour des planètes, et qu'au contraire ce sont les planètes qui tournent autour de lui dans des orbites différentes ; mais je doute qu'on puisse découvrir jamais quelle est la force secrète qui les emporte d'occident en orient. On calculera la chute des corps ; mais trouvera-t-on la raison primitive de la force qui les fait tomber ? Les hommes s'occupent depuis assez longtemps à faire des enfants ; mais ils ne savent pas comment leurs femmes s'y prennent : notre Hippocrate n"a débité sur'cet important mystère que des raisonnements d'accoucheuse. "On disputera sur le physique et sur le moral pendant l'éternité ; mais l'instinct gouvernera toujours toute la terre: car les passions sont la production de l'instinct, et les passions régneront toujours.

CALLicRATE. — - Si ccla cst, votrc Dieu n'est que le Dieu du mal ; il ne nous a fait naître que pour nous abandonner à ces passions funestes : c'est faire des hommes pour les livrer aux diables.

EVHÉMÈRE. — Point du tout ; il y a de trèsbonnes passions, et il nous a donné la raison pour les diriger.

CALLICRATE. — Et qu'est-ce que cette chétive raison ? M'allez-vous encore dire que c'est une autre espèce d'instinct ?

EVHÉMÈRE. — A peu près : c'est un don inexplicable de comparer le passé au présent, et de pourvoir au futur. Voilà l'origine de toute

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société, de toute institution, de toute police. Ce don précieux est la suite d'un autre présent de Dieu, qui est aussi incompréhensible, je veux dire la mémoire: autre instinct que nous partageons avec les animaux, mais que nous possédons dans un degré si supérieur, qu'ils devraient nous prendre pour des dieux s'ils ne nous mangeaient pas quelquefois.

CALLiCRATE. — J'cuteuds, j'entcnds; Dieu s'occupe à faire ressouvenir de jeunes renards que leur père a été pris dans un piège ; et ces renards, par instinct, évitent le piège qui a causé la mort de leur père. Dieu est attentif à représenter à la mémoire de nos Syracusains que nos deux Denys ont très-mal gouverné, et il inspire à notre raison le gouvernement républicain. Il court au chien de berger pour lui dire de faire rentrer les moutons de peur des loups, qu'il a créés exprès pour manger les moutons. Il fait tout, il arrange, il bouleverse, il répare, il détruit ; il déroge continuellement à toutes ses lois, et se donne fort inutilement beaucoup de peine. C'est la prémotion physique, le décret prédéterminant^ l'action de Dieu sur les créatures.

ÉVHÉMÈRE. — Ou vous m'entcndcz fort mal, ou vous m'expliquez très-malignement. Je ne prétends point que le Maître de la nature se mêle des détails, quoique je pense qu'aucun détail ne le fatiguerait ni ne l'abaisserait ; je pense qu'il a établi des lois générales, immuables, éternelles, par lesquelles les hommes et les animaux se conduiront toujours: je vous l'ai déjà dit assez clairement.

Diagoras, auteur du Système de la nature, dit dans sa longue déclamation à peu près la même chose que vous. Voici ses paroles dans son chapitre iv du tome II : « Votre Dieu est u sans cesse occupé à produire et à détruire ;

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« par conséquent il ne peut être appelé im- « muable quant à sa façon d'exister. »

Diagoras prétend que nous composons ainsi notre Dieu de qualités contradictoires ; il le traite de fantôme affreux et ridicule: mais qu'il me permette de lui dire qu'il y a bien de la hardiesse à décider aussi légèrement sur un sujet si grave. Produire et détruire alternativement dans tous les siècles, par des lois toujours constantes, ce n'est pas changer au hasard : c'est au contraire, être toujours semblable à soi-même. Dieu donne la vie et la mort; mais il les donne à tout le monde : il a rendu la vie et^ la mort nécessaires; il est immuable en exécutant toujours ce plan de la création, en gouvernant toujours d'une manière uniforme : s'il faisait vivre éternellement quelques hommes, on pourrait alors dire peutêtre qu'il n'est pas immuable; m.ais quand tous naissent pour mourir, son immutabilité n'est que trop constatée.

