‹ Diane de LancyChapitre 7 sur 9 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Une heure ou deux avant les événements que nous venons de rapporter, un homme de haute taille cheminait malgré l'orage, d'un pas insouciant, dans un petit sentier a peine tracé à travers bois.

Cet homme était jeune, il portait la tête haute, malgré la simplicité de ses vêtements qui étaient ceux des paysans allemands des bords du Rhin, et qu'un long usage, aidé sans doute par les buissons et les ronces des taillis, avait presque mis en lambeaux.

Il était précédé par un grand limier de race écossaise, ces magnifiques animaux qui possèdent a la fois les formes élancées et correctes du lévrier et la fourrure bouclées des épagoeuls.

La vaillante bêle marchait devant son maitrc le nez au vent, la queue basse, entr'ouverte, silencieuse et prête à tout

comme un brave qui dédaigne le bruit et les cris

L'homme portait, pour toute arme, une carabine tyrolienne a canons superposés, dont il préservait les batteries, a l'aide de ses deux mains, delà pluie qui tombait en abondance.

L'orage était alors dans toute sa furie, les éclairs, les coups de tonnerre se succédaient avec rapidité. Le jeune homme n'y prenait garde. Il s'avançait d'un pas alerte dans l'étroit sentier qui courait à travers les rochers, au flanc d'une montagne couverte de sapins et bordantun torrent dont les eaux bouillonnaient sur un lit caillouteux avec un

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fracas assourdissant, — il avançait maljçré la nuit sombre, posant un pied sur la lèvre de l'abîme et souriant, dans les ténèbres, a son lévrier qui, de temps a autre, aspirait l'air bruyamment, puisse retournait a demi comme s'il eût voulu dire a son maître : la route est bonne, nous pouvons marcher, nous ne ferons aucune mauvaise rencontre.

Au bout d'une heure de marche, le paysage changea d'aspect, le ravin s'élargît, une petite plaine succéda au torrent, et dans celte plaine le hardi voyageur vit blanchir les murs d'un édifice imposant qu'il était facile de reconnaître pour un monastère.

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Au milieu de l'édifice, une petite lueur, celle d'une lampe tardive, brûlait. doucement. La vue de cette lueur arracha un cri de joie au voyageur, il doubla le pas et se trouva bientôt sous les murs du couvent.

La lumière qu'il apercevait brillait à une fenêtre du rez-de-chaussée ouvrant sur le jardin, et aux murs du jardin, on avait pratiqué une brèche, par laquelle le jeune Faucon entra.

Il traversa rapidement le jardin,

frappa deux coups légers aux vitres de

la croisée, qui s'ouvrit presque aussitôt

sous la main d'une femme. Cette femme,

c'était madame de la Saulcière.

iv 10

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Le jeune Faucon enijamba le balcon, sauta dans la chambre et se trouva aux pieds de la marquise qui était très pâle.

** Me suis-je fait attendre ? demandant

— Je ne sais, mais je tremblais bien fort.

— Pourquoi trembler?

— Ah! dit-elle, depuis hier je souffre mille angoisses.

Il la regarda avec étonnement :

— Mon pauvre ami, dit-elle, hier, après votre départ, j'ai cru voir errer au bout du jardin cet homme que déjà j'ai aperçu.

— Vision, chère belle.

. — Oh! non, je vous jure...

— Vous vous trompez, a coup sûr.

Et d'ailleurs nie voila, je suis sain et sauf, nul ne m'a suivi, je suis près de vous, soyons heureux.

La jolie recluse prit dans ses mains blanches les mains mouillées du jeune homme et chercha a les réchauffer.

— Mon Dieu! lui dit-elle, vous êtes

glacé, l'eau ruiselle de vos vêlements.

Vous vous tuerez à ce jeu, mon pauvre

ami.

11 secoua la tête avec un fier sourire : — Vous savez bien, madame, fit-il en

posant un baiser respectueux sur ces

belles mains qui enserraient la sienne,

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vous savez bien que je ne crains pas la pluie, ne suis-je point montagnard?

— Mais celle course si longue de chaque nuit?

— Bagatelle ! pour un chasseur.

— Fou que vous êtes! ignorez-vous donc les dangers qui vous environnent? avez-vous oublié que vos ennemis...

— Ils me croient mort.

— Ils ne vous feraient aucun quartier, s'ils parvenaient à vous découvrir...

