‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 75 sur 117 · SUR LES PHILOSOPHES QUI ONT FLEURI CHEZ LES BARBARES · texte numérisé non relu

SUR LES PHILOSOPHES QUI ONT FLEURI CHEZ LES BARBARES

ÉVHÉMÈRE. — Puisque vous appelez Barbares tous ceux qui n'ont pas vécu à Athènes, à Corinthe, ou à Syracuse, je vous répéterai donc qu'il y a parmi' ces Barbares des génies qu'aucun Grec n'est encore en état d'entendre, et dont nous devrions tous nous faire les disciples.

Le premier dont je vous parlerai est une espèce de Hun ou de Sarmate qui habitait chez les Cimmériens, au nord-ouest des monts Riphées; il s'appelait Perconic : cet homme a deviné et prouvé le vrai système du monde, dont les Chaldéens avaient confusément entrevu quelque imparfaite idée.

Ce vrai système est que tous, tant que nous sommes, quand nous disons que le soleil se levé et se couche, que notre petite terre est le

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centre de l'univers, que toutes les planètes, toutes les étoiles fixes , tous les cieux, tournent autour de notre che'tive habitation, nous ne savons pas un mot de ce que nous disons. Quelle apparence en effet que tant d'astres, éloignés de nous de tant de millions de milliards de stades, et de tant de milliards de fois plus gros que la terre, ne fussent faits que pour réjouir notre vue pendant la nuit, dansassent autour de nous dans l'immensité de l'espace un branle de vingt-quatre heures chaque jour, pour nous amuser ! Cette ridicule chimère est fondée sur deux défauts de la nature humaine auxquels aucun philosophe grec n'a jamais pu remédier, la faiblesse de nos petits yeux et l'enflure de notre orgueil : nous croyons voir les étoiles et notre soleil marcher, parce que nous avons la vue mauvaise; et nous croyons que tout cela est fait pour nous, parce que nous sommes vains.

Notre Sarmate Perconic a soutenu son système avant de le publier par écrit. Il a bravé la haine des druides qui prétendaient que cette vérité ferait grand tort au gui de chêne. De vrais savants lui ont fait une objection qui aurait embarrassé un homme moins persuadé et moins ferme que lui. Il assurait que la terre et les planètes fesaient leur révolution périodique en des temps différents autour du soleil. Nous marchons, disait-il, Vénus, Mercure, et nous, autour du soleil, chacun dans notre cercle. Si cela était, lui disaient ces savants, Vénus et Mercure devraient vous montrer des phases semblables à celles de la lune. A-ussi en ont-ils, répondait le Sarmate ; et vous les verrez quand vous aurez de meilleurs yeux.

Il est mort sans avoir pu leur donner les nouveaux yeux dont ils avaient besoin.

Un plus grand homme, nommé Leéliga, né

chez les Etruriens nos voisins, a trouvé ces yeux qui devaient éclairer toute la terre. Ce barSare, plus poli, plus philosophe, et plus industrieux que tous les Grecs, sur le simple récit qu'on lui a fait d'un badinage d'enfants, a taillé et arrangé des cristaux avec lesquels on voit de nouveaux cieux : il a démontré à la vue ce que le Sarmate avait si bien deviné. Vénus s'est montrée avec les mêmes phases que la lune ; et si Mercure n'en a pas fait autant, c'est qu'il est trop plongé dans les rayons du soleil.

Notre Etrurien a fait plus : il a découvert de nouvelles planètes. Il a vu et fait voir que ce soleil, qui se levait^ disait-on, comme un époux et comme un géant pour courir sa voie^ ne sort jamais de sa place, et tourne seulement sur lui-même en vingt-cinq et demi de nos jours, comme nous tournons en vingt-quatre heures. Les hommes ont été étonnés d'apprendre dans l'Occident ce secret de la création, qu'on n'avait jamais su dans l'Orient. Les druides ont éclaté contre mon Etrurien encore plus violemment que contre mon Sarmate : peu s'en est fallu qu'ils ne lui aient fait avaler de la cigué assaisonnée de jusquiame, comme ces fous d'Athéniens en ont fait boire à Socrate.

CALLiCRATE. — Tout cc que vous me dites là me pétrifie d'admiration. Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt?

ÉvHÉMÈRE. — C'est que vous ne me l'avez pas demandé. Vous ne me parliez que des Grecs.

CALLICRATE. — Je ne vous en parlerai plus. Cette Etrurie, qui a de si grands philosophes, a-t-elle aussi des poètes ?

