‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 36 sur 37 · À ' IE · texte numérisé non relu

À ' IE

pas une science particulière, mais qu’elle est le ’ résultat général de toutes les sciences, le son, lB

lumière, la vibration qui sort de l’éther divin que …

; D érique, la scolastique, ns Kant savait

ce que savait son siècle. Tous les grands philo-

sophes ont été de grands savants, et les moments

où la philosophie a été une spécialité ont été des

moments. d’abaissement. Tel fut bien le second âge du cartésianisme, représenté par Malebranche. Telle fut, au plus haut degré, la stérile scolastique

de la fin du moyen âge. De nos jours, les tenta-

tives absolues de Schelling et de Hegel ont de même

plutôt nui que servi au progrès de nos connais-

sances, en détournant les jeunes gens desrecherches

spéciales, en portant les esprits à se contenter trop facilement et à croire qu’on peut penser avec

des formules. Le tourniquet de Raimond Lulle,

qui devait servir à trouver toute vérité et à réfuter toute erreur, n'aurait pas eu d'effets beaucoup

plus désastreux que cette logique prétendue avec

laquelle on a cru pouvoir se passer d'étude et de

patient labeur. En résumé, philosopher, c’est con-

naître l’univers. L'univers se compose de deux

mondes, le monde physique et le monde moral,

la nature et l'humanité. L'étude de la nature et de

l'humanité est donc toute la philosophie.

En général, c’est par l'étude de la nature qu’on est arrivé jusqu'ici à la philosophie; mais je ne crois pas me tromper en disant que c’est aux sciences du second groupe, à celles de l’humanité, qu’on demandera désormais les éléments des plus hautes spéculations. La psychologie part de l'hypothèse d’une humanité parfaitement homogène, qui aurait toujours élé telle que nous la voyons, et cette hypothèse rénferme une part de vérité, car il y a vraiment des attributs communs de l’espèce humaine qui en constituent l'unité;

mais elle renferme aussi une erreur grave, ou plu-

tôt elle méconnaît une vérité fondamentale, révélée par l’histoire : c’est que l'humanité n’est pas un corps simple et ne peut être traitée comme telle. L'homme doué des dix ou douze facultés que distingue le psychologue est une fiction; dans la réalité, on est plus ou moins homme, plus ou moins fils de Dieu. On a de Dieu et de vérité ce dont on est. capable et ce qu’on mérite. Je ne vois pas de raisons pour qu'un Papou soit immortel. Au lieu de prendre la nature humaine, comme la prenaient Thomas Reid et Dugald Stewart, pour une révélation écrite d’un seul jet, pour une bible inspirée et parfaite dès son premier jour, on en est venu à y voir des retouches et des additions successives. Des mondes civilisés ont précédé le nôtre, et nous vivons de leurs débris. La science de l'humanité a subi de la sorte une révolution analogue à celle de la géologie. La planète, dont la formation s’expliquait autrefois en deux mots : « Dieu créa le ciel et la terre », est devenue un en-

semble d’étagessuperposés, de couches successives.

VSUUT

Je sais que le rôle que j'attribue ici aux sciences historiques paraîtra à plusieurs personnes la négation même de la philosophie. Le livre de M. Vacherot est destiné à protester, au nom de la métaphysique, contre cet envahissement universel de l’histoire, et quelques-unes des meilleures pages de son livre * sont consacrées à critiquer la direction que je viens d'indiquer. J’avoue que, dans l’état actuel des études historiques et philologiques, la prétention que je viens d’énoncer pour elles peut paraître exagérée. Les sciences physiques sont comprises depuis plus de deux cents ans; les sciences de l'humanité sont encore dans leur enfance, très-peu de personnes en voient le but et l’unité. Pour désigner l’ensemble de travaux qui les composent, on ne trouve d’autre mot que celui d’érudition, lequel est chez nous à peu près synonyme de hors-d'œuvre amusant et de

passè-temps agréable, On comprend le physicien

4, Tome 1er, p. 304 et suivantes.

r FA 4

»jet le chimiste, on comprend l'artiste et le poëte;

mais l’érudit n’est aux yeux du vulgaire, et même

de bien des esprits délicats, qu’un meuble inutile, quelque chose d’analogue à ces vieux abbés let-

trés qui faisaient partie de l'ameublement d’un

château, au même titre que la bibliothèque. On

se figure volontiers que c’est parce qu’il ne peut

pas produire qu'il recherche et commente les œuvres d'autrui. Le vague qui plane sur l’objet de

ses études, cette latitude presque indéfinie qui

- renferme sous le même nom des recherches si

diverses, font croire volontiers qu'il n’est qu’un

amateur qui se promène dans la variété de ses travaux, et fait des explorations dans le passé, à peu près comme certains animaux fouisseurs creusent des souterrains, pour le plaisir d'en faire.