CALLicRATE. — Je VOUS avoue que Diagoras se trompe en ce point ; mais n'a-t-il pas grande raison quand il reproche à certains Grecs de représenter Dieu comme un être ridiculement vain, qui a fait le monde pour sa gloire, pour se faire applaudir ; de le peindre comme un maître dur et vindicatif qui punit les plus légères désobéissances par des tortures éternelles: d'en faire un père injuste et aveugle qui favorise par caprice quelques-uns de ses enfants, et destine tous les autres à un malheur sans fin: qui fait quelques aînés vertueux pour les récompenser d'une vertu à laquelle ils étaient nécessités, et une foule de cadets scélérats pour les punir des crimes qu'ils ne pouvaient se dispenser de commettre ; enfin de faire de Dieu un fantôme absurde et un tyran barbare?

ÉvHÉMÈRE. — Ce n'est point là le Dieu des

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sages: c'est le Dieu de quelques prêtres de la de'esse de Syrie, qui font la honte et l'horreur du genre humain.

CALLiCRATE. — Eh bien 1 définissez-nous donc à la fin votre Dieu pour fixer nos incertitudes.

ÉVHÉMÈRE. — Je crois vous avoir prouvé qu'il en existe un par un seul argument invincible : le monde est un ouvrage admirable; donc il y a un artisan plus admirable : la raison nous force à l'admettre, la démence entreprend de le définir.

CALLICRATE. — C'est uc ricu savoir, et même c'est ne rien dire que de nous crier sans cesse : il V a là quelque chose d'excellent, mais je ne sais ce que c'est.

ÉVHÉMÈRE. — Souvenez-vous de ces voyageurs qui en abordant dans une île y trouvèrent des figures de géométrie tracées sur le sable du rivage. Courage ! dirent-ils, voilà des pas d'hommes. Nous autres stoïciens, en voyant ce monde, nous disons : Voilà des pas de Dieu.

CALLICRATE. — Montrcz-uous ces pas, s'il vous plaît.

ÉVHÉMÈRE. — Ne les avez-vous pas vus partout? et cette raison, et cet instinct dont nous jouissons, ne sont-ils pas évidemm.ent des présents de ce grand Etre inconnu ! car ils ne viennent ni de nous-mêmes, ni de la fange sur laquelle nous habitons.

CALLICRATE — Eh bien ! réfléchissant sur tout ce que vous m'avez dit, et malgré toutes les difficultés que le mal répandu sur la terre fait naître dans mon esprit, je m'affermis pourtant dans l'idée qu'un Dieu préside à notre globe. Mais pensez-vous, comme les Grecs, que chaque planète ait le sien; que Jupiter, Saturne et Mars régnent dans les planètes qui

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portent leur nom, comme les rois d'Egypte, de Perse et des Indes régnent chacun 'dans leur district?

ÉvHÉMÈRE. — Je vous al déjà insinué que je n'en crois rien, et voici ma raison. Soit que le soleil tourne autour de nos planètes et de notre terre, comme le croit le vulgaire qui ne s'en rapporte qu'à ses yeux ; soit que la terre et les planètes tournent elles-mêmes autour du soleil, comme les nouveaux Chaldéens l'ont soupçonné, et comme il est infiniment vraisemblable, il est toujours certain que les m.êmes torrents de lumière, dardés continuellement du soleil jusqu'à Saturne, parviennent à tous ces globes dans des temps proportionnels à leur éloignement. Il est certain que ces traits de lumière se réfléchissent de la surface de Saturne à nous, et de nous à lui, avec une vitesse toujours égale. Or une fabrique si immense, un mouvement si rapide et si uniforme, une communication de lumière si constante entre des globes si prodigieusement éloignés, tout cela me paraît ne pouvoir être établi que par la même Providence. S'il y a plusieurs dieux également puissants, ou ils auront des vues différentes, ou ils auront la même : s'ils ne sont point d'accord, il n'y aura que le chaos ; s'ils ont tous le même dessein, c'est comme s'il n'y avait qu'un seul Dieu ; il ne faut pas multiplier les êtres, et surtout les dieux, sans nécessité.

CALLiCRATE. — Mais si le grand Démiourgos, l'Etre suprême, avait fait naître des dieux subalternes pour gouverner sous lui ; s'il avait confié notre soleil à son cocher Apollon, une planète à la belle Vénus, une autre à Mars, nos mers à Neptune, notre atmosphère à Junon : cette espèce d'hiérarchie vous paraîtrait-elle si ridicule ?