ÉVHÉMÈRE. — Elle en a qui me paraîtraient fort supérieurs à Homère, si Homère ne les avait pas devancés de quelques siècles; car c'est beaucoup d'être venu le premier.

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CALLiCRATE. — Mais Hc mc direz-vous point pourquoi vos vilains druides ont tant persécuté Leéliga, ce respectable sage d'Etrurie?

ÉvHÉMÈRE. — Par la raison qu'ils avaient lu, dans je ne sais quel livre d'Hérodote, que le soleil avait deux fois changé son cours en Egypte : or, s'il avait changé son cours, c'était donc lui qui courait, et non pas la terre. Mais la véritable raison est qu'ils étaient jaloux.

CALLICRATE. — Jaloux ! et de quoi ?

ÉVHÉMÈRE. — Ils prétendaient qu'il n'appartenait qu'aux druides d'enseigner les hommes, et c'était Leéliga qui les instruisait sans être druide ; cela ne se pardonne point. La fureur druidale, surtout, a été extrême quand les vérités annoncées par ce grand Leéliga ont été démontrées aux yeux dans une république voisine.

CALLICRATE. — Comment ! est-ce dans la république romaine ? il me semble que jusqu'ici elle ne s'est pas trop piquée d'étudier la physique.

ÉVHÉMÈRE. — C'est dans une république toute différente de la romaine. Celle dont je vous parle est entre l'Illyrie et l'Italie. Loin de ressembler à Rome, elle lui est souvent un peu contraire, surtout dans la manière de penser. La république de Rome passe pour être envahissante, et l'illyrienne ne veut point être envahie. Rome surtout a une singulière manie, elle veut que tout le monde pense comme elle: l'illyrienne pour penser, ne consulte que sa raison. Leéliga a eu le plaisir de faire voir aux sages de^ l'Etat tout l'artifice du ciel. Il a été l'interprète de Dieu auprès des plus respectables hommes de la terre. Cette scène s'est passée sur la plate-forme d'une tour qui domine sur la mer Adriatique. C'était le plus beau spectacle qu'on donnera jamais. On y jouait la

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nature. Leéliga représentait la terre; le chef de la république, Sagredo, faisait le rôle du soleil. D'autres étaient Vénus, Mercure, la lune, on les faisait marcher aux flambeaux dans le même ordre que ces astres tournent dans les cieux.

Alors qu'ont fait les druides? Ils ont fait condamner le vieux philosophe à jeûner au pain et à l'eau, et à réciter tous les jours un certain nombre de lignes qu'on apprend aux enfants, pour expier les vérités qu'il avait démontrées.

CALLicRATE. — La cigué d'Athènes est pire. Chaque pays a ses druides. Ceux d'Etrurie se sont-ils repentis comme ceux d'Athènes ?

ÉvHÉMÈRE. — Oui; ils rougissent à présent quand on leur dit que le soleil ne court pas; et ils permettent c^u'on suppose qu'il est le centre du monde planétaire, pourvu qu'on ne pose pas cette vérité en fait. Si vous assuriez que le soleil reste à la place où Dieu l'a mis, vous seriez longtemps au pain et à l'eau, après quoi on vous forcerait d'avouer à haute voix que vous êtes un impertinent.

CALLICRATE. — Ccs druides-là sont d'étranges gens.

ÉVHÉMÈRE. — C'est un ancien usage : chaque pays a ses cérémonies.

CALLICRATE. — Jc crois que cette cérémonie a un peu dégoûté les philosophes étruriens, goths et celtes, de faire des systèmes.

ÉVHÉMÈRE. — Pas plus que la mort de Socrate n'a rebuté Epicure. Depuis la mort de mon Etrurien, le nord de l'Occident a fourmillé de philosophes. C'est ce que j'ai appris dans ,mes voyages en Gaule, en Germanie et dans une île de l'Océan: il est arrivé à la philosophie même chose qu'à la danse.

CALLICRATE. — Comment cela?

ÉVHÉMÈRE. — Les druides, dans un des petits

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pays les plus sauvages de l'Europe, avaient proscrit la danse, et avaient se'vèrement puni un magistrat et sa femme ^, pour avoir dansé un menuet. Depuis ce temps, tout le monde a appris à danser; cet art agréable s'est perfectionné partout. C'est ainsi que l'esprit humain a pris un essor nouveau : chacun a étudié la nature ; on a fait des expériences ; on a pesé Tair ; on Ta chassé des lieux où il était enfermé ; on a inventé des machines utiles à la société, ce qui est le vrai but de la philosophie : de grands philosophes ont éclairé et servi l'Europe.

CALLicRATE. — Je VOUS prie de m'apprendre qui sont ceux dont la réputation a été la plus grande.

