‹ Diane de LancyChapitre 8 sur 9 · T>48 IMAM! DU LANCY · texte numérisé non relu

T>48 IMAM! DU LANCY

— Pour m'y consacrer a Dieu.

— Ah ! par exemple î s'écria le chevalier, je ne souffrirai point cela, je vous jure.

— Je me trouve placée entre un homme que j'aime et ne dois point aimer, et un homme que j'exècre et qui est mon maître.

— Le marquis sera fusillé avant huit jours.

— Ciel !

— Les conseils de guerre ne plaisantent pas.

— Mais voulez-vous donc que je désire la mort de mon mari ?

— La désirer, non, il faut l'attendre en paix.

— Et, mon mari mort, croyez-vous que j'aurai la lâcheté...

— D'épouser celui que vous aimez ?

je ne vois la aucune lâcheté.

— Ah ! chevalier, vous me méprisez...

je vois bien.

— Si je ne craignais de vous blesser, je vous dirais que je vous aime.

— Singulier amour qui vous fait souhaiter...

— Ma chère enfant, je sais la vie par cœur, celle des femmes particulièrement. Quand une femme ne nous aime

pas, le plus simple est de devenir son ami, c'est autant de pris.

La marquise, fatiguée du verbiage du chevalier, se leva avec dignité.

— Mon cousin, dit-elle, vous me devez votre appui, me le refuserez-vous ?

— Non, certes.

— Alors je compte sur vous pour me conduire au couvent.

— Si vous le voulez absolument...

— Ensuite, j'ai foi en votre discrétion.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que vous n'écrirez point h fil. d'Ebberslein.

— Vous l'exigez?

— Je l'exige. ,

— Soit, je vous obéirai.

— Devant le conseil de guerre vous n'accuserez point mon mari.

— Vous êtes une femme étrange.

— D'abord vous ne savez rien...

— Je sais tout.

— Oui, mais d'après moi ; j'ai pu mentir.

— Dois-je en échange accuser M. de Terraz ?

La marquise tressaillit :

— Vous ne parlerez, dit-elle, que si sa vie est en danger ; il ne faut pas que le marquis soit déshonoré. Dieu seul a le droit de le perdre, et nous devons, nous, respecter la volonté divine

352 DIANE DE LANCT

Le chevalier fut ému !

— Vous êtes une noble créature, murmura-t-il, et je ne suis, moi, qu'un méchant bavard, une vraie tête de linotte. Marquise, disposez de moi ; je vous appartiens a toute heure, et je serai muet, puisque vous l'ordonnez.

La marquise et le chevalier partirent le lendemain pour Grenoble et obtinrent la permission de voir le jeune

Faucon.

— Jean, lui dit madame de la Saulcière, personne ne croit a votre culpabilité, je le vois ; car. au lieu d'une prison, on vous a assigné pour demeure le palais même du gouverneur. Votre

DIANE DE LANCï 555

vie et votre honneur ne courent donc aucun danger ; mais ia vie et l'honneur de M. de la Saulcière sont en péril : son honneur est le mien ; c'est le nôtre, puisque vous m'aimez : il faut que vous soyez muet et que vous renonciez a moi.

— Je l'avais résolu déjà, dit Jean simplement.

— Le marquis se désistera de son accusation, je vous le promets, je l'obtiendrai ; vous serez libre et sauf; vous renoncerez à moi et m'oublierez.

— Vous oublier, murmura Jean d'un ton de reproche.

— Il le faut : je suis la marquise de la IV ^

Saulcière. Adieu, tnon ami! je vais

m'ensevelir au couvent.

L'adieu suprême des deux amants eut

lieu en présence du chevalier, qui pletira

d'attendrissement $ malgré sa légèreté

habituelle. Cet adieu fut déchirant ;

mais ils furent forts tous deux; et le soir

même, madame de la Saulcière partit

pour Paris, après avoir vu son mari seule

a seul.

Que se passa-t-il entre eux? On le

devine. La marquise obtint que le marquis se désisterait et ne persisterait point dans son système d'odieuse calomnie.

