RÊVES. . FETES
médiocre. Les conjectures sur ces formes futures de la conscience divine se laissent ramener à trois types, la forme monarchique, la forme oligarchique et la forme démocratique, selon que l’on conçoit la conscience universelle — ou ramenée à l'unité et concentrée en un seul être qui résumerait tous les autres, — ou résidant en un petit nombre d'individus gouvernant le reste, — ou résidant en tous par une sorte d'accord et de suf-
frage universel.
EUTHYPHRON
Voilà qui est très-piquant; nous vous écoutons.
THÉOCTISTE.
La solution démocratique est celle qui paraît avoir le moins de chances de se réaliser, selon l'ordre d'idées philosophiques où nous nous complaisons. Remarquez bien que nous sommes à mille lieues de la politique et que les mots ont
ici entre nous le sens de nos définitions.
EUTHYPHRON
Cela est entendu.
THÉOCTISTE.
Convertir à la raison les uns après les autres, un à un, les deux milliards d'êtres humains qui peuplent la terre! Y pense-t-on ? L’immense majorité des cerveaux humains est réfractaire aux vérités tant soit peu relevées. Les femmes, non-seulement ne sont pas faites pour de tels exercices, mais de tels exercices les enlèvent à leur vraie vocation, qui est d’être bonnes ou belles, ou les deux à la fois. Ce n’est pas notre faute s’il en est ainsi. Le but de la nature, il faut le croire, n’est pas que tous les hommes voient le vrai, mais que le vrai soit vu par quelques-uns, et que la tradition s’en conserve.
La thèse démocratique, aux yeux du théologien, est fausse par sa base même. Toutes les con-
sciences sont sacrées; mais elles ne sont pas
RÊVES. Che
égales. Où s’arrêter? L'animal aussi a ses droits. Le sauvage d'Australie a-t-il les droits de l’homme ou ceux de l'animal?
Elever tous les hommes est le premier devoir de la sociétés mais élever tous les hommes au même niveau est impossible; on ne peut même pas dire que, le monde étant fait comme il est, cela soit fort utile. Car l’homme qui a passé par l’école n’en est pas plus heureux pour cela ; il n’en est pas non plus meilleur ; il perd par ces demiconnaissances le charme de la naïveté et n’acquiert pas le charme de la haute éducation. Il faut avouer que nous ne concevons guère la grande culture régnant sur une portion de l'humanité, sans qu'une autre portion y serve et y participe en sous-ordre. L'essentiel est que la grande culture s’établisse et se rende maîtresse du monde, en faisant sentir sa bienfaisante influence aux parties moins cultivées. Cela fait, on n’aura pas à gêner ces dernières ni à leur commander des actes
de foi. L'Église eut le tort de croire qu’il esl
bon d'imposer aux hommes l'adhésion à des
formules qu’ils ne comprennent pas. La conduite ù de la science, devenue maîtresse, ressemblera plus peut-être à celle de l’islamisme qu’à celle du christianisme. Le christianisme a été persécuteur, car il envisageait la croyance comme agissant ex opere operato sur l'individu qui ne la comprend pas, et le sauvant à la façon d'une pilule qu'on avale sans en savoir le contenu. L'islamisme, au contraire, n’a guère forcé les vaincus à se faire musulmans; il ne tient même guère à ce qu'ils se convertissent. Nous ne voyons pas non plus grand avantage à ce que celui qui ne comprend pas la science y adhère ; il suffit qu’il la serve et s’incline devant sa force incontestée. Qu'importe que les millions d'êtres bornés qui couvrent la planète ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intelligents la voient et l’adorent? Pourquoi gêner les autres de spéculations qui ne sont pas faites pour eux? Les théorèmes d’Abel ou de M. Cauchy
ne perdent rien de leur certitude, parce qu’une
centaine de personnes seulement les comprennent. Il suffit à ces hautes vérités qu’elles aient-été vues par un petit nombre d’esprits et qu’elles soient consignées dans des livres en vue de ceux qui peuvent désirer les connaître un jour. La raison, la science sont des produits de l’humanité, mais vouloir læ raison directement pour le peuple et par le peuple est chimérique. Il n’est pas nécessaire, pour la pleine existence de la raison, que le monde entier la perçoive. En tout cas, une telle initiation, si elle devait se faire, ne se ferait pas par la basse démocratie, laquelle semble devoir amener au contraire l'extinction de toute culture difficile et de toute haute discipline. L'idéal de la société américaine est peut-être plus éloigné qu'aucun autre de l'idéal d’une société régie par la science. Le principe que la société n'existe que pour le bien-être et la liberté des individus qui la composent ne paraît pas conforme aux plans de Ja nature, plans où l’espèce est seule prise en
considération, et où l'individu semble sacrifié. Ilest
fort à craindre que le dernier mot de la démocratie ainsi entendue (je me hâte de dire qu'on peut l'entendre autrement) ne soit un état social où une masse dégénérée n'aurait d'autre souci que de
goûter les plaisirs ignobies de l’homme vulgaire.
