Fragm. philos. grær., I, p. 401 (Didot
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être le dernier terme de l’évolution déifique, — soit qu’on le conçoive jouissant par tous (tous aussi jouissant par lui), selon le rêve de la mystique chrétienne ; — soit qu'on le conçoive comme une individualité arrivant à la force suprême; — soit qu’on le conçoive comme résultant de milliards d'êtres, comme l’harmonie, le son total de l’univers.
L'univers serait ainsi consommé en un seul être organisé, dans l'infini duquel se résumeraient des décillions de décillions de vies, passées et présentes à la fois. Toute la nature vivante produirait une vie centrale, grand hymne sortant de milljards de voix, comme l’animal résulte de milliards de cellules, l’arbre de millions de bourgeons. Une conscience unique serait faite par tous, et tous y participeraient ; l'univers serait un polypier infini, où tous les êtres qui ont jamais été seraient soudés par leur base, vivant à la fois de leur vie propre et de la vie de l’ensemble.
Déjà nous participons à la vie de l'univers (vie
bien imparfaite encore) par la morale, la science et l’art. Les religions sont les formes abrégées et populaires de cette participation; là est leur sainteté. Mais la nature aspire à une communion bien plus intense, communion qui n’atteindra son dernier terme que quand il y aura un être actuellement parfait. Un tel être n'existe pas encore, puisque nous n'avons que trois façons de constater l'existence d’un être, le voir, entendre parler de lui, voir son action, et qu'un être comme celui dont nous parlons n’est connu d’aucune de ces trois manières ; mais on conçoit la possibilité d’un état où, dans l’infinité de l'espace, tout vive. Peu de matière est maintenant organisée, et ce qui est organisé est faiblement organisé; mais on peut admettre un âge où toute la matière soit organisée, où des milliers de soleils agglutinés ensemble serviraient à former un seul être, sentant, jouissant, absorbant par son gosier brûlant un fleuve de volupté qui s’épancherait hors de lui
en un torrent de vie. Cet univers vivant présente-
rait les deux pôles que présente toute masse nerveuse, le pôle qui pense, le pôle qui jouit. Maintenant, l’univers pense et jouit par des millions d'individus. Un jour, une bouche colossale savourerait l'infini; un océan d'ivresse y coulerait; une intarissable émission de vie, ne connaissant ni repos, ni fatigue, jaillirait dans l'éternité. Pour coaguler cette masse divine, la Terre aura peutêtre été prise et gâchée comme une motte que l'on pétrit sans souci de la fourmi ou du ver qui s’y cache. Que voulez-vous? Nous en faisons autant. La nature, à tous les degrés, a pour soin unique d'obtenir un résultat supérieur par le sacrifice d’individualités inférieures. Est-ce qu'un général, un chef d’État tient compte des pauvres gens qu'il fait tuer ?
Un seul être résumant toute la jouissance de l'univers, l’infinité des êtres particuliers joyeux d'y contribuer, il n’y a là de contradiction que pour notre individualisme superficiel. Le monde n’est
qu’une série de sacrifices humains; on les adouci-
rait par la joie et la résignation. Les compagnons d'Alexandre vécurent d'Alexandre, jouirent d’Alexandre. Il y a des états sociaux où le peuple jouit des plaisirs de ses nobles, se complaît en ses princes, dit : « nos princes », fait de leur gloire sa gloire. Les animaux qui servent à la nourriture de l’homme de génie ou de l’homme de bien devraient être contents, s'ils savaient à quoi ils servent. Tout dépend du but, et, si un jour la vivisection sur une grande échelle était nécessaire pour découvrir les grands secrets de la nature vivante, j'imagine les êtres, dans l’extase du martyre volontaire, venant s’y offrir couronnés de fleurs. Le meurtre inutile d’une mouche est un acte blämable; celui qui est sacrifié aux fins idéales n’a pas droit de se plaindre, et son sort, au regard de l'infini (75 %&&), est digne d'envie. Tant d’autres meurent sans laisser une trace dans la construction de la tour infinie! C’est chose monstrueuse que le sacrifice d’un être vivant à l’égoïsme d’un autre;
mais le sacrifice d’un être vivant à une fin voulue Q
par la nature est légitime. Rigoureusement parlant, l’homme dans la vie duquel règne l’égoïsme fait un acte de cannibale en mangeant de la chair; seul homme qui travaille en sa mesure au bien ou au vrai possède ce droit. Le sacrifice alors est fait à l'idéal, et l'être sacrifié a sa petite place dans l’œuvre éternelle, ce que tant d’autres êtres n’ont pas. La belle antiquité conçut avec raison l'immolation de l’animal destiné à être mangé comme un acte religieux. Ce meurtre fait en vue d’une nécessité absolue parut devoir être dissimulé paf des guirlandes et une cérémonie.
