‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 20 sur 37 · RÊVES. CUT · texte numérisé non relu

RÊVES. CUT

triste? Le pouvoir n’a tenu jusqu'ici dans l’hu- ,Wanité que par le soin que les potentats ont eu de réserver des masses barbares, placées dans leur main comme des outils aveugles. Les tyrans positivistes dont nous parlons se feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de l’Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, muchines obéissantes, dégagées de répugnances morales et prêtes à toutes les férocités. Remarquez de plus que je me place dans l'hypothèse d’un progrès immense de la conscience humaine, d’une réalisation du vrai et du juste dont il n’y a eu aucun exemple jusqu'ici. Je suzpose (et je crois ici être dans le vrai) ce progrès accompli, non par tous, mais par une aristocratie servant de tête à l’humanité, et en laquelle la masse aurait mis je dépôt de sa raison. Il est clair que le règne

absolu d’une portion de l'humanité sur une autre

est odieux, si l’on suppose que la partie régnante

n’est mue que par l’égoïsme personnel ou l'égoïsme

de ciasse; mais l'aristocratie que je rêve serait

l'incarnation de la raison; ce serait une papauté vraiment infaillible. La puissance en sa main ne pourrait être que bienfaisante, et il n’y aurait pas à la lui marchander. Ce serait la puissance légitime par excellence, puisqu'elle appuierait des opinions vraies sur des terreurs réelles. L'Église et le brahmanisme reposaient sur une erreur. Jamais brahmane n’a foudroyé personne; le brahmane appuvait donc une doctrine fausse sur une crainte non fondée. Mais l'être en possession de la science mettrait une terreur illimitée au service de la vérité. Les terreurs, du reste, deviendraient bientôt inutiles. L’humanité inférieure, dans une telle hypothèse, serait bientôt matée par l'évidence, et l’idée même de la révolte disparaîtrait.

La vérité sera un jour la force. « Savoir, c’est pouvoir » est le plus beau mot qu'on ait dit. L’ignorant verra les effets et croira ; la théorie se vérifiera par ses applications. Une théorie d’où sortiront des machines terribles, domptant et sub-

juguani tout, prouvera sa vérité d’une façon irré-

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cusable. Les forces de l’humanité seraïent ainsi concentrées en un très-petit nombre de mains, et deviendraient la propriété d’une ligue capable de disposer même de l'existence de la planète et de terroriser par cette menace le monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, puisqu’ils auraient en leur main l'existence de tous ; on peut presque dire qu'ils seraient dieux et qu’alors l’état théologique rêvé par le poëte pour l'humanité primitive serait une réalité. Primus in orbe deos fecit timor.

Ainsi, on conçoit un temps où la force fonde réellement le règne de la raison, sans avoir besoin de recourir à l’imposture, l’imposture n’étant que l’arme des faibles, un succédané de la force. Le culte de la raison serait alors une vérité; car quiconque y résisterait, c’est-à-dire ne reconnaîtrait

pas le règne de la science, l’expierait sur-le-

champ. Quel enfantillage ce fut de célébrer la fête de la Raison, quand la Raison avait pour armée un peuple inintelligent, excessivement peu raisonnable, versatile et armé de piques et de mauvais fusils i Quand la Raison sera toute-puissante, c’est alors qu’elle sera vraie déesse. Alors il ne sera plus besoin de parler d'autorité; ce mot n’a maintenant de sens que pour désigner une force d’opinion, qui n’est pas effective; c’est un pur artifice de langage. Alors la force de la raison sera effective au premier chef, puisque toute méconnaissance de sa force sera punie de mort immédiate. Les mesures préventives seront inutiles. Ce sera la réalisation de ce que l’on imaginait autrefois comme la vengeance des dieux; mais la réalité sera bien supérieure au mythe, puisque la vengeance des dieux était tardive, incertaine, imparfaite, et, comme nous le savons maintenant, dénuée de vérité; tandis que les sanctions de la loi scientifique seront infaillibles, instantanées et

sans appel comme la nature elle-même.

EUDOXE

Entre mille objections que j'aurais à vous faire, je vais vous en dire une. Vous supposez la science en elle-même immensément agrandie, et vous êtes dans votre droit; mais la condition du sujet pensant, vous n’en parlez pas. Or le progrès de science et de pouvoir que vous venez d’esquisser surpasse de beaucoup la force d’un cerveau quelconque. [Il y a contradiction entre les conquêtes rationnelles que vous imaginez et des forces intellectuelles et physiques restant toujours très-limi-

tées.

THÉOCTISTE.

