DORT AL
Allons, le voilà encore parti ! Même la pensée du mariage ne l'assagit pas; partout et toujours le socialisme ! Voulez -vous parier qu'il donne dans le féminisme?
BROSIER
Mais vous savez bien qu'il épouse toutes les chimères ! Or, comme le féminisme est la plus chimérique de toutes,' on peut être sûr qu'il en tâte.
DORTAL
C'est égal, de pareilles absurdités passent la mesure. Non, mais voyez-vous la femme « masculinisée », la femme doctoresse, savante, politicienne, toutes les femmes bas-bleus. Oh! de grâce, qu'on lui laisse sa fraîcheur et sa spontanéité, ce charme indéfinissable des êtres de pur sentiment ; qu'on ne commette pas ce sacrilège d'attenter à la beauté féminine! J'aime la souple démarche d'Antigone portant l'amphore sur ses épaules, mais par Hercule, ne m'accablez pas de gros in-octavo poudreux nos Nausicaa aux bras blancs! Faites-les moi plutôt porter du linge à la fontaine : ce sera plus agréable à voir.
FERRON
Ces idées féministes, je ne les tiens pas seulement pour chimériques et absurdes, mais encore pour très dangereuses. Ce serait la ruine de la
famille. Que la femme reste donc au foyer; là est sa place naturelle, légitime, hors de quoi il n'y a pour elle que corruption et déchéance.
DARVILLE
Doucement, mes amis, ne vous emportez pas, et daignez ne pas m'accabler dès l'abord sous le triple et furieux assaut de vos saintes indignations.
Vous protestez tous trois avec un ensemble touchant : d'autres raillent avec plus ou moins d'esprit; je vous aime mieux : avec qui plaisante, c'est peine perdue que de discuter, mais sur qui s'indigne, il y a prise. Chimère, absurdité, monstruosité, voilà donc, selon vous, le féminisme. Ainsi le veulent trois augustes puissances, la Nature, l'Art et la Religion, au nom de qui vous parlez, je crois. La nature! oh, qu'il est facile de s'en faire l'oracle! La Nature a décrété ceci, la Nature a décrété cela, de toute éternité : la nature de la femme, en particulier, comporte ceci, la nature humaine, en général, comporte cela ; vous ne changerez pas la Nature, ou, si vous en avez la présomption, c'est sottise ou folie ! Il est entendu, par exemple, que la femme est un être dépourvu de logique et de raison, livré tout entier aux suggestions de Tinstinct et du sentiment : Ja Nature le veut ainsi; on ne se demande pas
si un être, élevé comme Test en général la jeune fille, peut parvenir à « Tàge de raison » et si, n'ayant jamais à raisonner, elle peut avoir de la logique. Non ; mais il est convenu que la femme est un être d'instinct, et loin de vouloir par cela même éveiller en elle une force qui ferait équilibre aux puissances obscures de la sensibilité, on Tabandonne tout entière à elle-même : n'est-eile pas, d'ailleurs, plus charmante et plus adorable ainsi? Et TArt vient justifier la Nature. Capricieuse et ondoyante, spontanée et irréfléchie, elle est Véternel féminin^ le mystère troublant^ la force de la nature, dont son maître, Thomme, s'amuse à chercher Ténigme. Lui, tout chargé de lourde pensée, il aime à laisser chômer, près de cet être d'instinct, ses puissantes facultés intellectuelles; il aime, lui à qui la bataille sombre des intérêts et des idées fatigue les nerfs et les yeux, il aime, après ses longues marches sur des routes poudreuses, à se rajeunir le regard sur la fraîcheur de cette prairie. La femme, c'est le rayon de soleil, la femme, c'est la Nature ellemême, mystérieuse et toujours jeune, charmant la vie austère et laborieuse de l'homme ! Qu'a-telle besoin de raison, de réflexion, de science? L'ennuyeux et desséchant bagage! — De même encore, il est entendu que la femme doit être la compagne humble et douce, l'ange de sacrifice et de résignation assis au foyer de son seigneur et maître, trop heureuse encore, si celui-ci daigne
user avec elle de quelque patience et de quelque bonté. les vertus de Tépouse chrétienne ! Elle subit tout, accepte tout, saintement résignée. Sans doute, à côté d'elle, la femme moderne, révoltée et fière, plus soucieuse de dignité et de droit, paraît un être monstrueux et insensé !
Mais nous, socialistes, qui estimons la révolte un sentiment sacré et la résignation une lâcheté, nous applaudissons à l'éveil de la femme. Nous voyons en elle, avec Touvrier, Têtre le plus exploité et le plus asservi, et, faisant fi de toutes les conceptions traditionnalistes par lesquelles, au nom d'une nature soi-disant immuable, on voudrait immobiliser le devenir humain, nous pensons que dans le milieu socialiste la femme pourra, elle aussi, prétendre au plein développement physique, intellectuel et moral. Aujourd'hui poupée de salon ou servante, elle vit un univers enfantin et mièvre ; fermée à la grande vie intellectuelle et morale, livrée au catholicisme déprimant, elle est le grand obstacle au progrès hunoain. Demain, s'évadant du dilemme où Proudhon voulait renfermer, elle ne sera ni « courtisane ni ménagère », mais la vraie compagne de l'homme, rÈve nouvelle par qui le vieil Adam lui-même sera renouvelé !
Les trois amis sourirent : Tenthousiasme de Darville les amusait toujours. Brosier, cependant, reprit :
« Mon cher, je crois que si nous nous immobilisons et substantifions un peu trop la Nature, toi, au contraire, tu la supposes par trop flexible. J'avoue que ta croyance en une influence indéfinie et souveraine du milieu social m'a toujours paru quelque peu enfantine. Je veux bien accorder, dans cette question en particulier du féminisme, que la société est pour quelque chose dans rinfériorité de la femme vis-à-vis de l'homme, mais vraiment tu négliges trop, au profit de l'élément social, l'élément naturel, la part de la nature. Il n'y a pas, je pense, de mécanisme social, si bien agencé, si admirablement distribué, et si souple qu'on le suppose, qui puisse transformer la nature physique de la femme. Tu ne veux voir que les servitudes sociales : moi, je vois surtout les servitudes naturelles auxquelles la femme a été, est et restera toujours 'soumise. Ce qui s'oppose à l'égalité de l'homme et de la femme, ce n'est pas tant la société que la nature. La nature me semble avoir assigné à la femme un rôle très spécial, très déterminé, et je poserai à mon tour un dilemme; de deux choses Tune : ou la femme restera vraiment femme, remplira son rôle de femme, et alors elle sera toujours un être plutôt
fait pour le foyer, un être plus sentimental qu'intellectuel, ayant plus de charme et de grâce que de force et de raison, — ou elle sera ce que vous me paraissez rêver qu'elle soit: un double ambigu et monstrueux de Thomme. Lancée dans le tourbillon social, ayant reçu* la même culture que rhomme, elle perdra ses qualités de femme sans acquérir celles de Thomme : elle ne sera plus une femme, elle ne sera pas un liomme; ce ne sera plus qu'un être hybride et lamentablement dévoyé. Je prévois, il est vrai, votre objection : vous allez me dire que ce n'est pas vous, socialistes, qui êtes responsables de cette extériorisation et A^,œ{\.Q socialisation industrielle de l'activité féminine; vous direz que c'est le capitalisme qui a tiré la femme hors du foyer, et que le socialisme ne fait en somme que s'adapter à l'évolution économique moderne. Eh bien, soit, oui, le capitalisme est le premier coupable. Mais, puisque vous prétendez l'enterrer un jour, pourquoi ne répudiez -vous pas entièrement son esprit ? Il est vrai que vous vous proclamez aussi les héritiers et les continuateurs de la bourgeoisie ; on ne s'en aperçoit que trop : l'esprit bourgeois vous a intimement corrompus, vous aussi. Le capitalisme, dites-vous, a ébauché l'émancipation de la femme en la faisant participer à la grande vie sociale. Mais c'est précisément une de ses œuvres les plus néfastes : il a créé Vouvrière. c'est-à-dire qu'il a conmiis contre
la race, la beauté et la nature, le plus odieux, le plus monstrueux attentat qui se puisse imaginer. Et vous, socialistes, vous allez respecter cette œuvre, que dis-je, vous allez perpétrer l'attentat ! Non, c'est décidément pousser trop loin le respect du fait, comme fait, le respect de Thistoire, comme telle. Voilà bien où le bat vous blesse, voilà le défaut capital de votre doctrine. La né cessité historique, sur laquelle vous vous reposez, exclut ainsi, finalement, tout idéal : vous vous condamnez à n'être plus que les enregistreurs automatiques de l'histoire. D'ailleurs, môme en se plaçant à votre point de vue, ne pourrait-on pas en appeler de l'évolution à l'évolution ? Évolution est bientôt dit : mais c'est sujet à controverses. Qui est sûr de discerner le véritable sens du devenir? N'est-ce pas une loi de l'évolution, d'après Spencer, que le passage de l'homogène à l'hétérogène, et n'est-ce pas, en vertu de cette loi, à une différenciation de plus en plus grande des êtres et des choses que doit aboutir la vie universelle, l'histoire universelle ? A bien comprendre donc les lois profondes de l'évolution, ce n'est pas à faire de la femme le double homogène de l'homme que nous devons tendre, mais au contraire à la différencier de plus en plus de nous, à en faire un être de plus en plus « autre », de plus en plus « hétérogène ». Oui, que la femme soit de plus en plus femme, qu'elle se développe et s'approfondisse dans le çei^s même de sa
nalure originale, fort bien, voilà le vrai féminisme : mais ne me parlez pas d'égalité des sexes, d'affranchissement économique de la femme ; ce sont là billevesées ridicules ou malsaines ; vous voulez y voir le progrès : j'y vois surtout, moi, un retour désastreux à la confusion primitive des sexes. L'homme, malheureusement, peut travailler contre l'évolution elle-même, et, par une sorte dHllusionisme échevelé, en contrarier le cours normal : mais la sagesse consiste à savoir discerner les lois réelles, profondes, de la Nature, et à s'y conformer. L'homme, comme dit Spinoza, n'est pas un empire dans un empire, et, à vouloir se mettre hors de la Nalure, on fait à la fois œuvre antinaturelle et antisociale. Je condamne le féminisme, dans la forme du moins où il se présente le plus ordinairement, comme antinaturel et comme antisocial : J'ai dit.