ÉVHÉ.MÈRE. 167

ÉVHÉMÈRE. — J'avoue qu'il n'y a là rien d'incompatible. Il se peut, sans doute, que le grand Etre ait peuplé les cieux et les éléments de créatures supérieures à nous ; c'est un si vaste champ, c'est un si beau spectacle pour notre imagination, que toutes les nations connues ont embrassé cette idée. Mais n'admettons, croyez-moi, ces demi-dieux imaginaires que quand ils nous seront démontrés. Je ne connais dans l'univers, par ma raison, qu'un seul Dieu qu'elle m'a prouvé, et ses œuvres dont je suis témoin. Je sais qu'il est, sans savoir ce qu'il est: bornons-nous donc à examiner ses oeuvres.

PLATON. ARISTOTE, NOUS ONT-ILS INSTRUITS SUR DIEU ET SUR LA FORMATION DU MONDE ?

CALLiCRATE. — Eh bien ! dites-moi d'abord comment Dieu s'y prit pour former l'œuvre du monde. Quel est votre système sur cette grande opération.

ÉVHÉMÈRE. — Mon systèm^e sur les œuvres de Dieu, c'est l'ignorance.

CALLICRATE. — Mais si vous avez la bonne foi d'avouer que vous ne savez pas le secret de Dieu, yous aurez du moins la bonne foi de nous dire ce que vous pensez de ceux qui prétendent le savoir, comme s'ils avaient été dans son laboratoire. Aristote, Platon, vous ont-ils appris quelque chose ?

ÉVHÉMÈRE. — Ils m'ont appris à me défier de tout ce qu'ils ont écrit. Vous savez que nous avons dans Syracuse la famille des Archimèdes

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qui cultive la physi<que pratique de père en fils ;

c'est la science ve'ritable fondée sur l'expérience et sur la géométrie: cette famille ira loin si elle continue ; mais j'ai été bien étonné quand j'ai lu le divin Platon, qui a voulu aussi employer le peu qu"il savait de géométrie pour donner une apparence d'exactitude à ses imaginations.

Selon lui, Dieu proposa d'arranger les quatre éléments suivant les dimensions d'une pyramide, d'un cube, d'un octaèdre, d'un icosaèdre, et surtout, dit-il, d'un dodécaèdre : la pyramide fut par sa pointe le séjour du feu; l'air eut pour sa part l'octaèdre ; l'icosaèdre fut pour l'eau; le cube appartient de droit à la terre par sa solidité ; mais le dodécaèdre est le triomphe de Platon. Car cette figure étant composée de douze faces, elle forme le zodiaque composé de douze animaux : ces douze faces peuvent se diviser en trente parties, ce qui forme évidemment les trois cent soixante degrés du cercle que le soleil parcourt dans l'année.

Platon prit ces belles choses mot à mot chez Timée le Locrien. Timée les avait prises chez Pythagore, et Pythagore les tenait, dit-on, des brachmanes.

Il est difficile de pousser plus loin le charlatanisme ; cependant Platon se surpasse encore en ajoutant de son chef que Dieu ayant consulté son verbe, c'est-à-dire son intelligence, sa parole, qu'il appelle le fils de Dieu, il fit le monde, composé de la terre, du soleil et des planètes. Il le divinisa aussi en lui donnant une âme : tout cela forma la fameuse trinité de Platon. Et pourquoi cet univers était-il Dieu? C'est qu'il était rond, et que la rondeur est la figure la plus parfaite.

'il explique toutes les perfections ou imperfections de ce monde avec autant de facilité qu'il vient de le créer. La manière surtout dont il

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prouve l'immortalité de l'âme humaine, dans son Phédon^ est d'une clarté merveilleuse.

ft Ne dites-vous pas que la mort est le con- « traire de la vie? — Oui. — Et qu'elles 9 naissent l'une et l'autre? — Oui. — Qu'est- « ce qui naît du vivant? — Le mort. — Et qui c naît du mort ? — Le vivant. — C'est donc « des morts que tous les vivants naissent ? Et « par conséquent les âmes des hommes sont « dans les enfers après leur trépas? — La conte séquence est sûre. »

C'est ainsi que Platon fait raisonner Socrate dans ce dialogue du Phédon. L'histoire rapporte que Socrate, ayant lu cet écrit, s'écria : Que de sottises notre ami Platon nous fait dire !

Si on avait montré à Dieu tout ce que ce Grec lui impute, il aurait probablement dit : Que de sottises ce Grec me fait faire.