ÉvHÉMÈRE. — Je m'attendais que vous me demanderiez, non pas qui a fait le plus de bruit, mais qui a rendu le plus de services.

CALLICRATE. — Je VOUS demande l'un et l'autre.

ÉVHÉMÈRE. — Celui qui a fait le plus de fracas après mon homme d'Etrurie a été un Gaulois, nommé Cardestes ; il était fort bon géomètre, mais^ mauvais architecte ; car il a construit un édifice sans fondement, et cet édifice était l'univers. Il ne demandait à Dieu, pour bâtir cet univers, que de lui prêter de la matière : il en a fait des dés à six faces, et il les a poussés de façon que, malgré l'impossibilité de remuer, ils ont produit tout d'un coup des soleils, des étoiles, des planètes, des comètes, des terres, des océans. Il n'y avait pas un mot de physique, ni de géométrie, ni de bon sens, dans cet étrange roman ; mais les Gaulois alors n'en

'Jean Chauvin, dit Calvin, fit en effet condamner un principal magistrat, pour avoir dansé après souper avec sa femme.

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savaient pas davantage ; ils étaient fort renommés pour les grands romans. Ils ont adopté celui-là si universellement, qu'un descendant d'Esope en droite ligne a dit:^

Cardestes, ce mortel dont on eût fait un dieu

Dans les siècles passés et qui tient le milieu

Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme

Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.

Ce discours d'un Celte de la famille d'Esope est la voix du peuple, mais non pas la voix du sage.

CALLiCRATE. — Votre Créateur Cardestes n'était que la moitié de Platon ; car ce Gaulois ne formait la terre qu'avec des dés de six côtés, et Platon demandait des dés de douze. Sont-ce là vos philosophes à l'école desquels tous nos Grecs devraient s'instruire ? Comment une nation entière a-t-elle pu croire de telles extravagances?

ÉvHÉMÈRE. — Comme Syracuse croit aux folies absurdes d'Epicure, aux atomes déclinants, aux intermondes, aux animaux formées de boue par hasard, et à mille autres sottises qu'on débite avec tant de confiance. De plus, il y avait une forte raison secrète qui engageait la meilleure partie de la nation à donner tête baissée dans le système de Cardestes. C'est qu'il semblait contraire en plusieurs point à la doctrine des druides. Je ne sais comment il est arrivé qu'on ne les aime, ces druides, ni en Italie, ni en Gaule, ni en Germanie, ni dans le Nord. C'est peut-être parce que le peuple, qui se trompe si souvent, les croit trop puissants, trop riches, et trop orgueilleux ; aussi ont-ils persécuté ce pauvre Cardestes comme ils ont persécuté Leeliga : il y a des Socrate et des Anytus en plus d'un pays. L'Europe septentrionale a longtemps retenti des disputes élevées

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sur trois espèces de matières qu'on n'a jamais vues, sur des tourbillons qui n'ont jamais pu exister, sur une grâce versatile^ et sur cent autres fadaises plus chimériques que les /orm^5 substantielles d'Aristote, et que les androgynes de Platon.

CALLicRATE. — S'il est ainsi, quelle supériorité vos Barbares peuvent-ils avoir sur les philosophes de la Grèce.

ÉVHÉMÈRE. — Je vais vous le dire. Au milieu des disputes sur les trois matières, et sur tant d'idées creuses qui s'ensuivaient, il y a eu des gens de bon sens qui n'ont voulu reconnaître de vérités que celles qu'ils sentaient par l'expérience, ou qui leur étaient démontrées par les mathématiques : c'est pourquoi je ne vous parlerai ni d'un homme de génie dont le système a été de s'entretenir avec le verbe, ni d'un autre, de plus de génie encore, qui a eu d'étonnantes imaginations sur l'âme.

CALLICRATE. — Comment dites-vous ? des conversations avec le verbe ! Est-ce avec le verbe de Platon? cela serait curieux.

ÉVHÉMÈRE. — C'est avec un verbe, dit-on, plus respectable; mais comme on n'y entend rien, et que personne n'a jamais été en tiers dans cette conversation, je ne puis savoir ce qui s'y est dit.

CALLICRATE. — Et cct autre Barbare qui a dit des choses si surprenantes sur l'àme, que nous a-t-il appris?

ÉVHÉMÈRE. — Qu'il y a une harmonie.

CALLICRATE. — Fi (îonc ! il y a longtemps qu'on nous a rompu la tête de cette prétendue harmonie de l'àme, qu'Epicure a si bien réfutée.