EUDOXE
On ne voit pas certainement pourquoi Dieu aurait créé le monde en vue d’une fin si insignifiante 2 si platement terre à terre. Mais, entre tromper l'humanité et la dompter, il y aurait quelque chose
qui vaudrait mieux, la persuader.
THÉOCTISTE.
Indirectement, et par acte de foi, sans doute ; mais directement et par démonstration évidente, cela est bien difficile. Il nous a fallu quarante ans de réflexion, une vie occupée tout entière à penser, l'abandon de toute occupation, de tout souci, le sacrifice de notre fortune, presque de nos devoirs, pour arriver à queiques idées plus ou moins
imparfaites sur ces matières obscures. Comment
ECS CNE ‘à Li
voulez-vous que de teilgs vies soient la loi com-
mune de l’humanité?
PHILALÈTHE.
Cela est juste.
THÉOCTISTE.
Il est donc peu probable que Dieu se réalise par la démocratie. La démocratie sectaire et jalouse est même ce qu'on peut appeler l’erreur théologique par excellence, puisque le but poursuivi par le monde, loin d’être l’aplanissement des sommités, doit être au contraire de créer des dieux, des êtres supérieurs, que le reste des êtres conscients adorera et servira, heureux de les servir. La démocratie est en ce sens l’antipode des voies de Dieu, Dieu n'ayant pas voulu que tous
vécussent au même degré la vraie vie de l'esprit. Nous n’aimons pas l’ancien régime; car il étouffait la pensée ; il a souvent gêné les savants; mais une
démocratie sans idéal ne leur serait pas beaucoup
102 DIALOGUES PIHILOSOPHIQUES.
plus favorable. Pour le moment, il faut préférer la démocratie, car elle est moins hostile que l’ancien régime aux progrès de l'esprit; mais le relàchement qu’elle entretient pourrait être funeste à la longue. Le dévouement est indispensable à la science; dans un pays immoral ou superficiel, il ne peut pas se former de vrais savants; un savant est le fruit de l’abnégation, du sérieux, des sacrifices de deux où trois générations ; il représente une immense économie de vie et de force. Un corps savant se recrutant en lui-même est une impossibilité. Il faut un terreau d’où il sorte. Le Rédempteur, le Messie ne peut naître d’un pays livré à l’égoïsme et à la basse jouissance. Il faut que celui qui pense trouve des gens qui veuillent bien faire sa part de travail, et cela sans comprendre ni apprécier ce qu’il fait. Quoi de plus contraire à l'esprit d’une certaine démocratie, qui n’admet la valeur que de ce qu’elle peut saisir directement, ou, pour mieux dire, de ce
qu'elle croit saisir? L’instruction primaire rendra
l’abnégation de ce genre assez rare; car il est à craindre que la population qui aura reçu l’instruction primaire, pleine de sotte vanité, ne veuille pas contribuer à entretenir une culture supérieure à la sienne, c’est-à-dire à se donner des maîtres.
En somme, la fin de l'humanité, c’est de produire des grands hommes; le grand œuvre s’accomplira par la science, non par la démocratie. Rien sans grands hommes; le salut se fera par des grands hommes. L'œuvre du Messie, du libérateur, c’est un homme, non une masse qui l’accomplira. On est injuste pour les pays qui, comme la France, ne produisent que de l’exquis, qui fabriquent de la dentelle, non de la toile de ménage. Ce sont ces pays-là qui servent le plus au progrès. L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels
soucis : elle sacrifie des espèces entières pour que
d’autres trouvent les conditions essentielles de leur vie.
En ces arrangements providentiels, d’ailleurs, il n’y a pas de victimes. Tous servent aux fins supérieures. Dans la poignée de grains que le semeur jette à la volée, même les grains perdus ont un rôle. S'agit-il de bonheur individuel, oh! je ne sais plus alors qui est le déshérité. Chacun est heureux à son rang. Les gens du monde et les gens du peuple ont mille plaisirs, mille compensations que nous n’avons pas. Ils s'amusent. Qui de nous n’éprouve parfois quelque envie en passant près du rendez-vous des simples, et n'entend avec jalousie leurs chansons joyeuses ? Ce monde supérieur que nous rêvons pour la réalisation de la raison pure n'aurait pas de femmes. La femme resterait la récompense des humbles, pour qu’ils eussent un motif de vivre. Ils ne seraient pas les plus à plaindre.
