CHAPITRE PREMIER
Le temps était affreux, nous l'avons dit déjà, l'orage grondait sur les bloquas de la plaine et les sapins de la montagne, une bise violente passait en gémissant sur les toits du château, arrachant
aux girouettes rouillées de lugubre grincements.
Malgré cette tempête, les hôtes de Virol, lassée d'une longue journée de battue aux loups, dormaient profondément à celte heure avancée de la nuit ; et madame de laSaulcière, seule veillait dans sa chambre, en proie a la plus vive agitation, — lorsque la fenêtre s'ouvrit et livra passage aujeune Faucon.
L'homme qu'on aime, cet homme pour lequel une femme expose parfois son honneur, sa vie, son bonheur, cethomme
dont elle est occupée sans cesse, même a son propre insu, lui cause une émotion indicible s'il se présente inopinément a elle. On comprendra donc aisément quelle angoisse dut serrer le cœur de la marquise a la vue de ce jeune homme pale et bouleversé, qu'elle aimait et ne voulait pas revoir ; — et qui osait venir chez elle au milieu de la nuit, par le plus inconvenant, le plus téméraire des chemins aux veux d'une femme : la fenêtre.
Pendant quelques minutes elle demeura immobile, paralysée, sans voix,
sans haleine, les yeux rivés au sol, le sein palpitant.
Et lui même, une fois entré, devant cette femme qui tremblait et se taisait, lui-même se tut et trembla, et comme elle il garda un morne silence, l'enveloppant d'un sombre regard.
Une veilleuse jetait a peine une clarté mate et tremblante dans la pièce, mais la nuit élail lumineuse malgré l'orage, et quand madame de la Saulcière, relevant enfln la tête, osa le regarder, elle put, au désordre de ses vêlements, à la
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pâleur mortelle de sou visage, à l'expression de désespoir farouche qui en contractait les traits, deviner les tempêtes et les colères de son âme.
11 avait sa carabine à la main ; sous son manteau, qu'une agrafe unique retenait sur son épaule, étincelait le pommeau de longs pistolets ; et il ressemblait tellement a un bandit que la marquise frissonnante se demanda s'il ne venait point l'assassiner.
En de pareils moments, les femmes retrouvent les premières une parcelle
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de sangfroid, une lueur de raison ; madame de la Saulcière rompit donc enfin le silence, et dit à Jean de Terraz, toujours immobile et sombre devant elle :
— Que venez-vous donc faire ici, monsieur, et qui vous a donné le droit d'être aussi hardi ?
Elle avait essayé d'imprimer a sa voix une nuance de colère; en dépit de ses efforts, cetle voix fut caressante et douce comme l'avail été la voix de la jeune et et belle fée sous le toit du Nid de faucons.
Cet accent si pur, si frais, si velouté, empreint d'un certain effroi et d'une légère prière, brisa le charme qui paralysait Jean de Terraz.
— Ce que je viens faire? dit-il avec une sorte de colère furieuse, je n'en sais rien encore, mais il fallait que je vous voie.
Et le jeune Faucon fit un pas vers madame de la Saulcière qui recula en étouffant un mot d'angoisse.
— Oh! n'ayez pas peur, madame, n'ayez pas peur, fit-il avec une ironie
où Ja douleur perçait, je ne viens point vous tuer, je ne viens pas non plus pour vous insulter; niais vous ma\ez trompé, affreusement trompé.. .et, acheva- t-iliii
en comprimant un sanglot, c'est bien mal.
La marquise tressaillit a cette accusation qui ne lui paraissait point méritée :
— En quoi vous ai-je trompé? demanda -t-elle.
— Vous n'êtes pas une fée.
— EJi bien ! que \ous importe
— Eh bien ! je vous aime, murmurat— il sourdement... et vous ne pouvez être à moi cependant...
L'émotion et la terreur gagnaient de plus en plus la marquise; et cependant, tant est grande la puissance que les femmes ont sur elles-mêmes, cependant elle eut le courage de sourire et de répondre :
— Si j'étais une fée, vous appartiendrais-je davantage!
