DUNE
Mais vous me trompez donc, monsieur? tous ne connaissez pas Léonard Asthon !
Écoutez-moi, mademoiselle, et que Dieu prête è mes paroles un accent qui vous persuade. Vous accusez Léonard Asthon, et moi je ne puis le croire coupable... une fatalité horrible a dû peser sur sa destinée et sur la vôtre; mais si affreux que soit votre malheur, il n'est peut-être pas irréparable... parlez, parlez, au nom du ciel!
DIANE
Eh bien! soit, monsieur!... je vous en ai assez dit pour que vous sachiez tout. Mon Dieu ! regardez celui à qui je parle pour moi qui ne puis le voir, et qu'il tremble devant vous, s'il se joue de ma douleur!
LÉONARD
Oh! ce Dieu que vous invoquez, je l'inToque aussi, moi, et c'est pour tous deux maintenant...
DIANE
Qu'il soit donc entre nous ! et maintenant écoutez-moi. Léonard, poursuivi, perdu, abandonné de tous, errait aux environs du château de ma mère. Elle ne le connaissait pas, monsieur; mais elle l'aimait, elle l'aimait pour ses nobles qualités, son courage, ses vertus... moi aussi, monsieur, qui écoutais chaque jour le récit de ses exploits, moi , à qui l'on semblait se plaire à le peindre comme un héros; moi, qui le croyais noble et grand... je l'aimais!
LÉONARD
Vous l'aimiez?
DIANE
Ah! oui, je l'ai bien aimé!... Un jour, on vint nous dire qu'il n'avait plus d'asile ; c'est alors que ma mère lui en fit offrir un. Léonard accepta; il fut caché dans un pavillon qui m'appartenait. C'est là que tous les jours j'allais près de lui, souvent seule, car ma pauvre mère était tombée malade... oui, monsieur, tous les jours j'y allais, tous les jours je l'écoutais... il me racontait ses dangers, ses combats, sa périlleuse existence, et tous les jours je l'aimais davantage.
LÉONARD
Et lui?
DIANE
Il m'aimait aussi, il me le disait du moins... il me disait qu'il m'aimait, à moi, à une pauvre aveugle qui jusque là n'avait inspiré que de la pitié. Obi si vous saviez, monsieur, quand tout ee qui vous entoure vous parle comm« h une in-
fortunée qu'on ne peut que plaindre, si tous saTtw comme une voix qui lui parle d'amour remplit son cœur de joie I Avec lui , ma vie ne me semblait plus vide et obscure; il avait donné à mon ame le jour qui manque à mes yeux... quand il me parlait du ciel, je croyais le voir. Il m'aimait !... j'ai été bien folle de le croire, monsieur, n'est-oe pas ? mais je l'aimais, moi, et je le croyais !
LéONABO.
Le misérable!
«LAIÏB.
Oui, pendant deux mois il se joua de cet amour insensé qu'il excitait en moi. Enfin, un soir, des soldats envahirent le château; je courus au pavillon ; toutes les issues étaient fermées... Il n'y avait qu'un moyen de le sauver, monsieur : c'était de faire croire que j'habitais seule le lieu où il était caché. Ce stratagème m'avait déjà réussi, et les soldats s'étaient retirés sans le visiter; mais cette fois ils insistèrent, et moi, je voulais le sauver. Il s'était réfugié au fond d'une profonde alcôve, nous étions dans l'obscurité... j'osai tout, et lorsque les soldats entrèrent avec des flambeaux, ils ne virent qu'une femme dans ce lit, et ils s'arrêtèrent.
LÉONARD
Grand Dieu I
DIANE
Oui, monsieur, voilà ce que j'ai fait, et ces soldats en me voyant ainsi, moi, pauvre fille aveugle, ces soldats se retirèrent sans oser franchir le seuil de cette chambre, ils se retirèrent et me laissèrent seule avec lui, seule, et alors, monsieur, il ferma cette porte que les soldats avaient respectée, et lui que je venais de sauver, lui...
LÉONARD
Lui...
DIANE, avec désespoir.
J'aurais pu appeler au secours et le perdre; mais je l'aimais et il n'y eut que moi de perdue!
LÉONARD
Ah! l'infâme! l'infâme!
DIANE
Oh I oui, bien infâme, n'est-ee pas? et moi bieo malheureuse!... Eh bien! monsieur, le lendemain, quand je retournai dans ce pavillon, la honte sur le front, rien, rien... il n'y était plus.
LÉONARD
Oh I que tous avez dû souffirirl
DIANB.
Mais ce n'était pas tout... depuis ce temps, pas un mot, pas une nouvelle de lui! je restai seule sans pouvoir lire, écrire, interroger, avec un affreux secret dans le cœur... et lorsque ma mère a surpris ce secret à mon désespoir, c'est pour lui, pour lui seul que j'ai prié. Elle lui a écrit; il n'a pas répondu. Enfin, désespérée, elle a fait venir mon père et mes frères, et ne pouvant me rendre l'honneur, elle leur a fait jurer de me venger... ils l'ont \uré, monsieur, ils l'ont juré deTant mol...
MAGASIN THEATRAL
Ils vont venir pour cela, et c'est pour cela que je suis venue, pour empêcher ce combat infâme, car il ne peut pas tuer mes frères après m'avoir déshonorée.
LÉONARn.
Oh! malheur! malheur!
DIANE
Vous comprenez cela , monsieur, vous le comprenez, et il peut nous sauver, s'il le veut. Écoutez, je ne lui demande que son nom, un jour, une heure, s'il le faut, et je vous jure à vous, à lui... je vous jure devant Dieu que j'offenserai , que ce ne sera pas pour lui une longue chaîne... Je n'ai pas long-temps à vivre, monsieur, j'ai trop souffert pour celai mais si Dieu était assez implacable pour me faire plus forte que mon malheur, je vous le jure, je me tuerai.
LÉONARD
Malheureuse !
Oui, je me tuerai, non pour lui, je puis vous le dire à vous, mais pour moi... Je ne l'aime plus maintenant, je le méprise.
LÉONARD
Léonard Asthon... oh! ne le méprisez pas...
DIANE
Ne pas le mépriser...
LÉONARD
O Diane, ange sacré de misère et de douleur, je vous jure que si Léonard peut encore quelque ehose dans ce monde , il réparera votre honneur
et vous sauvera. Ah! ne le méprisez pas avant de tout savoir.
DIANE
Mais qu'y a-t-il encore, et qu'avez-vous à m'apprendre?
LÉONARD
Je ne puis rien vous dire, je ne dois rien vous dire; mais souvenez-vous des paroles que je prononce ici devant ce Dieu que vous avez invoqué : Quoi que vous puissiez apprendre, quoi que vous ayez a souffrir encore, soyez forte pour vivre. Ne condamnez pas Léonard et comptez sur la justice du ciel et sur lui.
DIANE
Sur lui ?
LÉONARD
Oui, sur Léonard Asthon, qui n'a pas conquis par le mensonge la renommée d'un noble cœur et d'un honneur sans tache; sur Léonard Asthon, incapable d'une lâcheté, je vousl'attestcetau nom duquel je ne vous ai pas vainement promis de vous sauver; sur Léonard Asthon enfin, comme vous l'avez aimé.
DIANE , lui tendant la main.
Dieu le veuille, monsieur !
LÉONARD
Prenez ma main, madame; vous pouvez vouf y appuyer sans crainte qu'elle vous manque ou qu'elle vous trahisse !
DIANE
Je le crois; car il y a des cicatrices à cette main, c'est celle d'un vieux soldat.
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iVCTE QUATRIEME.
Un salon. Portes au fond et sur les côte's.