Je vous ai dit que l’ordre d'idées où je me tiens en ce moment ne se rapporte qu’imparfaitement à la planète Terre, et qu'il faut entendre de pareilles spéculations comme visant au delà de l’humanité. Sans doute le sujet sachant et pensant sera toujours limité; mais le savoir et le pouvoir

sont illimités, et par contre-coup la nature pen-

sante elle-même pourra être fort agrandie, sans sortir du cercle connu de la biologie. Une large application des découvertes de la physiologie et du principe de sélection pourrait amener la création d’une race supérieure, ayant son droit de gouverner, non-seulement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau et de ses nerfs. Ce seraient là des espèces de dieux ou dévas, êtres décuples en valeur de ce que nous sommes, qui pourraient être viables dans des milieux artificiels. La nature ne fait rien que de viable dans les conditions générales; mais la science pourra étendre les limites de la viabilité. La nature jusqu'ici a fait ce qu’elle a pu; les forces spontanées ne dépasseront pas l’étiage qu’elles ont atteint. C’est à la science à prendre l’œuvre au point où la nature l’a laissée. La botanique fait vivre artificiellement des produits végétaux qui disparaîtraient si la main de l’homme ne les soutenait incessamment. Un âge se conçoit où la pro-

duction d’un déva serait évaluée à un certain

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capital, représentant les appareils chers, les actions lentes, les sélections laborieuses, l’éducation compliquée et la conservation pénible d’un pareil être contre nature. Une fabrique d’Ases, un Asgaard, pourra être reconstitué au centre de l’Asie, et, si l'on répugne à ces sortes de mythes, que l’on veuille bien remarquer le procédé qu’emploient les fourmis et les abeilles pour déterminer la fonction à laquelle chaque individu doit être appliqué; que l’on réfléchisse surtout au moyen qu'emploient les botanistes pour créer leurs singularités. C'est toujours la nutrition ou plutôt le développement d’un organe par l’atrophie d’un autre qui forme le secret de ces anomalies. Rappelezvous ce docteur védique, dont le nom, selon Burnouf, signifiait 00 rù omépua els thv xepéAnv dvéGn. Comme la fleur double est obtenue par l’hypertrophie ou la transformation des organes de la génération, comme la floraison et la fructification épuisent la vitalité de l'être qui accomplit ces

fonctions, de même il est possible que le moyen

de concentrer toute la force nerveuse au cerveau, de la transformer toute en cerveau, si l’on peut ainsi dire, en atrophiant l’autre pôle, soit trouvé un jour. L'une de ces fonctions est un affaiblissement de l’autre; ce qui est donné à l’une est enlevé à l’autre. Il va sans dire que nous ne parlons pas de ces suppressions honteuses qui ne font que des êtres incomplets. Nous parlons d’une intime transfusion, grâce à laquelle les forces que la nature a dirigées vers des opérations différentes seraient employées à une même fin.

On imagine donc (sans doute hors de notre planète) Ia possibilité d'êtres auprès desquels l’homme serait presque aussi peu de chose qu'est l’animal relativement à l’homme; une époque où la science remplacerait les animaux existants par des mécanismes plus élevés, comme nous voyons que la chimie a remplacé des séries entières de corps de la nature par des séries bien plus parfaites. De même que l'humanité est sortie de l’animalité,

ainsi la divinité sortirait de l'humanité. Il y aurait

des êtres qui se serviraient de l’homme comme l’homme se sert des animaux. L'homme ne s'arrête guère à cette pensée qu’un pas, un mouvement de lui écrase des myriades d’animalcules. Mais, je le répète, la supériorité intellectuelle entraîne la supériorité religieuse; ces futurs maîtres, nous devons les rêver comme des incarnations du bien et du vrai; il y aurait joie à se subordonner à eux.

Le principe le plus nié par l’école démocratique est l'inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de race. Loin de chercher à élever la race, la démocratie tend à l’abaisser; elle ne veut pas de grands hommes, et s’il y avait ici un démocrate, en nous entendant parler de moyens perfectionnés pour produire des maîtres pour les autres hommes, il serait un peu surpris. Il est absurde et injuste, en effet, d’imposer aux hommes par une sorte de droit divin des maîtres qui ne leur sont en rien supérieurs. La

noblesse, à l’heure qu'il est, en France, est

quelque chose d'assez insignifiant, puisque les titres de noblesse, dont les trois quarts sont usurpés, et dont le quart restant provient, à une dizaine d’exceptions près, d’anoblissements et non de conquête, ne répondent pas à une supériorité de race, comme cela fut à l’origine ; mais cette supériorité de race pourrait redevenir réelle, et alors le fait de la noblesse serait scientifiquement vrai et aussi incontestable que la prééminence de l’homme civilisé sur le sauvage, ou de l’homme en généra sur les animaux.