Il y a là une très-grande méprise entretenue et par la distraction du public, et aussi, il faut le dire, par la faute des érudits, qui trop souvent ne voient dans leurs travaux que l’aliment d’une curio-

sité assez frivole. Certes, il ne faut pas médire de

la curiosité. Elle est un élément essentiel de l'organisation humaine et la moitié de la volupté de la vie. Le curieux et l'amateur peuvent rendre à la science d’éminents services, mais ils ne sont ni le savant ni le philosophe. La science n’a réellement qu'un seul objet digne d’elle : c’est de résoudre l’énigme des choses, c’est de dire à l’homme le mot de l’univers et de sa propre destinée. Entre tous les phénomènes livrés à notre étude, l'existence et le développement de l’humanité sont le plus extraordinaire. Or, comment connaître l'humanité, si ce n’est par les procédés mêmes qui nous servent à connaître la nature, je veux dire en recherchant les traces qui sont restées de ses révolutions successives? L'histoire n’est possible que par l’étude immédiate des monuments, et ces monuments ne sont pas abordables sans les recherches spéciales du philologue ou de l’antiquaire. Toute forme du passé suffit à elle seule pour remplir une laborieuse existence. Une langue ancienne

et souvent à moitié inconnue, une paléographie

FRAGMENTS PHILOSOPHQUES. 297

spéciale, une archéologie et une histoire péniblement déchiffrées, voilà plus qu’il n’en faut pour absorber tous les efforts de l’investigateur le plus patient, si d'humbles artisans n’ont consacré de longs travaux à extraire de la carrière et à réunir les matériaux avec lesquels il doit reconstruire l'édifice du passé. La révolution littéraire qui depuis 1820 à changé la face des études historiques, ou, pour mieux dire, qui a fondé l’histoire parmi nous, aurait-elle été possible sans les grandes collections du xvri° et du xvrr° siècle? Mabillon, Muratori, Baluze, Ducange, n'étaient ni de grands philosophes, ni de grands écrivains, et pourtant ils ont plus fait pour la vraie philosophie que tant d’esprits systématiques qui ont voulu construire avec leur imagination l’édifice des choses, et qui ne laisseront rien parmi les acquisitions définitives de l'esprit humain.

Le rôle de l’historien et du philologue est donc rigoureusement parallèle à celui du physicien, du

naturaliste, du chimiste. L'union de la philologie

et de la philosophie, de l’érudition et de la pensée, devrait être le caractère du travail intellectuel de notre époque. Le penseur suppose l'érudit, et, ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l'esprit, il faudrait faire peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé une fois dans sa vie à éclaircir quelque point spécial de la science. Sans doute les deux rôles peuvent se séparer, et un tel partage est même souvent désirable; mais il faudrait au moins qu’un commerce intime s'établit entre ces fonctions diverses. Pour apprécier la valeur des sciences historiques, il ne faut pas se demander ce que vaut telle obscure dissertation, telle monographie, destinée, quand elle aura porté son fruit, à rester oubliée. Il faut prendre dans son ensemble la révolution opérée par la philologie, examiner ce que l'esprit humain était avant la culture philologique, ce qu'il est devenu depuis qu'il l’a subie, quels changements la connaissance critique de l’antiquité a introduits dans la

manière de voir des modernes. Or une histoire

attentive de l’esprit humain depuis le xv° siècle démontrerait, ce me semble, que les plus importantes révolutions de la pensée moderne ont été amenées directement ou indirectement par des conquêtes philologiques. La renaissance et la réforme sont nées à la suite d’une révolution en philologie. Le xviu° siècle, quoique superficiel en érudition, arrive à ses résultats bien plus par la Cinque, l’histoire ou la science positive, que par l’abstraction métaphysique. La critique universelle est le seul caractère qu’on puisse assigner à la pensée délicate, fuyante, insaisissable du x1x* : les railleurs de la critique ne savent faire euxmêmes que de la critique; leurs livres n’ont de valeur que par là. Saisir la physionomie des choses, voilà toute la philosophie, et celui-là en approcherait le plus qui pourrait mener parallèlement plusieurs existences, afin d'explorer tous les sentiers de la pensée. Ce qu’un seul individu ne peut faire, l'esprit humain le fera, car il ne meurt

pas, et tous travaillent pour lui. Direz-vous que

ceux qui auront contribué à cette œuvre, qui äu= ront poli une des faces de ce diamant, enlevé une parcelle des scories qui en voilent l'éclat natif, ne sont que des pédants, des oisifs, des esprits lourds, qui, étrangers au monde des vivants, se réfugient dans celui des momies et dans les nécropoles?

Ce qu’on appelle « l’érudition » n’est donc pas, comme on le croit souvent, une simple fantaisie : c'est une science sérieuse, ayant un but philosophique élevé; c’est la science des produits de esprit humain. A ce point de vue, les littératures les plus étrangères à notre goût, celles qui nous transportent le plus loin de l’état actuel, sont pré-, cisément les plus importantes. L’anatomie comparée tire bien plus de résultats de l’observation des animaux inférieurs que de l'étude des espèces supérieures. Cuvier aurait pu disséquer toute sa vie des animaux domestiques sans soupçonner les hauts

problèmes que lui ont révélés les mollusques et

les annélides. De même les productions en appa-

rence les plus insignifiantes sont souvent les plus précieuses aux yeux du critique, parce qu'elles mettent vivement en relief des traits qui, dans les œuvres réfléchies, ont moins de saillie et d’originalité. La plus humble des littératures primitives en apprend plus sur l’histoire de l’esprit humain que l’étude des chefs-d’œuvre des littérateurs modernes. En ce sens, les folies elles-mêmes ont leur intérêt et leur prix. Il est plus facile en effet d’étudier les natures diverses dans leurs moments de crise que dans leur état naturel, où la régularité de la vie ne laisse voir qu’une habitude calme et uniforme. En ces ébullition, au contraire, tous les secrets intimes remontent à la surface et s'offrent d'eux-mêmes à l’observation.