DARVILLE
Voilà qui est catégorique; si le féminisme se relève d'une condamnation aussi énergique, il a vraiment la vie dure. Mais voyons un peu et discutons : il y a une contradiction curieuse dans ta diatribe i d'un côté, en effet, tu nous accuses, nous socialistes, d'être des utopistes endiablés, des « illusionistes échevelés » comme tu dis, et de l'autre tu vitupères notre respect exagéré pour le
fait, pour rhisloire! Gomment concilier ces deux reproches? Tu dis : il y a évolution et évolution, comme il y a fagots et fagots, mais qu'est-ce à dire? C*est, je crois, que par évolution tu entends surtout révolution naturelle, organique, biologique et que tu considères l'évolution sociale, l'histoire proprement dite comme un fait accidentel, où l'arbitraire de l'homme peut insérer de colossales bévues. Mais pourquoi l'évolution historique serait-elle plus arbitrairey plus irrationnelle que l'autre? Est-ce toujours celte vieille idée du libre-arbitre humain qui te travaille? Tu dis toi-même, avec Spinoza : L'homme n'est pas dans la nature comme un empire dans un empire. C'est, si je comprends bien, la négation même du libre-arbitre humaih et c'est affirmer que rhomme est soumis à des lois comme la nature elle-même. La question au fond est celle-ci : Si l'évolution humaine, l'histoire humaine est soumise à des lois comme la nature, commel'évolution organique, les lois de l'évolution sociale sont-elles les mêmes que celles de l'évolution naturelle ou y a-t-il opposition, contradiction entre celles-ci et celles-là ? On a voulu souvent faire de la sociologie biologique, ou du darwinisme social : on déclarait ainsi que l'évolution sociale est soumise à des lois naturelles, au sens strict et restreint du mot, et l'on subordonnait l'homme, la vie sociale, à la nature, à la vie organique. C'était là une erreur graye. Un philosophe, d'autre
part, — M. Lalande, — a voulu opposer la dissolution sociale à révolution organique. C'est là aussi, je crois, une erreur. La doctrine de Marx est plus compréhensive. Marx, on le sait, considère deux milieux, ce qu'il appelle le milieu cosmique et le milieu artificiel; pour lui Thistoire, c'est Thomme se détachant et se dégageant lentement de la nature, du milieu cosmique ou naturel, par la construction d'un milieu artificiel ou social. Le milieu artificiel, — la société, le monde de Thomme, — se superpose au milieu naturel et s'édifie à travers les siècles. Mais y a-t-il contradiction ou analogie entre ces deux milieux ? Considérons le cas, où la nature et l'action propre de l'homme se incitent lo plus en contact; que se passe-t-il par exemple, quand l'homme crée un mécanisme, une machine? Estce à l'imitation de la nature? Non : la forme machinale est quelque chose d'original, de proprement humain, mais où viennent se verser, comme en un moule naturel, les énergies de la matière. Il y a donc, d'une part, création humaine et d'autre part, adaptation à la nalu7'e ; Thomme, en créant, en innovant, ne désobéit pas à la matière, il ne lui commande, suivant le principe de Bacon, qu'en lui obéissant. Il n'y a donc pas désaccord, mais harmonie entre la nature et l'homme; s'il y avait contradiction, l'œuvre humaine tomberait bien vite à néant; rejetée par la nature, elle croulerait dans le vide. Mais s'il y a harmonie, il n^y a point
26i DIALOGUES SOCIALISTES
îdentité, l'évoliilion sociale est originale. Est-ce à dire avec M. Lalande que tandis que la loi de révolution organique, c'est le passage de riiomogène à rhétérogène, la loi au contraire du monde social, c'est le passage de Thétérogène à Thomogène ! Sans doute, en un sens, il y a passage de Thétérogèno à Thonoogène : les peuples modernes, par exemple, ont évolué de Thétérogénéité féodale à riiomogénéité nationale. Mais au sein de cette unité la différenciation entre les individus n'estelle pas plus grande qu'au sein du particularisme féodal? Et sur la base de l'unité nationale moderne des variétés individuelles ne croissentelles pas plus nombreuses que sur la base de la diversité médiévale ? Comme Ta montré M. Bougie, dans son livre sur les Idées égalitaireSy à l'origine, les groupes sont hétérogènes, tandis que les individus qu'ils enserrent et englobent se ressemblent beaucoup entre eux; plus tard, au contraire, les groupes se fondent dans une unité plus vaste, mais les individus plus libres au sein d'un organisme social plus large et parlant plus souple, se différencient entre eux de plus en plus. Il y a ainsi à la fois passage de l'homogène à l'hétérogène et passage de l'hétérogène à l'homogène. C'est ainsi par exemple encore, que le socialisme, en supprimant les classes, créera une homogénéité sociale plus grande au sein de laquelle se développeront de plus riches variétés individuelles. La nature
verse ainsi ses énergies de différenciation dans dei moules sociaux de plus en plus homogènes. L'homme ne contrarie pas la nature : il ne fait que lui prêter des mécanismes où elle puisse faire jouer des ressorts de plusen plus complexes. Eh bien, pour en venir à la question précise que nous agitons, n'en sera-t-il pas de même avec riiomogénéitédes sexes? Il te semble à toute force que nous voulions, nous féministes, faire de la femme Tégale de l'homme au sens brut et grossier du mot : rien de plus erroné! Le socialisme en fondant l'égalité économique, est si loin de vouloir l'uniformité des âmes et des caractères, qu'il tient précisément l'inégalité économique actuelle pour un obstacle formidable au développement des individualités et le capitalisme pour une puissance de nivellement slupide et brutal; et sur la base de l'égalité des conditions il espère voir s'épanouir des variétésindividuelles plus nombreuses et plus riches : de même, sur la base de Tégalité sexuelle, les féministes croient qu'il se développera entre les deux sexes une différenciation plus grande. On dit aussi parfois que nos vœux sont contraires à la loi de division du travail, laquelle implique une spécialisation de plus en plus prononcée des êtres et des fonctions. Mais quand nous voulons l'indépendance économique pour la femme, ce n'est pas à dire que nous pensions lui imposer n'importe quelles fonctions ou quels métiers. Pourquoi ne s'établi-
rait-il pas une diviéion du travail entre les fonctionset les métiers conforme à la nature des sexes? N*y a-t-il pas tels métiers où, de par leur nature et la tournure particulière de leur esprit, les femmes excelleraient ? C'est la division actuelle du travail, avec l'inégalité des deux sexes qui est barbare et monstrueuse. Encore une fois, la société ne doit pas aller contre la nature ; elle doit créer des moules de plus en plus plastiques où la vie puisse insérer, avec le plus d'efficacité et de fécondité, ses énergies de drfferenciation.
Ce n'est donc pas à une sorte de masculinisadon de la femme, à une sorte d'identification brutale et grossière de l'homme et de la femme quetend le féminisme; c'est au contraire à une exaltation réciproque et originale des deux sexes égalisés, mais non nivelés. Il ne s'agit pas non plus d'aller contre la nature : nous ne sommes pas. Dieu merci, assez chimériques, pour croire en la possibilité de mécanismes sociaux capables de transformer une femme en homme ! Ce que nous prétendons, c'est que l'égalité juridique, politique et sociale des deux sexes est nécessaire, pour que la femme puisse, comme l'homme, atteindre à son plein développemment physique, moral et intellectuel ; et ce que nous affirmons, c'est que la femme n'a pas pu jusqu'ici, précisément, réaliser toute sa féminité, parce qu'elle n'a pas joui de cette égalité juridique, politique et sociale, et qu'esclave, légalement et socialement, de l'homme,
élevée, non pour elle-même, mais pour le plaisir et le service du mâle, elle est restée inférieure à elle-même. Dire comme toi que la femme est faite pour la vie d'intérieur et que la nature Ta destinée de toute éternité à ce rôle, rien qu'à ce rôle, me semble tout à fait arbitraire. C'est comme si Ton déclarait l'ouvrier destiné par nature au métier d'ouvrier, de toute éternité. C'est confondre deux choses tout à fait distinctes, à savoir la fonction elle-même et le cadre juridique et social dans lequel elle s'accomplit. Le bon bourgeois croit avoir réfuté le socialisme quand il a dit d'un ton péremptoire : « Il faudra toujours et il y aura toujours des patrons et des ouvriers », et il demande avec anxiété :
«c Mais dans la cité collectiviste, qui donc labourera la terre et cuira le pain? » De même, bien des gens croient confondre atout jamais le féminisme en posant gravement cette terrifiante question : « Mais qui donc alors soignera les enfants ? » Une idée juste est au fond de ces naïves questions; c'est qu'il y aura toujours, dans la vie industrielle comme dans la vie sociale en général, une division du travail, mais que cette division du travail revête la foî^me capitaliste, c'est-à-dire que le chef d'industrie soit capitaliste, possesseur des instruments de production et les ouvriers, des salariés, sans autre propriété que leur force de travail, voilà ce qui n'est point nécessaire, et ce qui est transitoire, historique;
sans doute aussi, les fonctions domestiques, ménage, élevage et éducation des enfants, auront toujours besoin d'être accomplies; aujourd'hui elles le sont sous la forme individuelle familiale, demain elles le seront, en partie au moins, sous la forme sociale. Mais croire que, par nature, certaines catégories d'êtres sont exclusivement voués à certaines catégories de fonctions, c'est là un vieux préjugé hiérarchique qui tient à la vieille division delà société en classes et dont le socialisme est précisément la négation. Car le prolétariat moderne, qui est le porteur du socialisme, a des conditions de vie en complète opposition avec toute idée de hiérarchie, comme avec toute idée de propriété privée. L'ouvrière est, en fait, l'égale de l'ouvrier; tous deux travaillent au dehors et s'il y a chômage pour l'homme, c'est la femme qui est la nourricière et l'homme la ménagère. Et le mariage ouvrier, n'unit pas deux propriétés ou deux fortunes, mais deux personnalités égales : il n'a point de contenu économique ; il n'est (\\x\xn rapport affectif. La même évolution s'accomplit aussi dans une partie de la bourgeoisie où de plus en plus, les conditions delà vie devenant chaque jour plus dures, la femme cherche du travail au dehors. Tu condamnes, toi, cette évolution, parce que tu n'en vois que le mauvais côté, et tu nous reproches de vouloir perpétrer l'attentat commis, dis-tu, par le capitalisme sur la race, la beauté
et la nature. Mais c'est mal comprendre notre point de vue; nous voyons aussi bien que quiconque, les maux qu'a engendrés jusqu'ici l'industrialisation de la femme, mais avec le mauvais côté, nous savons voir l'aspect révolutionnaire et fécond des choses. Voici ce que dit Marx (1), par exemple* Si terrible et si dégoûtante, écrit-il, que paraisse dans le milieu actuel la dissolution des anciens liens de la famille, la grand^^ industrie, grâce au rôle décisif qu'elle assigne aux femmes et aux enfants, en dehors du cercle domestique, dans des procès de production socialement organisés, n'en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s'élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes. Il est aussi absurde de considérer comme absolu et définitif le mode germano-chrétien de la familla que ses modes oriental, grec et romain lesquels forment d'ailleurs entre eux une série progressive. Même la composition du travailleur collectif par individus des deux sexes et de tout âge, cette source de corruption et d'esclavage en régime capitaliste, porte en soi les germes d'une nouvelle évolution sociale. Dans l'histoire comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie. * Tu le vois, la critique socialiste s'efforce avant
(1) Le Capital^ tome I, ch xv, pa^e 212 de la traduction française.
tout, non de stigmatiser un procès historique, d'un point de vue moral abstrait, mais de le comprendre et par cette compréhension même, de le dépasser. Nous nous considérons bien, en effet, comme les héritiers et les continuateurs du capitalisme, non, comme tu le disais, pour en perpétrer les attentats, mais pour en développer et en dégager les germes heureux et féconds. De même que, techniquement, le capitalisme a réalisé des progrès énormes que le socialisme a pour tâche de conserver précieusement et de pousser plus loin encore, tout en changeant le mode de rétribution des richesses ainsi accrues, de même, si le capitalisme a socialisé Tactivité féminine, c'est là un progrès en germe, et loin de vouloir réintégrer la femme dans son antique servitude domestique, nous ne nous proposons que de rendre les conditions du travail social féminin plus hygiéniques, moins pénibles, plus conformes à la nature propre de la femme. Le capitalisme, lui, en employant la femme, ne considère qu'une chose, c'est qu'il la paie moins que l'homme: le capitalisme n'a aucun souci moral, le profit est son seul but. Le socialisme, au contraire, aura les plus grandes et les plus vives préoccupations hygiéniques et morales : ce n'est plus réconomie en effet, qui en régime socialiste dominera les hommes, mais ce sont les travailleurs eux-mêmes y les producteurs, les hommes, qui, avec leurs nécessaires soucis d'hygiène, de
bien-être et de moralité se subordonneront Téconomie. Nous ne nous élevons aujourd'hui contre le travail des femmes que parce qu'il s'accomplit dans des conditions de durée, de salubrité et de moralité tout à fait déplorables ; mais, comme dit Marx, le travail de fabrique luimême pourrait être rendu pur et sain. D'autre part, comme je le disais tout à l'heure, que de métiers où la femme serait bien mieux employée, et où elle ne l'est pas! Que de fonctions, par contre, elle accomplit aujourd'hui, et où les hommes seraient plutôt requis !
