‹ Diane de LancyChapitre 5 sur 9 · D1AM< DE LAM · texte numérisé non relu

D1AM< DE LAM

La marquise n'avait point prévu cet argument, elle rougit, pâlit tour a tour et se tut pendant quelques minutes.

Le jeune Faucon, de son côté, ne chercha point a rompre le silence ; mais Un bruit confus et lointain encore se fit au dehors, et, par la fenêtre ouverte, madame de la Saulcière put apercevoir Un groupe noir et compacte, une sorte de couleuvre gigantesque déroulant ses anneaux sombres sur le sol couvert de neige et s'avançant lestement vers le château. .

(l'était la troupe des Faucons qui venait répondre a coups de fusil a la bravade impertinente du marquis, lequel

avait, le matin même, fait signifier au baron de Terraz la défense expresse de passer l'Isère et de mettre le pied sur ses terres.

La marquise poussa un cri et regarda Jean.

Jean se tut et détourna la tête.

— Mais, monsieur, lui dit-elle, c'est impossible, vous vous opposerez à cette attaque, vous ne la permettrez pas ?

- — Il faut qu'il meure ! murmurat-il.

— Mais c'est mon mari !

— Ah ! ricana-t-il, je le sais, madame.

— Monsieur, dit-elle avec calme, si

ma main était libre, peut-être vousautoriserais-je à me parler de votre amour; mais je ne m'appartiens pas, et si vous égorgez mon mari...

— Alors, dit-il d'un air sombre, vous m'appartiendrez.

— Moins que jamais, monsieur. Pensez-vous que son assassin...

— Oh ! rassurez-vous, dit-il avec ironie, je suis gentilhomme, il prétend lêtre, nous portons une épée tous deux, nous nous battrons loyalement. Ces gens qui suivent mon père n'ont d'autre mission que de tenir tête a votre valetaille et aux soldats venus de Grenoble pour nous exterminer.

DIANE DE LANCï «K>

— Vous êtes fou, monsieur, murmura froidement la marquise, et je me repens amèrement d'avoir éprouvé la moindre pitié pour vous. Que vous assassiniez ou parveniez a tuer loyalement M. de Ja Saulcière, vous n'en aurez pas moins du sang sur les mains et vous n'aurez point la lâcheté, je suppose, de prétendre toucher la mienne. Pillez, brûlez, assassinez, je suis à votre merci , commencez par moi, mais ne venez point me parler d'amour, je vous le défends!

Et l'accent de la marquise devint si impérieux que le jeune Faucon tressaitlit profondément et fit un pas en arrière.

«W DIAXE DE LÀNCtf

— Allons, monsieur, continua -l-elle avec un dédain suprême, vous vous êtes introduit chez moi d'une façon assez hardie pour qu'il vous soit aisé de ne reculer devant rien. Vous avez des armes sur vous, nous sommes seuls, assassinez-moi! vous aurez moins de re-

mords ensuite a vous venger de M. de la Saulcière.

A ces derniers mots un nuage passa sur le front du jeune Faucjn, sa pâleur augmenta, il se prit a trembler et finit par tomber a genoux :

— Si nous saviez combien je vous aimel murmura-t-il.

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— Vous avez une singulière manière de nie le prouver, il me semble.

— Oh! pardonnez-moi, je deviens fou! tenez, moi qui n'ai jamais ni tremblé, ni pâli, moi qui suis la terreur de la plaine, qui pourrais vous prendre dans mes bras robustes et vous emporter dans mes montagnes comme l'aigle dans son aire, eh bien ! je tremble, et j'ai peur parce que vous me parlez durement; il me semble, tant vos reproches me font mal, que mon cœur est broyé dans un élau et que le sol va s'effondrer sous mes pieds chancelants. Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi... car je vous aime et, je le sens, yen mourrai...

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Et le jeune Faucon se mit a genoux.

— Eh bien ! dit la marquise avec douceur, mais d'une voix où perçait l'anxiété la plus vive, si vous m'aimez, arrêtez donc ces fanatiques, prévenez la collision sanglante qui va s'engager! il y a ici des troupes, des serviteurs, des armes, une douzaine de gentilshommes énergiques, jeunes et braves, qui vendront chèrement leur vie. Au nom du ciel, monsieur, si vous m'aimez.. «

Une détonation interrompit brusquement la marquise, puis une autre lui succéda, et une balle vint ricocher.au plafond de la chambre et brisa une glace.

— Il n'est plus temps, ditvlejeuneFaucon tandis que la marquise se jetait au fond de son alcôve.

Jean de Terraz avait raison, il n'était plus temps! car soudain un grand tumulte se fit dans le château, les croisées s'ouvrirent violemment et livrèrent passage à des canons de mousquet, et la fusillade commença des deux parts.

Des croisées du château, les gentilshommes et le marquis, réveillés en sursaut et demi-nus, criaient : feu ! sur les bandits; feu î

Les montagnards, entourant le Veneur rouge, leur vieux châtelain qu'on portait à bras et qui, l'épée a la main,

donnait des ordres avec le sangfroid d'un général consommé , les montagnards, disons-nous, envahissaient les jardins et commençaient a escalader la terrasse à l'aide de laquelle Jean de Terraz avait pénétré chez M. de la Saulcière.

