‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 31 sur 37 · TOR D · texte numérisé non relu

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tout le xvir, sans que le découragement se fasse jour dans cette succession continue de systèmes rivaux. Quand les dernières conséquences du cartésianisme et du sensualisme ont été tirées, et que le scepticisme de Hume a paru un moment en recueillir l'héritage, l'Écosse, avec son honnête droiture, l’Allemagne avec sa profondeur d'esprit et sa pénétration, relèvent la pensée européenne épuisée et posent un nouveau point de départ pour la pensée. On sait la brillante évolution que l’Allemagne, pendant plus d’un demi-siècle, a exécutée devant le monde, étonné de tant de dons nouveaux, de ce langage étrange et attachant, de cette vigoureuse originalité qui faisait revivre sous le ciel brumeux du nord les beaux jours de Socrate, d’Aristote et de Platon. La France, de son côté, ne restait point oisive. M. Cousin y créait, avec une éloquence inconnue jusque-là en philosophie, le genre de spéculations éclectiques approprié à notre temps, tandis que d’autres écoles parallèles

continuaient modestement leur œuvre et s’obsti-

naient à ne point abdiquer. On peut dire que, jusqu’en 1830, la pensée philosophique de l’Europe n'avait pas un instant sommeillé, et que, depuis le jour où elle déchira les langes de la scolastique, elle ne s'était pas arrêtée pour peser la légitimité de sa tentative et ses chances d’avenir.

Si nous parcourons au contraire les vingt-cinq ou trente dernières années, nous sommes frappés du singulier silence que la philosophie semble y garder. Hegel est mort, laissant son héritage à des disciples qui semblent vouloir écarteler leur maître et traîner ses membres aux quatre vents du ciel. Schelling se survit à lui-même, promettant sans cesse une nouvelle philosophie, et, quand il veut tenir ses promesses, n'aboutissant qu’à des répétitions impuissantes, où se trahissent plus que jamais les côtés faibles de sa nature plus poétique que scientifique. M. Cousin envisage son œuvre comme achevée, puisqu'il se croit libre de montrer ce que peut en d’autres voies son incompa-

rable esprit. L'école écossaise se perd en de fines

analyses de mots, où le souci des grands problèmes disparaît. Une seule école reste debout, active, pleine d’espérance, s’attribuant l'avenir, l’école dite positive; mais celle-là ne fait point exception à la loi que je signale, car son premier principe est justement la négation de toute métaphysique, et c'est aux funérailles de la spéculation abstraite qu’elle nous ferait assister, si ses vœux et ses prédictions arrivaient à se réaliser.

Ce qu’il y a de plus grave, c’est que ce sommeil de trente ans ne paraît pas près de finir. La pierre qui pèse sur la philosophie paraît si bien scellée, qu'on est tenté de dire d'elle ce que Pétrarque disait de l'Italie: Dormirà sempre e non fia chi la svegli. D'où viendrait en effet le système nouveau capable de passionner encore les esprits et de rallier des disciples convaincus? Serait-ce de l'Allemagne? Je sais que l'Allemagne a moins souffert que le reste de l’Europe de la réaction intellectuelle qui a marqué le milieu de notre

siècle. Cette réaction, qui chez nous peut compter

encore (sous des formes très-diverses) quinze ou vingt ans de triomphe assuré, est déjà finie en Prusse par la ruine du parti peu sérieux des Stahl et des Hengstenberg. L'Allemagne, délivrée de cette éclipse passagère, va revenir à sa vie habituelle, à la réflexion savante, à la religion épurée ; mais recommencera-t-elle à créer des systèmes comme ceux qu’elle a vus éclore au commencement de ce siècle? Je ne le crois pas‘. Les jeunes adeptes que la philosophie proprement dite y compte encore paraissent aspirer à tout autre chose que l'originalité ; chose étrange! c’est vers la philosophie française, soit vers le matérialisme du dernier siècle, soit vers l’éclectisme de celui-ci, qu’ils semblent tourner leurs regards. — L’Angleterre et l'Écosse nous réserveraient-elles quelque surprise philosophique? Non encore. M. Hamilton

a clos par la critique le dévoloppement si original

4. Voi: à ce sujet un très-intéressant article de M. Jürgen Bona Meyer, dans le Journal de nhilosophie de MM. Fichte et Ulrici, 1859, p. 286 et suiv.

des écoles d'Édimbourg et de Glascow. L'Angleterre est en progrès intellectuel : dans vingt-cinq ans, Oxford, transformé sur le modèle des universités allemandes, sera devenu le plus brillant foyer de culture germanique qu'il y aura au monde; mais ce n’est pas vers la spéculation abstraite que se porte ce mouvement. — Quant à la France, la moindre des critiques qu’il soit permis de faire de son état actuel est qu’on n’y voit guère poindre de système nouveau. Les esprits sérieux y ont d’autres soucis, et pour ma part je plaindrais celui que son étoile aurait prédestiné à faire école parmi nous. Socrate fut heureux de vivre