Le grand nombre doit penser et jouir par procuration. L'idée du moyen âge, de gens priant pour ceux qui n'ont pas le temps de prier, est très-vraie. La masse travaille; quelques-uns remplissent pour elle les hautes fonctions de la vie; voilà l’humanité. Le résultat du travail obscur de mille paysans, serfs d’une abbaye, était une abside gothique, dans une belle vallée, ombragée de hauts
peupliers, où de pieuses personnes venaient six ou
huit fois par jour chanter des psaumes à l'Éternel. Cela constituait une assez belle façon d’adorer, surtout quand, parmi les ascètes, il y avait un saint Bernard, un Rupert de Tuy, un abbé Joachim.
Cette vallée, ces eaux, ces arbres, ces rochers voulaient crier vers Dieu, mais n’avaient pas de voix; l’abbaye leur en donnait une. Chez les Grecs, race plus noble, cela se faisait mieux par la flûte et les jeux des bergers. Un jour cela se fera mieux encore, si un laboratoire de chimie ou de physique remplace l’abbaye. Mais de nos jours les mille paysans autrefois serfs, maintenant émancipés, se livrent peut-être à une grossière bombance, sans résultat idéal d'aucune sorte, avec les terres de ladite abbaye. L'impôt mis sur ces terres les purifie seul un peu, en les faisant servir à un but supérieur.
Quelques-uns vivent pour tous. Si on veut changer cet ordre, personne ne vivra. L'Égyptien, sujet de Chéphrem, qui est mort en construisant
les pyramides, a plus vécu que celui qui a coulé
des jours inutiles sous ses palmiers. Voilà la noblesse du peuple; il n’en désire pas d’autre; on ne le contentera jamais avec de l'égoïsme. Il veut, s’il ne jouit pas, qu'il y en ait qui jouissent. Il meurt volontiers pour la gloire d’un chef, c'està-dire pour quelque chose où il n’a aucun profit direct. Je parle du vrai peuple, de la masse inconsciente, livrée à ses instincts de race, à qui la réflexion n’a pas encore appris que la plus grande sottise qu’on puisse commettre est de se faire tuer pour quoi que ce soit. |
Parfois, je conçois ainsi Dieu comme la grande fête intérieure de l'univers, comme la vaste conscience où tout se réfléchit et se répercute. Chaque classe de la société est un rouage, un bras de levier dans cette immense machine. Voilà pourquoi chacune a ses vertus. Nous sommes tous des fonctions de l'univers ; le devoir consiste à ce que chacun remplisse bien sa fonction. Les vertus de la bourgeoisie ne doivent pas être celles de la
noblesse; ce qui fait un parfait gentilhomme se-
rait, un défaut chez un bourgeois. Les vertus de chacun sont déterminées par les besoins de la nature ; l'État où il n’y a pas de classes sociales est antiprovidentiel. Il importe peu que saint Vincent de Paul n’ait pas été un grand esprit. Raphaël n'aurait rien gagné à être bien réglé dans ses mœurs. L’effort divin qui est en tout se produit par les justes, les savants, les artistes. Chacun à sa part. Le devoir de Gœthe fut d'être égoïste pour son œuvre. L'immoralité transcendante de l'artiste est à sa façon moralité suprême, si elle sert à l’accomplissement de la particulière mission divine dont chacun est chargé ici-bas.