— Bah! ma retraite est sûre.

— Ah! tenez, Jean, dil la marquise, ne parlez donc point ainsi, ne vous fiez

pas au hasard aussi aveuglément, la fortune a des trahisons cruelles... et si j'en crois une voix secrète...

— Bon! encore vos pressentiments!

quelle folie !

— Oh! je vois toujours cet inconnu rôder furtivement autour du couvent et examiner avec attention cette brèche de mur par laquelle vous vous introduisez pour ne point vicfler les lois du couvent, qui en interdisent la porte a un homme.

— Mon amie, répondit le jeune homme en souriant, peut-être y a-t-il ici quelque jeune tille éplorée que des parents rigoureux, u

ioO DIANE DE LANCY

-r Non, non, vous essayez en vain de me persuader, Jean, je le sens, je le devine, on sait que vous venez ici, que, si austère qu'elle soit, la règle de ce cloître s'est laissée fléchir en faveur . d'un fugitif, et que la religion s'est effacée devant l'humanité, pour donner un abri et du pain a celui qui n'a plus de foyer et qui vit en pays hostile.

— Mais qui peut avoir intérêt ?

— Ile! le sais-je? Êles-vous sûr, d'ailleurs, que voire mort n'a point trouvé d'incrédules, que ce manteau et ce cadavre sont des preuves su (fi santés? Le prince Eugrne n'avail-il point mis votre lu le a prix ?

DIANE DE LANCY i5l

— A moins qu'ils ne me surprennent ici... je les défie...

— Est-ce impossible? Tenez, Jean, tenez, mon ami, au nom de la pureté de notre amour, au nom du roi, qui a besoin encore de vos services, au nom de votre père, dont vous êtes le seul rejeton, ne vous exposez pas davantage à une mort tôt ou tard certaine, si vous n'y prenez garde, partez! L'abbesse vous a offel un moyen sûr de vous faire gagner le Pihin sous le déguisement d'un jardinier du couvent; vous trouverez par ses soins une barque qui vous portera sur l'autre rive, et vous gagnerez la France en une nuit.

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— Je ne puis, dit Jean avec fermeté, il faut que je demeure auprès de vous.

— Vous êtes fou !

— Je vous aime.

— Eh bien ! si vous m'aimez, ne me faites donc point mourir ainsi chaque jour de terreur et d'angoisse ! car vous ne savez pas, enfant, ajouta- 1— elle en jouant de ses jolis doigts avec les boucles brunes de la chevelure du jeune Faucon, vous ne savez pas ce que je souffre, a l'heure oîi vous devez venir, a l'heure où vous partez! le moindre bruit lointain m'épouvante, le coup de feu d'un chasseur glace mou sang, il me

semble qu'une balle homicide vient de vous frapper.

— Chère belle ! murmura Jean, la regardant avec enthousiasme.

— Et puis, reprit-elle, vous oubliez donc, cher fou, que notre amour, si pur qu'il soit, est un crime, que nous offensons Dieu chaque jour en faisant de sa maison un lieu de rendez-vous ? Je ne m'appartiens point, mon ami, je suis la marquise de la Saulcière.

— Ah ! fit Jean avec colère, ne prononcez pointée nom maudit, madame, oubliez-le, par pitié !

— La marquise soupira :

Il m'a fait bien du mal, dit-eilô

tout bas; mais je lui pardonne, la ou gît le mépris la haine ne saurait pousser.

Elle demeura pensive un moment — un moment ils se regardèrent tous deux, muets, mornes, oppressés ; — ce nom qui venait d'êtro prononcé c'était leur commune torture, l'ombre de la fatalité se dressant devant eux comme une infranchissable barrière, le souvenir d'un être hideux, un monstre d'astuce, de lâcheté et d'hypocrisie se plaçant entre deux jeunes gens, cœurs Joyaux et bons, pour leur dire : la loi est pour moi, et je ne veux pas que vous soyez heureux !

Madame de la Saulcière attira a elle enfin la tête pâle du jeune Faucon et y mit un baiser.