ÉVHÉMÈRE. — Oh! celle-ci est tout autre chose; c'est une harmonie préétablie.

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CALLicRATE. — Préétablie ou non, je n'y entends rien.

ÉvHÉMÈRE. — Ni l'auteur non plus: mais ce qu'il a dit, c'est que ni le corps ne dépend de rame, ni Tâme du corps, et que l'âme sent et pense de son côté, tandis que le corps agit du sien conformément. De sorte qu'un corps peut être à un bout de l'univers et son âme à l'autre bout, tous deux d'une intelligence parfaite ensemble, sans se rien communiquer : l'un joue du violon au fond de l'Afrique, l'autre danse en cadence dans Tlnde. Cette âme est toujours d'accord avec le corps, son mari, sans lui parler jamais, par ce qu'elle est un miroir concentrique de l'univers. Vous comprenez bien ?

CALLICRATE. — Pas un mot, Dieu merci. Mais ces belles choses sont-elles prouvées?

ÉVHÉMÈRE. — Non pas, que je sache ; mais les gazettes de Tesprit, qui sont les miroirs concentriques de tout ce qu'on appelle science, en parlent une fois Tan pour trente oboles, et cela suffit à la gloire de l'mventeur et à la satisfaction de ses zélés partisans.

Je ne vous ai parlé des gens qui causent avec le verbe, et de ceux dont l'ame est un miroir concentrique, que pour vous faire voir qu'il y a de la chaleur d'imagination dans les climats glacés. Ce soir, si vous voulez, je vous dirai des choses beaucoup plus solides et plus brillantes.

CALLICRATE. — Je suis impatient de les apprendre; vous me transportez dans un nouveau monde.

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GRANDES DECOUVERTES DES PHILOSOPHES BARBARES; LES GRECS NE SONT AUPRÈS d'EUX QUE DES ENFANTS.

ÉVHÉMÈRE. — Depuis que dans différents pays quelques hommes ont commencé à cultiver leur faculté de raisonner, on a toujours recherché en vain pourquoi les corps, quels qu'ils soient, tombent de l'air sur la terre, et pourquoi ils iraient au centre du globe s'ils n'étaient pas arrêtés par la superficie, com.me on l'a expérimenté aux fameux puits de Memphis et de Sienne, dans lesquels on a vu retomber les corps les plus pesants et les plus légers, lancés au plus haut des airs par les plus fortes machines. Le vulgaire ne s'est pas plus étonné de voir un corps en l'air, le quitter pour aller chercher la terre, qu'il n'est surpris de voir la nuit succéder au jour, quoique ces phénomènes méritassent sa curiosité. Les philosophes ont tourné autour des causes de la pesanteur sans pouvoir la trouver. Enfin dans l'île Cassitéride, pays ignoré de nous, île sauvage où les hommes allaient tout nus il n'y a pas longtemps, il s'est trouvé un sage qui, profitant des découvertes des autres sages, et y joignant les siennes bien supérieures, a montré à l'Europe surprise la solution et la démonstration d'un problème qui occupait vainement l'esprit de tous les savants depuis la naissance de la philosophie : il a fait voir que la loi de la pesanteur n'était qu'un corollaire du premier théorème de Dieu même, cet éternel géomètre.

Pour parvenir à cette connaissance, il a fallu

connaître le diamètre de la terre, et de combien de ces diamètres la lune, son satellite, est éloignée du centre de la terre à son zénith. Ensuite il a fallu calculer la chute des corps, et prouver que ce n'est pas le fluide de l'air c^ui les fait tomber, comme on le croyait. Le philosophe de l'île Cassitéride a dérnontré que le pouvoir de la gravitation, qui fait la pesanteur, agit proportionnellement aux masses, à la quantité de matière, et non pas proportionnellement aux superficies , comme agissent les fluides ; qu'ainsi cette gravitation agit comme cent sur un corps qui a cent de matière, et comme dix sur un corps dont la matière n'est qu'un dixièm.e.

Il a fallu découvrir qu'un corps, quel qu'il soit, étant près de la terre, parcourt en tombant cinquante-quatre mille pieds en une minute; et s'il tombait du haut de soixante rayons terrestres, il ne tomberait que de quinze pieds dans le même temps. Or, il a été prouvé par le calcul que la lune est précisément le corps qui, étant à soixante rayons terrestres, parcourt dans son méridien, en une minute, une petite ligne de quinze pieds dans le sens de sa direction vers la terre.

Il a été démontré que non-seulement cet astre gravite, est attiré, pèse en raison directe de sa matière ; mais encore qu'il pèse sur la terre d'autant plus qu'il s'en approche, et d'autant moins qu'il s'en éloigne, et cela selon le carré de sa distance.