Pour moi, je goûte tout l’univers par cette sorte de sentiment général qui fait que nous sommes tristes en une ville triste, gais en une ville gaie. Je jouis ainsi des voluptés du volupiueux, des débauches du débauché, de la mondanité du mondain, de la sainteté de l’homme vertueux, des
méditations du savant, de l’austérité de l’ascète.
Par une sorte de sympathie douce, je mé figure que je suis leur conscience. Les découvertes du savant sont mon bien; les triomphes de l’ambitieux me sont une fête. Je serais fâché que quelque chose manquât au monde; car j’ai conscience de tout ce qu'il enferme. Mon seul déplaisir est que ce siècle soit si bas qu’il ne sache plus jouir. Alors je me réfugie dans le passé, dans le xvr° siècle, le xvrr°, dans l’antiquité ; tout ce qui a été beau, aimable, juste, noble me fait comme un paradis. Je défie avec cela le malheur de m'atteindre ; je porte avec moi le parterre charmant de
la variété de mes pensées.
PHILALÈTHE.
Vous avez cherché à montrer sous quelles formes on peut rêver une conscience de l'univers plus avancée que celle dont la manifestation est l'humanité. On m'a dit que vous possédez même un biais pour rendre concevable l’immortalité des
individus.
THÉOCTISTE.
Dites mieux, la résurrection des individus. Sur ce point, je m'écarte des conceptions, merveilleuses du reste de poésie et d’idéal, où s’éleva le génie grec. Platon ne me paraît pas recevable quand il soutient que la mort est un bien, l’état philosophique par excellence. Il n’est pas vrai que la perfection de l’âme, comme il est dit dans le Phédon, soit d’être le plus possible détachée du corps. L'âme sans corps est une chimère, puisque rien ne nous à jamais révélé un pareil mode d'exister.
Oui, je conçois la possibilité de la résurrection, et je me dis souvent comme Job : Reposita est hæc spes in sinu meo. Au terme des évolutions successives, si l'univers est jamais ramené à un seul être absolu, cet être sera la vie complète de tous; il renouvellera en lui la vie des êtres disparus, ou, si l’on aime mieux, en son sein revivront tous ceux qui ont été. Quand Dieu sera en même temps
parfait et tout-puissant, c'est-à-dire quand l’om-
nipotence scientifique sera concentrée entre les mains d’an être bon et droit, cet être voudra ressusciter le passé, pour en réparer les innombrables iniquités. Dieu existera de plus en plus; plus il existera, plus il sera juste. Il le sera pleinement le jour où quiconque aura travaillé pour l’œuvre divine sentira l’œuvre divine accomplie, et verra la part qu'il y à eue. Alors l'éternelle inégalité des êtres sera scellée pour jamais. Celui qui n’a fait aucun sacrifice au bien, au vrai retrouvera ce jour-là l'équivalent exact de sa mise, c’est-à-dire le néant. Il ne faut pas objecter qu'une récompense qui n’'arrivera peut-être que dans un milliard de siècles serait bien affaiblie. Un sommeil d’un milliard de siècles ou un sommeil d’une heure, c’est la même chose, et, si la récompense que je rêve nous est accordée, elle nous fera l'effet de succéder instantanément à l'heure de la mort. Beatam resurrectionem exspectans, voilà, pour l’idéaliste comme pour le chré-
tien, la vraie formule qui convient au tombeau,
EU
Un monde sans Dieu est horrible. Le nôtre paraît tel à l’heure qu’il est; mais il ne sera pas toujours ainsi. Après les épouvantables entr’actes de férocité et d'égoïsme de l'être grandissant, se
réalisera peut-être le rêve de la religion déiste,
une conscience suprême, rendant justice au pau-
vre, vengeant l’homme vertueux. « Cela doit être; donc cela est », dit le déiste. Nous autres, nous disons : « Donc cela sera »; et ce raisonnement a sa légitimité, puisque nous avons vu que les rêves de la conscience morale peuvent fort bien devenir un jour des réalités. On conçoit ainsi une conscience qui résume toutes les autres, même passées, qui les embrasse en tant qu'elles ont travaillé au bien, à l'absolu. Dans cette pyramide du bien, élevée par les efforts successifs des êtres, chaque pierre compte. L'Égyptien du temps de Chéphrem dont nous parlions tout à l’heure existe encore par la pierre qu’il a posée; ainsi sera-t-il de l’homme qui aura collaboré à l’œuvre d’éternité.
