TROISIÈME DIALOGUE
PHILALÈTHE, EUTHYPHRON, EUDOXE, THÉOPHRASTE, THÉOCTISTE.
PHILALÈTHE.
Voilà deux jours, Théoctiste, que nous cherchons ensemble à recueillir nos idées sur le but final et le secret ressort de cet univers. Nous savons que vous vivez comme nous dans ces pensées, et que vous participez à la profonde paix qu’elles donnent. Nous sommes tous à peu près d’accord sur ce point que le but du monde est la produc-ion d'une conscience réfléchie de plus en plus perfectionnée.
Nous ne connaissons pas de forme plus élevée de
cette conscience réfléchie que l'humanité; mais, | sans parler de ce qui peut exister dans d’autres planètes, l'imagination ose se former quelques idées des progrès futurs de cette conscience dans l'humanité.
THÉOCTISTE.
Je vais plus loin, et je permets à mon imagination de concevoir l’histoire de l'être au delà de l'humanité, sous des formes dépassant l'humanité, d’assigner en un mot à l’univers un but supérieur à l'humanité.
PHILALÈTHE,.
Exposez-nous vos idées à cet égard.
THÉOCTISTE, Ce sont des rêves.
EUDOXE
Si chacun écrivait son rêve de l'infini, peut-être du rapprochement de ces rêves sortirait-il quelque
vérité; mais peu sont capables d’une telle naïveté.
THÉOCTISTE.
Il faut d’abord s'entendre sur ce que veut dire le mot conscience. Sûrement une conscience n’est complète que quand elle aboutit à une identité individuelle, à un sensorium unique, constitué par une masse nerveuse, mouvant un organisme déterminé. Il y a cependant des ensembles vivants qu ne sont pas ainsi personnalisés. Les nations, comme la France, l'Allemagne, l'Angleterre, les vilies comme Athènes, Venise, Florence, Paris, agissent à la manière de personnes ayant un caractère, un esprit, des intérêts déterminés; on peut raisonner d'elles comme on raisonne d’une personne ; elles ont comme l'être vivant un instinct secret, un sentiment de leur essence et de leur conservation, si bien qu’indépendamment de la réflexion des politiques, une nation, une ville, peuvent être comparées à l’animal, si ingénieux et si profond quand il s’agit de sauver son être et d’assurer la perpétuité
de son espèce. Il faut en dire autant des Églises,
des religions, de toutes les associations constituant des ensembles organiques, qui se comportent exactement comme des individus. Le plus grand progrès de la physiologie moderne a été de montrer que la vie de la plante et celle de l’animal ne sont qu’une résultante d’autres vies, harmoniquement subordonnées et aboutissant à un concert unique. La vie du vertébré est la résultante centralisée de l’individualité de chaque vertèbre; un arbre est la consonnance de milliers de bourgeons. La conscience est de même une résultante de millions d’autres consciences concordant à un même but. La cellule est déjà une petite concentration personnelle ; plusieurs cellules consonnant ensemble forment une conscience au second degré (homme ou animal). Les consciences au second degré, en se groupant, forment les consciences au troisième degré, consciences de villes, consciences d'Églises, consciences de nations, produites par des millions d'individus vivant d’une même idée,
ayant des sentiments communs. Pour le maté-
RÊVES. 9i rialisme, il n’y a que l'atome qui existe pleinement; mais pour le vrai philosophe, pour l’idéaliste, la cellule existe plus que l’atome, l'individu existe plus que la cellule; la nation, l’Église, la cité existent plus que l'individu, puisque l’individu se sacrifie pour ces entités, qu’un réalisme grossier regarde comme de pures abstractions.
L'amour me paraît la plus forte manifestation et la démonstration la plus évidente de cette loi intime de la vie. L'amour ne s’explique que par la préexistence de la conscience des germes. L’individu adulte porte en lui des millions de consciences obscures, désirant être, aspirant à être, ayant le sentiment obscur des conditions de leur développement , qui lui font partager leurs désirs, leurs tristesses. L’homme le plus vertueux ne peut empêcher que, dans les profondeurs de son organisation, des millions de créatures rudimentaires ne crient : « Nous voulons être. » Ces homunculi, que j'appellerais volontiers des
hommes virtuels, identiques à nous, faisant par-
tie de nous, voient avec nos yeux, sentent avec nos sens et jugent instinctivement des conditions où, sortant de leur prison, ils pourraient prendre vie.
Voilà pourquoi l'amour naît en nous sans nous, d’une façon inéluctable, et n’a aucun lien avec la conscience morale; si bien que la lutte de l'amour et du devoir est une des données fondamentales de l’art élevé. Car ces petits êtres ne sont pas moraux; ils n’ont pas lu Malthus ; ils n’aspirent qu’à exister pleinement, ils n’entrent pas dans nos raffinements, ne comprennent pas nos objections sociales; ils ont leur morale indépendante de notre convenance et de nos lois. De là un tiraillement entre la philosophie abstraite et les simples appréciations de germes vivants qui sont en nous, qui sont nous en partie, qui, en voulant, nous font vouloir; entre un être réfléchi, voyant la conséquence de ses actes, et un petit embryon d’embryon, qui n’a que le désir d'exister. Voilà pourquoi l'instinct
sexuel est éveillé en nous par des personnes pour
qui nous avons souvent une pleine mésestime, l'homuneulus élémentaire ne consultant que ses convenances en vue d’être; d’où les difficultés sans cesse renaissantes de la société, le mariage parfait supposant à la fois l'estime morale et l'amour sexuel, deux choses qui peuvent aller ensemble, mais peuvent aussi très-bien ne pas s’accorder.
La même conséquence, à savoir l’individualité du germe, se tire de l’hérédité et de l’atavisme. Le développement premier de l'embryon, la facon dont chaque individu s’épanouit dans la vie est le résultat d’habitudes et d'expériences acquises par des êtres antérieurs. Chaque être à vécu en ses aïeux, a subi leur attitude, a obéi à leurs désirs et à leurs sentiments dominants. L’arrière-petit-fils du serf est courbé core; le raïa émancipé se détourne instinctivement du chemin devant celui qui à fait trembler son grandpère. Les perversions de l'instinct sexuel elles-
mêmes sont-elles autre chose que des erreurs de
l'être élémentaire cédant à de fausses indications, dans des cas où ce que les stoïciens appelaient la faculté hégémonique, la raison, n’est pas là pour les redresser?
Partant de cette idée, on arrive à concevoir une : future conscience de l’humanité infiniment supérieure à celle qui existe aujourd’hui, un temps où l'humanité serait comme un arbre immense, dont les individus seraient les bourgeons, où toutes les consciences arriveraient à former une seule conscience, comme il est dit de la primitive Église : Multitudo credentium erat cor unum et anvma una. L'Etat, déjà de notre temps, produit quelque chose d’analogue, puisqu'il fait de l'idéal (de l’art, de la science, du bien) avec l'argent des contribuables, qui sont pour la piupart des matérialistes. La royauté nous montre de même une nation concentrée en un individu ou, si l’on veut, en une famille, et atteignant par là le plus haut degré de conscience nationale, vu qu'aucune con-
science n’égale celle qui résulte d’un cerveau, fût-il