EUDOXE
En vous entendant, je suis toujours tenté de
dire comme Strepsiade, dans Aristophane : « Vous ne me persuaderez pas, quand même vous me persuaderiez. » Mais nous avons hâte de savoir ce que vous entendez par la solution oligarchique
du problème de l'univers.
THÉOCTISTE.
Cette solution est bien plus facile à concevoir que la solution démocratique. Elle rentre tout à fait dans les plans apparents de la nature. L’élite des êtres intelligents, maîtresse des plus importants secrets de la réalité, dominerait le monde par les puissants moyens d’action qui seraient en son pouvoir, et y ferait régner le plus de raison pos-
sible.
EUDOX E.
Théophraste arrivait hier à des conceptions du
même ordre.
THÉOCTISTE.
On arrive à de pareilles idées de tous Îles
côtés. Par l'application de plus en plus étendue
de la science à l'armement, une domination uni-
verselle deviendra possible, et cette domination
sera assurée en la main de ceux qui disposeront de cet armement. Le perfectionnement des armes, en effet, mène à l'inverse de la démocratie; elle tend à fortifier, non la foule, mais le pouvoir, puisque les armes scientifiques peuvent servir aux gouvernements, non aux peuples.
Au moyen âge, la possession exclusive du cheval et des bonnes armures assura une supériorité absolue au noble sur le vilain, durant des siècles. Au pont du marché de Meaux, vingt-sept chevaliers exterminèrent la jacquerie en un jour. La poudre à canon servit d’abord uniquement la royauté. Dans l'avenir, il pourra exister des engins qui, en dehors des mains savantes, soient des ustensiles de nulle efficacité. De la sorte, on imagine le temps où un groupe d'hommes régnerait par un droit incontesté sur le reste des hommes. Alors serait reconstitué comme une réalité le
pouvoir que l'imagination populaire prêétait au-
trefois aux sorciers. Alors l’idée d’un pouvoir spirituel, c'est-à-dire ayant pour base la supériorité intellectuelle, serait une réalité. Le brahmanisme à régné des siècles grâce à la croyance que le brahmane foudroyait par son regard celui contre qui s’allumait sa colère. Cette croyance, reposant sur une complète erreur, ne pouvait offrir un fondement bien résistant; mais un jour peutêtre la science jouira d’un pouvoir analogue, sans qu'il s’y mêle aucune illusion. La supériorité de ses moyens sera si grande que la rébellion même n’existera pas. Les dogmes chrétiens, pendant des siècles, ont eu la force de brûler ceux qui les niaient; ce serait directement et 4pso facto que les dogmes scientifiques anéantiraient ceux qui n'y croiraient pas. L'Église du moyen âge prétendit réaliser un pouvoir spirituel; mais, ne disposant pas d’une force propre suffisante, elle resta toujours faible, obligée qu’elle était d’en appeler sans cesse au bras séculier, qui lui faisait ses conditions,
et lui demandait du retour, c’est-à-dire des affai-
blissements du droit ecclésiastique. Un pouvoir spirituel ne sera réellement fort que quand il sera armé, quand il aura en main une force matérielle qui n’appartienne qu'à lui, c'est-à-dire des moyens de contenir ses ennemis d’une manière effective, comme le brahmane les contenait d’une façon imaginative par la terreur de son regard.
L'Église, à défaut d’armées sérieuses, avait à sa disposition la peur de l'enfer, qui dans des âges de foi était très-efficace. Par là elle s’empara des barbares, qu’elle requit ensuite pour exécuter ses arrêts, et dont elle se fit une si grande force; mais cet appui perdit beaucoup de sa solidité le jour où l’on ne craignit plus guère la damnation, de même que le brahmane fut bien déchu le jour où l’on cessa de croire aux foudres de son regard. Eh bien, je fais parfois un mauvais rêve, c’est qu’une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer, non un enfer chimérique, de l'existence
duquel on n’a pas de preuve, mais un enfer réel,
EC a 75 CIE QU US TE Fear LD: ” N CNET SE
EUDOXE
Dans quel affreux cauchemar vous vous complaisez là!
THÉOCTISTE.
Est-il beaucoup plus affreux que ce que nous venons d'avoir sous les yeux? La guerre transformée en terreur préventive, l’otage torturé non comme. coupable, mais pour effrayer la population et l'empêcher de se défendre, ce principe qu’on avait oublié depuis Louvois, maintenant hautement avoué, que la cruauté est une force et constitue dans les choses humaines un avantage dont on n’a pas à se priver! Une géhenxe perfectionnée, à ce point de vue, vaut un bataillon, puisqu'elle peut inspirer la même terreur. Le duc d’Albe savait cela; Agathocle et les Carthaginois le savaient aussi, eux qui firent de la férocité une partie de leur stratégie. En analysant bien les choses, la force dont on dispose n'est pas
autre chose que la crainte qu’on inspire, et cette
ee