La question de l'indépendance économique de la femme est, à nos yeux, de la première importance. Ce qui effraie, c'est qu'on se représente l'activité économique et sociale sous la forme brutale et âpre que lui a donnée le capitalisme. Lancer la femme dans le tourbillon violent de la lutte vitale semble dès lors monstrueux. Mais le socialisme a précisément pour fin de supprimer la concurrence et ..de rendre l'activité économique générale plus saine, plus harmonieuse, plus sereine. C'est pourquoi il n'y a point de féministe conséquent qui ne soit socialiste. Il ne suffit pas, en effet, d'extérioriser la vie féminine ; il faut encore que cette extériorisation ne soit pas un esclavage s' ajoutant à un autre esclavage. Aujourd'hui, l'ouvrière, payée misérablement, est réduite la plupart du temps à la prostitution, et l'activité économique et sociale de la femme, en
général, loin de lui assurer Tindépendance, ne la livre que davantage au caprice, à Tarbitraire des honfïmes : c'est. Tesclavage et la corruption, dont parle Marx. Au contraire, l'activité économique et sociale de la femme doit fonder son indépendance vis-à-vis de Thomme, afin qu'elle ne soit plus le jouet ou la servante du mâle : mais encore une fois, cela n'est possible que par le socialisme. Ce qui vicie en effet aujourd'hui le mariage, et, en général, les relations entre les sexes, ce qui rend la situation de la femme dans la société actuelle si précaire et si misérable, c'est le régime de la propriété capitaliste. Ce n'est pas en vain que les partis de Tordre ont toujours vu dans le socialisme la négation de leur sacro-sainte trilogie : propriété, famille, religion! Oui, le socialisme est la négation de la propriété, mais de la propriété bourgeoise et capitaliste, qui, elle, ne se développe et ne s'épanouit que sur le cadavre de la petite propriété artisane ; oui, le socialisme est la négation de la famille, mais de la famille bourgeoise, avec ses succédanés, l'adultère et la prostitution; oui, il est la négation delà religion, mais de la religion serve du capital, qui fait de la résignation des pauvres la colonne de résistance de l'ordre bourgeois ! Mais, au fond, il est l'affirmation d'un régime de propriété supérieur, il est r individualisation de la propriété. De même, il est l'individualisation de la religion, qui, avec lui, de force de compression sociale.
devient une chose privée, expression libre des aspirations de chaque conscience. De même enfin, il est l'affirmation d'une forme supérieure de la famille, car au rapprochement de deux fortunes ou de deux propriétés, il substitue la libre et consciente union de deux êtres en pleine possession d'eux-mêmes, et l'on pourrait dire qu'il est Vmdividualisation du mariage. Aujourd'hui, tout est sacrifié à la propriété impersonnelle, f'norme et aveugle du capital, sorte de Minotaure, qui dévore les individus et engloutit leurs aspirations les plus nobles vers la beauté et vers la moralité. Il faut que le capital se conserve dans les mêmes mains, de père en fils, sans s'émietter, que dis-je, en s'arrondissant : aussi la jeune fille ou le jeune homme n'ont-ils point à suivre leurs inclinations naturelles; il faut qu'ils fassent un beau mariage, et pour ce beau mariage, la jeune fille sera livrée au premier honnête homme venu, et adieu les rêves virginaux! et pour ce beau mariage, le jeune homme, qui a bien pu, tout à loisir, s^amuser sous rœil indulgent de sa famille, mais qui ne saurait, sans se faire abominer de tout son entourage bourgeois, songer à épouser la fille qu'il a perdue, abandonnera maîtresse et enfant. Une fois mariés, pour ne pas diviser le capital, on ne se permettra que le luxe d'un rejeton : turpitudes, corruption, bonheur gâché, détraquement, voilà le bilan du ménage. Ce n'est pas tout : il faut que les appa-
rences soient sauvegardées, que la filiation légitime soit bien établie, et pour cela, Tadultère de la femme sera une infamie, Tadultère de Thomme une « passade » sans conséquence. Et le mari « légal », sans amour, par pure vanité sociale, se croira déshonoré par la faute de sa femme. Et l'enfant naturel, et la fille-mère seront les délaissés, les hors-la-l(»i que vous savez, victimes du droit bourgeois inexorable et odieux! Et il y aura toute une classe de malheureuses, réduites par la misère à se ^prostituer aux « fils à papa », à qui il faut, en attendant le beau mariage, que « jeunesse se passe » ! Et tout cela, toutes ces hontes, tout ce détraquement social, l'adultère, la prostitution, la profonde corruption des mœurs et le malthusianisme, et la guerre des sexes, dont parle Dumas fils, et la désorganisation de la famille, — pour que la propriété, intacte et vierge, par dessus toutes les lâchetés et toutes les abdications individuelles, se maintienne et se perpétue dans son impersonnelle et formidable pérennité ! On prétend, après cela, que le socialisme veut établir je ne sais quelle grossière et brutale promiscuité des sexes! Mais c'est la société capitaliste qui, sous des dehors de correction légale, cache la plus honteuse corruption sexuelle et les mœurs les plus dissolues. En bas, destruction de la famille ouvrière et prolétariat féminin réduit à la prostitution; en haut, mariage hypocrite, prostitution légalisée où fleurit l'adultère; partout une
corruption profonde des rapports de Thomme et de la femme, instrument de plaisir ou humble servante : voilà Tédifiant spectacle que nous présente la société bourgeoise !
Et que faudrait-il pour que les relations entre rhomme et la femme prissent un caractère plus élevé, plus humain, moins bassement sexuel ?
Une seule chose : que jamais la femme ne soit dans la nécessité de se vendre à Thomme; il faut, en d'autres termes, rendre la femme économiquement indépendante de Thomme. L'affranchissement de la femme est lié à son émancipation économique, comme l'émancipation du prolétariat est liée à la suppression du salariat. On dira peut-être : mais non, ce n'est pas économiquement qu'il faut affranchir la femme, c'est intellectuellement ; il faut lui donner une autre éducation, ouvrir son esprit aux lumières de la science moderne et lui inculquer un sentiment très profond et très vif de sa dignité personnelle. Je réponds que c'est mettre la charrue avant les bœufs : il ne peut pas y avoir de véritable émancipation intellectuelle, sans une émancipation sociale. C'est la situation économique qui détermine en général le mode d'éducation, et les êtres sont toujours élevés, nécessairement, en vue du rôle social qu'ils auront à remplir. Décider que la femme restera toujours simplement une ménagère, vouée exclusivement à l'activité domestique, c'est décider son esclavage moral et
intellectuel pour réternité, La femme, aujourd'hui, en général, est considérée à deux points de vue : comme être de plaisir, comme être de confort. Elle est élevée pour faire le bonheur de rhorame à ces deux points de vue : on la dresse, en fait, à séduire le mâle, et comme Thonime ne recherche auprès d'elle le plus souvent que le plaisir physique ou le confortable bourgeois, on ne développe chez elle que les qualités requises à cet effet. Un principe domine tout : c'est que les facultés ne se développent que par Texercice et In nécessité. On entend dire souvent, et toi-même tu le penses, que la femme est un être dépourvu de capacité logique et qu elle est presque uniquement guidée par le sentiment. Mais comment en serait-il autrement, étant donné les conditions de vie qui lui sont faites ? Deux milieux nous entourent et conditionnent notre psychologie : le milieu naturel et le milieu social ou artificiel, et plus un être est plongé dans ce second milieu, plus sa pensée revêt un caractère abstrait, logique, intellectuel ; Thumanité, en s'enveloppant par la science et Tindustrie, d'un milieu artificiel, se transforme elle-même et s'élève de la nature, c'est-à-dire au fond du sentiment, à la vie sociale, c'est-à-dire à l'intelligence abstraite, à l'entendement. La femme n'est un être de sentiment ou n'a été jusqu'ici plutôt un être de sentiment que parce qu'elle a très peu participé à la création objective du milieu artificiel. Le
subjectivisme de la pensée, le sentimentalisme, sont déterminés par la forme plus naturelle que sociale delà vie : on ne s'élève à Tobjectivismede l'entendement, aux notions abstraites, objectives, impersonnelles de la science, que par une participation active et perspnnelle au monde social. L'histoire ne nous présente-t-elle pas une évolution féminine remarquable, et depuis la femme orientale, jusqu'à la femme moderne, en passant par la femme grecque et romaine, n'y a-t-il pas une élévation progressive du niveau moral et intellectuel de la femme correspondant à l'élévation même de sa position dans la société ? Quelle diflérence entre le simple être naturel, la recluse du harem ou du gynécée, aux instincts rudimentaires, à la pensée pour ainsi dire nulle, qu'était la femme orientale ou la femme grecque, et l'être de plus en plus conscient, de plus en plus capable de maîtrise personnelle et de jugement, et se montrant déjà, dans de multiples branches de l'activité humaine, — enseignement, commerce, administration publiqlie, — l'égale ou peu s'en faut de l'homme, qu'est la femme contemporaine ? On dit aussi quelquefois : mais les êtres ont en général la position sociale qu'ils méritent et si la femme n'a pas encore été libérée, c'est qu'elle n'a pas encore mérité jusqu'ici sa libération. Et il y a une part de vérité dans cette affirmation. En un sens, il faut qu'un certain affranchissement intellectuel et moral
précède raffranchissement matériel et économique : le mouvement féministe contempoï^ain est précisément Teffetde la disproportion qui existe, dès aujourd'hui, entre le développement intellectuel féminin et la situation sociale, — juridique, polilique, économique — qui est faite à la femme ; la même chose est vraie du mouvement ouvrier. Mais cela ne regarde qu'une minorité, une élite d'avant-garde, et il ne reste pas moins vrai d'autre part, que la meilleure manière d'affranchir et de développer un être, c'est de lui donner des droits : l'exercice de la liberté est la plus féconde des éducations. S'il fallait attendre que tous les êtres fussent dignes de la liberté pour leur accorder des droits, l'affranchissement de l'humanité serait à jamais différé : maintenir longtemps quelqu'un en tutelle n'est pas le moyen de l'affranchir et de l'élever à la liberté. S'il v a là un cercle vicieux, il n'existe que pour la pensée abstraite : la vie ne connaît point de cercles vicieux, elle est un progrès vivant qui dépasse touteè les vaines oppositions de l'entendement. On entend, par exemple, dire souvent par ceux qui rejettent les droits politiques féminins : mais, en donnant le droit de vote aux femmes, vous allez nous faire retomber dans les ténèbres du moyen-àge ! La femme est traditionnaliste, conservatrice, réactionnaire ! — Gomme c'est mal comprendre l'évolution réelle des choses et des êtres ! On ne voit pas que si la
femme est telle, c'est précisément qu'elle est restée en dehors de la vie politique, soumise dès lors à la seule direction spirituelle du prêtre. Mais dès qu'elle pourra, eMe aussi, prendre part aux luttes politiques, elle s'instruira, elle se développera ; son esprit s'élargira et s'enrichira de la connaissance précise du monde social réel, et par cela même, elle échappera au joug clérical ; elle dépouillera son âme mystique pour embrasser l'esprit moderne.