Hâtons-nous de le dire : il serait injuste d’exiger du savant la conscience toujours immédiate du but de son travail. Est-il nécessaire que l’ouvrier qui extrait des blocs de la carrière ait l’idée du monument auquel ils sont destinés ? En étu-

diant les origines de chaque science, on trouve

que les premiers pas ont été faits presque toujours | sans une vue bien distincte de l’objet à atteindre, et que les études philologiques en particulier doivent une extrême reconnaissance à des esprits médiocres, qui les premiers en ont posé les conditions matérielles. Il est même des œuvres de patience auxquelles s’astreindraient difficilement des hommes dominés par des besoins philosophiques trop exigeants. Peu de philosophes auraient le courage et l’abnégation nécessaires pour se résigner à l’humble labeur du lexicographe, et pourtant le plus beau livre de généralités n’a pas eu sur la science une aussi grande influence que le dictionnaire, très-médiocrement philosophique, par lequel Wilson a rendu possibles en Europe les études sanscrites.

Les spécialités scientifiques sont le grand scandale des gens du monde, comme les généralités sont le scandale des savants. La vérité est, ce me semble, que les spécialités n’ont de sens qu’en vue

des généralités, mais que les généralités à leur

tour ne sont rendues possibles que par les études les plus minutieuses. Les hommes voués aux recherches spéciales ont souvent le tort de croire que leurs travaux ont leur propre fin en eux-mêmes; leur spécialité devient ainsi un petit monde où ils se renferment obstinément et dédaigneusement ; toute combinaison étendue les alarme et leur semble de peu de valeur. Certes, s’ils se bornaient à faire la guerre aux généralités hasardées, aux aperçus superficiels, on ne pourrait qu'applaudir à leur sévérité. Je conçois à merveille qu’une date heureusement rétablie, une circonstance d’un fait important retrouvée, une histoire obscure éclaircie, aient plus de valeur que des volumes entiers dans le genre de ceux qui s’intitulent souvent « philosophie de l’histoire »; mais ce n'est point par ellesmêmes que de telles découvertes valent quelque chose. C’est dans la philosophie qu’il faut chercher la véritable valeur de la philologie. Là est la dignité de toute recherche particulière et des

derniers détails d’érudition, qui n’ont point de

sens pour les esprits superficiels et légers. II n’y a pas de recherche inutile ou frivole ; il n’est pas d'étude, quelque mince qu’en paraisse l’objet, qui n’apporte son trait de lumière à la science du tout, à la vraie philosophie des réalités. Les résultats généraux qui ne s’appuient pas sur la connaissance des détails sont nécessairement creux et factices, tandis que les recherches particulières, même dénuées de l'esprit philosophique, peuvent être du plus grand prix, quand elles sont exactes et conduites suivant une sévère méthode. L'esprit de la science est cette communauté intellectuelle qui rattache l’un à l’autre l’érudit et le penseur, fait à chacun d’eux sa gloire méritée, et confond dans une même fin leurs rôles divers.

Des monographies sur tous les points de la science, telle devrait donc être l’œuvre du xix° siècle, œuvre pénible, humble, laborieuse, exigeant le dévouement le plus désintéressé, mais solide, durable, et d’ailleurs immensément relevée

par la grandeur du but final Certes il serait plus

doux et plus flatteur pour la vanité de cueillir de prime abord le fruit, qui ne sera mûr peut-être que pour un avenir lointain. Il faut une vertu scientifique bien profonde pour s’arrêter sur cette pente et s’interdire la précipitation, quand la nature humaine tout entière réclame la solution définitive. Les héros de la science sont ceux qui, capables des vues les plus élevées, ont pu s’interdire toute généralité anticipée, et se résigner par vertu scientifique à n'être que d’humbles tra- . vailleurs. Pour plusieurs, c’est là un léger sacrifice. Les vrais méritants sont ceux qui, tout en comprenant d'une manière élevée le but suprême, se dévouent au rude métier de manœuvres, et se condamnent à ne voir que le sillon qu'ils creusent. En apparence, ces patients investigateurs perdent leur temps et leur peine. Il n’y à pas pour eux de public ; ils sont lus de trois ou quatre personnes, quelquefois de celui-là seul qui reprendra le même travail. Eh bien, les monographies sont

encore ce qui reste le plus. Un livre de générales

AV

est nécessairement dépassé au bout de dix annéess ‘une monographie, étant un fait dans la science, une pierre posée dans l'édifice, est en un sens éternelle dans ses résultats. On pourra négliger le nom de l’auteur, elle-même pourra tomber dans l’oubli ; mais les résultats qu’elle a contribué à établir demeurent. Les historiens du xvrr° et du xvini siècle qui ont prétendu écrire et se faire lire, Mézerai, Daniel, Velly, sont maintenant parfaitement délaissés. Les travaux des bénédictins, qui n’ont prétendu que recueillir des matériaux, sont aujourd’hui, bien que susceptibles d’être fort améliorés, aussi neufs que le jour où ils parurent. À

Le peu de résultats qu'auront amenés certaines branches des études philologiques ne saurait même devenir une objection contre ces études. La science en effet se présente toujours à l’homme à la façon d’une terre inconnue. Les premiers navigateurs qui découvrirent l'Amérique étaient bien

loin de soupçonner les formes exactes et les

relations véritables des parties de ce nouveau monde. L'attraction du succin n’était aux yeux des anciens physiciens qu’un phénomène curieux, jusqu’au jour où, sur ce fait isolé, vint s’élever une science. Il ne faut pas demander aux investi- gations scientifiques l’ordre rigoureux de la logique, pas plus qu'on ne peut demander d’avance au voyageur le plan de ses découvertes, ni à celui qui creuse une mine le compte des richesses qui .en sortiront. La science est un édifice séculaire, qui ne pourra s'élever que par l’accumulation de masses gigantesques. Une vie laborieuse ne sera qu'une pierre obscure et sans nom dans ces constructions immenses. N'importe : on aura sa place dans le temple, on aura contribué à la solidité de ses assises. Sur les monuments de Persépolis, on voit les différentes nations tributaires du roi de Perse représentées par un personnage qui porte le costume de son pays et tient entre les mains les productions de sa province