Huit jours après, la marquise entrait

dans la maison religieuse de Saint-Cyr, que patronait madame de Maintenon.

L'accusation du chevalier, rapportée par le capitaine, avait fait grande rumeur a Grenoble et dans toute la province. Le marquis n'était aimé nulle part, on ne lui pardonnait pas sa qualité d'étranger, encore moins son rôle de spoliateur.

Les événements qui s'étaient accomplis au Virol, sa haine pour les Faucons, sa lâcheté après l'incendie du château, avaient transpiré partout. Le peuple demandait sa tète d'avance, et la cour martiale s'assembla avec la certitude d'avoir u le condamner.

35fi DIANE DE LANCY

Le chevalier et Je jeune Faucon avaient été cités à la barre du tribunal suprême pour être entendus.

Le jeune Faucon parla le premier :

— Je n'ai jamais su, dit-il, que M. de la Saulcière ait eu l'intention de livrer une place forte au roi.

La stupéfaction fut générale.

— Et vous? demanda le président de la cour martiale au chevalier de Ralsens.

— Messieurs, dit le chevalier d'un ton léger, j'ai accusé M. de la Saulcière de trahison, parce qu'il accusait M. de de Terraz d'assassinat ; mais je ne crois

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pas que mon accusation fût mieux fondée que la sienne.

Le marquis, dont la terreur, malgré les assurances de sa femme, était grande eu pénétrant dans la salle du jugement, respira alors et dil à son tour, d'une voix, qu'il s'efforçait de rendre calme :

— M. de Terraz n'a jamais tenté de m'assassiner ; mais je savais qu'il aimait ma femme, et la jalousie m'a aveu-

Les juges se regardèrent : aucun d'eux n'était dupe de ces dépositions mensongères, mais chacun comprit la générosité du jeune Faucon. Cependant, comme il y avait absence de preuves et

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qu'on ne pouvait condamner le marquis, la cour martiale rendit l'arrêt suivant :

« M. le marquis de la Saulcière est tenu de quitter le sol du royaume dans les vingt-quatre heures et d'envoyer au roi la démission de ses emplois et de ses dignités.

» M. de Terraz est libre et peut se retirer. »

— Monsieur, dit le chevalier tout bas au marquis, si jamais je vous trouve sur mon passage, jp vous passe mon çpée a travers le corps, et, du même coup, je lais le bonheur de vos deux victimes.

Le marquis baissa les yeux et ne répondit pas.

Le lendemain, il avait quitté la France.

— Palsambleu ! se dit M. de Ralsens après mûre réflexion, maintenant que l'bqnneur est sauf, je puis bien écrire a M. d'Ebberstein ; il n'est pas ootre parent, et il est, dit-on, un garçon d'esprit , il pourrait bien raccommoder ce

mariage.

El le chevalier prit la plume, demanda un pli, qu'il couvrit aussitôt d'une écriture assez illisible et d'une orthographe plus curieuse encore.

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Quelques jours après les événements que nous venons de raconter, le comte d'Ebberstein-Bourg était assis au coin de sou feu, dans son château des bords du Rhin , lequel château se nomme SchlossVigrofT, c'est-à-dire le Château du Vicomte. La joupnée avait été pluvieuse, la soirée était froide, le feu pétillait avec tristesse, et le comte, en considérant les jets de flamme bleue qui s'échappaient des bûches enflammées, se sentait atteint de cette mélancolie nuageuse qui est le spleen des Allemands.

Après une heure de rêverie, passée à tourmenter les tisons avec des pincettes

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qui s'étaient rougies a ce jeu, le comte étira les bras, se prit a bailler et sonua enfin son intendant.

— Maître Hermann, lui dit-il, je m'ennuie.

— Votre excellence est bien heureuse d'en avoir le temps.

— Faquin !

— Si monsieur le comte était occupé tout le jour comme moi...

— Je le voudrais bien.

— Monsieur le comte voudrait-il prendre ma place ?...

— Maître Hermann, vous êtes un impertinent !