C'est donc le rôle social joué par les individus qui détermine et conditionne, en grande partie, leur psychologie, leur niveau moral et intellectuel. A une position sociale subal£er7ie, covvespondeni des états d'âme subalternes et une morale d'esclaves. Il y a des socialistes qui pourraient juger inutile de donner à la femme l'indépendance économique, du moment que par le socialisme les conditions de vie deviennent meilleures pour l'homme : « Laissons, diront-ils, la femme chez elle, et dispensons-la de tout travail extérieur et social, qui ne convient guère à sa nature délicate et à sa fonction maternelle ; n'allons pas surtout la mêler à nos grossières luttes politiques et sociales! » — Ces socialistes sont donc, en un sens, antiféministes, et il me semble qu'ils montrent en cela une étrange inconséquence : c'est là, chez eux, un vestige singulier de la pensée bourgeoise. Car si l'on veut sincèrement réaliser une société d'êtres libres et égaux, si le socialisme doit être
pour tous, y compris les femmes, une société de liberté, d'égalité et de justice, il ne faut pas qu'aucun être demeure dans la dépendance économique d'aucun autre être; il faut que le rapport de maître à serviteur tombe non seulement entre patrons et ouvriers, mais aussi entre femmes et hommes. Le socialisme doit émanciper les deux grandes fonctions de la vie humaine : la production et la reproduction, le travail et la famille. La suppression du salariat, c'est l'émancipation des producteurs; l'affranchissement économique de la femme, c'est l'émancipation des reproductrices, et cette seconde partie de la tâche du socialisme n'est pas moins importante que la première. S'il y manquait, son œuvre serait gravement compromise, car il laisserait encore une moitié de l'humanité en-dessous du niveau sacialy en dehors de la grande vie humaine, et si l'exploitation de la femme par l'homme ne disparaissait pas avec l'exploitation de Thomme par l'homme, le cercle d'iniquité n'aurait fait que se rétrécir.
Mais que signifie donc l'accession au pouvoir de la classe ouvrière? Signifie-t-elle une simple substitution de classe, un simple changement dans le personnel dirigeant? Non, mais le Travail supplantant le Capital dans la conduite des sociétés, c'est plus qu'une révolution économique et politique, c'est une révolution morale immense et d'incalculable portée; car c'est l'humanité elle-même,
dans ses meilleurs éléments, science et production industrielle, qui se substitue à une classe parasite qui ne vivait qu'aux dépens de la société et ne gouvernait, dans l'atelier aussi bien que dans TEtat, que pour elle, sans grand souci de la masse des gouvernés ; la solidarité remplace donc Tégoïsme, la morale se subordonne Téconomie. La classe ouvrière, jusqu ici murée dans le souterrain social, monte enfin sur la scène de Thistoire, au grand soleil, pour sculpter la société à son image. L'humanité productrice, Thumanité sérieuse, aux grands intérêts vitaux, peut enfin faire entendre sa voix et pénétrer la civilisation de son large esprit de solidarité et de son souffle de justice ardente. Et quand nous disons, nous socialistes, que l'émancipation des travailleurs sera Toeuvre des travailleurs eux-mêmes, nous entendons dire par là que les travailleurs ne doivent altendreleur salut de personne, d'aucune puissance extérieure et transcendante, ni Dieu, 7ii César, ni tribun, comme dit l^ Internationale : eu>i-mémes se sauveront ou se perdront, selon qu'ils seront ou non à la hauteur de leur mission historique. Eh bien, cette grande idée de selfgovernement , que nous appliquons au devenir prolétarien, pourquoi ne pas l'appliquer au devenir féminin? La classe ouvrière, disons-nous, ne doit pas attendre son salut d'aucune puissance étrangère; la grande loi de la lutte des classes domine l'histoire, et jamais on n'a vu les puissants abdi-
quer d'eux-mêmes : mais à côté de Tégoïsme de classe, n'y a-t-il pas Tégoïsme de sexe, et s'imagine-t-on que si la lutte des classes ne peut prendre fin que par Taccessiondela classeouvrière au pouvoir, la lutte des sexes puisse se clore autrement que par l'accession de la femme au gouvernement de la société? Ce serait s'illusionner étrangement. Non : il faut que les femmes fassent elles aussi, entendre leur voix dans la société ; il faut qu'elles puissent, au même titre que les hommes, pénétrer le droit et la législation de leur esprit et de leur àrae : elles ont, elles aussi, des intérêts particuliers, et ce sont les intérêts les plus précieux et les plus sacrés peut-être de Thumanité, puisque l'avenir de l'espèce elle-même s'y trouve engagé : il faut que ces intérêts soient connus, il faut que la législation s'en préoccupe, et cela ne peut-être que si l'intéressée elle-même peut élever la voix et participer, en personne, à l'élaboration des lois et à la direction de la société. Attendre de l'esprit de justice des hommes qu'ils prennent d'eux-mêmes le souci des intérêts féminins, c'est comme si la classe ouvrière attendait sa sauvegarde del'espritde justice des capitalistes. Non : on ne possède que ce que Ton conquiert de haute lutte, au prix d'eflbrts personnels et énergiques. Et cette grande loi vaut pour la femme comme elle vaut pour le prolétariat, comme elle vaut pour les individus eux-mêmes. C'est ce qui donne au mouvement féministe moderne une si
grande importance, car non seulement il développe chez les femmes qui y participent des vertus originales etdes qualités nouvelles, non seulement il e&t pour la femme comme une self -éducation féconde où elle acquiert le sens de Tinitiative et le sentiment delà responsabilité, mais il est, parallèlement au mouvement ouvrier, Tun des éléaients les plus précieux de la grande rénovation sociale moderne. Quand la femme aura ainsi conquis sa place dans la Cité, quand, égale de Thomme, économiquement, juridiquement, politiquement, elle ne sera plus réduite au rôle de courtisane ou de ménagère, quelle transformation profonde dans les relations entre les sexes ! J'ai déjà parlé de ce théorème de Hegel où il démontre que le rapport de maître à serviteur ne limite pas seulement la liberté du serviteur, mais renrl moindre aussi celle du maître, et que par conséquent, ce rapport aboli, ce n'est pas seulement le serviteur mais le maître lui-même qui se trouve affranchi. Aujourd'hui, la femme est considérée, au fond, comme une chose. Si, par les mœurs, elle peut prendre une certaine autorité, c'est par des ruses et des artifices dont les esclaves ont coutume d'useï" pour se rendre maîtres de leurs maîtres ; il en résulte une corruption profonde mutuelle, et ce sont des relations de qualité inférieure qui naissent entre la femme esclave et Thonime son maître. L'homme no regarde pas la femme comme son égale, comme une personne morale, mais
comme une chose, un « joli petit animal » ; il n'agit pas avec elle, par conséquent, comme il agirait avec une personne; il tombe lui-même au rang de chose, et laisse sombrer sa propre liberté dans la servitude féminine; car c'est seulement dans un rapport de liberté à liberté que les libertés s'accroissent : la liberté unie à la nature est par cela même entamée et diminuée. Demain, au contraire, l'homme et la femme seront deux libertés égales; la femme se sera élevée au niveau de l'homme; personne morale, elle sera considérée comme telle par son compagnon; et, pénétrée à un vif degré du sentiment de sa dignité, elle ne se donnera à l'homme que par un libre don que rien n'aura contraint ni vicié à sa source, ni les servitudes sociales, ni la servitude intérieure ; alors des relations vraiment humaines, nobles et belles, se créeront entre les deux sexes, et l'amour entre eux sera un amour complet, profond, supérieur, où la nature aveugle et errante ne décidera plus seule, mais où entreront, pour une bonne part, la raison et la délicatesse morale, venant affermir, affiner et approfondir l'œuvre des sens.
FERRON
Amen! Tout sera pour le mieux dans le meilleur des socialismes possibles! Tout, cela va sans dire, s'arrangera au gré de tes désirs dans
cette fameuse cité socialiste dont tu essaies de nous peindre à l'avance les incomparables splendeurs. Mais, grands dieux, mon cher Darville, quelles débauches d'intellectualisme ! Quelle intrépidité rationaliste! On dirait, à t'entendre, qu'une seule force subsistera dans l'homme, la raison, et que la nature, la sensibilité, et la vie orageuse du cœur et des sens, et les fatalités passionnelles, et tout le chaos obscur et aveugle des puissances matérielles, vont soudain s'évanouir devant la lumineuse et sereine raison. La science, maîtresse privée et publique de la vie, la science, dissipant toutes les ténèbres et forçant toutes les retraites du mal naturel et social, ah, le beau rêve ! la folle chimère ! Comme vous résolvez toutes les difficultés avec aisance ! Cette question de la femme, de la famille et du mariage, si grave, si complexe, si délicate, pour vous devient simple, facile, sans complications mystérieuses. Toujours cet optimisme à la Rousseau, toujours cette croyance que l'homme, au fond, est bon, et que la société seule le pervertit et le corrompt. Voilà, en fin de compte, la foi naïve qui vous anime !