— C'est juste, fit il, mais au moins je pourrai^ vous aimer dans la religion de
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mon cœur, rêver de vous a toute heure, votre souvenir m'aurait accompagné partout, sur les pics des montagnes où ne parviennent que les brûlantes caresses de la foudre et le pied des chamois, au fond des vallées où , dans le milieu du jour, il fait si bon s'asseoir a l'ombre d'un arbre pour y revoir en rêve cet être mystérieux, ange, femme ou fée, qui vous est apparu un soir de tristesse... Mais vous êtes la marquise de la Saulcière, c'est-a-dire une femme que je devrais haïr de toutes les forces de mon âme, la femme de notre ennemi, de celui qui nous a dépouillés, qui possède
nos domaines, chasse nos cerfs et nos
daims et boit le vin de nos vignes
Vous êtes liée à cet homme exécré, a ce misérable qui a payé des estafiers pour nous assassiner, et dont la vie nous appartient puisqu'il nous insulte et attente a la nôtre... Et pourtant, continua îe jeune Faucon avec une exaltation terrible, pourtant je vous aime, je le sens bien; ma vie me semble enchaînée a la vôtre, je voudrais être métamorphosé en chien pour vous suivre a tout heure, devenir ce brin de gazon, celte bande de verdure qui lèche les allées de votre parc et sur laquelle vous marchez. Si
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l'on me demandait le saerilice de ma vie pour être aimé de vous une heure, je donnerais ma vie et mourrais en souriant; — mais vous êtes sa femme? — c'est-à-dire que je ne puis, moi qui vous aime, vous le dire devant lui, car vous êtes son bien, sa propriété, a cet homme qui n'a que des hieus usurpés et des propriétés volées a l'aide de l'intrigue et de la faveur... Je ne puis, je ne dois pas vous regarder, car il est une loi humaine qui enchaîne parfois le vice a la vertu, la noblesse à l'infamie, la beauté a la laideur, et leur forge un lien que la mort seule a le droit de rompre! corn-
prenez-vous, s'écria Jean de Terraz en faisant un pas encore, pourquoi vous avez mal fait de venir a moi et de me tromper?
Madame de la Saulcière avait écouté haletante cette voix empreinte d'une ironie sauvage, ces paroles où le désespoir et la colère s'unissaient en une poésie âpre et rugueuse, — elle tremblait et défaillait devant cet homme dont la main convulsive serrait le pommeau de ses pistolets; et, à mesure que son effroi augmentait, elle se sentait attirée vers lui d'une manière irrésistible, son
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cœur battait a rompre, et son amour parlait si haut qu'elle était sur le point de se jeter à ses genoux et de lui dire :
— Je t'aime, pardonne-moi... va-t'en!
— Fh bien ! reprit Jean de Terraz dont l'œil étincela dans l'ombre d'une fauve lueur, eh bien, puisque vous avez faille malheur de ma vieentière, je veux me venger, je veux a mon tour faireune victime de ma colère, et vous arracher violemment a cet homme placé entre vous et moi comme une barrière d'airain.
La marquise recula encore et se tut, dominée par l'effroi.
— Tenez, dit le jeune Faucon en allant vers la fenêtre demeurée ouverte, il neige, n'est-ce pas, lèvent déracine les chênes et les sapins, le temps est affreux, on dirait que les hommes, vassaux et châtelains, nobles etbûcherons, enfermés chez eux, prient avec ferveur pour les voyageurs attardés, et n'osent s'exposera la colère du ciel; — eh bien! vous vous trompez, madame, et a cette heure les Faucons de la montagne, ces rudes chasseurs, ces paysans sombres et silencieux, que les gens de la plaine voient passer en tremblant et faisant un
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signe de croix, ces hommes descendent des collines et des gorges profondes des Alpes, ils marchent sons la conduite de mon vieux père, le haron de Terraz, ils me suivent de près, et dans une heure ils seront ici !
-^- Mon Dieu! fit la marquise d'une voix éteinte, que viennent-ils donc faire ?
— Ils viennent brûler, égorger, et tout cela par mes ordres , car cet homme qui vous possède, ce lâche qui soudoie des assassins, a osé nous défier aujourd'hui même, et nous menacer de la colère du roi si nous remettions les pieds sur ces terres qu'il prétend lui apparie-
nif ! Et il y a longtemps que nous attendons, longtemps que nous rugissons dans nos montagnes contre les voleurs de la plaine, et que nous souhaitons l'occasion de laver dans des flots de sang les malheurs de notre race et les affronts faits à nos pères. — Ils viennent, madame, vous les verrez bientôt, à la lueur de leurs carabines, parcourir comme des démons les salles et les galeries de ce château que vous croyez être à vous ! avant le point du jour le Virol sera brûlé, cet homme aura cessé de vivre, et nous ferons un feu de joie avec les dentelles et les habits brodés d'or de ces beaux seigneurs que vous
avez amenés de Paris et qui nous traitent de voleurs et de bandits !
La marquise se laissa tomber à genoux et joignit les mains avec angoisse.
— Ah ! ricana le jeune Faucon au comble de l'exaspération et du délire, ah ! vous avez peur, ah! vous priez, madame, ah ! vous suppliez ! Vous l'aimez donc, cet homme pour qui vous implorez grâce et tremblez! Eh bien! tremblez et priez, que m'importe! quand cet homme sera mort, au moins j'aurai le droit de vous aimer...
La marquise se releva lentement, une fiere énergie brillait dans son regard, un courage subit venait de succéder à
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l'accablement et a la terreur auxquels naguère elle était en proie. Au lieu de reculer encore devant Jean de Terraz, elle marcha vers lui, et, le regardant eu face :
— Monsieur , lui dit-elle, j'ignore quels torts M. de la Saulcière a vis-à-vis de vous et de votre famille, quels griefs alimentent la haine de vos vassaux pour les siens, je ne sais si M. de la Saulcière est indigne ou non de la qualité de gentilhomme et si son immense fortune a pour origine la source impure que vous lui assignez ; — mais ce que je sais, c'est que vous vous êtes introduit chez moi violemment, au mépris de tous les
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égards dus à une femme; c'est que vous venez de m'insulter, moi que vous dites aimer, me faisant un crime d'avoir voulu vous sauver, de m'être exposée a mille dangers, d'avoir compromis ma réputation, mon honneur, en allant, moi, seule, moi, la femme d'un autre, chez vous, au milieu de la nuit.