Nous vivons en proportion de la part que nous
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avons prise à l'édification de l'idéal. L'œuvre de l'humanité est le bien; ceux qui auront contribué au triomphe du bien fulgebunt sicut stellæ. Même si la Terre ne sert un jour que de moellon pour la construction d’un édifice futur, nous serons ce qu'est la coquille géologique dans le bloc destiné à bâtir un temple. Ce pauvre trilobite dont la trace est écrite dans l’épaisseur de nos murs y vit encore un peu; il fait encore un peu partie de notre maison.
EUDOXE
Votre immortalité n’est qu'apparente ; elle ne va pas au delà de l'éternité de l’action ; elle n’implique pas l'éternité de la personne. Jésus aujourd'hui agit bien plus que quand il était un Ga-
liléen obscur; mais il ne vit plus.
THÉOCTISTE.
Il vit encore. Sa personne subsiste et est même augmentée. L'homme vit où il agit. Cette vie nous
est plus chère que la vie du corps, puisque nous
sacrifions volontiers celle-ci à celle-là. Remarquez bien que je ne parle pas seulement de la vie dans l'opinion, de la réputation, du souvenir. Celle-ci en effet ne suffit pas; elle a trop d’injustices. Les meilleurs sont ceux qui la fuient. Tamerlan est plus célèbre que tel juste ignoré. Marc-Aurèle n’a la réputation qu’il mérite que parce qu’il a été empereur et qu'il a écrit ses pensées. L'influence vraie est l'influence cachée; non que l'opinion définitive de l’histoire soit en somme très-fausse ; mais elle pèche tout à fait par la proportion. Tel innomé a été peut-être plus grand qu’Alexandre; tel cœur de femme qui n’a dit mot de sa vie a mieux senti que le poëte le plus harmonieux. — Je parle de la vie par influence, ou, selon l'expression des mystiques, de la vie en Dieu. La vie humaine, par son revers moral, écrit un petit sillon, comme la pointe d’un compas, au sein de l'infini. Cet arc de cercle tracé en Dieu n’a pas plus de fin que Dieu. C’est dans le souvenir de Dieu que les hommes
sont immortels. L'opinion que la conscience
absolue a de lui, le souvenir qu’elle garde de 74
lui, voilà la vraie vie du juste, et cette vielà est éternelle. Sans doute il y à de l’anthropomorphisme à prêter à Dieu une conscience comme la nôtre; mais l’usage des expressions anthropomorphiques en théologie est inévitable; il n’a pas plus d’inconvénient que l’emploi de toute autre figure ou métaphore. Le langage devient impossible, si l’on pousse à l'excès le purisme à
cet égard.
EUDOXE
C'est entendu; mais vous ne nous avez pas expliqué comment on peut parler de réelle existence
sans conscience.
THÉOCTISTE.