Et tout cela se passait sous la neige fondue et le vent, par cette nuit d'enfer dans laquelle, aux hurlements de l'orage, se mêlaient les imprécations et les cris du mort des Faucons.

La marquise, voyant escalader les balcons, perdil la léle, et comme, aux heures périlleuses, les élres faibles se nTu«rirnl toujours dai.s Ips bras des

êtres forts, et oublient toute considération personnelle et toute fierté, — elle crut être déjà à la merci de celte horde furieuse, et elle se précipita vers Jean de Terraz en lui disant :

Sauvez-moi ! sauvez-moi! par pitié, sauvez-moi !...

Le jeune Faucon était déjà dans un état d'exaltation très grand, les cris de celle femme, l'odeur de la poudre, le fracas de la fusillade achevèrent de l'étourdir : il prit la marquise éperdue dans ses bras, sauta sur la terrasse, passa sur le corps des Faucons qui escaladaient toujours et dont quelques-uns roulaient déjà sanglants éf meurtri? sur le sol, et

il s'élança dans les jardins en criant : place ! place ! Les balles sifflaient autour do lui. la marquise épouvantée l'enlaçait de ses bras avec l'énergie de la terreur, le, délire le gagna, et abandonnant le champ de bataille, oubliant son père, ses vassaux, tout ce qu'il aimait jusquela et qui, en ce moment, était en péril de mort, il prit sa course a travers champs, dans la direction du Nid de Faucons, sans s'apercevoir que, pendant cette course insensée, la marquise s'était évanouie.

Il courut ainsi pendant une heure, il gagna l'Isère, trouva la barque de Petit- Jacques, s'y jeta et traversa la rivière,

DIANE DÉ LAXCY 41

serrant toujours dans ses bras madame de la Saulcière évanouie.

Puis, arrivé sur l'autre rive, il prit, en courant, l'ardu sentier qui conduisait au manoir, le gravit tout d'une haleine, entra dans la cour déserte où les chiens n'étaient plus, traversa les corridors abandonnés , et ne s'arrêta que dans sa propre chambre, où il jeta la jeune femme sur son lit en s'écriant avec une joie sauvage :

— Elle est a moi ! elle est à moi ! et je ne la rendrai pas !

Ce fut alors que Jean de ïerraz s'aperçut que madame de la Saulcière avait perdu l'usage de ses sens ; la situa-

tion de la jeune femme lui rendit instantanément une partie de sa présence d'esprit et calma son délire.

U n'avait sous la main ni sels, ni vinaigre, rîi eau fraîche, mais à défaut de tous ces moyens il avait les lèvres brûlantes et son amour ; il se pencha sur la tète pâle de la marquise et la couvrit de baisers; puis il lui prit les mains et l'appela des noms les plus doux; sa voix, ses caresses, son désespoir réussirent a rendre la vie a la jeune femme el bientôt elle ouvrit les veux, jetant autour dVile un regard clonno/JLa vue du jeune I aucon lui expliqua toul:e!le $ë souvint de ce qui venai! nV s'accomplir : puis,

reconnaissant la chambre où la veille elle avait passé une heure, elle poussa un cri et la terreur la reprit :

— Chez lui! murmura- t-elle...

Un moment, le plus affreux des soupçons traversa sa pensée, l'incarnat delà honte et de la pudeur colora son visage naguère pâli par l'effroi ; — mais elle vit Jean à geooux, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, Jean confus et repentant, la sueur de l'angoisse au front et tremblant de tous ses membres, lui le robuste et \e hardi, — et alors elle comprit que cet homme avait pour elle un amour trop ardent pour avoir abusé de son étrange situation.

14 DJANE DE LANCY

Elle sauta à terre, courut a la croisée, l'ouvrit brusquement et plongea son

regard dans la nuit.

La fusillade retentissait a l'horizon ;

une fauve lueur naissait et grandissait

rapidement dans la plaine ; en quelques minutes cette lueur prit des proportions gigantesques, et la marquise haletante, sans forces, les bras tendus vers cette lueur, comprit que le Virol brûlait.

Alors elle retrouva une partie de son courage, un peu de cette énergie avec laquelle elle avait parlé au jeune Faucon une heure auparavant, et, revenant à lui :

— Vous êtes un lâche ! lui dit-elle

avec colère, vous avez tué mon mari !

JeandeTerraz ne répondit pas. La lueur grandissait toujours, éclairant an loin le ciel et la plaine.

— S'il est mort, reprit-elle avec une anxiété suprême, s'il est mort, il y aura entre nous un abîme de sang que rien ne pourra combler, et la haine que je vous vouerai...

Un geste désespéré du jeune Faucon l'arrêta.

— Ne me haïssez pas ! ne me haïssez pas!

La lueur devenait éclatante : la marquise attacha sur elle un œil éperdu, et

'& dia.m: di: lanty

revenant à Jean de Terra/, elle se mit a genoux à son tour :

— Monsieur, lui dit-elle, si vous m'aimez, écoutez-moi! je vous en supplie...

Il la releva.

— Parlez, madame, murmura-t-il, que voulez-vous de moi ?

— Sauvez mon mari !

— Sauver votre mari! exclama-l-il avec fureur. Mais c'est renoncer a vous ?