La marquise parlait sévèrement, mais sa voix n'avait rien perdu de son timbre enchanteur, et l'amour perçait dans ces reproches que Jean de Terra/ écoulait la sueur au front et les veux baissés. Tout a coup il s'écria :
— Mais pourquoi vouliez-vous me sauver, moi que \ous ne connaissiez
pas, pourquoi vous exposer à tous ces périls pour un homme qui devait vous être au moins indifférent s'il ne vous était odieux; car, je le sais bien, on nous traite avec mépris et dédain, nous, les Faucons de la montagne, les gentilshommes aux habits de bure et au manteau troué; dites, madame, murmura-t-il avec un accent plus doux, pourquoi cette sollicitude ?...
La marquise appuya la main sur son cœur.
— Vous me faites bien mal, monsieur, dit-elle avec une douleur infinie.
Jean se mit a genoux, il lui prit la main, el elle ne songea pas à la retirer.
— Étes-vous donc, reprit-il, — et, celte fois, sa voix tremblai! comme les feuilles des bouleaux sous l'àpreventde l'automne, — êtes-vous donc aussi bonne que vous êtes belle, aussi noble que cet homme dont vous portez le nom est lâche et pervers, aussi généreuse, aussi pure qu'il est souillé et maudit?
— Taisez -vous! murmura-t-elle, au nom du ciel, taisez-vous!
— Oh ! continua-t-il, laissez-moi parler, de grâce, laissez-moi vous dire toutes les tortures de mon àme et tous les rêves brûlants de mon cœur, il est est impossible que vous l'aimiez cet homme, et ce doit être par quelque té*
nébreuse infamie qu'il a enchaîné sa vie a la vôtre... Eh bien! ce lien va se briser, cet homme est condamné, il va mourir, et vous serez libre. Dites, voulez-vous que je vous aime, voulez-vous unir votre destinée à la mienne, voulezvous que je devienne votre esclave, un chien qui vous suivra en tous lieux et qui vivra de vos sourires? voulez-vous, avant que les flammes ne fassent leur proie de cette demeure souillée, voulezvous me suivre dans nos montagnes, venir habiter ces gor.ges inexplorées par d'autres que par nous, où Dieu veille sur ceux qui l'aiment, où la liberté est grande comme sa puissance, où
l'air qui passe sur nos têles chante un hymne de gloire, de poésie et d'amour? vous serez la reine de celte population de soldats et de chasseurs qu'on nommedes bandits parce qu'ils refusent l'impôt au roi et ne s'inclinent devant personne; nos âpres forêts se couvriront de feuillage au milieu de l'hiver, pour vous abriter sous leur dôme mouvant ; nos chiens qui luttent avec les ours et étranglent les gens de la plaine se coucheront à vos pieds et lécheront vos petites mains blanches; mon vieux père, cet homme terrible et sombre qu'on nomme le Veneur Rouge, s'inclinera
devant vous... dites, madame, le voulez-vous? le voulez-vous?
Au son de cette voix remplie d'une sauvage harmonie, la marquise frissonnait d'amour et de terreur a la fois . En ce moment, cet homme lui paraissait si grand et si fort, il lui semblait si fier et si noble sous ses vêtements grossiers qu'elle ressentit un mépris souverain, un dédain profond pour le marquis de la Saulcière, ce cauteleux et morose époux auquel on l'avait presque vendue, en échange de sa fortune, et dont elle venait, en quelques heures, de deviner et d'apprendre les turpitudes et les lâches instincts. Mais si elle aimait, a n'en plus
douter, le jeune Faucon, de toute la puissance de son âme, si elle était entraînée vers lui par un de ces élans irrésistibles qu'un premier amour a seul le pouvoir de faire naître, - elle avait, en partage, cette haute raison, celte conscience, cette religion sacrée du devoir qui est l'égide des femmes contre toutes leurs passions.
— Monsieur, dit-elle, je ne devrais point écouter l'étrange langage que vous venez de me tenir; et cependant, l'exaspératioo où vous êtes, votre état d'exaltation nie touchent, et je veux bien être indulgente. Vous m'offrez de vous suivre, mais, en admettant que je foule aux
pieds tous mes devoirs, faut-il au raoius que je vous aime? et vous ne me l'avez pas même demandé...
Jean de Terraz n'avait point vécu a Versailles, il ignorait les roueries de la galanterie et ces réponses spirituelles et fines qu'un don Juan de qualité trouve toujours aux questions embarrassantes; — mais il avait un fond de naïveté qui, en cette circonstance, suppléa a la science qui lui faisait défaut :
— Il me semble, dit- il, que, si vous ne m'aimiez pas, vous ne seriez point venue au Nid de faucons pour me sauver, puisque, vous en convenez, je courais
un danger réel.