À. Certes, il serait injuste de méconnaître le mérite de quelques récents écrits philosophiques qui révèlent une remarquable vigueur d'analyse. Je citerai comme exemples l’/ntroduction à l'Esthétique de M. Noël Séguin (Paris 4859), œuvre d’un penseur fort original, dont l’esprit offre de singuliers rapports avec celui de Hegel; les Essais de critique générale de M. Charles Renouvier (Paris, t. Ier, 1854, t. II, 4859), livre austère, digne d’être médité; les beaux travaux de M. Vera sur la philosophie de Hegel. Mais l'isolement et l'injuste oubli où

restent ces travaux sont la meilleure confirmation du fait que le constate ici,

dans un temps où le penseur n'avait à redouter que la ciguë…

De toutes les manières, l'incapacité philosophique de l’heure présente semble donc constatée. nn: Je vois l'avenir des sciences historiques : il est 520 immense, et, si ces grandes études triomphent des obstacles qui s'opposent à leurs progrès, nous arriverons un jour à connaître l’humanité avec

beaucoup de précision. Je vois l’avenir des sciences

# naturelles : il est incalculable, et, si ces belles be: sciences ne sont pas arrêtées par l'esprit étroit d'application qui tend à y dominer, nous possé- 18 derons un jour sur la matière et sur la vie des con- 0 | naissances et des pouvoirs impossibles à limiter; 4 £ mais je ne vois pas l'avenir de la philosophie, dans ‘# le sens ancien de ce mot. Hegel, Hamilton, M. Cousin ont posé tous trois à leur façon, et tous trois d’une manière glorieuse, la fatale borne après

laquelle la spéculation métaphysique n’a plus qu’à

& se reposer. Ce ne sont pas là des fondateurs

2 comme Descartes, comme Thomas Reid, comme

. Kant; ce sont des hommes chargés de dire le dernier mot d’un vaste travail de pensée. On parle encore après eux, souvent avec talent, parfois avec profondeur ; on ne crée plus, car les seules pensées fécondes sont celles qui éclosent et qui n’ont pas encore atteint ce degré de précision après lequel il n’y a plus que la sèche exposition de l’école et le formalisme de l’enseignement traditionnel.

Ce qui peut faire croire, en effet, que cette extinction de la métaphysique n’est pas une simple déchéance transitoire, comme il y en a dans l’histoire de toutes les sciences, c’est que d’autres études semblent hériter d’elle et se partager ses dépouilles. Les études religieuses, que la philosophie proprement dite traite toujours avec quelque dédain, parce qu’elle n’en voit pas la portée, ont repris depuis dix ans un intérêt auquel on ne pouvait s’attendre. Les sciences positives, d’un autre côté, ont conquis beaucoup d’esprits qu’à d’autres

époques la philosophie abstraite eût vraisembla-

blement attirés. Les vrais philosophes se sont faits philologues, chimistes, physiologistes ; on a cessé de regarder l’âme individuelle comme un objet direct de science positive. On a vu que la vie a son point de départ dans la force et le mouvement, et sa dernière résultante dans l’humanité. Au lieu de se renfermer dans le monde étroit de la psychologie, on a rayonné au-dessus et au-dessous ; au lieu de disséquer l’âme en facultés, on à cherché les racines par lesquelles elle plonge en terre, les rameaux par lesquels elle touche au ciel. On a compris que l'humanité n’est pas une chose aussi simple qu’on le croyait d’abord, qu’elle se compose, comme la planète qui la porte, de débris de mondes disparus. Aux vieilles tentatives d'explication universelle se sont substituées des séries de patientes investigations sur la nature et l'histoire. La philosophie semble ainsi aspirer à redevenir ce qu’elle était à l’origine, la science universelle; mais, au lieu d'essayer de résoudre le

problème de l'univers par de rapides intuitions,

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on à vu qu'il fallait d’abord analyser les éléments dont l’univers se compose et construire la science du tout par la science isolée des parties. Au milieu de ce vaste mouvement, continué avec courage par d’ardents esprits, à travers des circonstances si contraires, que devient la métaphysique? Reste-t-il une place pour elle dans la classification nouvelle des sciences à laquelle le siècle semble amené? Y a-t-il une science des vérités premières, dont toutes les autres soient tributaires, ou bien la métaphysique n’est-elle que le résultat général de toutes les sciences, et le jour de son grand avénement sera-t-il justement le jour où elle disparaîtra du nombre des sciences particulières ? C’est là un problème qui se présente chaque jour à tout homme réfléchi, et sans la solution duquel on ne peut se faire une idée de l’avenir

réservé aux spéculations de l’entendement humain.

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