— Croyez- vous pas, lui dit-elle, que

le bonheur n'a nul besoin du regard in-

discret des hommes? et pensez-vous que le nôtre serait plus grand si nous étions unis et que nous fussions en Dauphiné, dans notre vieu* manoir, au lieu de nous trouver ici, au milieu de ces grands bois, dans une cellule de ce couvent paisible ? Ne nous voyons-nous point chaque soir? ne placez-vous pas votre main dans la mienne toutes les nuils, n'ayant d'autres témoins de nos charmants entretiens que ce fidèle ani-

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mal qui attache sur nous son tendre et doux, regard? Dites, ami, n'éprouvezvous pas une grande joie en franchissant cette brèche qu'on a faite tout exprès pour vous, lorsque derrière ma persienne ma lampe tardive vous apparaît comme le phare qui guide les marins? Quand je prends vos mains glacées dans les miennes, n'éprouvent-elles point une douce chaleur? Lorsque mes lèvres eflleurent votre front, le tressaillement qu'elles vous arrachent n'est-ce point du bonheur encore?

Il l'interrompit d'un ^este :

— Et cependant, dit-il en souriant, vous voulez* pour obéir a de vaines ter<

DIANE DE LANCV 157

reurs, renoncer a ce bonheur qu'ont su se faire une recluse et un fugitif. Ne désiriez-vous point que je parte, tout à l'heure ? Vous voyez bien que vous êtes folle, madame.,.

Elle tressaillit :

— C'est juste, dit-elle avec effroi, il vaut mieux, je le sens, vaut mieux que vous partiez. Vous ne pouvez...

— Je ne partirai pas, chère belle; pourquoi donc me prier inutilement ainsi? vous savez bien...

— Jean, je vous en supplie oubliez mes paroles insensées, ne vous endormez point. Partez, partez, de

grâce...

— Parti*! fil-il avec dédain; parlir quand un danger me menace! vous n'y songez certes pas, madame...

— Vous êtes fou...

— Soit. Si je partais, je serais lâche!

— Mais je vous aime, moi! dit elle avec passion et douleur; je ne veux pas qu'on vous tue... je ne veux pas...

— Madame, répondil-il gravement, je suis montagnard, partant un peu fataliste, je suis fermement convaincu que les jours de l'homme sont comptés, que celui de leur mort eslarrèté d'avance dans le livre de leur destinée et qu'ils n'y peuvent rien. Si je dois mourir prochainenementy si une halle doit me frapper,

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elle m'atteindra aussi bien dans les eaux du Rhin qu'au milieu du bois.

Elle lui prit les mains de nouveau :

— Eh bien! soit, dit-elle; vous ne partirez pas... mais vous viendrez moins souvent... toutes les deux nuits... vous emporterez des provisions pour deux journées.

— Nullement ; pourquoi ne viendraisje pas chaque soir?

— Je ne veux pas que vous vous aventuriez ainsi par l'orage et le froid.

Tenez, vous êtes glacé vous avez le

frisson... et puis les chemins sont peu sûrs quand il pleut, le roc est glissant, les torrents débordent...

JGO DIANET DE LANCY

Elle parlait d'un ton caressant, elle

suppliait avec un doux sourire Ils

causèrent ainsi pendant deux heures , Jes mains dans les mains, se querellant comme des enfants, se donnant un rapide baiser pour se quereller après encore.

Pendant ce temps l'orage s'apaisa peu a peu, les nuages qui rasaient la terre s'élevaient graduellement, et une petite horloge d'Allemagne, de celles qu'on fabrique sous le nom de coucous, dans la

foret Noire, se fit entendre et sonna deux

heures du matin.

Les deux amants se regardèrent avec

tristesse :

— II faut nous quitter, mon ami, dit la marquise avec fermeté. Vous avez deux grandes heures de marche d'ici a votre retraite, et il ne faut pas que le jour vous surprenne en route.

Le jeune Faucon se leva résigné.

— A demain, lui dit-elle, tandis

qu'elle remplissait sa carnassière de ces provisions succulentes dont abonde l'office d'un couvent de nonnes*

— Demain ? fit-il ; c'est bien loin.

— Et si demain le temps est mauvais, vous ne viendrez pas.

— Ah!

— Je vous le défends.

Ils allaient se quereller encore, si iv "

162 DIANE DE LAXCY

le jeune Faucon n'eût eu l'idée de s'approcher de la croisée et d'examiner le ciel :

— Demain, dit-il en riant, il fera un temps superbe ; je ne me trompe jamais aux astres.

Il fit un signe à son lévrier, qui sauta dans le jardin, (taira l'air et remua la queue, semblant dire a son maître : — Nous pouvons aller !