— Ou bien me dire, continua l'inten-

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dant avec sangfroid, comment je pourrais amuser Votre Excellence?

— Je te paie pour le savoir.

— Votre Excellence veut-elle vider un vieux flacon?

— C'est selon, qu'avons-nous en cave ?

— Du Niedermeyer de 1501.

— Après?

— Du Johannisberg de 1 530.

— Et puis ?

— Et divers autres crus du Rhin, tous plus ou moins vieux.

— Monte-moi du Johannisberg.

L'intendant sortit et revint peu après

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avec un plateau chargé de deux flacons poudreux et d'un seul verre.

— Boire seul ! murmura le comte ; quel ennui !

— Votre Excellence me ferait-elle l'honneur...

— Soit, je veux bien m'encanailler un moment.

— Monsieur le comte est trop aimable.

— Boire seul ! reprit le comte. Il faut vivre en temps de paix.

— Votre Excellence oublie...

— Que tu vas boire avec moi ? Non.

Mais boire avec son intendant ou boire

5G'i DIANE DE LANCY

tout seul, c'est absolument la mèiue chose.

— Monsieur le comte est trop bon.

Et l'intendant prit un gobelet sur un dressoir.

— Ah! murmura M. d'Ebberstein , quel dommage que ce pauvre colonel rouge ne soit plus la. C'était un bon compagnon, vive Dieu! et un veneur émérite, s'il vous plaît!.

— M. de Terraz, hasarda timidement l'intendant, n'est parti que depuis un mois a peine.

— Tu crois ?

— C'était hier le quatrième dimanche.

— Il me semble qu'il y a un an. Ah ! il est heureux, du moins, lui, très heureux. Il a épousé déjà cette jolie marquise...

— Ma foi! s'interrompit le conile en bâillant de nouveau, e'était un assez triste sire que le marquis de la Sauleière ; mais je m'ennuie a tel point que je ressusciterais volontiers pour boire avec lui. 11 faut que je fasse demander a mon chapelain s'il n'aurait pas même quelques oremus propre à évoquer les fantômes.

Le comte en était là de son monologue, lorsque la grosse cloche placée a l'entrée du pont-levis dn château se

fit entendre et fut secouée brusquement.

— Ah ! s'écria le comte aveb un soumit* de satisfaction, voila donc une visite!

L'intendant Herniann se précipita vers la porte et s'élança vers le grand escalier, qu'il descendit quatre à quatre.

Le comte ouvrit une croisée et s'y pencha avec curiosité.

Un cavalier qui entrait dans la cour d'honneur remit un pli cacheté a l'intendant.

— Bon! grommela le comte désappointé, ce n'est qu'une lettre. LTn quart d'heure de distraction. Hélas !

Puis il cria au messager :

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— De quelle part venez-vous ?

— De la part du chevalier de Ralsens.

— Ralsens? lit le comte, je ne connais personne de ce nom.

L'intendant entra, tendit le pli a M. d'EbbersIein, qui s'en empara et alla se .rasseoir au coin du feu pour en prendre connaissance.

Au bout de dix minutes, il avait lu attentivement la volumineuse épître par laquelle le chevalier lui apprenait la résurrection du marquis et tout ce qui s'en était suivi.

La lettre lui échappa des mains.

— ■ Ah! ça, se dit-il, est-ce que je rêve tout éveillé ?

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11 se baissa, ramassa la lettre et la relut d'un bout à l'autre.

— Ce diable de marquis avait donc Tàme chevillée dans le corps?

— Comme tous les maris, osa répliquer l'intendant.

— Hein? fit le comte d'un air sévère.

— Les maris survivent toujours à leurs femmes, continua Hermann sans sourciller, les veuves n'existent que dans les romans.

Le comte partit d'un éclat de rire.

— Ah! dit-il, le paradoxe est plaisant... Je crois que mon ennui s'en va !

Puis, après une minute de rêverie :

— Eh bien ! que veut-il que j'y fasse,

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ce M. de Ralsens, a la résurrection du marquis ?

