‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 35 sur 37 · EME · texte numérisé non relu

EME

la philosophie est la science des sciences, s’il existe réellement un moyen pour arriver à la vérité autrement que par l’étude patiente et attentive. Si au contraire le philosophe fait la même chose que les savants des sciences naturelles et historiques, mais le fait sans connaissances spéciales, que veulent dire ces airs de supériorité ? Comment parler du monde et de l’homme sans avoir épuisé tout ce que les méthodes d’investigation peuvent nous fournir sur la constitution du. monde et sur les vertus cachées de l'humanité ? La sécheresse et le peu d’efficacité morale des livres de philosophie n’ont pas d'autre cause. L’impression littéraire parfois pénible que laissent ces sortes de livres ne vient-elle pas de ce que le philosophe tue la poule aux œufs d’or, et, en réduisant tout à des formules abstraites, rend l’art impossible ? L’habileté de l’écrivain consiste à avoir une philosophie, mais à la cacher; le public doit voir les ruisseaux qui sortent du paradis, mais

non les sources d’où ils jaillissent; il doit entendre

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le son sans voir l'instrument qui le rend. Le philosophe au contraire, comme le théologien, comme le juriste, comme les scolastiques en général, prétend tout dire sans arrière-plan; chaque livre de philosophie, s’il réalisait son programme, épuiserait l'infini. Après avoir lu les ouvrages de ce genre, on est tenté de se demander : Que fera l’auteur désormais, puisqu'il a dit son dernier mot? La vraie science ne se livre pas d’un seul coup; elle est toujours relative, toujours incomplète, toujours perfectible. Une science des sciences qui rendrait les autres inutiles serait le tombeau de l'esprit humain, et aurait les mêmes conséquences qu'une révélation; en nous donnant le dogme absolu, elle couperait court à tout mouvement de l'esprit, à toute recherche. L’ennui du ciel des scolastiques serait à peine comparable à celui des contemplateurs oisifs d’une vérité sans nuance qui, n'ayant pas été trouvée par eux, ne serait pas aimée d'eux, et à laquelle chacun n'aurait pas le

droit de donner le cachet de son individualité.

Ke

Le livre de M. Vacherot dissipera-t-il les préjugés que beaucoup d’esprits délicats et d’esprits scientifiques sont arrivés à concevoir de nos jours contre la métaphysique? J'en doute, et une considération toute superficielle m'inspire d’abord quelque prévention. Les deux gros volumes de l’ingénieux penseur sont consacrés à prouver que la métaphysique existe. Ainsi ne procèdent pas les sciences naturelles et historiques. Les premiers géologues n’ont pas fait des volumes pour prouver que la géologie existe; ils ont fait de la géologie. : Les fondateurs de la philologie comparée n’ont pas écrit pour prouver que cette façon de considérer les langues constitue une science réelle; ils ont fait de la philologie comparée. Si la métaphysique était une science, comme semble l’entendre M. Vacherot, depuis dix-huit mois que son livre à paru, elle serait fondée, acceptée, organisée. Deux ans après le premier manifeste de M. Bopp, la philologie comparée était de droit

commun dans toutes les écoles savantes; deux ans

après les premiers écrits de Cuvier, l'anatomie

comparée comptait des adeptes nombreux. Cette

différence-là est pleine de conséquences. La métaphysique ressemble trop à ces soutras bouddhiques, vastes portiques, préambules sans fin, où tout se passe à annoncer une révélation parfaite. Cinquante pages de théorie prouveraient plus pour la réalité de la métaphysique que les douze cents pages de M. Vacherot, pages excellentes, pleines de charme et de véritable solidité, mais dont la valeur résulte beaucoup moins de la doctrine qu’elles fondent que de la critique qu’elles renferment, critique dont l’auteur, dédaigneux de ce qui fait son principal mérite, semble bien à tort faire peu de cas.

Certes il est un côté par lequel je partage entièrement l'opinion de M. Vacherot. Si l’on

entend par métaphysique le droit et le pouvoir

qu'a l’homme de s'élever au-dessus des faits,

d'en voir les lois, la raison, l'harmonie, la poésie,

la beauté (toutes choses essentiellement méta-

D. d'intelligence supérieure à celle de

l’homme, en sorte que le plus grand génie de

notre planète est vraiment le prêtre du monde,

puisqu'il en est la plus haute réflexion); si la science qu'on oppose à la métaphysique est ce vulgaire empirisme satisfait de sa médiocrité, qui est la négation de ‘toute philosophie, oui, 112 l'avoue, il y à une métaphysique : rien n’est au-dessus de l’homme, et le vieil adage Quæ supra nos, quid ad nos? est un non-sens. Mais, si l’on veut dire qu’il existe une science première, -contenant les principes de toutes les autres, une

science qui peut à elle seule, et par des combi-

naisons abstraites, nous mener à la vérité sur Dieu,

le monde, l'homme, je ne vois pas la nécessité

-d’une telle catégorie du savoir humain. Cette science

est partout et n’est nulle part; elle n’est rien si |

elle n’est tout. Il n’y a pas de vérité qui n’ait son | point de départ dans l'expérience scientifique, qui ne sorte directement ou indirectement d’un laboratoire ou d’une bibliothèque, car tout ce que nous savons, nous le savons par l’étude de la nature ou de l’histoire. Sans doute la science de la nature et de l’histoire n’existerait pas sans les formules essentielles de l’entendement; nous ne verrions pas la poésie du monde, si nous ne portions en nousmêmes le foyer de toute lumière et de toute poésie. Ce ne sont pas des chimères, comme te croient les esprits bornés, que ces mots d’infini, d’absolu, de substance, d’universel. Tout cela constitue un ensemble de notions indispensables pour la bonne discipline de l'esprit, qu’on peut appeler logique ou critique de l'esprit humain; mais tout cela n'est pas la métaphysique. Kant, le grand promoteur dans les temps modernes de cette critique de l'esprit humain, proteste qu’il n’est pas un métaphysicien. Aristote, qui l’a fondée dans l’anti-