— Et si.pourpmdesou salut, repritelle d'une voix caressante, je vous disais un jour, en vous tendant mon front: la fatalité est terrible el sans pitié, puisqu'elle!! pare; mais s'il est à pn amour brisé une consolation suprême,

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si la souffrance partagée devient plus légère, s'il y a quelque bonheur à songer que la femme qu'on aime et dont on est à jamais séparé vous aime, elle aussi, dans le silence et la religion de son âme, qu'elle pense à vous a toute heure, prie pour vous tous les soirs et sent battre son cœur quand on prononce votre nom à son oreille... soyez heureux!

— Mon Dieu ! murmura Jean haletant, vous me diriez cela ?

— . Oui, fit-elle en lui tendant la main, oui, si vous aviez assez de courage, assez de grandeur d'âme pour renoncer à moi pour toujours, en relevant le bar-

rière placée entre nous et que la fatalité semble vouloir renverser.

— Pour toujours! soupira t— il avec accablement.

— Qui sait? murmura-t-elle en lui tendant la main, Dieu tout-puissant!

Il prit cette main, se mit à genoux a son tour et la baisa.

Puis il se releva calme, fort, résolu .- * — Adieu, madame, dit-il, votre mari vivra, s'il n'est mort à celle heure.

Et il s'élança hors de la chambre, gagriiî la cour, sauta sur un cheval tout sellé et s'élança au galop dans la direction duVirol, tandis que la marquise, halelante et sans voix, demeurait, les

bras tendus et le front baigné d'une sueur glacée, a celte fenêtre, d'où elle voyait flamboyer les murs croulants de soncbâteau.

Pendant que le jeune Faucon emportait la marquise évanouie au manoir de la montagne et en revenait au galop de son cbeval , il se passait d'étranges choses au Virol.

Le Virol, nous l'avons dit, était une construction du dernier siècle, dépourvue de ces fossés profonds, de ces créneaux altiers et de ces tours massives qui faisaient la force des vieilles demeures féodales.

Des troupes considérables, bien or-

50 DIAM? ])L UM.V

ganiséeset munies d'artillerie, auraient pu seules tenir pendant longtemps contre des assiégeants aussi hardis et surtout aussi exaltés que les montagnards du Veneur-Rouge,

Malheureusement le Virol ne possédait d'autre garnison qus les deux cents soldats venus de Grenoble, sur la demande du marquis, et les quelques gentilshommes qu'il avait amenés de Paris.

Il y avait bien encore les nombreux vasseaux de la plaine, sur lesquels on aurait pu compter en toute autre circonstance et qui, presque tous, avaient chez eux des fusils et de vieilles arquebuses

datant des guerres de religion ; mais en vain sonna-t-on le tocsin du beffroi à toute volée, pas un ne bougea. Le seul nom des Faucons les faisait trembler.

Aussi le châleau fut-il escaladé en peu de temps par les terrasses, les toits des communs, les fenêtres des étages inférieurs. Les Faucons se précipitèrent de tous côtés, vociférant, proférant de terribles menaces contre le marquis, tuant et brisant sur leur passage. /

Alors l'action s'engagea en Ire les gentiihommes et les troupes du roi d'une part et les Faucons de l'auire, de salle en salle, de corridor en corridor, et par-

tout le sang coula, partout on brisa les glaces de Venise et les meubles de prix. On eût dit que les montagnards voulaient anéantir la trace de la possession du marquis.

Celui-ci, tant que le succès du combat fut douteux, tant qu'il espéra que les Faucons seraient repoussés, se montra ça et la aux fenêtres, donnant des ordres, parlant au nom du roi, dont il invoquait vainement la protection ; — mais quand le château eut été envahi, lorsqu'il comprit que tout était perdu, la terreur le prit, il disparut et s'alla blottir dans les combles, tandis que ses

amis et les soldats se faisaient bravement tuer pour lui.

Les Faucons, habilement dirigés par leur vieux général, tendaient a resserrer le théâtre de l'action ; chaque galerie, chaque salon était pris d'assaut successivement, et les assiégés, reculant toujours, se trouvèrent bloqués enfin dans une cour intérieure assez étroite et dominée par les trois ailes du bâtiment, des fenêtres duquel les Faucons, maîtres de la place partout, avaient ouvert sur eux un feu très meurtrier.

Mais le baron de Terraz, tout ivre de vengeance qu'il pût être, avait la générosité du soldat et du gentilhomme ; il

ordonna de cesser le feu a la vue de cette troupe décimée, épuisée, h peine vêtue, car elle avait été surprise durant son sommeil; et il envoya un parlementaire a l'officier qui commandait les débris de son détachement. Ce parlementaire proposait une capitulation honorable, la vie sauve et la liberté pour tous, si l'on voulait livrer le marquis.

On chercha le marquis des yeux, on l'appela, on s'assura qu'il n'était point parmi les morts, et, lorsqu'il eût été constaté que cet homme, pour lequel tant d'hommes venaient de tomber, avait eu la lâcheté de fuir, l'indignation de tous fut telle, que' soldats et gentils-

hommes mirent bas les armes aussitôt.

Les femmes qui se trouvaient au château, a l'exception de la marquise dont on ignorait le sort, s'étaient réfugiées dans une salle basse, et leur retraite avait été respectée.