Et il relut cette phrase de la lettre : c Vous n'êtes point notre parent, mon cher comte, mais je suis persuadé que, Yotre amitié aidant, vous rendriez au besoin un petit service au jeune Faucon en mettant flamberge au vent !

— Ce chevalier de Ralsens, reprit le comte tout haut, ne doute absolument de rien. D'abord, le marquis ne se bat pas, et je n'ai pas le courage d'assassiner, moi. Ensuite, oîi veut-il que je le prenne, son marquis? Cet homme- la est réellement toqué.

Le comte avala un second verre de

Johannisberg, Irinqua d'un air bonhomme avec son intendant, puis s'empara de nouveau des pincettes et se remit a tisonner de plus belle, rêvant toujours.

— D'ailleurs, ajouta-t-il enfin, je m'enuuie tellement que, si le marquis se présentait ici, je lui ferais belle mine et le garderais le plus longtemps possible sans lui faire le moindre mal, bien au contraire, je l'emmènerais a la chasse et le traiterais comme un coq qu'on met en pâte.

Au moment où le comte achevait, la grosse cloche s'ébranla de nouveau.

Cette fois, dit M. d'Ebberstein, c'est une visite!

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Il se leva vivement et se dirigea encore vers la croisée ; mais il s'arrêta chemin faisant et murmura, découragé :

— Pardieu ! je parie que c'est un nouveau messager. Le colonel rouge m'écrit pour le même objet que le chevalier. Ces bonnes gens finiront par m'amuser. Dieu î que je m'ennuie.

Le comte achevait a peine qu'il entendit par la croisée 5 demeurée ouverte, une voix qui demandait :

— Accorde-t-on ici l'hospitalité ?

— Sans doute , répondit le comte courant à la fenêtre.

— A qui appartient ce château ?

— Cornes de cerf ! murmura M. d'Ebberstein , je connais cette voix. Ceci serait merveilleux...

Et il répondit tout haut :

— Ce château appartient a un pauvre diable de margrave qui s'ennuie a périr. Entrez donc, mon gentilhomme.

L'étranger qui demandait l'hospitalité recula d'un pas en reconnaissant la voix du comte; mais la grille s'était refermée, et il ne put battre en retraite.

— Hé pardieu! s'écria M. d'Ebberstein, c'est le marquis de la Saulcière.

Il se précipita hors du salon avec non moins d'empressement que son intendant tout a l'heure, et se trouva dans la

cour avant que le marquis, car c'était bien lui, eût eu le temps de revenir de sa stupeur.

— Ah! marquis, lui dit-il en lui secouant vigoureusement les deux mains :

on ne m'a donc pas trompé?

— Trompé... balbutia le marquis.

— Vous êtes vivant ?

— Vivant... répéta le marquis dont les dents claquaient.

— Eh bien! dit joyeusement le comte, tant mieux !

Et il prit le bras du marquis et l'entraîna.

Celui-ci le suivit en chancelant.

— Figurez-vou&, continua le comte en

lui faisant gravir l'escalier, que j'avais un terrible remords sur le cœur...

— Ah ! murmura le marquis trébuchant à chaque pas.

— Le remords d'avoir causé votre trépas en prolongeant une détestable plaisanterie.

L'accent du comte était naïvement bonhomme et rassura un peu le marquis, lequel se prit à respirer.

— Vous aviez été cruel pour ce pauvre colonel rouge, poursuivit M. d'Ebberstcin,et j'avais voulu vous appliquer la peine du talion...

Le marquis essaya de sourire.

DIANE DE LAXCY T)75

— Mais je m'en suis repenti, je vous jure...

Et le comte poussa le marquis dans le salon et le fit asseoir de force dans son propre fauteuil.

— Mettez-vous la, lui dit-il, vous êtes mon hôte.

La terreur du marquis revint à ce dernier mot.

— Oh ! rassurez-vous, fit le comte en riant, il n'y a ici ni traquenard, ni oubliettes, ni chiens dressés a un hallali humain, et je veux me faire pardonner ma dureté. — Hermann!