Mais pour moi, — je te l'ai déjà dit, quand nous avons discuté la question des rapports généraux de la religion et du socialisme, — le problème essentiel est celui-ci : la vie sociale, la morale sociale réelle, agissante et efficace, peuvent-ejles reposer sur des conceptions purement
rationalistes? L'intellectualisme, en définitive, ne se résout-il pas, pratiquement et socialement, en égoïsme ? Le nœud de la morale, n'est-ce pas le passage de moi à autrui et comment assurer dans rindividu le triomphe de la force altruiste, comment lui faire préférer à ses intérêts immédiats, à ses plaisirs prochains, les intérêts sociaux généraux, le bonheur collectif, dont la vue est nécessairement lointaine, abstraite et pâle, si la seule force individuelle de la raison entre en jeu? Les religions ont des sanctions ultra- rationnelles, et le christianisme, en particulier, avait réussi à donnera cette idée d'une sanction surnaturelle une force extraordinaire, grâce à laquelle il avait pu tirer du vieux gorille une somme de moralité inouïe : où sont les sanctions du rationalisme moral? Il rejette, il est vrai, toute idée de sanction : par quoi la remplace-til? On a beau dire : mais plus j'y réfléchis, et plus la position morale de Thomme moderne me paraît désespérée. Demander aux individus des sacrifices quotidiens, une conduite socialealtruiste, au nom du progrès social général, me paraît infiniment précaire. L'individu n'a pas de peine à se rendre compte, en usant précisément de cet intellectualisme et de cette liberté d'examen souveraine qui sont la caractéristique des novateurs modernes, que c'est en somme un sacrifice sans compensation aucune qu'on exige de lui, et devant la fragilité, l'insignifiance de ses efforts
individuels emportés dans le tlux universel des choses comme de pauvres feuilles mortes sur un lleuve orageux, — il ne verra bientôt plus rien dans la vie que la satisfaction de ses besoins égoïstes, et Tintelligence ne lui servira plus que de moyen subtil pour raffiner ses plaisirs : sa vie se dissoudra ainsi en un matérialisme pratique, qui, pour revêtir des formes délicates et des apparences idéalistes, n'en sera pas moins réel ni moins profond. Et ces scrupules invincibles me reviennant plus invincibles encore, lorsque je vous entends exposer vos idées sur la femme, sur le mariage, sur la famille : car ici, votre individualisme foncier éclate dans toute sa diabolique splendeur. Que reste-t-il en eflet de la famille avec votre concepLion? Pour moi, je ny vois plus que le nom! Voyons : voici deux êtres, libres, indépendants, rationnellement développés, pleins de superbe individuelle, visant avant tout à la culture raffinée et nuancée de leur moi : ils ont tous deux cet égoïsme subtil des intellectuels, par lequel toute chose est envisagée au point de vue de Tenrichissemont psychique personnel. Ils s'unissent : ils font en ^omme une expérience psychologique intéressante, elle réussit ou elle ne réussit pas : cela n'a aucune importance; le ménage est socialisé, les enlaiits sont à la charge de la société ; rien ne les retient Tun à l'autre ; ils sont libres de recommencer à rinfmi leurs expériences psychologiques et de
promener de par le inonde la liberté ingénieuse de leur fantaisie physiologique ou intellectuelle. Et c'est cela que vous appelez encore du nom de famille ! Mais ce sera le véritable égoïsme à deux, avec ses raffinements, sa corruption profonde. Oh, nous en avons déjà Tédifiant exemple sous les yeux ! Au fond, cette famille-là, c'est la famille française contemporaine. Mais aujourd'hui, comme l'État ne se charge pas encore de l'éducation des enfants, l'égoïsme conjugal, tout entier à la recherche du bien-être, du confort, fuyant avec horreur les responsabilités et les soucis, conduit à la stérilité volontaire et calculée : on n'a pas d'enfants, ou c'est tout juste si l'on se permet « le luxe d'un rejeton » Eh bien, la famille française est une famille de rationalistes égoïstes ; la France est le pays de la logique, des raisonnements clairs, de l'intellectualisme avisé, où l'individu s'est le plus désocialisé, où le sens social s'est le plus obscurci, où le sacrifice de l'individu à des intérêts collectifs apparaît le plus comme une duperie. Le résultat, c'est un fléchissement inquiétant de la vitalité française, qui ne se traduit pas seulement par un arrêt dans Taccroissement numérique de la population, mais encore par une stagnation économique dangereuse ayant toutes les apparences d'une décadence ! Et voilà où mène l'intellectualisme dissolvant : il attaque la force vitale d'une nation, parce qu'il en attaque la force de
croyance, le sens religieux; on ne vit pas de quelques formules abstraites, mais ce sont des puissances plus concrètes, plus sensibles, plus organiques, qui font la vie ardente, féconde et riche. Ce n'est pas sur la science aride et sèche, mais sur le sentiment, que repose la force des sociétés et des individus. Et vous, vous voulez faire de la femme Tégale de Thomme, son égale à tous les points de vue, économique, juridique, intellec-tuel ; vous voulez la dresser devant Thomme, armée de toute sa raison et forte de toute la science, en rivale, qui saura lui disputer tous les domaines ! Œuvre funeste ! Quand la femme, dont la nature est plus nerveuse, plus sentimentale et dont quelques formules abstraites sauraient encore moins que pour l'homme combler l'ardent besoin de bonheur et de surnaturel, sera devenue selon vos désirs, elle aussi, une « intellectuelle », c'est une force inouïe de dévouement, de sacrifice, de charité, que vous aurez annihilée, et c'est une puissance de dissolution morale et sociale prodigieuse, satanique, que vous aurez déchaînée : car la femme, dont la vie est faite, de par ses fonctions mêmes, de plus de douleur et de sacrifice que celle de l'homme, et dont l'individualité est plus immolée aux intéréis de l'espèce, — dès qu'elle sera pénétrée, elle aussi, de ce rationalisme individualiste, qui pose sans cesse l'individu contre l'espèce, contre la société, contre les collectivités, — la femme versera dans
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un égoïsme plus profond encore que celui de riiomme; elle dépouillera soudain toute cette personnalité morale créée par le christianisme, pour ne plus être alors vraiment q-fun êl7^e naturel livré à ses sensations et à ses instincts, n'ayant plus qu'un dieu : le plaisir, le plaisir raffiné, subtilisé, quintessencié, sophistiqué par un intellectualisme, dont les principes vaporeux, sous la pression réaliste des sensations et des intérêts, ne seront plus que de souples instruments à tout légitimer. Vous vous étonnez parfois que la femme, malgré tout, malgré le milieu rationaliste moderne dont elle est enveloppée, résiste à tout effort de déchristianisation : mais cette résistance a des causes plus profondes que celles que vous voulez bien lui assigner. Dans toutes vos constructions sociologiques, vous oubliez toujours un fait, d'une importance énorme cependant : la douleur. Votre optimisme facile vous fait envisager avec une légèreté incroyable la possibilité de prochains Edens, où seule la joie régnera, souveraine, débordante, et d'où la souffrance, déclarée mauvaise, sera définitivement exilée. Chimère séduisante, mais dangereuse! Conception naïvement idyllique, qu'engendre au fond la paresse intime de l'homme, reculant devant le sévère effort d'une ascension toujours laborieuse! Idéal faussement harmonique, qui n'est au fond qu'un retour à ces prétendus âges d'or, où l'homme, sans lutte.
sans travail, sans douleur, a sous la main tous les fruits de la terre et toutes les joies de la vie ! Rêve fade et alangui, où la lâcheté de Thomme est toujours prête à se réfugier ! Les religions, au contraire, et, en particulier, le christianisme, ont toujours tenu grand compte de ce formidable fait de la douleur; elles n'ont jamais cherché à endormir les hommes de vagues berceuses, mais elles lui ont toujours présenté Teffort, la lutte rude et âpre contre la nature, comme Tidéal véritable de la vie; elles sont restées ainsi, bien plus que toutes vos philosophies platement optimistes, dans Tauslère et forte vérité naturelle et humaine. Et c'est pourquoi la femme est et sera toujours, quoi qu'on fasse, profondément religieuse, car elle a, encore une fois, bien plus que l'homme, le sentiment de ce qu'il y a de tragique et de douloureux dans la vie : elle qui souffre pour enfanter et risque sa vie à chaque enfantement avec une douloureuse allégresse, elle a, par sa chair et par son cœur, la révélation vitale de cette grande vérité : que la Nature méprise l'individu, et accomplit son œuvre sans tenir aucun compte de la délicatesse de nos nerfs. On a souvent fait la remarque que la femme sait mieux souffrir quel'homme. Et c'estvrai: l'homme est impatient de la douleur ; la femme l'accepte au contraire, la subit, avec une vaillance joyeuse et ardente, qui toujours étonne. Mais c'est pourquoi elle ne peut pas trouver un appui dans
ridéal froidement et sèchement rationaliste de riiomme : il lui faut Tardente et fervente foi, la croyance héroïquement suprarationnelle, par où, sautant hors d'elle-même, elle se trouve d'emblée en Dieu, réfugiée dans les bras immenses, miséricordieux et tièdes de sa bonté. Et si, par malheur, cette foi venait à lui manquer, ce serait en elle un tel écroulement qu'elle roulerait bientôt aux pires chutes et aux pires abandons. Non : la femme, plus que l'homme encore, a besoin d'être entourée d'un milieu tiède et resserré; la lancer dans le tourbillon social, abandonnée à ses propres forces, libre et indépendante, sans soutien religieux ni « enveloppement » familial, c'est, à coup sûr, préparer sa perte. Qu'on améliore le contenu familial, qu'on dégage la famille des intérêts économiques qui s'y mêlent trop et la corrompent, oui, mais que la famille reste essentiellement ce qu'elle est, une unité naturelle, reposant sur le sentiment profond et réciproque du devoir, sentiment que le christianisme est encore le plus capable de fonder et d'asseoir solidement dans les cœurs. Hors de cela, je le répète, je ne vois pour la femme que corruption et déchéance !
DARVILLE
Décidément, c'est à qui montrera le plus de rigueur dans la condamnation. Mais j'avoue que
vis-à-vis de toi, mon cher Ferron, ma position est assez curieuse et assez * paradoxale ; car me voici obligé, moi socialiste, de défendre entre toi, contre ton christianisme social, l'individualisme moderne. Tu es parti dans une attaque vigoureuse contre Tinteliectualisme, en qui tu ne veux voir qu'une puissance dissolvante et égoïste. Tu as raison en partie : mais entendons-nous !
Votre pensée, à vous, chrétiens sociaux, est toujours unilatérale ; vous savez, en général, admirablement critiquer, du point de vue moral, Tordre individualiste bourgeois issu de la Révolution française; mais vous ne voyez qu'un aspect des choses, et vous ne savez conclure, par suite, qu'à un retour en arrière. C'est ainsi qu'en économie politique, très sensibles au désordre et à l'anarchie du système capitaliste, vous ne savez lui opposer que les corporations du Moyen-Age. De même, dans cette question de la femme, du mariage, de la famille, très sensibles également à la dissolution actuelle des liens familiaux, vous ne savez que rêver un retour aux formes rigides anciennes. Et vous rendez responsable de tous ces maux l'individualisme rationaliste importé dans le monde par les philosophes du xviii^ siècle. La critique socialiste est à la fois plus compréhensive et plus féconde. Elle sait voir dans l'ordre bourgeois lui-même, si détestable qu'il soit, les germes heureux d'une civilisation supérieure et elle s'attache à les dégager, car nous ne vou-
Ions nullement rompre la chaîne de révolution historique. Cet intellectualisme, que tu charges de tous les péchés d'Israël, nous savons faire mieux que le condamner : nous le comprenons. Eh, sans doute, tu as raison : une société ne vit pas d'idées pures et abstraites ; une société ne repose pas sur le simple intellectualisme ; si important que soit le phénomène intellectuel, il n'est pas, en définitive, le phénomène fondamental ; et c'est précisément le mérite de la philosophie marxiste d'avoir replacé la vie historique sur une base plus large, plus concrète, plus positive, à savoir l'économie, d'où dérive, comme superstructure immédiate, la profonde vie affective. Mais si précisément l'intellectualisme n'est dans la vie sociale qu'un phénomène secondaire, il est injuste de faire retomber sur lui toute la responsabilité des maux sociaux particuliers au XIX' siècle. C'est l'intellectualisme dans le milieu économique et social bourgeois qu'il faut condamner, mais non l'intellectualisme pur et simple. C'est l'anarchie économique bourgeoise, c'est l'àpre concurrence bourgeoise qui ont pour effet cet égoïsme, cet obscurcissement du sens social, ce chacun pour soi, caractérisés par toi comme des effets de l'intellectualisme en général. Sans doute, sur cette base économique, l'intellectualisme peut produire des effets désastreux et renforcer la corruption générale en la rendant plus subtile, plus raffinée; et
comme ce qui distingue Tordre bourgeois, c'est rinsincérité des formules, c'est la contradiction violente, impudente, entre les principes et la vie, c'est l'hypocrisie générale couvrant du beau manteau des idées les réalités les plus tristes et les plus basses, Tintellectualisme peut en effet produire l'égoïsme le plus profond, le plus corrompu. Dans la société actuelle, l'individu est abandonné à lui-même, affreusement seul : la famille est désagrégée, la société anarchique. Il faut, pour gagner sa vie, mener la lutte la plus acharnée contre des concurrents innombrables. L'intellio^ence devient dès lors l'instrunnent ployable et corvéable à merci des instincts et des intérécs. Le milieu social bourgeois est un milieu profondément inharmonique : au point de vue moral, le capitalisme a tout miné sans rien reconstruire. L'œuvre de réédification, de reconstruction positive, revient au socialisme et c'est ainsi, puisque nous parlons de la femme et de la famille, qu'il créera une forme familiale nouvelle, supérieure. Ce que tu as critiqué, au fond, ce n'est pas la famille socialiste, mais la famille bourgeoise moderne : tu l'as avoué toimême d'ailleurs, en disant que, cette famille future, nous l'avions déjà sous nos yeux dans la famille française contemporaine. Mais au contraire il y aura une grande différence ! Elevonsnous au dessus des conditions de vie bourgeoises, au dessus de la concurrence bourgeoise.