De la sorte, on conçoit un temps où tout ce qui a régné autrefois à l’état de préjugé et d'opinion vaine régnerait à l’état de réalité et de vérité : dieux, paradis, enfer, pouvoir spirituel, monarchie, noblesse, légitimité, supériorité de race, pouvoirs surnaturels peuvent renaître par le fait de l'nomme et de la raison. Il semble que si une telle solution se produit à un degré quelconque sur la planète Terre, c’est par l'Allemagne qu’elle se pro-

duira.

EUDOXE

Entendez-vous que ce soit un éloge ou une

critique P THÉOCTISTE.

Comme il vous plaira. La France incline toujours aux solutions libérales et démocratiques ; c'est là.sa gloire; le bonheur des hommes et la liberté, voilà son idéal. Si le dernier mot des choses est que les individus jouissent paisiblement de leur petite destinée finie, ce qui est possible après tout, c’est la France libérale qui aura eu raison; mais ce n’est pas ce pays qui atteindra Jamais la grande harmonie ou, si l'on veut, le grand asservissement de conscience dont nous. parlons. Au contraire, le gouvernement du monde par la raison, s’il doit avoir lieu, paraît mieux approprié au génie de l'Allemagne, qui montre peu de souci de l’égalité et même dela dignité des individus, et qui a pour but avant tout l’augmentation

des forces intellectuelles de l’espèce.

Vous oubliez que, dans le temps des lointains avatars, il n’y aura plus depuis longtemps de Français, de Slaves, ni d’Allemands, que l’histoire ne se souviendra même plus de ces mesquines va-

riétés provinciales.

THÉOCTISTE.

Je voulais seulement indiquer dans l’humanité actuelle un linéament des grandes batailles de l'avenir.

EUDOXE

Mais ne pensez-vous pas que le peuple, qui

sentira grandir son maître, devinera le danger et

se mettra en garde?

THÉOCTISTE.

Assurément. Si l’ordre d’idées que nous venons de suivre arrive à quelque réalité, il y aura contre la science, surtout contre la physiologie et la chimie,

des persécutions auprès desquelles celles de l’inqui-

sition auront été modérées. La foule des simples gens devinera son ennemi avec un instinct profond. La science se réfugiera de nouveau dans les cachettes. Il pourra venir tel temps où un livre de chimie compromettra autant son propriétaire que le faisait un livre d’alchimie au moyen âge. II est probable que les moments les plus dangereux dans la vie d’une planète sont ceux où la science arrive à démasquer ses espérances. Il peut y avoir alors des peurs, des réactions qui détruisent l’esprit. Des milliers d’humanités ont peut-être sombré dans ce défilé. Mais il y en aura une qui le franchira; l'esprit triomphera.

Le besoin, d’ailleurs, est ici la meilleure des garanties. L'homme ne pourra plus se passer de science. Aux basses époques, au moyen âge par exemple, la médecine fut le seul soutien de l’esprit rationnel; car le malade veut à tout prix être guéri, et on ne peut guérir quelqu'un sans un peu de science. Mais aujourd’hui la guerre, la méca-

nique, l’industrie exigent la science, si bien que

même les personnes les plus hostiles à l'esprit scientifique sont obligées d'apprendre les mathématiques, la physique, la chimie. De toutes les manières, la souveraineté de la science s'impose,

même à ses ennemis.

EUDOXE

Votre hypothèse du triomphe oligarchique de l'esprit ne vous mène qu’à de sombres images. Pourquoi ne voulez-vous pas que l’avénement d’une humanité supérieure profite à tous et que cette supériorité même consiste en ce que les dons soient moins partagés qu'ils ne le sont dans notre triste monde, tous étant alors assimilés et divinisés en un seul type de gloire? Mais j'attends avec impatience que vous nous disiez comment vous concevez l'avenir monarchique de l'univers.

Ce sera plus consolant, j'espère. J'ai besoin d’un

Père céleste pour me délivrer de votre enfer.

THÉOCTISTE.

Saint Paul l’a dit admirablement : iva 6 Gede

mävra à mäow. Xénophane, plus de six cents ans

auparavant, avait dit mieux encore :

OÙos 60%, oDAoG DE vost, oùlog DE dxover?,

A l’heure qu'il est, une telle formule n’est pas réalisée; mais la solution unitaire, où tout l’univers servirait aux perceptions, aux sensations, aux jouissances d’un seul être, ne saurait être considérée, vu l'infini des temps à venir, comme une impossibilité. La France, au temps de Louis XIV et de Louis XV, à offert le spectacle d’un pays entier servant à produire une vie brillante et complète, celle du roi, toutes les fonctions sociales étant organisées en vue de la gloire et des plaisirs du roi. On imagine un état du monde où tout aboutirait de même à un seul centre conscient, où l'univers serait réduit à une seule existence, où la conception du monothéisme personnel serait une

vérité. Un être omniscient et omnipotent pourra

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