pour en faire hommage au souverain. Telle est

l'humanité : chaque nation, chaque forme intellectuelle, religieuse, morale, laisse après elle une courte expression qui en est comme le type abrégé “et expressif, et qui demeure pour représenter les millions d'hommes à jamais oubliés qui ont vécu et qui sont morts groupés autour d'elle. La science, comme toutes les autres faces de l’œuvre humaine, doit être esquissée de cette large manière. Il ne faut pas que les résultats scientifiques soient maigrement et isolément atteints ; il faut que le résultat final qui restera dans le domaine de l’esprit humain soit extrait d’un vaste amas de vérités particulières. De même qu'aucun homme n’est inutile dans l’humanité, de même aucun travailleur n’est inutile dans le champ de la science. De ce qu’on enlève l’échafaudage quand l'édifice est terminé, s’ensuit-il que ceux qui l'ont construit n’ont travaillé qu’à une œuvre frivole et sans durée ?

Tout à ainsi sa place dans la grande œuvre que

poursuit l'esprit humain à travers les siècles. Le

penseur ne peut rien sans le savant, le savant ne vaut quelque chose qu’en vue du penseur.

L'un et l’autre sont eux-mêmes, pour employer le style des mathématiques, des fonctions dans un plus vaste ensemble, qui est le développement complet de la conscience du monde se faisant par l'humanité. Un beau. sentiment vaut une belle pensée, une belle pensée vaut une belle action, une vie de science vaut une vie de vertu. L'homme accompli serait celui qui pourrait être à la fois poëête, philosophe, savant, homme vertueux, et cela non pas par intervalles (il ne le serait alors que médiocrement), mais par une intime pénétration à tous les moments de sa vie, qui serait poëête alors qu’il est philosophe, philosophe alors qu'il est savant, chez qui, en un mot, tous les éléments de l’humanité se réuniraient en une parfaite harmonie, comme dans l’humanité même. Le modèle de la perfection en effet nous est donné par la nature humaine. Or la nature humaine est

à la fois savante, curieuse, poétique, passionnée.

Si le métaphysicien est le poëte qui rend l'esprit et la vie de tout cela, je l’'admets et lé couronné ; mais, s’il ne fait que substituer l'abstraction à Ja vie, je préfère le savant qui me révèle la nature . et l’histoire, car dans la nature et l’histoire je vois bien mieux le divin que dans des formules abstraites d’une théodicée artificielle et d’une ontologie sans rapports avec les faits. L’absolu de la justice et de la raison ne se manifeste que dans l’hüumanité : envisagé hors de l’humanité, cet absolü n’est qu’une abstraction ; envisagé dans l'humanité, il est une réalité. Et ne dites pas que la forme qu’il revêt entre les mains de l’homme le souille et l’abaisse. Non, non; l'infini n’existe que quand il revêt une forme finie. Dieu ne se voit que dans ses incarnations. La critique, qui sait voir le divin de toute chose, est ainsi la condition de la religion et de la philosophie épurées, j'ajouterai de toute morale forte et éclairée. Ce qui élève l’homme ne peut que l’améliorer. « La phi-

losophie critique, dit M. Vacherot, n’aime pas les

fanatiques, comprend peu les martyrs, et ne se pique guère d’inspirer les héros. 5 Qu'en savezvous ? La force morale n’est pas le fruit d’un Syllogisme. Comprendré toute chose n’est pas tout absoudre ; l’école critique âttend encore qu'on là prenne en flagrant délit de faiblesse. Son dogme est la foi au divin et à la grande barticipation que l’homme y à. Sa morale s'appuie sur le sentiment de la noblesse humaine et sur üñ fondement plus sûr encore. Il ne faut faire dépendre la morale d'aucun système. Fiez-vous à celui qui la porte dans les besoins de sa nature; car, lors même que l’abaissement du siècle infligefait un déménti à là bonne opinion qu'il a de son éspèce, sa propre conscience suffirait pour lui inspirer le respect de lui-même et lui faire défier le souriré de ceux qui pensent que là vertu est toujours une jactañncé Gu une duperie.

Certes, si ceux qui nous blâment de n'être que les secrétaires de l'esprit humain nous apportaient

la vérité complète avec ses signés évidents, nous

342 FRAGMENTS PHILOSUPHIQUES.

n’aurions qu’à tomber à genoux et à rejeter sur le second plan nos humbles recherches; mais une longue expérience nous à appris que la raison seule ne crée pas la vérité. Malebranche prêchant à l’homme de rester enfermé en lui-même pour y chercher le verbe, qui lui enseignera toute chose, ne serait plus écouté. L'homme obstinément renfermé en lui-même n’y trouvera que le rêve. Si, au lieu de dédaigner l’histoire de l'esprit humain, comme le tableau futile de tout ce que les autres ont pensé, l’orgueilleux oratorien eût bien voulu regarder le monde et l’humanité, combien son horizon se fût élargi! de combien de préjugés se füt-il dégagé! Il eût vu les méandres infinis de la légende et de l’histoire ; il eût vu la trame sans fin des créations divines, et si à ce spectacle il eût perdu sa foi étroite, il y eût gagné le sens de la vraie théologie, qui est la science du monde et de l’humanité, la science de l’universel devenir, aboutissant comme culte à la poésie et à l’art, et par-