Le comte sonna, l'intendant parut.

— Main basse sur le colombier, la

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basse-cour, le cellier, les viviers, cria le comte, et fais-nous souper au plus vite. Ah ! j'ai donc enfin un hôte! Marquis, décidément vous ne me quitterez plus, vous serez mon Pylade, mon Nisus, mon aller ego... je vous aime déjà a la 'folie.

Toutes ces protestations d'amitié, loin de rassurer le marquis, l'inquiétaient fort, au contraire; le comte s'en aperçut et lui dit en souriant :

— Je sais bien que j'ai eu pour vous une assez maigre estime, et qu'au demeurant, vous êtes un vrai chenapan; niais, pardonnez-moi de vous recevoir avec tant d'efîusion et de vous accabler

de mon amitié... Je vis ici comme un ours; depuis longtemps je n'ai pas le moindre compagnon ; or, je me suis juré d'étouffer de caresses le premier gentilhomme qui franchirait mon pontlevis. C'est vous, j'en suis fâché pour les bonnes mœurs, mais je vous aime et vous êtes mon hôte !

Ces paroles, où perçait un insolent dédain , rassurèrent complètement le marquis.

— J'ai du vieux vin , continua le comte, j'ai de bons chiens, un cuisinier qui a fait ses preuves.- Nous boirons, nous chasserons, nous dînerons mieux que le roi Louis XIV, que mademoiselle

de LaYallière trouvait si glouton. Cornes de cerf! marquis, je suis si peu habitué a voir une physionomie humaine en face de moi que j'ai bu tantôt avec mon intendant, et que, faute de mieux, je me prends de tendresse pour vous...

— Monsieur... murmura te marquis froissé.

— Bah! bah! ne -nous fâchons pas pour si peu... D'ailleurs, c'est la dernière fois que je me seraipermisunmot désobligeant... Dès à présentée vous tiens pour un parfait gentilhomme...

Elle comte ajouta, en manière d'aparté:

— Ah! que l'ennui fait commettre de

petites lâchetés!

On dressa la table; elle fut magnifiquement servie.

— Ça, dit le comte, soupons et grisons-nous.

— Je le veux bien, répondit M. de la

Saulcière enhardi, je meurs de soif et de faim.

— Moi, je n'ai plus ni soif ni faim, tant je suis aise de vous avoir. A table, marquis, à table !

Le comte était si gai, si bonhomme que le marquis reconquit peu a peu son assurance ; il bût et mangea comme un chasseur qui a couru trois cerfs en un

jour, et, quand le souper lira a sa fin, il était quelque, peu ivre et devint communicatif.

Le comte se prit a l'écouter, ne cessant de boire, — et il rit aux éclats lorsque M. de la Saulcière , justifiant pleinement le proverbe latin a in vino veritas, » lui raconta son histoire depuis le jour où il s'était relevé, meurtri et sanglant, au fond du ravin, jusqu'à celui où il avait quitté la salle où siégeait la cour martiale^ sans omettre le moins du monde la scène qui avait eu lieu entre sa femme, le jeune Faucon, le chevalier et lui.

La verve du marquis, surexcitée paf

le vin du Rhin, finit cependant par s'éteindre, sa langue devint pâteuse et il voyait déjà tourbillonner les murs, les sièges, la table et lui-même, lorsque le comte, vidant son dernier verre, lui dit bravement :

— Marquis, savez-vous bien que vous êtes mon hôte?

— Je le sais, comte.

— Et que , pour un gentilhomme , l'hospitalité est sacrée.

— Ah ! dit le marquis.

— Aussi, tant que vous serez ici, dussiez-vous vivre cent ans, je ne toucherai pas a un cheveu de votre tête.

— Je le crois, comte.

382 DIANE DE LANGY

— Par exemple, si vous me quittiez, si vous m'abandonniez...

— Eh bien? fit le marquis anxieux.

— Alors, dit froidement M. d'Ebberstein, comme vous me trahiriez en me livrant de nouveau a cet ennemi mortel qu'on nomme l'ennui, je serais capable de courir après vous et de vous tuer.