Quand le feu eut cessé, lorsque la trêve, ou pour mieux dire la paix, eut été consentie entre les deux camps, le vieux baron, qu'on avait cessé déporter, à la lueur des torches dont le vent de Forage courbait les flammes bleuâtres, le baron, disons-nous, remit l'épée au fourreau et commanda le silence d'une voix impérieuse :

~- Messieurs, dit-il aux gentilhommes

dont la plupart survivaient, le marquis de la Saulcière a volé mon bien, il a fait plus, il a voulu me faire assassiner et m'a constamment insulté et bravé.

J étais dans mon droit en l'attaquant, et je suis vivement peiné d'avoir été forcé de croiser le fer avec vous, contre qui je n'ai aucun motif de haine. Recevezen mes excuses et mes regrets. Il y a autour du château des fermes et des maisons où vous pourrez passer la nuit avec les dames et les femmes qui se trouvaient ici, et où tous les blessés vont être transportés.

Et Je baron ordonna que le château fût évacué; des sentinelles furent pla-

cées a toutes les portes, on garda toutes les issues, et le Virol se trouva désert en moins d'une heure.

Alors on chercha le marquis.

Le marquis fut trouvé ivre de peur sous le lit d'un domestique. Il avait à la main deux pistolets chargés et amorcés ; mais il ne songea point a s'en servir, et se laissa prendre et désarmer sans résistance.

Ses dents claquaient, et il était si pâle, que lorsqu'il passa devant ses amis et ses défenseurs, encore réunis dans la cour du château, le chevalier de Ralsens, qui s'était battu comme un lion et

avait le bras en écharpe, s'approcha et lui dit avec un sourire de mépris :

— C'est grand dommage vraiment, monsieur, qu'il se soit versé depuis deux heures le sang de tant de braves gens pour un lâche tel que vous.

On s'était battu la nuit^à la lueur des flambeaux, sous les âpres baisers du vent et de la pluie ; on n'avait pu, au milieu du tumulte, compter les morts et constater la disparition de la marquise, dont l'appartement, du resle, avait été respecté. Ce ne fut qu'a la ferme, où les gentilshommes et les dames s'étaient retirés, guidés par le vieux baron, redevenu gentilhomme courtois et sentant

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son monde, qu'on s'aperçut de son absence et de celle du jeune Faucon.

Qu'étaient-ils devenus tous les deux?

— Nul ne put le dire.

Il était bien avéré cependant qu'ils n'étaient ni parmi les morts, ni dans le château.

Heureusement Petit-Jacques arriva, Petit-Jacques raconta brièvement l'amour de son frère de lait pour la marquise, et dès-lors on sut à quoi s'en tenir. Le jeune Faucon avait sauvé celle qu'il aimait, c'était tout simple.

Dans la cuisine de la ferme, distante de quelques centaines de pas du Virol, les gentilshommes, les dames, les offi-

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ciers du détachement d'infanterie, s'étaient groupés pêle-mêle autour d'un feu allumé a la hâte. Dans un coin, le marquis de la Saulcière, toujours pâle et défaillant, promenait autour de lui un regard hébété.

A l'angle de la cheminée, le Veneur - Rouge, silencieux et sombre de nouveau, attachait sur lui un regard de dédain et de farouche ironie — tandis qu'on pensait les rares blessés, car la balle des Faucons tuait raide ordinairement, et qu'on enlevait du château les valises, les habits et le linge appartenant aux étrangers.

Quand ce fut fait, le baron de Terraz

se leva avec peine, alla au marquis et lui dit :

— Monsieur, sous les Valois, lorsque les biens d'un gentilhomme étaient offerts par le roi a un autre gentilhomme, celui-ci les refusait.

Sous Louis XIII, le cardinal de Richelieu ne put trouver, en France, un seul noble qui voulût d'un château confisqué a un protestant. Vous avez été moins scrupuleux, vous, monsieur, on vous a donné tous mes biens, et vous les avez pris. Vous m'avez volé, mais je me suis tu, car c'était la volonté du roi. Après, lorsque dans cette demeure, qui était mienne et que mes pères ont

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bâtie, vous avez clé installe; quand mes vassaux sont devenus les vôtres; lorsque je n'ai plus été qu'un pauvre châtelain relégué dans un manoir croulant, au milieu de terres incultes, vous avez insulté a ma pénurie, vous m'avez traité avec dédain en m'appelant mendiant et bandit. Je me suis tu encore.

Plus tard vous avez payé un misérable pour m'assassiner, et je me suis tu toujours.

Mais hier, vous avez mis le comble ■à vos insolents outrages, vous m'avez délié, monsieur, et j'ai relevé le déli. J'ai repris d'assaut ce château que vous m'avez volé, et ce château, acheva le

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baron avec une sombre joie, le roi ne le confisquera point une seconde fois pour vous le rendre, car le soleil se lèvera aujourd'hui sur ses décombres.

Puis, quand il eût ainsi parlé, le vieux Terraz fit un sisrne, cent torches s'allumèrent une a une au brasier de la ferme et se dirigèrent vers le château aux quatre coins duquel on mit le feu.