dessus tout à la morale. Étudiez donc, disons-nous

à ceux qu'anime encore la noble curiosité, étudiez en philosophes la chimie, la physiologie et l’histoire. Disséquéz toute vie, analysez toute substance, apprenez toute langue, comparez toute littérature; que chaque mot du passé nous livre tout ce qu'il recèle, que chaque coin du sol nous rende les débris qu'il contient. Fouillez la vieille Phénicie : on ne sait pas ce que cache cette terre ; interrogez en géologues les plateaux de l’Asie que l’homme habita d’abord; fouillez Suse, fouillez l'Yémen, fouillez Babylone. Qu'est-ce qu’Éden ? qu'est-ce que Saba? qu'est-ce qu'Ophir? Apprenez-moi si, après tant d’humanités écroulées, la nôtre croulera à son tour, si les sages peuvent espérer de la diriger un peu, ou bien si c’est une loi fatale d’expier le raffinement par la faiblesse. Dites-moi les secrets de la naissance et de la mort, les secrets de la pierre et du métal, les secrets de la cellule dernière où naît la vie. Qui sait si l’infini réel est aussi vaste qu'on le suppose? Et la

grande loi qui nous donnera le pouvoir sur l’atome

\ d t d 4 ve 314 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUÉS.

(quand nous l’aurons, remarquez-le, nous serons maîtres du monde), qui sait si elle nous échap-

pera toujours ?

Il serait injuste de dire que M. Vacherot s’est contenté de prècher les avantages et les droits de la métäphysique : son livre renferme une théodicée, développement de celle que l’auteur avait déjà esquisséé dans le troisième volume de sôn Æcole d'Alexandrie, et que je regarde comme la plus originale que la France ait produite en notre siècle. Elle peut se résumer en cétte phrase : Dieu ést l’idée du monde, et le mondé la réalité de Diéu. « S’obstiner à réunir sur un même sujet là perfection et la réalité, c’est sé condamner aux contradictions lés plus palpables. 11 suffit de lire saint Augustin, Malebranche, Fénélon, Leéibnitz,

pour s’en convaincre. La critiqué dé Kant, si forte

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 845 u’ellé soit, est peut-être moins décisive que le spectacle de telles subtilités. Un Dieu parfait ou un Dieu réel : il faut que la théologie choisisse. Le Dieu parfait n’est qu’un idéal; mais c’est encore, comme tel, le plus digne objet de la théologie, car qui dit idéal dit la plus haute et la plus püre vérité. Quant au Dieu réel, il vit, il Se dé- Yeloppe dans l'immensité de l’espace et dans l’éternité du temps; il nous apparaît sous la variété infinie des formes qui le manifestent : c'est le coëmos. Avec ses imperfections et ses lacunes, c’est encore un Dieu bien grand et bien beau pour qui le Comprend, le voit et le contemple des ÿeux de la science et de la philosophie. Le panthéisme s'éen contente; mais c'est la gloire de la pensée humainé de remonter plus haut... Pour nous, le monde, n'étant pas moins que l'être en soi luirême, dans la série de ses mañifestations à travers l'espace et le temps, possède l’infinité, la nécessité, l'indépendance, l’universalité et tous les attributs

métäphysiques que les théologiens réservent exclu-

316 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. à sivement à Dieu. Il est clair dès lors qu'il se suf= fit à lui-même quant à son existence, à son mouvement, à son organisation et à sa conservation, et n’a nul besoin d’un principe hypercosmique. Or, du moment que Dieu n’est plus conçu comme la substance ou la cause du monde, il n’y a plus d’absurdité à le ramener à n’être plus que le suprême idéal de la vie universelle. C'est même, à notre sens, la seule conception qui sauve la théologie des deux écueils contre lesquels elle va heurter tour à tour : la doctrine de la création ex n1kilo et le panthéisme. »

Voilà des formules très-ingénieuses et trèsfiches de vérité. La contradiction qu’implique toute théodicée, et qu’elle implique nécessairement, puisque son objet est de définir l’infini,n’a jamais été mieux prévenue; mais il faut voir si de telles formules ont à un assez haut degré le caractère de résultats scientifiques et acquis pour constituer une métaphysique positive. — Et d’abord n’ac-

cordons que le dédain aux vaines accusations

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. #17 d’athéisme que les esprits étroits ont toujours élevées contre les hommes les plus reliciduns parce que ceux-ci ont craint de déroger à la majesté divine en la limitant par une formule quelconque. Refuser de déterminer Dieu n’est pas le nier; cette réserve est bien plutôt l'effet d’une profonde piété, qui tremble de blasphémer en disant ce qu’il n’est pas. On ne saurait accorder que pour la satisfaction de quelques esprits timides le philosophe soit obligé de se gêner en son langage, et de se retrancher un trait fort ou expressif. « Jadis, dit très-bien M. Vacherot, l'athéisme était la calomnie de tous les docteurs en théologie contre les philosophes qui n’acceptaient pas sans réserve le Dieu de leurs Églises. Aujourd’hui que la philosophie a rompu avec toutes les traditions de l'empirisme du dernier siècle, les théologiens ont substitué à l'accusation d’athéisme celle de panthéisme. Le mot spirituel de M. Cousin sur ce pe « spectre évoqué à l’usage des sacristies »

est d’une parfaite justesse. Le jeu est habile en ce

que la calomnie gagne en vraisemblance sans rien perdre de sa gravité. Le panthéisme tel qu'ils | le présentent, moins absurde peut-être, est encore plus immoral et plus dangereux que l'athéisme, Le premier supprime Dieu, dont les attributs métaphysiques sont indifférents à la morale; le second supprime la liberté et le devoir, c'est-à-dire tout ce qui fait la valeur de la vie humaine. »