— Quelle plaisanterie !

— Sur l'honneur. Et je ferais un heureux...

— Qui cela? demanda le marquis en grimaçant un sourire.

— Le jeune Faucon, qui épouserait enfin votre femme.

— Je reste ici et j'y veux mourir! répliqua le marquis.

— Si vous faites cela! s'écria le comte, ma reconnaissance prendra de telles proportions que je suis capable de vous faire inhumer dans le caveau de mes ancêtres, lesquels, j'en suis sûr, n'ont pas, comme moi, le goût de la mauvaise

comDaimie.

Et le comte se mit a rire.

— En attendant, reprit-il, appuyezvous sur le bras de mon intendant, qui va vous conduire a vos appartements.

Vous avez, je crois, grand besoin de vous coucher, vous êtes ivre mort !

384 DUNE DE LÀNCY

Et M.d'Ebbersteincongédiale marquis.

Lorsqu'il fui seul, il se prit a réfléchir, puis apercevant la lettre du chevalier de Ralsens :

— J'ai fait là, se dit-il, de la belle besogne! J'ai promis a ce drôle de le bien traiter... le voila mon hôte... il peut vivre cent vingt ans... Je crois que moi aussi j'étais ivre... lanl pis! je n'ai qu'une parole, et le seul moyen de me débarrasser de lui sans y manquer, c'est de le mener de temps en temps à la chasse à Tours ! je ne puis répondre d'un coup de griffe , et l'hospitalité ne va point jusque-là.

Le marquis s'éveilla tard et se trouva guilleret et tout dispos. Le comte était, après tout, le meilleur compagnon du monde et, en y réfléchissant bien, M. de la Saulcière se dit que la parole d'un gentilhomme allemand était une sauvegarde des plus rassurantes.

Il se rappelait que le comte lui avait dit: tant que vous serez sous mon toit, vous me serez sacré.

Le marquis procéda à sa toilette tout en faisant ces réflexions ; le comte entra chez lui presque aussitôt.

— Comment avez-vous dormi, cher hôte?

Le marquis tressaillit bien encore un

38C DIANE DE LANCF

peu; mais il regarda le comte et lui trouva un visage si avenant, si gai, si épanoui, qu'il redevint, a son tour, aussi souriant qu'il l'était naguères en s' éveillant.

— J'ai dormi à souhait, répondit-il.

— Savez-vous qu'il est dix heures?

— Bah!

— L'heure du déjeûner. Venez, marquis, nous chasserons après.

Le mot de chasse sonna faux a l'oreille du marquis. 11 avait, depuis certain jour, la chasse en horreur.

— Ne craignez rien, dit le comte, nous allons mûrir le lièvre en plaine avec des chiens de deux pieds de haut.

Le marquis respira.

— C'est que, dit-il, je suis doué d'une excellente mémoire.

— Hélas! soupira le comte, je vois bien que vous me gardez rancune.

Le ton de M. d'Ebberstein était piteux et toucha le marquis, qui répondit avec bonhomie :

— Je vous jure que je ne vous en veux pas.

— Vrai?

— Parole d'honneur!

— 11 est plaisant, pensa le comte, de supposer que sa parole a pour moi une valeur quelconque.

— Puis il reprit lout haut :

— Eu ce cas, marquis, déjeûnons.

Le déjeûner fut en tout semblable au souper de la veille. Les deux honnêtes gentilshommes se levèrent de table un peu gais, et montèrent a cheval en roulant légèrement sur leur selle.

Cependant le grand air leur vint en aide, ils reprirent une assiette convenable et le lièvre fui forcé en deux heures. Le marquis déploya même des qualités de veneur assez remarquables.

A la nuit, ils rentrèrent au château et dévorèrent leur souper. Le cuisinier du comte s'était surpassé a ce point que le roi Louis XIV, s'il eût soupçonné ses mérites, aurait bien pu troquer la couronnede France contre cette perle finede

DIANE DE LANCT 389

la couronne comtale de M.d'Ebberstein.