Cette même loi est observée par tous les astres les uns vers les autres, toute loi de la nature étant uniforme : de sorte que chaque planète est attirée, gravite, pèse sur le soleil, et le soleil sur elle, suivant ce que chacun de ces astres contient de matière, et suivant le carré de son éloignement.

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Ce n'est pas tout : ces Barbares ont encore de'couvert que si un corps se meut vers un centre, il décrit autour de ce centre des aires proportionnelles au temps dans lequel il les parcourt, et que, s'il décrit ces aires proportionnelles au temps, il gravite, il est attire', il pèse vers ce centre. De cette loi, et de quelques autres encore, l'homme de la Cassitéride a de'montré l'immobilité du soleil et le cours des planètes, et même des comètes qui circulent dans des ellipses autour de lui.

Cette création n'a été faite ni comme celle de Platon avec des triangles et des dodécaèdres, ni comme celle de Pythagore avec les sept tons de la musique, mais avec la plus sublime géométrie. Vous paraissez surpris; vous devez l'être. Vous le serez peut-être encore davantage quand vous saurez que le Barbare a montré aux hommes ce que c'est que la lumière, et qu'il a su anatomiser les rayons du soleil avec plus de dextérité qu'Hippocrate n'a jamais dévoilé les ressorts du corps humain. Enfin c'est avec raison qu'un grand astronome de son pays, qui était aussi un grand poète, a dit de lui :

C'est de tous les mortels le plus semblable aux dieux.

CALLicRATE. — Et VOUS, de tous Ics mortcls vous êtes celui qui m'avez fait le plus de bien ; car vous m'avez ôté tous mes préjugés: notre Epicure, qui était un très-bon homme et qui possédait toutes les vertus sociales, n'était qu'un ignorant hardi, qui a eu la vanité de faire un système. Je me doute bien que votre insulaire, qui est un si grand homme, a eu beaucoup de disciples et de rivaux chez les nations voisines de la sienne.

ÉVHÉMÈRE. — Vous avez raison, il a enseigné plus de disputes qu'il n'a enseigné de vérités.

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CALLiCRATE. — Quclqu'un des disputeurs, sans doute, aura trouvé ce que c'est que l'âme ; c'est là ce qui m'inquiète : c'est ce grand mystère dont nos philosophes grecs ont tant parle', et dont ils ne nous ont rien appris. A quoi m.e servira, s'il vous plaît, de savoir qu'une planète pèse sur une autre, et qu'on peut disse'quer la lumière, si je ne me connais pas moi-même ?

ÉvHÉMÈRE. — Vous apprendrez, du moins, à mieux connaître la nature et le grand Etre qui la dirige.

CALLICRATE. — Si notre âme est si difficile à manier, du moins vos grands raisonneurs du Nord auront parfaitement connu notre corps ; cela m'intéresse pour le moins autant que mon âme. Je me flatte que des gens qui ont pesé des astres savent parfaitement comment l'homme est produit sur la terre, comment cette terre a été formée, quelles révolutions elle a essuyées, et quand elle sera détruite. Je veux apprendre tout le mystère de la génération des animaux, d'où vient cette chaleur qui anime toute la nature, et qui vit jusque dans la glace. Je m'indigne d'ignorer comment j'existe, et comment existent ce globe qui me porte, ces animaux, ces végétaux qui me nourrissent, et les éléments qui composent ce grand tout.

ÉVHÉMÈRE. — Je vois quc vous avez de grandes prétentions. Vous ressemblez à un marquis gaulois que j'ai connu dans mes courses. Il a fait des mémoires dans lesquels il dit : « Plus « je me suis examiné, plus j'ai vu que je n'étais « propre qu'à être roi. » Pour vous, vous voulez tout savoir ; apparemment vous vous croyez propre à être Dieu.

CALLICRATE. — Ne VOUS moquez point de ma curiosité; on ne saurait jamais rien si on n'était pas curieux. Je ne puis aller m'instruire chez

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VOS savants barbares ; je suis retenu dans Syra cuse par ma femme: dites-moi comment elle est parvenue à me donner un enfant, ne sachant pas plus que moi ce qui se passe dans ses entrailles. Vos savants, qui ont si bien vu le ressort par lequel Dieu fait aller tous les mondes, auront vu sans doute comment notre monde se perpe'tue.

ÉvHÉMÈkE. — Très-souvent en plus d'un genre on connaît mieux ce qui est hors de nous que ce qui est dans nous-mêmes; nous en parlerons dans notre premier entretien.

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