Cette injuste accusation mise à part, peut-on dire que la théodicée de M. Vacherot soit de nature à satisfaire toutes les exigences de l'âme, et qu’un idéal de perfection qui a pour lui la vérité, mais non la réalité, comme les figures abstraites des géomètres, soit vraiment ce qu’adore l’humanité’ Un fait immense donne au premier coup d'œil raison à M. Vacherot. La théodicée n'a aucun fondement expérimental. L'existence et la nature d’un être ne se prouvent que par ses actes particuliers, individuels, volontaires, et si la Divi- : nité avait voulu être perçue par le sens scientifique,

nous découvririons dans le gouvernement général

du monde des actes portant le cachet de ce qui est libre et voulu; la météorologie devrait être sans cesse dérangée par l'effet des prières des hommes, l'astronomie parfois en défaut. Or aucun cas d’une telle dérogation n’a été scientifiquement constaté ; aucun miracle ne s’est produit devant un corps savant; fous ceux que l’on rencontre ou bien sont le fruit de l'imagination et de la légende, ou bien se sont passés devant des témoins qui n'avaient pas les moyens nécessaires pour se garantir des illusions et juger du- caractère miraculeux d’un fait, C’est ce que Malebranche a parfaitement résumé dans ce mot : « Dieu n’agit pas par des volontés particulières. » Loin de révéler Dieu, la nature est immorale; le bien et le mal lui sont indifférents. Jamais avalanche ne s’est arrêtée pour ne pas écraser un honnête homme; le soleil n’a pâli devant aucun crime ; la terre boit le sang du juste comme le sang du pécheur. L'histoire de même est un scandale permanent au point de vue

de la morale. L'histoire, comme la nature, révèle

des lois; mais, pas plus que la nature, elle ne révèle un plan tracé d'avance. Sans doute il y a de l'harmonie dans la nature : sans cela elle n’existerait pas; mais, si l’on tient compte de l’infinité des cas, qui assure l'existence à tout ce qui est possible, et de la flexibilité d’accommodation, qui fait que chaque être aspire à se mettre en équilibre avec les conditions extérieures, on cesse de trouver place dans le monde pour un choix @& priori. Toutes les théories qui supposaient des lois intentionnelles dans la configuration des continents, dans les distances des planètes, etc., se sont trouvées en défaut. — Demander la Divinité à l’expérience, c’est donc s’abuser. L’explication mécanique de la constitution du monde, telle que l’ont conçue Descartes, Huyghens, Newton, Laplace, | n’est pas complète dans ses détails; mais elle est inébranlable dans son principe. M. Vacherot a eu raison de chercher, pour arriver à Dieu, une voie plus sûre.

Mais peut-on dire que l’abstraction soit ici plus

efficace que l'expérience, et qu’elle suffise pour révéler à l’homme cette cause première, dont, à vrai dire, il cherche plutôt à découvrir «à nature qu’à démontrer l'existence? Descartes, le premier, tenta cette voie, et s’y montra au-dessous de son génie. Mathématicien sans pareil, physicien moins heureux, moraliste et psychologue de secondordre, Descartes fut toujours un théologien fort incomplet. Égaré par ses habitudes géométriques et la nature un peu sèche de son esprit, ne voyant dans le corps que l'étendue (Berkeley et Malebranche, ses vrais disciples, farent conséquents entirant de ses principes l’idéalisme absolu), il ne comprit jamais la vie; l’histoire, la physiologie, la chimie, les grandes sciences de notre temps, n’existèrent point pour lui. Peut-être une vue incomplète de la nature a-t-elle également porté M. Vacherot à cette théodicée toute spéculative. Ce qui révèle le vrai Dieu, c’est le sentiment moral. Si l'humanité n’était qu’intelligente, elle serait athée; mais les grandes

races ont trouvé en elles-mêmes un instinct

divin, dont la force, l'originalité, la richesse éclatent dans l’histoire avec une splendeur inouïe, Le devoir, le dévouement, le sacrifice, toutes choses dont l’histoire est pleine, sont inexplicables sans Dieu. Si l’on récuse ce grand témoignage de la nature, il faut être conséquent; il faut avouer que tous les honnêtes gens ont été des dupes, il faut traiter de fous les martyrs de tous les siècles, il faut plaindre Jésus d’être mort à trente-trois ans; qui sait en effet s’il ne s’est pas retranché trente ou quarante ans de vie heureuse sous les figuiers de la Galilée? Mais soutenir cela, c’est contredire aussi formellement le témoignage de la nature humaine que quand on nie la véracité de la perception des sens. Dans les deux cas, la répugnance est égale, et l’esprit se trouve placé dans la même impossibilité de douter.

D'accord avec M. Vacherot sur l'insuffisance du déisme vulgaire, je me sépare donc de lui sur la nature des procédés qui conviennent à la théo-

dicée. L'horreur instinctive de tous les grands

esprits pour les formules qui tendent à faire de Dieu quelque chose ne doit pas nous rejeter dans l'idéalisme abstrait. Dieu est le produit de la conscience, non de la science et de la métaphysique. Ce n’est pas la raison, c’est le sentiment qui détermine Dieu. Voilà pourquoi l’art, la poésie et la religion sont, en théodicée, supérieurs à la philosophie. Le poëte, l’artiste et l’homme pieux, en acceptant franchement les symboles, sont en un sens plus conséquents que le philosophe; celui-ci, en effet, a la prétention de se passer de tout langage figuré, et ne s’en passe pas en réalité, puisque les théories les plus abstraites sur la Divinité sont des symboles à leur manière. Toute phrase appliquée à un objet infini est un mythe; elle renferme dans des termes limités et exclusifs ce qui est illimité. Il y a certes fort loin de la grossière imagination, qui dégrade la Divinité, à la formule philosophique, qui cherche à l'élever au-dessus des erreurs populaires ; mais, au fond, l'impuissance

est la même. La tentative d'expliquer l’ineffable

par des mots est aussi désespérée que celle de l'expliquer par des récits ou des images : la langue, condamnée à cette torture, proteste, hurle, détonne ; chaque phrase implique un hiatus immense. Toute proposition appliquée à Dieu est impertinente, une seule exceptée : Il est.