quité, ne cherche à construire la science que

par l'étude des faits et l’observation des détails. M. Vacherot convient de la différence essentielle qui existe entre la métaphysique et les autres branches du savoir humain. « La métaphysique, dit-il, n’est pas encore une science; »- « mais, ajoute-t-il ailleurs, le temps n’est pas fort éloigné où la philosophie naturelle en était là, aussi incertaine dans ses principes que dans ses théories. En deux siècles, elle a regagné le temps perdu en hypothèses, et, à en voir les magnifiques résultats et les merveilleux progrès, on croirait qu’elle date de la plus haute antiquité. Pourquoi la métaphysique ne ferait-elle pas de même? Elle n’est en retard que de deux siècles. » Cette pensée revient à chaque page de son livre; je ne peux l’admettre sans réserve. La métaphysique n’est pas une science jeune; elle est née la première des sciences, c’est la plus vieille de toutes. Les autres sciences ont eu leur enfance et leur progrès ; la métaphysique et la logique ont été parfaites du premier

coup, comme tout ce qui n'est pas fécond. Elles

sont susceptibles de progrès dans l'exposition, mais ne laissent point de place à des découvertes réelles. On peut expliquer la théorie du syllogisme

d’une manière plus commode que ne l'a fait

Aristote, mais on ne saurait l’améliorer ni la com-

pléter. Créées une fois pour toutes, ces théories restent comme des algorithmes fixes, non comme des sciences capables de perfectionnement. Semblable en cela à l’objet infini dont elle s’occupe, la philosophie offre donc cette singularité, qu'on peut dire avec presque autant de raison qu’elle est et qu’elle n’est pas. La nier, c’est découronner l'esprit humain; l'admettre comme une science distincte, c’est contredire la tendance générale des études de notre temps. Un seul moyen reste, suivant moi, pour tirer la philosophie de cette situation indécise, c’est de convenir qu’elle est moins une science qu’un côté de toutes les sciences. Qu'on me permette une comparaison vulgaire : la philasophie est l’assaisonnement sans

lequel tous les mets sont insipides, mais qui à lui

le monde; chaque tête pensante a été à sa guise

Je miroir dé l'univers; chaque être vivant a eu son rêve qui l’a charmé, élevé, consolé : grandiose ou mesquin, plat ou sublime, ce rêve a été sa

ï philosophie. Voilà pourquoi l’histoire de la philo-

sophie ne ressemble nullement à l’histoire des autres sciences; elle n’a pas de développement régulier, elle ne procède point par des acquisitions successives. L’individualité de chaque penseur s’y reflète. Prenez les Annales de physique et de che, vous y trouverez des mémoires qui dénotent plus ou moins d’habileté;s mais vous n’en trouverez aucun qui vous donne quelque indice sur le

caractère moral de l’auteur. il n’en est pas de

même en philosophie. La philosophie, c’est l’homme même; chacun naît avec sa philosophie comme avec son style. Cela est si vrai que l'originalité personnelle est en philosophie la qualité la plus requise, tandis que dans les sciences positives la vérité des résultats est la seule chose à considérer.

On fera toujours de la philosophie, comme on fera toujours de la poésie; mais de même que j'ai des craintes pour l’avenir de la plupart des genres de poésie sans avoir de craintes pour l’avenir de la poésie elle-même, ainsi je crois peu à l’avenir de la philosophie, envisagée comme une science spéciale, sans avoir le moindre doute sur l’éternelle persistance du sentiment philosophique. Peut-être viendra-t-il un jour où l’on fera toute chose poétiquement et philosophiquement, sans faire précisément de poésie et de philosophie. Quels sont de notre temps les interprètes de la grande poésie, de celle qui sort de la nature et de l'âme, comme une éternelle plainte et un divin

gémissement? Quelques poëtes sans doute, fidèles

‘csvons pas ie la possibilité d'une nouvelle hy-. de pothèse philosophique que nous ne concevons la : possibilité d’une épopée. La critique a fermé pour À longtemps la voie.à ces grandes productions qui supposent une certaine spontanéité naïve. On ne s’émeut pas devant un décor percé à jour, dont on voit les machines. Nous sourions d’avance des efforts que va faire le poëte pour nous tromper; nous savons d'avance que le système qu’on nous

propose n'échappera pas plus que ses devanciers

À | à la loi fatale de la caducité. Une telle pensée

suffit pour arrêter tout élan. Il faudrait redevenir grossier pour s’y soustraire, car un béotien seul peut ignorer que toutes les formules sont essentiéllement incomplètes, que 1e prétentions de la philosophie ne sont pas plus justifiées que celles de la théologie, qu’elle aboutit à un dogmatisme

aussi insupportable. Peut-être, quand nous serons

mais, S'u que nous serons assez Fe et ne

forts pour ne pas sacrifier une moitié de la vérité

autour de nous les murs d’une prison, nous ne

4 200 0 È nous attribuerons jamais un privilége d’infaillibi- + * lité, sachant bien que l'avenir refuserait de le

raüfier.

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