D'abord une colonne de fumée noire s'échappa par mille ouvertures, puis celle colonne se déchira, les flammes apparurent, et la plaine, la montagne, la vallée entière parurent s'illuminer, les cimes neigeuses des Alpes étincelèrent, et le baron, assis sur le seuil de

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la ferme, une main sur le pommeau de son épée, suivit silencieusement les progrès de ce grandiose incendie.

Et lorsque tourelles, terrasses, corps de logis et arbres du parc se trouvèrent en flammes, lorsque la toiture calcinée s'écroula avec un bruit lugubre, le vieux châtelain se leva de son siège et dit avec un sourire de satisfaction :

— Ainsi doivent périr les demeures souillées.

Et il retourna au marquis, lequel avait aussi, d'un œil hagard , suivi la marche dévorante du feu :

— Monsieur, lui dit-il encore, vous êtes en mon pouvoir, je puis vous faire

fusiller, en usant du droit de la guerre; mais je veux vous tuer de ma maiaet je n'assassine personne, moi. Vous avez encore au côté une épée a peu près vierge, je suis vieux, mes jambes me soutiennent a peine, et vous êtes jeune

encore, vous, les chances du combat

sont en votre faveur. Défendez-vous

donc, monsieur, et flamberge au vent, s'il vous plaît ?

Une anxiété poignante régnait parmi les spectateurs de cette scène. Le marquis était pâle et chancelant; le baron, malgré son grand âge, s'était redressé en une fière attitude et, son épée a la main, il avait un terrible aspect.

Les anciens amis du marquis, les femmes elle-mêines, indignés de la lâcheté de celui-ci, se sentaient entraînés par une sympathie irrésistible vers ce vieillard qui voulait clore une sanglante bataille par un combat chevaleresque.

Les Faucons, eux, rugissaient d'enthousiasme.

— Je vous attends, monsieur, cria le baron après une minute de silence, dégainez donc, je vous en prie.

Mais le marquis, doul les dents claquaient toujours, le marquis ne songea pas même ïi porter la main a son épée, il recula tandis que le vieux gentil-

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homme faisait un pas vers lui, et alors il s'éleva un murmure de sourde indignation de tous les points de la salle, et 1 epithète de lâche courut de bouche en

bouche.

— Allons, monsieur, dépêchez-vous donc! reprit le baron impatienté et faisant un pas de plus.

Le marquis ne répondit rien et recula encore.

On ne murmura plus dans la salle, mais un sourire de mépris glissa sur toutes les lèvres.

— Décidément, fit le baron avec dédain et remettant son épée au fourreau, cet homme ne mérite pas l'honneur de

croiser le fer avec un galant homme.

Ça, mes drôles, continua-t-il en se tournant vers Gérard le tueur d'ours et Jeannot l'oiseleur, qui avaient trouvé le marquis sous le lit de son valet et l'avaient amené, prenez-moi donc une bonne corde de chanvre, la plus neuve que vous trouverez dans la ferme, et pendez-le moi a l'arbre le plus proche. Ce coquin ne vaut pas la hache du bourreau et encore moins la potence de la place de Grève.

On frissonna al'entourdu baron dont l'accent était calme et bref, mais pas une voix ne s'éleva, pas un geste ne se

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fit en faveur du marquis attéré et déjà a demi mort.

Les Faucons rugirent de joie, et Gérard, prenant le marquis dans ses bras nerveux — ces bras qui étouffaient un ourson a l'occasion — le chargea sur ses épaules comme il l'eût fait d'un daim ou d'un sanglier, tandis que Jeannot se mettait en quête d'une corde filée en bon et solide chanvre.

Mais, en ce moment, le galop d'un cheval se fit entendre, la monture du jeune Faucon s'arrêla ruisselante au seuil, et ce dernier entra pâle et tremblant d'émotion, jetant autour de lui un hagard et rapide coup d'œil.

Soudain il aperçut le marquis et poussa un cri dejoh' :

— J'arrive a temps, murmura-t-il.

El il alla a Gérard le tueur d'ours :

— Que vas-tu faire de cet homme?

— Le pendre, répondit Gérard.

— Qui te l'a ordonné?

— Votre père.

Le jeune Faucon éprouva une violente émotion, il regarda le baron, puis le marquis, et trouva l'un si hideux de laideur et d'effroi, l'autre si résolu, si froid, si hautain qu'il en tressaillit.

La mort de M. de la Saulcière n'étaitelle point irrévocablement décidée ?

Mais Jean avail promis, Jean aimait,

et pour ceux que l'amour iruide et enthousiasme, rien n'est impossible, si ce n'est, parfois, les choses faciles et raisonnables.

Il alla donc à son père et lui dit :

— Mon père, cet homme doit vivre.

Le baron haussa les épaules et ne répondit pas.

— 11 faut que cet homme vive, reprit le jeune Faucon d'une voix où le respect Glial se nuançait d'un accent impérieux.

— Mon fils, -dit sévèrement le baron, je vous trouve bien hardi d'élever la voix en ma présence.

— On n'est jamais hardi quand on v demande la vie d'un homme.

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— Alors, il me paraît étrange que vous imploriez pour le plus #mortei ennemi de votre race, l'homme qui nous a dépouillés, quia voulu assassiner votre père, l'homme qui...