L'anthropomorphisme populaire est le grand écueil que la théodicée philosophique cherche à éviter, et elle a raison; mais il est un anthropomorphisme dont il lui est impossible de se débarrasser, et qui est inhérent à sa tentative même : c’est l’anthropomorphisme psychologique. Toutes les expressions dont se sert la théodicée pour expliquer la nature et les attributs de Dieu impliquent une psychologie finie. On transporte à Dieu tout ce qui dans l’homme a le caractère de la perfection, liberté, intelligence, etc., sans remarquer que ces mots sont la négation même de l’infinité. Est-il besoin d’ajouter que les mots de nécessité, d'inconscience, etc., seraient encore bien plus

fautifs? La vérité est que ces mots sont tous

relatifs à l’homme et n’ont pas de sens appliqués à Dieu. Fait-on Dieu personnel, Strauss intervient et dit avec raison: « La personnalité est un moi concentré en lui-même par opposition à un autre moi ; l’absolu au contraire est l'infini qui embrasse et contient tout, qui par conséquent n'exclut rien. Une personnalité absolue est donc un non-sens, une idée absurde. Dieu n’est pas une personne à côté et au-dessus d’autres personnes... La personnalité de Dieu ne doit pas être conçue comme individuelle, mais comme une personnalité totale, universelle, et, au lieu de personnifier l'absolu, il faut apprendre à le concevoir comme se personnifiant à l'infini. » Le fait-on impersonnel, la conscience proteste, car nous ne concevons l'existence que sous forme personnelle, et dire que Dieu est impersonnel, c’est dire, selon notre manière de penser, qu’il n’existe pas. De ces deux théories, l'une n’est pas vraie, l’autre n’est pas fausse. Ni l'une ni l’autre ne porte sur un terrain solide;

toutes deux impliquent une contradiction. Osons

enfin écarter comme secondaires et libres au plus haut degré ces questions condamnées par leur exposé même à ne recevoir jamais de solution. Osons dire qu’elles n’importent que médiocrement à la religion. Du moment qu’on croit à la liberté, à l’esprit, on croit à Dieu. Aimer Dieu, connaître Dieu, c’est aimer ce qui est beau et bon, connaître ce qui est vrai. L'homme religieux est celui qui sait trouver en tout le divin, non celui qui professe sur la Divinité quelque aride et inintelligible formule. Le problème de la cause suprême nous déborde et nous échappe; il se résout en poëmes (ces poëmes sont les religions), non en lois; ou, s’il faut parler ici de lois, ce sont celles de la physique, de l'astronomie, de l’histoire, qui seules sont les lois de l'être et ont une pleine réalité.

Je reconnais les bons côtés du déisme, et je lui accorde une place élevée dans l’histoire de l'esprit humain; mais je ne peux admettre qu'il soit la

formule définitive où toutes les religions doivent

aboutir et se perdre. Sa clarté apparente l’empéchera toujours d’être une religion. Les hommes ne se rattachent entre eux que par leurs croyances particulières. Une religion qui serait aussi claire que la géométrie n’inspirerait ni amour ni haine. Cela seul crée un lien entre les hommes qui implique un choix libre et personnel : plus la vérité est évidente, moins elle est relevée; on ne se passionne que pour ce qui est obscur, car l’évidence exclut toute option individuelle. — Getie évidence | d’ailleurs est-elle denature à mettre le déisme à l'abri de la critique? Nullement. Le déisme a son symbole ; ses formes, pour n’avoir rien de plaslique, nen sont pas moins fort arrêtées. Telle n'est pas la religion du philosophe critique. Il n'essaye pas de dépouiller les religions de leurs dogmes particuliers; il ne croit pas qu’en analysant les diverses croyances, on trouverait la vérité au fond du creuset. Une telle opération ne donne-

rait que le néant et le vide, chaque chose n’ayant

son prix que par la forme particulière qui l’enve-

our ce qu'il est, pour une expression particulière. q ,

d’un sentiment qui ne saurait tromper. La vérité d'un symbole, on le comprend dès lors, n’est pas en raison de sa simplicité. Aux yeux du déiste l'islamisme devrait passer pour la meilleure des religions; aux yeux du critique, l’islamisme est une ‘religion très-défectueuse, qui a fait plus de mal que de bien à l’espèce humaine. Laissons les religions parler de Dieu, et craignons de les détruire en les simplifiant. Ne nous proclamons pas supérieurs à elles; leurs formules ne sont qu’un peu plus mythiques que les nôtres, et elles ont d’immenses avantages où nous n’atteindrons jamais. Une phrase est une limite et prête à l’objection ; une hymne, une harmonie n’y prêtent pas, car elles n’ont rien de dialectique; elles ne tranchent rien de controversable. Les dogmes des catholiques nous blessent, et leurs vieilles églises nous enchantent. Les confessions de foi des pro-

testants ne nous satisfont guère, et la poésie aus-

loppe et la caractérise. Mais il prend tout symbole pu

tère de leur culte nous ravit. Le vieux judaïsme ne nous plaît pas, et ses psaumes sont encore notre consolation. La liberté absolue des styles doit être permise dans la prière. Ne serait-il pas fâcheux, parce que la musique de Mozart est sublime, que celle de Beethoven n'existât point.