CALLiCRATE. — En vérité, Dieu aurait assez de raison de se moquer un peu de lui. Je relisais hier son dialogue intitulé le Banquet. Je riais beaucoup de voir que Dieu avait créé l'homme et la femme attachés ensemble par le nombril, et que cependant l'un était derrière le dos de l'autre. Ils n'avaient à eux deux qu'une cervelle et chacun un visage. Cela s'appelait un androgyne: cet animal était si fier d'avoir quatre bras et quatre jambes, qu'il voulait faire la guerre au ciel, comme les Titans. Dieu, pour le punir, le coupa en deux ; et c'est depuis ce temps que chacun court après sa moitié qu'il trouve rarement. Il faut avouer que cette idée de courir toujours après sa moitié est ingénieuse et plaisante ; mais cette plaisanterie est-elle digne d'un philosophe ? La fable de Pandore est bien plus belle et rend mieux raison des erreurs et des calamités du genre humain.

Confiez-moi à présent ce que vous pensez du

système d'Aristote; car je vois bien que celui de Platon ne vous plaît pas.

ÉVHÉMÈRE. — J'ai vu Afistote ; il m'a paru doué d'un esprit plus étendu, plus solide que celui de Platon son maître, plus orné de vraies connaissances. 11 est le premier qui ait réduit le raisonnement en art. On avait besoin de sa méthode nouvelle. J'avoue que pour les esprits bien faits elle est bien inutile et bien fatigante ; mais elle est très-utile pour éclaircir les équivoques des sophistes dont la Grèce fourmille. Il a défriché le champ immense de l'histoire naturelle. Son histoire des animaux est un bel ouvrage; et, ce qui m'étonne encore plus, c'est à lui que nous devons les meilleures règles de la poétique et de la rhétorique ; il en parle mieux que Platon, qui se piquait tant de bel esprit.

Aristote admet, comme Platon, un premier moteur, un Etre suprême, éternel, indivisible, immobile. Je ne sais si, en disant que le ciel est parfait, il a raison d'en apporter pour preuve que ce ciel contient des choses parfaites. Il veut dire apparemment que les planètes qui sont dans le ciel contiennent des dieux : et en cela il condescend à la superstition du vulgaire des Grecs, qui croit ces planètes habitées par des divinités, ou plutôt qui le dit sans le croire.

Il affirme que le monde est unique. Il en donne pour raison que, s'il y avait deux mondes, la terre de l'un irait nécessairement chercher la terre de l'autre, et que ces deux terres sortiraient chacune de leur lieu : cette assertion fait voir qu'il n'a pas su plus que nous si la terre tourne autour du soleil, son centre, et quelle est la force par laquelle elle est retenue dans la place qu'elle occupe. Il y a, chez les nations que nous appelons barbares, des philosophes qui ont découvert ces vérités ; et

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je VOUS dirai en passant que les Grecs, qui se vantent d'enseigner les autres nations, ne sont peut-être pas encore dignes d'écouter ces pre'tendus Barbares.

CALLicRATE. — Vous m'étonncz ; mais continuez.

ÉVHÉMÈRE. — Aristote croit que ce monde, tel que nous le voyons, est e'ternel ; et il reprend Platon de l'avoir déclare' engendré et incorruptible. Vous pensez avec moi qu'ils disputaient tous deux de l'ombre de l'àne, laquelle n'appartient pas plus à l'un qu'à l'autre.

Les étoiles, dit-il, sont de même nature que le corps qui les porte, si ce n'est qu'elles sont plus épaisses et plus compactes. Elles sont la cause de la chaleur et de la lumière sur la terre, en frottant l'air avec rapidité, comme un grand mouvement enflamme le bois et liquétie le plomb. Ce n'est pas là, comme vous voyez, une physique bien saine.

CALLICRATE. — Jc vois qu'il faut que nos Grecs étudient encore longtemps sous vos Barbares.

ÉVHÉMÈRE. — Je suis fàché qu'ayant assuré que le monde est éternel, il dise ensuite que les éléments ne le sont pas; car certainement si mon jardin est éternel, la terre de mon jardin l'est aussi. Aristote prétend que les éléments ne peuvent durer toujours, parce qu'ils se transforment continuellement l'un en l'autre. Le feu, dit-il, devient air, l'air se change en eau, et l'eau en terre; mais ces éléments, en changeant perpétuellement, n'empêchent pas que le monde qui en est composé ne subsiste toujours.