plaçons-nous dans un milieu iiarmonique, quand l'association aura remplacé la lutte : mais alors rhommeet la femme, au lieu d'être deux concurrents comme aujourd'hui, seront deux coopérateurs, libres sans doute, mais égaux et interdépendants. Aujourd'hui, l'entrée de la femme dans la vie sociale, comme concurrente de l'homme, présente de graves inconvénients ; le féminisme, de ce fait, semble prendre des allures guerrières : les femmes ont Tair de s'insurger contre l'homme, de vouloir lui disputer sa place au î5oleil. Mais ce n'est là qu'un caractère provisoire et apparent du féminisme : de même que le prolétariat ne mène sa lutte de classe que pour supprimer la lutte des classes, le féminisme ne mène sa lutte de sexe que pour réaliser l'union des sexes. J'admire comme l'idée du droit te parait avoir un caractère belliqueux et égoïste : c'est que tu l'envisages dans le cadre bourgeois. Place toi dans le cadre socialiste, et l'idée du droit dépouillera ses vêtements de guerre. La femme et l'homme ne seront pas ces deux êtres que tu nous dépeins, enfermés dans leur égoïsme, n'envisageant rien qu'au point de vue de leur propre enrichissement psychique et faisant à cet effet de curieuses, de fréquentes expériences : toute cette psychologie n'est qu'une efflorescence capitaliste ; elle ne serait vraie que si le féminisme se maintenait dans les cadres de la société actuelle. Mais nous l'avons vu, le fémi-
nismene pourra se réaliser que dans une société à forme socialiste. Le tableau que tu nous as présenté de la famille française contemporaine, sans doute, est exact : mais rendre Tintellectualisme seul responsable de cet état de choses, et, en particulier, cet intellectualisme naissant de la femme qui s'appelle le féminisme, me paraît tout au moins exagéré. Sans doute, avec le développement intellectuel de la personnalité, on remarque chez les individus une tendance à sauvegarder le plus possible les virtualités, égoïstes si Ton veut, du progrès personnel, et c'est un fait général que les classes les plus aisées et les plus cultivées ont le moins d'enfants. La femme, en particulier, à mesure qu'elle se développe intellectuellement, se refuse à être transformée en une simple machine à reproduction. Mais est-ce là une tendance si mauvaise ? Et pour condamner, comme désastreuse et corruptrice, la volonté systématique de se soustraire aux charges de la maternité, est-il nécessaire de tomber dans l'excès opposé ? L'imprévoyance, en pareille matière, est peut-être aussi immorale que l'abstention volontaire et calculée. II me semble que, bien comprise, au contraire, et dans de justes limites, cette tendance de la femme moderne se refusant à n'être qu'un instrument de reproduction, est un élément de progrès et de moralisation.
Ce qui rend si immorale aujourd'hui la stéri-
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lité de beaucoup de familles, c'est qu'elle traduit, non pas tant un souci de développement intellectuel et général supérieur, que la peur égoïste des charges et des responsabilités. Mais à quoi tient cet égoïsme peureux de la majorité des familles françaises? Il ne faut pas oublier que la France est restée un pays de petite bourgeoisie et de petite paysannerie ; la France ne s'est pas mise au pas du progrès économique général ; elle n'a pas développé chez elle la grande industrie dans les mêmes proportions que l'Angleterre et que l'Allemagne, par exemple ; et si Ton ajoute à cette cause économique générale, d'une part les tendances rationalistes et individualistes particulièrement développées en effet chez nous et, d'autre part, notre système successoral égalitaire, on aura, je crois, toutes les causes de Factuel arrêt de la natalité française. Aussi le système bourgeois pèse-t-il plus lourdement sur la France que sur aucun autre pays ; et si le socialisme est une condition de salut pour toutes les nations, il l'est plus particulièrement encore pour la France. Le socialisme français régénérera la France économiquement et moralement. En créant un milieu économique supérieur et plus harmonieux, il fera de cet intellectualisme particulier à la race française et qui aujourd'hui n'engendreque celte recherche égoïste du bien-être aux dépens des intérêts sociaux généraux et de la vigueur de Tinitiative économique, il fera, dis-je, de cet intellectualisme un précieux
élément de progrès qualitatif: car, une fois replacé dans un milieu social harmonique, où rindividu se sent solidaire et par lequel il est comme cLaudement et amicalement enveloppé, rintellectualisme n'est plus un agent de dissolution sociale, mais un levain de progrès. Et c'est à tort, mon cher ami, que tu semblés nous attribuer, à nous socialistes, un faux idéal idyllique et pastoral, sur le modèle des âges d'or primitifs. Tu confonds deux choses bien distinctes : r idéal socialiste et V idéal anarchiste. Les anarchistes, oui, sont les intellectualistes échevelés dont tu parles; ce sont eux qui rêvent une société pastorale, où l'individu, dégagé de toute organisation précise, de toute réglementation sociale, de toute obligation industrielle, errant libre dans la sociélé,comnie il errait libre à Fétat de nature, passant sa vie en de poétiques paresses, dans les joies orientales d'un loisir continu, pourrait s'abandonner à toutes les débauches de la pensée et du rêve! P]t voilà l'optimisme à la Rousseau, cet état de nature social, où l'on rejette comme inutile et vain tout le fardeau de la civilisation, parce qu'il exige trop de travail pour peu de bonheur! Mais ce n'est pas là l'idéal socialiste : et ce n'est pas à Marx, qui, le premier, a mis en lumière toute l'importance de la technique et de l'économie, qui a subordonné le progrès moral et intellectuel aux progrès des systèmes de production, qu'il faut reprocher cet idéalisme faux, fade.
alanguissant, où l'idylle est de la paresse et la joie de la platitude béate. Non : la cité socialiste reposera au contraire sur le travail, affirmation normale et joyeuse de la vie, comme l'appelle Marx, sur Teffort et Taspiration ardente vers une amélioration quotidienne du milieu technique, moral et intellectuel : ce n'est pas avec le triomphe de la classe productrice, avecTarrivée au pouvoir de la classe ouvrière, que Ton peut craindre une rechute de Thumanité dans les paresses primitives. Il n'y aura qu'une différence : c'est que le travail, dans la cité socialiste^ ne revêtira plus cette forme fiévreuse, aveugle, malsaine, qu'il revêt dans le système capitaliste. Il ne sera plus le labeur écrasant d'une classe condamnée au surtravail pour permettre à une autre classe celte oisiveté douce et ces loisirs idéalistes que tu nous présentes comme le but du socialisme.
Mais il sera Veffort normal et harmonievx de tous les hommes construisant, tous ensemble et pour tous, une maison humaine, plus habitable, mieux distribuée et plus belle. Nous ne nions nullement le rôle de la douleur dans le monde ; notre philosophie n'est pas d'un optimisme fade. Nous savons, au contraire, que la douleur est le levain du devenir universel; et qu'est-ce autre chose, en dernière analyse, que notre théorie de la lutte des classes, sinon l'affirmation que le progrès social s'accomplit par les classes opprimées, par les classes porte-douleur? Oui, la
lutte contre la douleur sera le ressort éternel de Thistoire humaine; mais cette lutte peut revêtir à chaque étape une forme nouvelle. Le mal social présent vaincu, Téternelle douleur, certes, ne sera pas détruite ; elle se présentera sous d'autres formes, qu'il faudra de nouveau combattre et faire évanouir. On pourrait dire qu'aujourd'hui nous ne voyons que les formes du mal les plus apparentes, les plus grossières ; quand elles auront disparu, des formes plus subtiles et plus complexes de la douleur émergeront contre lesquelles il faudra conduire la même bataille éternelle ! Car, en définitive, le bonheur humain est moins dans la possession que dans la conquête, et ce n'est pas nous qui disons : beati possidenles! Comme il me serait facile, au fond, de te renvoyer la balle! Mais c'est le christianisme dont ridéal secret, et même l'idéal explicite, n'est que béatitude et repos, le christianisme qui place à l'origine du monde précisément l'éden, le christianisme, qui fait miroiter le paradis devant l'effort des chrétiens, le christianisme, qui, entre ces deux pôles, éden primitif et paradis à venir, présente la vie, Teffort, le travail, comme des épreuves, des châtiments, et insinue ainsi, au cœur même du travail et de l'effort, le secret dégoût de l'effort et du travail ! Nous, au contraire, nous ne plaçons pas la vie présente entre deux pôles d'inerte béatitude, nous ne séparons pas, en les hypostasiant.le règne de la douleur et
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le royaume de la joie, mais faisant pour ainsi dire descendre la vie éternelle dans la vie présente, nous voyons dans Faction humaine un mélange de douleur et de joie, la joie n'étant que la victoire laborieuse et toujours fragile de Thorame sur la douleur !
Mais je ne veux pas triompher aussi facilement. La question en litige, en fin de compte, est celle-ci : le socialisme laissera-t-il retomber Vénergie industrielle et morale de Thumanité, ou est-il au contraire un système social capable de la promouvoir plus loin encore et plus haut ? J'ai déjà discuté cette question avec notre ami Brosier, pour ce qui est de Ténergie industrielle. Il reste donc à l'examiner pour ce qui est de Ténergie morale. Et cet examen rentre admirablement dans le cadre du problème que nous agitons : la question morale n'est-elle pas étroitement liée avec la question de la femme et de la famille ? Marx et Engels avaient bien vu cette liaison, et ils avaient mis, ainsi que je l'ai déjà dit, le problème de la technique ou du travail et le problème de la famille, à la base de leurs recherches sociologiques. M. Sorel dit dans une préface, au livre de Golajanni sur le socialisme que le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure où il deviendra plus chaste. On ne saurait mieux dire, et si je vais en effet au fond de tes appréhensions, mon cher ami, ce que je trouve, c'est ceci : tu crains que
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le socialisme, en émancipant la femme, en relâchant les liens familiaux, en libérant les individus de toute contrainte sociale, ne les libère aussi de toute obligation morale et ne laisse retomber vers le plaisir et les mœurs faciles Ténergie que le christianisme avait haussée jusqu'à la notion du devoir et jusqu'à la moralité. Pour tout dire, en un mot, tu appréhendes qu,e la femme émancipée, soit la femme conquérant la liberté de ses caprices amoureux et se livrant à la même licence sexuelle que l'homme. Examinons donc cette question de très près.