Le lendemain on courut un chevreuil, — le marquis se surpassa; — le soir, on entama une douzaine de flacons remplis au fameux tonneau d'Heidelberg, le marquis se grisa comme un vrai gentilhomme, malgré son origine plus que douteuse.

Le jour suivant on attaqua un sanglier, le marquis lui coupa le jarret avec l'aplomb d'un cuisinier qui saigne un poulet ; — le soir il eut une indigestion et le comte eut peur que l'heure ne fut venue pour le jeune Faucon d'épouser madame de la Saulcière.

Complètement rassuré sur les inten-

lions pacifiques du comte, le marquis retrouva celte verve et celle gaîté essen-

tiellement méridionales, que les Italiens avaient implantées a la cour de France; — les jours s'écoulèrent, puis un mois tout entier, et la perspective de mourir en honnête homme après avoir vécu en sacripant, et d'être inhumé en honne compagnie sous le caveau funéraire des comtes d'Ehberstein, finit par lui sourire tellement qu'il annonça a son hôte que son parti était pris, et qu'il était bien décidé a vieillir en paix à Schloss-VigroiT.

Le comte, qui ne s'ennuyait plus, se fit le raisonnement suivant :

— Je trahis mon ami lecolonel rouge,

je n'en disconviens pas, mais je détruis en même temps mon ennemi mortel qui s'appelle l'ennui, — et je trouve qu'il n'y a pas a hésiter entre un ami qui ne sert de rien... car a quoi sert un ami, s'il vous plaît?

— A rien du tout ! répondit l'intendant Hermann, qui, placé derrière son maître, l'écoutait philosopher.

— Vous êtes un drôle ! dit le comte, allez-vous-en !

L'intendant parti, le comte reprit son monologue :

— Il n'y a donc pas à hésiter entre sacrifier un ami inutile et conserver un faquin qui vous débarrasse de l'ennui,

c'est-a-dire d'un ennemi acharné. Tant pis pour l'ami !

Cependant, après mûre réflexion, le comte ajouta :

— Toutefois, comme il faut que ma conscience se trouve en repos, je conduirai mon hôte à la chasse a Fours, il s'en tirera a son honneur, j'en suis persuadé, mais j'aurai rempli les devoirs qu'impose l'amitié en usant du seul moyen honnête qu'il me soit permis d'employer.

Et le comte, rassuré pour sa conscience, ordonna a son piqueur en chef une attaque a l'ours pour le lendemain, puis demanda sa pipe d'étudiant, une

DIANE DE LAxNCY 393

belle pipe en porcelaine qu'il fumait k Heidelberg au temps de son adolescence, et, après s'être environné d'un nuage gris et bleu d'une assez belle épaisseur, il avisa au travers la mine allongée et respectueuse de son intendant, tout fier de la béatitude de son maître.

— N'est-ce pas, Hermann, lui dit-il, que, lorsqu'on fait tout ce qu'on peut pour un ami absent, cet ami n'a pointa se plaindre,même lorsqu'il ne réussit pas?

— Votre Excellence , répondit l'intendant, parle comme son propre chapelain

— Faquin ! grommela le comte, tu crois me faire un compliment et tu ne

réfléchis pas que mon chapelain est un âne qui n'a jamais su quel était le meilleur crû du Rhin et ce que c'est qu'un andouiller. — Je range un homme qui n'est ni buveur, ni veneur dans la catégorie où je place les amis.

— C'est-à-dire, observa respectueusement l'intendant, que c'est un être inutile !

— Amen! répondit le comte.

— Chevalier ?

— Madame...

— Vous avez donc beaucoup connu M. de la Saulcière?

— Beaucoup trop, madame, j'étais presque son cousin.

— C'était un assez pauvre gentilhomme, je crois ?

— Il ne l'était pas.

— Je veux dire que c'était... attendez que je cherche un terme poli pour votre cousin.

— Le voici, madame, c'était un misérable !

— Ah!

— Un traître !