Laisser l’idée religieuse dans sa plus complète indétermination, tenir à la fois pour ces deux propositions : 4° « la religion sera éternelle dans l'humanité ; » 2 « tous les symboles religieux sont attaquables et périssables », telle serait donc, si le sentiment des sages pouvait être celui du grand nombre, la vraie théologie de notre temps. Tous ceux qui travaillent à montrer au delà des symboles le sentiment pur, qui en fait l’âme, travaillent pour l'avenir. À quoi fixerez-vous en effet la religion, si cette base immortelle ne vous suffit point? À un fait historique où vous croirez voir les caractères d’une révélation? Les sciences his-

toriques protesteront et vous prouveront que la

Divinité n’a pas été exclusivement présente à un point de l’espace et de la durée. — À un faux spiritualisme fondé sur une notion erronée de la substance, et qui mériterait bien mieux le nom de matérialisme, puisqu'il méconnaît ce qui réellement constitue l’être? Les sciences physiologiques protesteront; elles vous diront qu’elles ne voient point le moment où l’âme telle que vous l’entendez vient s'ajouter au corps, et que rien d’expérimental ne leur révèle une telle infusion. — Tenezvous-en donc à ceci : L’humanité est de nature transcendante; quis Deus incertum est, habitat Deus. Ah! voilà ce qu'aucune science ne niera, ce que toute science proclame. Aucune formule ne répondra jamais aux problèmes infinis de Dieu et de la destinée de l’homme : il sera toujours impossible de dire sur ces sujets-là un mot qui ne soit absurde à sa manière; mais ce qu’il importe de remarquer, c’est que la négation appliquée à de tels problèmes est bien plus absurde encore.

L'athéisme est en un sens le plus grossier des

anthropomorphismes. L’athée voit avec justesse que Dieu n’agit pas en ce monde à la façon d’un homme ; il en conclut qu’il n’existe pas; il croirait s’il voyait un miracle, en d’autres termes, si Dieu agissait comme force finie en vue d’un but déterminé. Le matérialisme systématique est de même une flagrante contradiction, puisque, pour rabaisser la nature humaine, il exerce justement les vertus et les facultés qui font la noblesse de cette nature, l'amour désintéressé du vrai, la passion du savoir et les procédés les plus relevés du jugement et de la raison.

En résumé, ce qui sort de l’histoire de la religion et de la philosophie, ce n’est pas une série d’aphorismes, comme le voudraient les éclectiques superficiels. Si les vérités morales étaient des résultats mathématiquement démontrés, elles perdraient tout leur prix; elles cesseraient même d’être morales, puisqu'il n’y aurait pas plus de mérite à les croire qu'à croire la géométrie et à s'arrêter

devant le code pénal. Il faut admettre ce qui est

obscur comme obscur. L’obscur est ce qui nous dépasse, et s’impose à nous en nous dépassant. Ce qui est simplement absurde n’est pas obscur. Si la religion était une pure chimère, il y a longtemps qu'elle aurait disparu; si elle était susceptible d’une formule définitive, il y a longtemps que cette formule serait trouvée. Il en faut dire autant de la philosophie : elle est un signe entre tant d’autres, un témoin, quoique non le plus éclatant, de ce mystère infini que nous entrevoyons dans un nuage, et sur lequel il sera toujours aussi impossible à l’homme de se satisfaire que d’abdiquer la recherche. La gloire de la philosophie n’est pas de résoudre le problème, mais de le poser, car le poser, c’est en attester la réalité, et c’est là tout ce que peut l’homme en une matière où, par la nature même du sujet, il ne peut posséder que des lambeaux de vérité.

O Père céleste, j'ignore ce que tu nous réserves. Cette foi, que tu ne nous permets pas d'effacer de

nos cœurs, est-elle une consolation que tu as mé-

Al

nagée pour nous rendre supportable notre destinée fragile? Est-ce là une bienfaisante illusion que ta pitié a savamment combinée, ou bien un instinct profond, une révélation qui suffit à ceux qui en sont dignes? Est-ce le désespoir qui a raison, et la vérité serait-elle triste? Tu n’as pas voulu que ces doutes recussent une claire réponse, afin que la foi au bien ne restât pas sans mérite, et que la vertu ne fût pas un calcul. Une claire révélation eût assimilé l’âme noble à l'âme vulgaire; l’évidence en pareille malière eût été une atteinte à notre liberté. C’est de nos dispositions intérieures que tu as voulu faire dépendre notre foi. Dans tout ce qui est objet de science et de discussion rationnelle, tu as livré la vérité aux plus ingénieux; dans l’ordre moral et religieux, tu as jugé qu’elle devait appartenir aux meilleurs. Il eût été inique que le génie et l'esprit constituassent ici un privilége, et que les croyances qui doivent être le bien commun de tous fussent le fruit d’un

raisonnement plus ou moins bien conduit,

de recherches plus où moins favorisées. Sois béni pour ton mystère, béni pour t’être caché,

béni pour avoir réservé la pleine liberté de nos

cœurs !

| Dravoeurs PHILOSOPRIQUES

ss Pr — Certitudes. AS AP POUNES 4

| Deuxième dialogue. — Probabilités . . . , . .. . 50 Troisième dialogue, re Réves. atre 0 . © © + e 4 87

Les sciences de la nature et les sciences historiques.

— Lettre à à M. Rorthialol 2 0er tes

La science idéale et la science s positive. — Réponse de un 193

Lettre à M. Adolphe Guéroult. . . . . ...... 243

La métaphysique et son avenir.. . . . . . . . . . 257.

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