J'avoue que je ne crois pas avec lui que l'air devienne feu, et que le feu devienne air: il m'est encore très-difficile d'entendre ce qu'il dit de la génération et de la corruption : « Toute

c corruption, dit-il, succède à la génération : « cette corruption est le terme auquel, et la t génération est le terme duquel. »

S'il veut dire j^ar là que tout ce qui a reçu la naissance se détruit à la mort, ce n'est qu'une vérité triviale qui ne vaut pas la peine d'être dite, encore moins d'être annoncée mvstérieusement.

CALLiCRATE. — J'ai pcur qu'il n'entende ce que le sot peuple entend, qu'il faut que toutes les semences pourrissent et meurent pour germer. Gela ne serait pas digne d'un sage observateur tel que lui. Il n'avait qu'à examiner un grain de blé confié depuis quelque temps à la terre. Il l'aurait trouvé frais, bien nourri, appuyé sur ses racines, et n'ayant nul signe de corruption. Un homme qui 'dirait que le blé vient de corruption aurait le jugement bien corrompu. Cela n'est permis qu'aux paysans grossiers des bords du Nil. Ils ont cru voir des rats moitié fange, moitié animés, qui n'étaient cependant que des rats crottés.

ÉvHÉMÈRE. — Renoncez donc a votre Epicure, qui a fondé sa philosophie sur cette absurde méprise. Il a prétendu que les hommes venaient originairement de pourriture, comme les rats d'Egypte, et que la crotte leur tenait lieu d'un Dieu créateur.

CALLICRATE. — J'en suis un peu honteux pour lui ; mais revenez , je vous prie, à votre Aristote : il a, ce me semble, comme tous les autres hommes, mêlé maintes erreurs avec quelques vérités.

ÉVHÉMÈRE. — Hélas ! il en a tant mêlé, qu'en parlant des animaux nés par hasard, il dit expressément : « Quand la chaleur naturelle est « chassée, ce qui se sépare de la corruption tf .s'efforce de s'unir aux petites molécules qui <' sont prêtes à recevoir la vie par l'action du

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« soleil ; et c'est ainsi que sont engendre's les « vers, les guêpes, les puces, et les autres in- « sectes. » Je lui sais bon gre', du moins, de n'avoir pas placé Thomme dans le rang de ces guêpes, de ces puces, ne'es si fortuitement.

Je souscris volontiers à tout ce qu'il dit sur les devoirs de l'homme. Sa morale me paraît aussi belle que sa rhe'torique et sa poétique ; m.ais je n'ai pu le suivre dans ce qu'il appelle sa métaphysique, et quelquefois sa théologie. L'être qui n'est qu'être, la substance qui n'a qu'une essence, les dix catégories, m'ont paru d'inutiles subtilités : c'est en général l'esprit de la Grèce, j'en excepte Démosthène et Homère. Le premier ne présente jamais à ses auditeurs que des raisons fortes et lumineuses ; le second n'offre à ses lecteurs que de grandes images: mais la plupart des philosophes grecs sont plus occupés des m.ots que des choses. Ils s'enveloppent dans une multitude de définitions qui ne définissent rien, de distinctions qui ne développent rien, d'explications qui n'éclaircissent rien, ou bien peu de chose.

c.\LLiCRATE. — Faites donc ce qu'ils n'ont point fait ; expliquez-moi ce qu'Aristote n'explique point sur l'âme.

ÉVHÉMÈRE. — Je vais donc vous dire ce qu'il disait, sans l'expliquer; et je vous réponds que vous ne m'entendrez pas, car je ne m'entendrai pas moi-même.

« L'âme est quelque chose de très-léger ; elle « ne se meut point elle-même, elle est mue par « les objets. Elle n'est point, comme tant « d'autres l'ont supposé, une harmonie; car « elle éprouve continuellement la discordance « des sentiments contraires. Elle n'est pas ré- (« pandue partout, car le monde est plein de « choses inanimées ; elle est une entéléchie « renfermant le principe et l'acte, ayant la vie

« en puissance. C'est ce qui sert à nous faire « vivre, sentir et raisonner. »

CALLicRATE. — J'avoue que si, dans mon chemin, je rencontrais une âme toute seule, au sortir de cette conversation, je ne pourrais guère la reconnaître. He'las! que m'apprendrait une âme grecque avec ses subtilités inintelligibles ? J'aimerais bien m.ieux m'instruire avec ces philosophes barbares dont vous m'avez parle. Serez-vous assez complaisant pour m'apprendre ce que c'est que la sagesse des Huns, des Goths et des Celtes?

ÉvHÉMÈRE. — Je tâcherai de vous débrouiller le peu que j'en ai appris.

vu

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