— Assez ! mon père, interrompit Jean de Terraz, et veuillez m'écouter. Cet homme est désarmé, il est en notre pouvoir, a notre merci; est-il généreux et noble d'user de notre droit?

— Il a refusé de se battre avec moi...

— liaison de plus, un lâche ne vaut paq ia corde qu'on lui passe au col.

— La potence n'a jamais été dressée pour des gens de cœur.

— Kt les gens de cœur n'ont jamais

fait l'office du bourreau. Si vous voulez punir cet homme, envoyez donc quérir M. de Grenoble, et jugez-le avant de le faire exécuter.

Le baron tressaillit, son fils venait de toucher une corde sensible chez lui.

Jean s'en aperçut et continua avec feu :

— Que vouliez-vous en attaquant le Virol ? humilier cet homme , n'est-ce pas ? lui rendre dédain pour dédain et leçons pour outrages? Eh bien! vous devez être satisfait, mon père, car cet homme tremble devant vous, car vous l'avez défié et il n'a osé relever le défi, car ses amis, ses serviteurs sont témoins

de sa honte et l'accablent de leur mépris, car enfin sa demeure, ce château qu'il nous a volé, s'écroule pierre à pierre sous ses yeux! que vous faut-il de plus, mon père?

Et Jean de Terraz osa regarder le vieux gentilhomme en face

Celui-ci se tut un moment, et puis il leva un clair regard sur son lils, un regard interrogateur et lui dit :

— Je vous trouve bien désintéressé et bien généreux dans vos haines.

— Je ne fais point à cet homme l'honneur de le haïr, répondit fièrement Jean de Terraz ; mais s'il esl besoin de vous expliquer ma conduite, je le ferai.

Un mouvement de curiosité se manifesta parmi les assistants, et le châtelain de la montagne, se rasseyant gravement, parut attendre que son fils parlât.

— Mon père, dit alors le jeune Faucon d'une voix légèrement émue, mais fortement accentuée, quand on a fait le mal il faut avoir le courage de l'avouer. Il y a trois jours, j'ai rencontré madame de la Saulcière dans la foret, je ne la connaissais pas, j'ignorais qu'elle fût la châtelaine du Virol. La marquise est belle, je l'ai aimée.

— Ah ! dit froidement le baron.

— La nuit dernière, reprit Jean de Terraz, la marquise est venue au JSid de

Faucons, seuLe, a cheval, malgré le froid, pour m'avertir que son mari devait me faire assassiner si j'allais chasser dans la plaine.

Un murmure d'élonnement se produisit à celte révélation inattendue.

— Et, reprit Jean, mon amour s'est accru de toute la grandeur de ce dévoûment; ce soir j'ai pénétré chez elle brutalement, en bandit, je l'ai prise dans mes bras, et je l'ai emportée, ivre de fureur et d'amour, jusqu'au NU de Faucons. Alors, cette femme, qui est belle et noble entre toutes, cette femme qui pardonne toutes les injures, s'est jetée à mes pieds et m'a demandé la vie de cet

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homme... comprenez-vous, mon père?

Le baron se taisait encore.

— Mon père, reprit Jean de Terraz avec une froide énergie, vous commandez à tous ici, et a moi avant tous, mon devoir est de vous obéir, et si vous le voulez, cet homme mourra ; cependant, songez bien a ceci, c'est que j'ai engagé % a madame de la Saulcière ma parole de gentilhomme que son mari serait sauvé si, à mon arrivée, il vivait encore. .

— Ah ! fit le vieux baron en fro/içant le sourcil.

— Et il lient a vous que je sois le premier Terraz qui aura vainement engagé

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sa parole, acheva le jeune Faucon avec calme.

Le baron n'hésita plus.

— Lâchez cet homme, dit-il à Gérard et à Jeannot, l'oiseleur.

Puis il ajouta en s'adressant directement au marquis, lequel ne voyait et n'entendait plus rien de ce qui se passait autour de lui, tant il élait dominé parle délire de la peur.

— Vous êtes libre, monsieur, libre de vous en aller où bon vous semblera ; mais ne vous trouvez jamais sur la roule d'un Terraz, a l'avenir, il pourrait vous en arriver malheur.

Comme il achevai l7 une ombre se des-

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sina sur le seuil de la porte, et la marquise elle-même, la marquise qui avait suivi de près le jeune Faucon, se montra aux regards étonnés des montagnards, des gentilshommes et des soldats.

Madame de la Saulcière était blanche et froide comme une statue, un feu étrange brillait dans ses yeux et elle enveloppale marquis d'un regard écrasant; elle avait tout deviné, l'infamie et la lâcheté de cet homme, au silence plein de mépris que gardaient tous ceux qui, la veiUe. étaient ses amis et ses hôtes.

Elle le contempla un moment avec

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une sorte de colère mêlée de dégoût, puis elle alla vers lui.

— Monsieur, dit-elle, nous allons retourner a Paris, ou j'irai me jeter au* pieds du roi pour qu'il m'autorise a me séparer de vous pour toujours. Vous êtes lâche et vil et je rougis de votre nom.

Le marquis ne répondit point.

— Mais auparavant, continua-t-elle, vous allez demander une plume et restituer, par un acte authentique, cette fortune, ces terres, ces bois, que vous avez volés au baron deTerraz.

