INTRODUCTION
Ils formaient,' à eux quatre, un petit cercle de jeunes hommes d'esprit curieux, de conscience inquiète, écœurés par la réalité contemporaine, et cherchant avec angoisse un sens à la vie. Ils avaient reçu tous les quatre cette éducation classique, aujourd'hui tant décriée, qui donne surtout le tourment de la beauté et le goût, peutêtre immodéré, des idées générales. Ils n'étaient pas toutefois de simples dilettantes, aimant à jouer avec les idées, comme à un jeu plus original et moins vulgaire : non, ils voulaient sincèrement et sérieusement trouver la vérité, qui eût apaisé le trouble de leurs âmes et légitimé la vie à leurs yeux d'idéalistes. Ils ne se réunissaient pas une seule fois sans remuer une de ces grandes questions que se pose la conscience moderne, questions morales ou questions sociales, et, naturellement, ils discutaient souvent entre eux le problème du socialisme. En effet, à moins de légèreté d'esprit, ou d'indifférence systématique, ou d'égoïsme de classe foncier et imperturbable,
yill INTRODUCTION
est-il possible, à Theure actuelle, de ne pas examiner les théories socialistes ? Ne faut-il pas que chacun, à cette question — êtes-vous pour ou contre le mouvement ouvrier? — puisse répondre en connaissance de cause? Ils agitaient doncentre eux très souvent le problème du socialisme; mais, comme il est naturel en une question aussi complexe, ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord. L'un d'eux, socialiste convaincu, cherchait vainement à faire partager sa conyiction aux trois autres ; ceux-ci plus hésitants, encore troublés, ne voyaient décidément pas dans ce socialisme tant vanté, une doctrine qui pût satisfaire les aspirations de leurs âmes. L'un était anxieux du sort qui serait fait à l'art et à la beauté dans cette société qu'un prolétariat encore bien grossier voulait fonder ; pour l'autre, encore mal dégagé de l'influence chrétienne, il n'y avait, au fond du socialisme, que des revendications bassement matérialistes : le troisième enfin, philosophe subtil et scrupuleux, s'inquiétait du déterminism e brutal de la doctrine, demandait qu'on accordât une influence moins directe et moins fatale au milieu économique, pour laisser à l'homme une part plus positive et plus grande d'autonomie morale, de liberté, d'initiative ; il lui déplaisait qu'on ne vit dans l'homme qu'une résultante de facteurs sociaux, que le rouage d'un mécanisme énorme et écrasant; et tous trois s'accordaient pour déclarer, avec un ensemble touchant, que le