La conscience est peut-être une forme secondaire de l’existence. Un tel mot n’a plus de sens
quand on veut l’appliquer au tout, à l'univers, à
Dieu. Conscience suppose une limitation, une oppo-
sition du mo et du non-mot, qui est la négation
même de l'infini. Ce qui est éternel, c’est l'idée. La matière est chose toute relative; elle n’est pas réellement ce qui est; elle est la couleur qui sert à peindre, le marbre qui sert à sculpter, la laine qui sert à broder. La possibilité de faire exister de nouveau ce qui à déjà existé, de reproduire tout ce qui a eu de la réalité ne saurait être niée. Hâtons-nous de le dire, toute affirmation en pareille matière est un acte de foi; or qui dit acte de foi dit un acte outre-passant l’expérience (je ne dis pas la contredisant). Après tout, notre espérance est-elle présomptueuse? Notre demande est-elle intéressée? Non, non certes. Nous ne demandons pas une récompense; nous demandons . Simplement à être, à savoir davantage, à connaître le secret du monde, que nous avons cherché si avidement, l’avenir de l'humanité, qui nous a tant passionnés. Cela est permis, j'espère. Ceux qui prennent l’existence comme un devoir, non comme une jouissance, ont bien droit à cela.
Pour moi, je ne réclame pas précisément l'immor-
talité, mais je voudrais deux choses : d’abord n’avoir pas offert. au néant et au vide les sacrifices que j'ai pu faire au bien et au vrai; je ne demande pas à en être payé; mais je désire que cela serve à quelque chose : en second lieu, le peu que j'ai fait, je serais bien aise que quelqu'un le sût; je veux l'estime de Dieu, rien de plus; ce n’est pas exorbitant, n'est-ce pas? Reproche-t-on au soldat mourant de s'intéresser au gain de la bataille et de désirer savoir si son chef est content de lui?
La sensation cesse avec l'organe qui la produit, l'effet disparaît avec la cause. Le cerveau se décomposant, nulle conscience dans le sens ordinaire du mot ne peut persister. Mais la vie de l’homme : dans le tout, la place qu'il y tient, sa part à la conscience générale, voilà ce qui n’a aucun lien avec un organisme, voilà ce qui est éternel. La conscience à un rapport avec l’espace, non qu’elle réside en un point, mais elle sent en un espace
déterminé. L'idée n’en a pas; elle est l’immatériel
pur; ni le temps ni la mort ne peuvent rien sur elle. L'idéal seul est éternel ; rien ne reste que lui et ce qui y sert.
Consolons-nous, pauvres victimes; un Dieu se
fait avec nos pleurs.
Les savants positivistes auront toujours une difficulté capitale contre ce que vous venez de dire, et aussi contre plusieurs des vues que nous ont développées Philalèthe et Théophraste. Vous prêtez à l'univers et à l'idéal des volontés, des actes qu’on n’a remarqués jusqu'ici que chez des êtres organisés. Or rien n'autorise à regarder l'univers comme un être organisé, même à la manière du dernier zoophyte. Où sont ses nerfs? Où est son cerveau? Or, sans nerfs ni cerveau, ou pour mieux dire sans matière organisée, on n’a jamais constaté jusqu'ici de conscience ni de sentiment à un
degré quelconque,
THÉOCTISTE.
Votre objection, décisive contre l'existence des
âmes séparées et des anges, n'est pas décisive
contre l'hypothèse d’un ressort intime dans l’univers. Cette impulsion instinctive serait quelque chose de sui generis, un principe premier comme le mouvement lui-même. Ce n’est jamais que par métaphore que noùs avons pu présenter l’univers comme un animal. Animal suppose espèce, pluralité d'individus; il y aurait donc plusieurs univers! Mais que la masse infinie produise une sorte d’exsudation générale, à laquelle, faute de mieux et par suite d’un anthropomorphisme inévitable, nous donnons le nom de conscience, c’est ce que les faits généraux de la nature semblent indiquer. Tout dans la nature se réduit au mouvement. Oui certes ; mais le mouvement a une cause et un but.
La cause, c’est l'idéal; le but, c’est la conscience.
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Vars
PHILALÈTHE.