On a souvent soutenu que le christianisme avait relevé la situation de la femme. Kt certes, il serait puéril autant qu'inintelligent de nier qu'entre le foyer grec, et d'una manière générale, le foyer antique, et le foyer chrétien, il n'y ait pas une différence sensible. Dans la maison antique, la femme a une position tout à fait subalterne ; elle n'est considérée par l'homme que comme un être purement naturel, qui partage son lit, mais qui n'a avec lui aucune relation d'ordre spirituel. Elle est la mère de ses enfants, mais c'est auprès de l'hétaïre qu'il va chercher la volupté et les plaisirs délicats de l'esprit. Toute autre est la situation dt; la femme dans la maison chrétienne L'union de l'homme et de la femme n'est plus ici envisagée au seul point de vue naturel : la femme est une personne morale, l'égale de l'homme devant
Dieu ; l'amour n'est plus un simple rapport sexuel, mais il implique le respect, le dévoûment réciproques. De la maison antique au foyer chrétien, il y a donc un progrès moral immense : la femme a cru en dignité, elle s'est élevée au même niveau moral que Thomme. D'où vient donc que, malgré tout, la femme ait encore dans notre cité moderne une placo aussi intérieure ? et qu'à juger les choses en gros, la cité moderne, aux yeux d'un féministe, ressemble encore par tant de côtés à la cité antique ? Les courtisanes n'ont point disparu, et c'est encore le plus souvent auprès d'elles que l'homme, le bourgeois moderne, laissant l'épouse ennuyeuse au foyer conjugal, va chercher la volupté et « l'amour ». La loi elle-même lui laisse pleine licence à cet égard : elle est indulgente pour l'adultère masculin, rigoureuse seulement pour l'adultère de la femme. En définitive, la différence n'est pas grande entre la manière dont l'homme moderne envisage, en général, la femme, et la manière dont l'envisageait le citoyen grec : la femme est encore pour lui, soit la servante, soit l'être de plaisir, et les rapports de l'homme et de la femme revêtent toujours cette forme grossière. L'influence du christanisme, pour réelle qu'elle soit, n'a été en somme que superficielle.
C'est que le christianisme, s'il est en un sens une doctrine d'amour et d'égalité, ne prêche que r amour mystique et r égalité mystique, et cet
amour et cette égalité n'empêchent en rien rinégalilé juridique et sociale réelle. Le christianisme a bien pu donner à la femme une personnalité morale, mais cette personnalité morale restait toute négative^ faite d'effacement et d'abncgation. Elle ne devenait pas dans la société une force i^éelle, positive et agissante; elle ne prenait pas corps dans une situation juridique déterminée ; elle demeurait subjective, idéale, et livrée, partant, à tous les caprices arbitraires du mâle. Le mysticisme chrétien, comme Tintellectualisme antique, reste une doctrine aristocratique ; il n'empêche pas plus l'inégalité juridique et sociale de Thomme et de la femme, qu'il ne s'oppose à l'inégalité juridique et sociale du seigneur et du serf, du patron capitaliste et de l'ouvrier : sa négation métaphysique de l'inégalité des hommes ne nie en rien leur inégalité réelle et sociale : bien mieux, elle la consacre. On pourrait même soutenir que le mysticisme chrétien n'a fait que rendre la société plus hypocrite : Tintellectualisme antique, en effet, était plus franc ; il proclamait ouvertement la légitimité rationnelle de la hiérarchie aristocratique, tandis que le mysticisme chrétien, au nom de la justice et de l'égalité futures, tolère et consolide l'injuslice et l'inégalité présentes. Et cette hypocrisie sociale s'étale surtout à l'égard de la femme, que, mystiquement, on exalte, et que, socialement, on dégrade,
Si donc le foyer chrétien ne réalise pas, par rapport au foyer antique, un progrès moral plus considérable et plus profond, c'est que le christianisme n a accordé à la femme qu'une valeur mystique, quune personnalité morale mystique : pour que la situation sociale de la femme soit vraiment relevée, il faut qu'elle acquière une valeur réelle, une personnalité morale réelle. Or, c'est là précisément le but du féminisme socialiste. En faisant à la femme une situation juridique et sociale égale à celle de riiomme, en lui créant la possibilité d'atteindre au même niveau intellectuel, le socialisme donnera un corps social à la dignité morale féminine et substituera, entre l'homme et la femme, à des rapports de charité des rapports de justice.
Loin que la femme, ainsi émancipée, soit la femme ayant conquis la liberté de ses caprices amoureux, comme tu le crains, mon cher ami, ce sera au contraire, en même temps que plus de justice, plus de chasteté réelle dans les relations de l'homme et de la femme.
Le christianisme, proclamant l'indissolubilité du lien conjugal, pense ainsi fermer la porte aux mœurs faciles. Mais sa méthode mystique et idéaliste reste sans prise sur les rapports sociaux réels. Ce sont les rapports économiques qui forment les mœurs ; si, dans une société, ces rapports sont tels qu'ils corrompent à sa source l'union de l'homme et de la femme, pas de puis-
sance morale extérieure et factice qui puisse rendre cette union saine, durable, heureuse.
Proclamer indissoluble le mariage moderne, ce mariage que seul Tintérêt fonde, et qui repose sur un contrat léonin, où la personnalité féminine est absolument sacrifiée, revient à immoler à une forme sociale la dignité morale de la femme. En pure perte d'ailleurs : la nature humaine ne se laisse pas ainsi comprimer par des prescriptions morales factices et a vite fait de prendre sa revanche, en tournant la loi. C'est ainsi que Tadultère et la prostitution sont les heureux et naturels corollaires du mariage bourgeois moderne. Car il ny a qu'un moyen de rendre stable l'ordre conjugal, comme d'ailleurs Tordre social dans son ensemble : c'est, non pas de prêcher la résignation et la soumission à ceux que cet ordre oppresse, mais d'assurer à l'ouvrier dans la cité, à la femme dans le mariage, la pleine satisfaction de leurs aspirations physiques, morales et intellectuelles.
Mais c'est là une méthode réalisle que le christianisme ne saurait avouer, pour la bonne et simple raison qu'elle est sa négation même.
N'avons-nous pas vu, quand nous avons discuté ensemble, mon cher ami, des rapports de la religion et du socialisme, que la religion ne se développe que là où la personnalité réelle est rudimentaire ou absente, que là où l'être humain, faute de bonheur dans la vie présente, se crée
un bonheur illusoire dans une vie future ? Et quand tu médis que, malgré tout, la femme reste religieuse, qu'elle le sera toujours, je comprends et je ne suis pas embarrassé pour te répondre. La chose est bien simple : la religiosité de la femme n'a fait que traduire jusqu'ici rinfériorité de son développement moral et intellectuel. Que la femme puisse, socialement, juridiquement, intellectuellement, acquérir une personnalité réelle, et tout mysticisme disparaîtra chez elle, comme il disparaît chez l'homme, lorsqu'il parvient à entendement. C'est pourquoi le christianisme ne saurait être féministe : le féminisme, il le sait bien, c'est la femme lui échappant des mains, s'évadant de sa tutelle, se conquérant elle-même! Aussi maintient-il jalousement la femme dans son infériorité sociale et intellectuelle, lui prêchant la résignation, le devoir, la berçant des visions du paradis, pour la conquête duquel il lui ordonne de sacrifier sa chair, son cœur, son esprit, en un mot tout son être réel. Elle passera dans la vie, ombre douce, pâle et résignée, sans avoir jamais à agir par elle-même, sans personnalité, sans réalité, reflet d'abord de sa famille, puis reflet de son mari. On la laissera vivre dans le rêve : jeune fille, on lui permettra les bons romans, fades et sentimentaux ; jeune femme, elle aura l'église et ses consolations, dans l'ombre discrète, irréelle et fantastique des cathédrales ; mais la vie pleine, la vie du cœur,
la vie de Tesprit, la vie sociale, Tamour, la science, Tart, la cité, dans leurs réelles splendeurs, chaudes et vibrantes, tout cela lui sera fermé : elle a le monde du rêve romanesque ou religieux, fade et abêtissant, où, faute depersonnaiilé réelle^ elle se crée une réalité illusoire , et par où s'échappent ses ardentes aspirations vers le bonheur, la justice et Taraour.
Tu me dis, il est vrai, que la femme sent plus que rhomme ce qu'il y a de tragique et de douloureux dans la vie humaine ; qu'elle a plus que l'homme, étant plus près de la douleur, la révélation vitale de cette vérité, à savoir rindifférence de la nature pour l'individu ; qu'elle ne saurait, en conséquence, se contenter d'un idéal tout rationnel, tout abstrait. Mais ici encore, ma réponse sera simple. La femme n'est pas le seul être dont les aspirations prennent une direction mystique, quand il n'y a pas application sociale et objective de l'activité : l'homme aussi donne dans le mysticisme chaque fois que, soit défaillance personnelle, soit excessive anarchie sociale, il ne voit plus la possibilité d'améliorer sa situation, socialement et scientifiquement, d'une manière réaliste. C'est un phénomène commun à toutes les époques de décadence que la recrudescence du mysticisme, sous toutes ses formes. Je veux bien donc que la sensibilité de la femme soit plus frémissante, plus profondément et plus douloureusement émue : mais qu'elle doive tou-
jours se repaître de mysticisme, voilà ce qui ne m'apparaît pas du tout prouvé. Il suffit, encore une fois, que la vie de la femme devienne plus sociale, plus objective, plus intellectuelle, et la religiosité s'évanouira de son àme, comme elle s'est évanouie de celle de l'homme, dès qu'il a donné à son activité une forme sociale et un but social. Et je ne tirerai de ton affirmation qu'une conclusion : du jour où la sensibilité féminine, au lieu de prendre une direction mystique et religieuse, prendra une direction sociale^ ce sera, pour le progrès moral humain, une impulsion nouvelle, prodigieusement féconde. La lutte contre la douleur, ce ressort du devenir, quand la femme fera partie agissante et délibérante du monde social, et qu'elle pourra pénétrer le Droit et la législation de son souffle de pitié ardente, comme elle sera singulièrement plus vive, plus diligente, plus acharnée ! La raison de l'homme, plus froide, se perd facilement dans le jeu des vaines scliolastiques et donne volontiers dans le frivole dilettantisme byzantin : mais le cœur frémissant de la femme, quand il ne se repaîtra plus de vains songes mystiques, sera une force de progrès impétueuse, allant droit au but, s'attaquent sans détour aux maux sociaux réels et profonds, qui atteignent le centre même de la vie individuelle comme de la vie collective. Non, non, l'âme de la femme n'est pas rivée pour l'éternité au vain rêve religieux! Déjà, beaucoup
de femmes ont, de nos jours, secoué le joug de Téglise; beaucoup ouvrent leur cœur et leur esprit à l'idéal moderne; beaucoup participent au mouvement ouvrier et viennent préparer avec nous cet ordre social nouveau, où les hommes ayant rejeté les chaînes imaginaires, cueilleront la fleur vivante. Et dans cette glorieuse cité communiste, où les travailleurs affranchis régleront harmonieusement la production sociale, où les femmes affranchies feront le foyer plus chaste, plus solide et plus joyeux, où la vie publique enfin, moralisée dans ses profondeurs, par Taccession dans Tunivers social du producteur et de la femme — ces deux exploités éternels — sera pénétrée d'un ardent esprit de justice, de pureté, de bonté, le christianisme s'évanouira comme un sombre rêve !