— Madame, interrompit froidement le vieux baron, j'ai vécu pauvre pen-

dant trente années, et je mourrai pauvre sans regrets. Gardez ces biens que vous me voulez rendre ; — le roi m'en a privé, respectons la volonté du roi.

— Mais, monsieur... voulut dire la marquise.

— Seulement, fit le baron avec calme, il est une chose que je crois pouvoir vous demander, madame, sans humiliation ni bassesse...

— Oh! parlez, monsieur, parlez! s'écria la marquise.

— M. de la Saulcière avait le droit de

me défendre l'accès de ses bois et de ses

terres, puisque chacun est maître chez

soi et qu'il était chez lui par la volonté iy 6

du roi ; — mais il y a huit cents ans que les Terraz chassent dans la plaine, ce fut leur droit pendant huit siècles, et aujourd'hui ils n'y peuvent plus venir qu'en braconniers... Voulez- vous m'accorder le droit de chasse sur vos terres ? acheva le baron: ma meute est perdue, mes piqueurs sont vieux, mais, Dieu aidant, nous aurons bientôt jeunes piqueurs et vaillants chiens!

Le lendemain de ce jour sanglant et a jamais mémorable dans les fastes de la vallée, la marquise de la Saulcière, qui avait passé la nuit précédente au Nid de Faucons, sortit du manoir, a cheval, es-

cortée par un seul domestique et accompagnée de Jean de Terraz.

Une valise bouclée a l'arçon de la selle disait suffisamment que la marquise partait, non point pour un laissercourre ou une excursion agreste, mais bien pour un voyage.

Jean, pâle et sombre, son fusil sur l'épaule, cheminait a sa gauche, appuyant une de ses mains sur l'encolure de son cheval.

Ils descendirent lentement le sentier rocailleux qui conduisait de la montagne à la plaine; — la marquise, pâle et émue ; Jean, le front nuageux et sombre.

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Lorsqu'ils eurent atteint la berge de l'Isère, Jean démarra la barque, y fit entrer les chevaux, puis la marquise, qui avait mil pied à terre, et il lui dit :

— Le rêve est donc brisé, et la fée qu'il y a trois jours je conduisais ici est donc à jamais perdue pour moi !

La voix, du jeune Faucon était triste et navrée, le désespoir était dans son regard, son cœur battait faiblement, comme si les pulsations dernières de l'agonie l'eussent, seules, agité.

A l'heure des séparations suprêmes, a celte heure poignante des adieux oii l'àme se brise, les femmes sont plus fortes que nous, elles trouvent des sou-

rires divins qui consolent et des mots d'espoir qui raniment.

L'espérance, cette fée invisible, ce sylphe qui bruit doucement, tantôt dans l'eau, dans l'air qu'on respire, tantôt dans la feuillée des grands saules, à l'ombre desquels on pleure sauvent le cœur gros, l'espérance chante tout bas aux femmes des mélodies suaves et voilées qu'elles traduisent si bien, qu'on se prend à les écouter et a croire, au fort de la tempête, que le port est prochain et qu'un rayon de soleil va venir.

— Mon ami, dit la marquise, rien ne se brise et rien ne meurt dans la nature ; la chrysalide devient un papillon-.

le brin d'herbe s'ëpanouit et forme une fleur, et l'homme a une vie future dans laquelle se dénouent les liens de cette terre. L'espérance est le premier des biens, le baume universel, et ceux a qui elle reste n'ont rien perdu.

— l3uis-je espérer, n'ètes-vous pas...

— Oui, dit-elle, je suis la marquise de la Saulcière, c'est-à-dire que ma main est à un autre ; mais mon cœur m'appartient, et, si l'amour ne m'est plus permis, j'ai au fond de l'âme une amitié sans bornes, une affection de sœur a vous offrir; n'est-ce point déjà quelque chose?

Jean secoua tristement la télé :

— Et cependant, murmura-t-il, cet homme que vous méprisez et dont vous avez horreur à présent, vous lui appartenez, il est votre maître!

— Vous vous trompez, mon ami, je l'ai vu hier pour la dernière fois. Il est parti, il est retourné a Paris ensevelir sa honte; j'y retourne, moi aussi, mais pour y prendre la route d'Allemagne, oii je trouverai un refuge dans un couvent.

— Un couvent ? vous iriez, vous jeune, helle, riche, entourée, finir vos jours au fond d'un cloîlre?

La marquise eut un pâle sourire et répondit :

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— Il est, au bord du Rhin, dans un pays charmant, dont les vertes montagnes et les vallons perdus rappellent votre Dauphiné, il est une retraite solitaire, une maison blanche et coquette sans griffes ni verroux, sans murs épais et noirs ; de grands arbres inclinent au vent leurs panaches sur son toit de briques et encadrent ses croisées, une prairie est sa ceinture, les fleurs couvrent les platesbandes de son jardin. Là, point de règle austère et de ces macérations qui châtient la chair sans rendre l'âme meilleure ; — point de veilles nocturnes passées sur les dalles humides des chapelle*,,.