— Je le sais.

— Et qui avait épousé un ange...

— Qui sera religieuse dans trois mois.

— Tant pis !

î)9() DIANE DE LÀNCY.

— Pourquoi, tant pis?

— Parce que M. de Terraz , dont je vous contais l'histoire tout a l'heure, le même qui vient de se faire catholique après la mort de son père, l'aurait épousée si le marquis était venu a mourir.

— En vérité !

— Mais le marquis n'est pas mort.

J'avais compté sur un ami de M. de

Terraz — comptez donc sur les amis! — pour nous en débarrasser honnêtement.

Eh bien ! pas du tout, il a recueilli le marquis chez lui et le traite comme un dindonneau qu'on élèverait a la brochette.

— Où demeure cet ami ?

— En Allemagne.

— Précisément, dit madame de Maintenon, car c'était elle avec qui causait un matin, dans un salon de Versailles, le chevalier de Ralsens, deux mois après l'expulsion du marquis du royaume de France ; — précisément, j'ai ici pour vous une lettre timbrée d'Allemagne que votre valet de chambre, sachant que vous me rendiez visite dans la matinée, m'a apportée pour vous tout a l'heure.

La marquise tendit le pli au chevalier qui en brisa le sceau et lut ce qui suit : € Monsieur le Chevalier,

i Pardonnez -moi d'avoir lardé si » longtemps de répondre à l'aimable

398 DIANE DE LVNCY

» lettre que vous m'avez lait l'honneur » de m'écrire ; mais le jour même, votre » honorable cousin, le marquis de la » Saulcière, est venu heurter a ma » porte et m'a demandé l'hospitalité.

» C'était un bon compagnon, gai, franc » buveur, veneur consommé, llmevi- » dait ma cave en chantant, il dépeu- » plait mes forêts avec une grâce exquise; » bref, il avait chassé l'ennui de mon » logis à coups de cravache. Hélas ! dans * la vie tout est heur et malheur, poé- > sies, revers, veine el guignon, passez- » moi l'expression vulgaire, — nous » avions forcé maint sanglier, nous » voulûmes attaquer Tours. J'avoue que

» cette idée funeste me vint à moi le i> premier. Pendant huit jours les ours » eurent le sort des sangliers, le marquis » était féroce ; — mais un jour, ilpleu- » vait, il y avait du brouillard, nous

> avions trop bu, le marquis manqua

> de prudence et ne se mit point en » garde assez tôt contre une ourse fu- » rieuse dont nous avions détruit la » progéniture... le marquis fut étouffé » en dix secondes et broyé à coups de » griffes.

» J'ai fait dresser un acte authentique

> de sa mort ; mon bailli , mes deux d justiciers et mon intendant l'ont signé.

> Je vous l'envoie.

» J'avais fait au pauvre défunt une » promesse un peu folle, celle de le faire » inhumerdans le caveau de mes pères ; » je vous avoue que j'ai hésité à blesser » ainsi la susceptibilité de mes aïeux; » mais mon chapelain, qui est assez fort

> en théologie et ne sait pas boire, m'a

> affirmé que le marquis s'était repenli » dans les derniers jours de sa vie, et » que, du resle, il avait prononcé assez » d'or émus sur son corps pour que le pa- » radis fût ouvert à son âme. Vous sen- » tez que je n'ai plus hésité, surtout en

i> songeant que mes ancêtres avaient » bien pu, pour force peccadilles a moi » connues , passer par le purgatoire

» avant de monter au ciel, ce qui, se- » Ion mon chapelain n'est pas arrivé » au marquis. Veuillez, je vous prie, » annoncer cette fatale nouvelle a » madame de la Saulcière, et croyez- » moi,

* A vous de grand cœur,

» Comte d'EbbérstÉin. »

— Marquise, dit le chevalier tendant la lettre k madame de Maintenon, la maison de Saint-Cyr va perdre, je le crains, une fervente religieuse.

— Puisque le paradis y gagne une âme... répondit la marquise d'un ton railleur, le mal ne sera pas grand !

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