Loin de déchoir, l'humanité grandira encore.
Le vieux gorille lubrique et féroce montera un degré plus haut sur Téclielle de la moralité. Il était féroce parce qu'il était misérable, qu'il avait faim. Mais voici que, depuis trois siècles, grâce aux progrès de la science et de l'industrie, le joug de la faim s'est détendu et que le niveau général delà vie matérielle s'est élevé : les mœurs se sont adoucies, chaque vie humaine a paru précieuse, un immense souffle de pitié et de justice a couru sur les sociétés humaines, les idées socialistes se sont largement répandues et l'on peut rêver aujourd'hui une cité, où la faim sera défi-
nitivement vaincue, où la vie humaine, n'oscillant plus entre les deux pôles extrêmes de l'opulence et de la détresse, n étant plus obsédée, soit excès, soit privation, par l'image de la richesse, gravitera autour d'unaxe psychologiquesupérieur, où le travail enfin, désormais harmonieux, sera Taffirmation joyeuse et normale de la vie, l'équilibre vigoureux des forces musculaires et intellectuelles ! V
Il était féroce aussi, parce qu'il était lubrique. Mais voici que la femme relève la tête et veut secouer le joug de douleur et de honte; de même que, par sa révolte, le travailleur fera reposer la vie humaine sur Taxe harmonieux du travail, en l'affranchissant de ces deux esclavages, aussi avilissants l'un que l'autre, richesse et misère; de même, par sa révolte parallèle, la femnie, s'émancipant, émancipant l'homme, et du faux idéalisme, qui ne veut pas voir le sexe en elle, ei du sensualisme lubrique^ qui ne veut voir en elle que le sexe, donnera à la vie sexuelle son vrai sens, sa vraie place, à mi-chemin entre l'extrême de l'ascétisme et l'extrême du sensualisme; car si l'opposition de l'extrême opulence et de l'extrême indigence courbe l'humanité sous le joug des mêmes soucis matériels, l'opposition de l'ascétisme et du sensualisme traduit une égale obsession du même besoin, un égal esclavage des mêmes instincts inférieurs. Le véritable idéaliste, dit Renan, n'est pas celui qui
nie la nature, mais celui qui, lui faisant sa part légitime et nécessaire, se rend libre pour la vie spirituelle. Le riche et le pauvre, l'ascète et le libertin, pourrait-on affirmer, sont également des matérialistes.
Mais quelle n'est donc pas, dès lors, la valeur moralisatrice du socialisme, lui qui, précisément réalisera cette double émancipation du travailleur et de la femme ! Deux puissances moralisent surtout rhomme : le travail et Tamour. Le travail donne à Thomme une sévère discipline intellectuelle, qui est en même temps une discipline morale ; le travail socialise la vie et par cela même la moralise : car, en travaillant, rhomme participe à la création objective du milieu social, subordonne les puissances inférieures et sensibles de sa nature à une règle extérieure, impersonnelle, scientifique. Mais, d'autre part. Ton sait assez que Thomme, en général, ne travaille guère pour le seul amour du travail ; sa volonté ne se plie pas aisément à une règle objective, à une loi externe : entre rorganisme social défini, où son activité s'insère selon un rythme rigoureusement déterminé, et son individualité sensible, ondoyante, les réactions sont très variables. Il faut donc une force intime qui nous stimule et nous exalte : cette force, c'est Tamour; c'est lui qui, non seulement nous maintient dans ce que Kant appellerait la légalité^ mais qui, bien souvent, nous
incite à des a3tes de luxe^ h une moralité de luxe. Aussi peut-on dire que la moralité de l'homme est, pour une grande part, entre les mains de la femme. On pourrait mesurer le degré de moralité des peuples et des individus au respect qu'ils professent pour la femme, à la situation sociale qu'ils lui font. Les peuples les plus actifs et les plus progressites sont, en général, ceux où la femme est le mieux honorée et respectée. Il est évident, en effet, qu'il en va tout autrement pour un peuple si la femme est un être auprès de qui Thomme trouve réconfort, stimulant, ardeur nouvelle pour le progrès, ou si, auprès d'elle, il perd toute vigueur morale, toute énergie, tout élan.
Il importe donc au plus haut point, pour l'avenir moral de l'humanité, que ces deux puissances moralisatrices, travail et amour, soient placées dans les meilleurs conditions sociales possibles. Or, jusqu'ici, le travailleur et la femme ont été tenus pour des éléments sociaux passifs, subalternes, subordonnés, celui-là aux non-producteurs y celle-ci à r homme en général ; et, comme dans le rapport de maître à serviteur, il y a une source presque égale, ainsi que le remarque Hegel , d'abaissement et de corruption à la fois pour le maître et pour le serviteur, et qu'il ne saurait y avoir de vraie moralité que dans un rapport de libertés égales, on comprend les maladies épouvantables dont la cité humaine
a travaillé jusqu'ici ; on comprend la lenteur désespérante du progrès moral et social. Nous avons vu comment la civilisation antique, de type militaire, et reposant sur la force, traitait la femme : en être purement naturel, tout à fait subalterne", avec qui Ton n'a que des relations physiques. Le christianisme accordant à chaque àme humaine une valeur spirituelle infinie, une première transformation s'est accomplie dans la manière d'envisager la femme : la femme s'est élevée 'à la dignité d'un être moral, l'amour s'est spiritualisé. Mais ce ne fut là qu'une transformation mystique et par conséquent plus apparente que réellement profonde. Le christianisme accorde bien à la femme une valeur spirituelle, mais cette valeur reste toute à la merci du caprice masculin, et, faute de s'incarner dans une personnalité sociale réelle, demeure dans le domaine subjectif et idéal où l'homme, au gré de sa fantaisie, peut l'exalter ou la rabaisser, sans que la femme cesse d'être, socialement et réellement, son inférieure. Et le christianisme a fait de la femme plutôt un fantôme moral qu'un être moral.
Le travail, lui aussi, a été considéré comme un élément passif et subalterne. Dans la maison antique, les esclaves, les famuli, faisaient partie de la famille, ils n'avaient point d'existence autonome, mais ils restaient dans le corps de la famille, à l'égard du maître, comme les membres à l'égard du cerveau. Exclus de la raison comme
de la cité, on les traitait, non comme des hommes mais comme des bêtes de somme, par le fouet.
Dans la maison chrétienne, le rapport change un peu : le serviteur reste serviteur et le maître maître ; mais comm"? le christianisme reconnaît une âme au serviteur, le maître est tenu au moins à être doux, à être bon, à être charitable ; le serviteur se pose devant lui, non encore comme une personne libre, mais, au moins, comme son égal devant Dieu, et c'est un rapport mystique qui les lie. Le serviteur reste donc un élément passif et subalterne ; ce qui est changé, c'est moins sa situation réelle, que les sentiments subjectifs du maître, lequel est bon selon son caprice, car les devoirs de charité restent toujours des devoirs larges. Aujourd'hui encore, un patron dira en parlant du personnel de son usine : « mes »
ouvriers ; il considère au fond son usine comme sa maison et les ouvriers comme ses serviteurs, ses domestiques, envers qui il peut être tenu à de la bonté, de la charité, de la mansuétude, mais non à de la justice, car ce ne sont pas des êtres libres ; et rien ne le choque davantage, comme de voir ces ouvriers qui sont ses ouvriers, presque ses enfants, dirait-il dans un accès de sensiblerie c paternelle », constituer un syndicat, fonder une coopérative, prétendre enfin à une vie d'hommes libres en dehors de son usine : non, il faut que, dehors comme dedans, ils demeurent « ses » ouvriers, et qu'ils continuent à se mou-
voir, respectueusement courbés, dans le cercle familial de son ombre bénigne !
Eh bien, ces deux éléments sociaux passifs et subalternes — le travailleur et la femme — le socialisme les élèvera à la dignité sacrée d'êtres libres ; il leur donnera dans la société la place qui leur revient, c'est-à-dire la première. Il réalisera le libre gouvernement des producteurs^ qui cesseront d'être subordonnés aux non-producteurs. Il fera de la femme l'égale de l'homme, juridiquement et socialement. Le vieil arbre d'iniquité sera ainsi sapé à la racine ; sur ces assises, désormais pures et harmonieuses, du travail et de l'amour, la cité humaine s'épanouira dans la justice. Et, à cette question : le socialisme laissera-t-il rétomber l'énergie morale de l'humanité ou la haussera-t-il à de plus hauts sommets, je puis donc te répondre, mon cher Ferron : oui, le socialisme érigera, ,plus vigoureuse et plus allière, Ténergie morale humaine, car il la dégagera de lous les obstacles qui la limitent et la corrompent; il l'affranchira de cette économie à laquelle le christianisme n'a pas pu ni voulu toucher ! Et toutes tes craintes, mon cher ami, sont vaines : l'humanité morale peut grandir encore sans le christianisme : il a vécu, puisqu'il est dépassé.
DORTAL
Amen ! Mon cher Darville, je ne souhaite plus maintenant qu'une chose : c'est que ta femme ne soit I as féministe. Le sort, ma foi, devrait bien nous offrir ce plaisir: ce serait d'une ironie délicieuse et nous serions à la fois dédommagés et vengés des débordements de ton éloquence. Mais j'y songe : tu es peut-être assez rigoriste pour exiger de ta future femme un certificat de féminisme !
DARVILLE
Mon Dieu, quand je l'exigerais, cela vaudrait autant qu'un certificat de bonne cuisinière. Mais rassure-toi: je n'exige rien! Le bon bourgeois exige de sa maîtresse qu'elle soit jolie et lui fasse honneur; de sa femme, il n'exige rien, que l'ingénuité, la dot et les petits plats. Nous sommes à la fois plus et moins difficiles : nous ne faisons fi ni de la grâce ni de la beauté ; nous apprécions une fine ménagère, mais la femme qui — en outre ! — serait une femme d'esprit large et de cœur généreux, cultivée sans pédantisme, capable non seulement de comprendre les idées de son mari, mais d'avoir une vie intellectuelle originale, et de jouer dans le petit monde domestique comme dans le grand univers humain.
un rôle non plus officieux mais officiel, si j'ose ainsi m'exprincier, voilà TEve nouvelle que nous attendons. L'amour alors ne reposera plus uniquement sur des qualités physiques, comme Tamour païen, ou sur des qualités spirituelles négatives comme l'amour chrétien, mais il sera l'union profonde, entière et supérieure de l'àme féminine et de l'àme masculine, pleinement et originalement développées toutes deux et se complétant harmonieusement ! Le christianisme a bien spiritualisé l'amour, mais comme il niait brutalement la nature et la cité, cette spiritualité n'était qu'une forme vide: subordonnant la Nature sans la nier, affirmant la valeur infinie de l'Esprit, sans s'égarer dans le mysticisme, un Amour renouvelé et approfondi va croître au cœur des femmes nouvelles et dos hommes nouveaux de la Cité socialiste !