C'est un refuge pour ceux qui ont souffert, lair y est doux, le soleil tiède; on n'y oublie point, mais la douleur y perd sa rugueuse âcreté. C'est la que je vivrai en songeant a vous, a toute heure, et chaque fois que mon regard se tournera vers les montagnes qui me déroberont les derniers pics des Alpes, effacés et perdus dans la brume, mon cœur suivra mon regard et vous ira chercher. Dites, mon ami, ce souvenir, cette pensée, qui traversent l'espace et vont joindre l'homme aimé, n'estce point déjà un commencement d'espoir?

Jean «Voûtait la marquise, et \\ sen-

tait, au son de celte voix perlée et fraîche, sa sombre humeur, son morne désespoir, se changer en une pieuse mélancolie.

— Mais vous , mon ami , reprit la marquise, vous que je laisse avec l'espérance que vous ne m'oublierez point, vous laisserez-vous abattre par cette première douleur? La vie est bonne et belle, mon ami, quand on a vingt-cinq ans, lorsqu'on porte un vieux nom et un jeune et noble cœur. La fumée des batailles, les enivrements de la gloire, consolent bien souvent des tristesses de cœur, l'ambition est un âpre remède dont les effets sont salutaires. Croyez-

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moi, renoncez a votre existence de chasseur, qui n'est utile ni a votre pays ni a votre roi. Reprenez l'épée de vos pères. Mon souvenir, mes vœux vous suivront pendant les nuits de bivouac et les jours de combat. Tenez, il y a au ciel une étoile, belle entre toutes, qui commence a briller a l'heure où les dernières lueurs du crépuscule s'éteignent et que le silence descend sur les plaines et les vallons. Ptegardez-la,je la contemplerai, moi aussi, et elle nous parlera à tous deux. Elle réunira à travers l'espace, comme le plus mystérieux des liens, la pensée du soldat qui veille et celle de la religieuse qui prie.

no

En parlant ainsi, la marquise pressait doucement la main que le jeune Faucon avait de libre ; car, de l'autre, il manœuvrait Tunique aviron, nommé godilla, qui sert à diriger les embarcations sur le Rhône, l'Isère et quelques cours d'eau de l'intérieur de la France.

Hélas ! la barque toucha la rive opposée; c'était la que Jean allait quitter la jeune femme ; il sauta tristement sur la berge, amarra, puis donna la main a la marquise, tandis que le valet faisait sortir les deux chevaux.

— Adieu, mon ami, lui dit-elle; ne prolongeons point inutilement et h plaisir l'heure cruelle de la séparation,

Quittons-nous, il le faut Peut-être

nous reverrons-nous.

Jean tremblait et ses jambes fléchissaient sous lui.

La marquise passa ses deux bras de neige au cou du chasseur, l'enlaça étroitement, lui mit un baiser sur le front et, se dégageant ensuite, sauta lestement en selle, en lui faisant de la main un dernier signe d'adieu.

Jean était pétrifié, muet, insensible ; il la vit s'éloigner sans qu'un cri pût jaillir de sa poitrine, sans que ses jambes pussent le servir pour courir après elle...

11 la suivit d'un œil hagard, à travers

les sinuosités du sentier qui longeait d'abord l'Isère avant de s'enfoncer sous une coulée de sapins et de châtaigniers ; et lorsqu'elle eut disparu, lorsque le pas des chevaux eut cessé de résonner sur le sol, quand le vent ne lui apporta plus aucun son, il sembla que le charme se rompait, que l'usage de ses jambes et de sa voix lui était rendu, et il s'élança dans la barque en disant :

— Oh! il faudra bien que je la revoie!

Le soir, le jeune Faucon, soucieux et sombre, se leva au milieu du repas, alla vers son père et lui dit :

— Seigneur châtelain, mon prie,

quand le nom du roi est prononcé ici, vous exigez que tous les fronts se découvrent, n'est-ce pas?

— Cela se doit, répondit le vieux veneur.

— Et vous aimez le roi ?

— Comme un vieux gentilhomme le

doit aimer.

— Vous l'avez servi.

Le vieux veneur tressaillit.

— Oui, dit-il.

— Eh bien ! moi, ût Jean de Terraz d'une voix ferme, je le veux servir a mon tour.

— Tu me quitteras donc? demanda le vieillard, qui s'attendrit soudain, car,

si forts que soient les hommes, ils deviennent faibles lorsqu'ils sont pères.

N'es- tu point heureux, ici? noire fière pauvreté, notre liberté sans limites dans la montagne et dans la plaine, les ours, les chamois des ravins, les daims et les

cerfs des forêts, nos vieux chiens et les vieux, serviteurs de notre race ne suffisent-ils plus a te rendre heureux ?

— Je suis gentilhomme , répondit fièrement Jean de ïerraz.

Le veneur s'inclina et se tut, il essuya une larme silencieuse qui roula sur sa joue amaigrie, et puis il se tourna vers Gérard, le tueur d'ours, qui remplissait, au manoir, les fonctions d'intendant.

— Tu chercheras dans nos coffres, dit-il, il y doit avoir quelque part une sacoche pleine de pièces d'or; tu iras ensuite a Grenoble, au premier marché, et tu vendras cinquante tètes de bétail. Il ne faut pas qu'un Terraz fasse piteuse figure à la cour !

Huit jours après, le jeune Faucon s'était envolé de son nid.

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