Je me dis souvent que si le but du monde était une course aussi haletante que vous le supposez vers Ja science, il n’y aurait pas de fleurs, pas d'oiseaux brillants, pas de joie, pas de printemps. Tout cela suppose un Dieu moins affairé que vous ne croyez, un Dieu déjà arrivé, qui s'amuse et
jouit d’un état acquis définitivement.
EUDOXE
J'irai plus loin que vous, et je réclamerai au centre de l’univers un mmotum quid, un lieu des idées, comme le voulait Malebranche. On revient toujours aux formules de ce grand penseur, quand on veut se rendre compte des relations de Dieu et de l'univers, de l'individu avec l'infini. Croyezmoi, Dieu est une nécessité absolue. Dieu sera et Dieu est. En tant que réalité, il sera; en tant bu’idéal, il est. Deus est simul in esse et an fiert.
Cela seul peut se développer qui est déjà. Com-
ment, d’ailleurs, imaginer un développement ayant pour point de départ le néant? L’abîme initial fût resté à tout jamais en repos, si le Père éternel ne l’eût fécondé. À côté du fiert, il faut donc conserver l’esse; à côté du mouvement, le moteur; au centre de la roue, le moyeu immobile. Théoctiste nous a bien montré que seule l'hypothèse monothéiste se prête à la réalisation de nos idées les plus enracinées sur la nécessité d’une justice supérieure pour l’homme et l'humanité. Ajoutons que si le mouvement a existé de toute éternité, on ne conçoit pas que le monde n'ait pas atteint le repos, l’uniformité et la perfection. Il n'est pas plus facile d'expliquer comment l'équilibre ne s’est pas encore rétabli que d’expliquer comment l'équilibre s’est rompu. Si le tireur dont nous parlions hier tire depuis l’éter-
nité, il a déjà dû atteindre le but.
EUTHYPHRON
Nous touchons ici aux antinomies de Kant, à ces
gouffres de l'esprit humain, où l’on est ballotté d’une contradiction à une autre. Arrivé là, on doit s'arrêter. La raison et le langagé ne s'appliquent qu’au fini. Les transporter dans l'infini, c’est comme si l’on prétendait mesurer la chaleur du soleil ou du centre de la terre avec un thermomètre ordinaire. Le développement particulier dont nous sommes les témoins n’est que l’histoire d’un atome; nous voulons que ce soit l’histoire de l'absolu, et nous y appliquons les lignes d’un arrière-plan situé à l'infini. Nous confondons les plans du paysage; nous commettons la même erreur que celle à laquelle on est exposé en déchiffrant les papyrus d'Herculanum. Les différents feuillets se pénètrent réciproquement, et l’on rapporte à une page des lettres qui viennent de
dix pages plus loin.
EUDOXE
Remercions Théoctiste de nous avoir dit tous
ses rêves. « C’est bien à peu près ainsi que
parlent les prêtres; mais les mots sont différents. » Les esprits superficiels échappent seuls à l'obsession de ces problèmes. [ls se renferment dans une cave et nient le ciel. Ces gens-là eussent dit à Colomb regardant l'horizon de la mer vers l'Occident : « Pauvre fou, tu vois bien qu’il n'y
a rien au delà. »
PHILALÈTHE.
Dans quelques années, si nous existons et si quelque chose existe, nous pourrons reprendre ces questions et voir en quoi se sera modifiée notre manière d'envisager l'univers. Quel dommage que nous ne puissions, comme dans la légende racontée par Thomas de Cantimpré; donner rendez-vous à ceux d'entre nous qui seront morts, pour qu'ils viennent nous rendre compte de la réalité des
choses de l’autre vie!
EUDOXE
Je crois qu'en pareille matière le témoignage
des morts est peu de chose. Comme dit la parabole :
He sa quis mortuorum resurreæerit credent. En
fait de vertu, chacun trouve la certitude en con-
sultant son propre cœur.