Les deux amants se donnèrent un long baiser d'adieu, puis le jeune Faucon sauta dans le jardin, arma prudemment sa carabine, se retourna pour saluer encore de la main la marquise penchée a la croisée, cl disparut enlin par

6'iXne de vmiS 163

ia brèche qu'on avait faite au mû* tout exprès pour lui.

Le lévrier cheminait à dix pas, le nez au vent, la queue droite, sautant en l'air.

Pendant vingt minutes le noble animal parut témoigner une quiétude parfaite a son maître, qui le suivait de près ; mais tout à coup il s'arrêta brusquement, pointa les oreilles et fit entendre un grognement sourd et bref.

Le jeune Faucon s'arrêta pareillement et dit au lévrier :

— Tout beau! Love, cherchez!

Et, sa carabine à la main, le doigl sur la détente, il attendit que l'intelligent

lévrier écossais, après avoir flairé l'air en tous sens, se fût remis paisiblement en route.

Love avait eu une fausse alerte, car il ne tarda point a continuer sa marche devant son maître, qui se reprit a le suivre.

— C'est quelque bûcheron qui va a son travail, pensa Jean de Terraz, et maître Love est vraiment bien pointilleux.

Le jeune Faucon se trompait, car peu a peu Love s'arrêta encore, mais celte fois sans grogner. On eût dit que le brave chien craignait de se méprendre et d'effrayer à tort son maître. .

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Ce deuxième temps d'arrêt fut court, du reste ; le lévrier repartit bientôt et Jean le suivit tout pensif. Il se préoccupait peu des dangers plus ou moins imaginaires que Love semblait pressentir; d'autres pensées l'absorbaient; Qu'importent a l'homme qui vient de de quitter la femme qu'il aime, l'imminence d'un péril ou le sifflement de la balle d'un braconnier ?

Il songeait a la marquise, a cette fée d'autrefois devant laquelle il s'était proslerné, à cet ange d'aujourd'hui sur les genoux duquel, plus d'une fois, il avait reposé son front lassé et pâli.

A vingt-cinq ans, quand on est brave

H G DIANi: DE LANCY

et qu'on aime, les périls matériels ne sont rien. Le jeune Faucon se souciait peu de l'inquiétude de Love, qui s'arrêta bientôt une troisième fois et témoigna une sorte d'irritation.

— Décidément, se dit Jean de Terraz, Love a la berlue. Pousse donc, imbécille !

Et il fit un signe impérieux au chien.

Le chien ne bougea.

Tout au contraire, il revint a son maître, tourna sur ses talons et parut vouloir retourner au couvent.

L'insinuation du chien était une forte tentation pour le maître; — retourner au couvent, c'était la revoir, et Jean hé-

sita et fut sur le point d'obéir a l'injonction de l'intelligent animal.

Mais, revenir sur ses pas, c'était aussi reculer, et, reculer, c'était manquer de

courage...

Le jeune Faucon y songea, et, dèslors, il n'hésita plus, il poussa Love du pied, et lui dit avec colère :

— Marche donc, maître !

Le chien obéit en grognant, se serra près de lui, comme pour lui faire un rempart de son corps, et il reprit sa marche , la queue basse , les oreilles droites, montrant, au travers de ses lèvres, qu'une légère écume, signe d'irri-

108 DIAXE DE LANCY

tation, bordait déjà ses longues dents

aiguës et blanches.

Dès-lors, le chien ne s'arrêta plus, il ne laissa plus échapper de sourds murmures; mais, a mesure qu'il avança, il se serra de plus en plus contre son maître, décidé a mourir avant qu'on arrivât jusqu'à lui.

Le jeune Faucon quitta bientôt le sentier escarpé qui courait au bord des torrents pour entrer sous le couvert d'une forêt de sapins, au travers de laquelle il se fraya aisément un passage malgré l'épaisseur de la nuit, les broussailles qui jonchaient le sol et les blocs de ro-

chers qui surgissaient ça et là parmi les arbres.

Cette route lui paraissait familière.

Love ne grognait plus et paraissait même rassuré lorsque, soudain, il se raidit sur ses pieds et se plaça en travers du sentier, comme s'il eut voulu empêcher le jeune Faucon de passer outre. .

En même temps, celui-ci crut entendre un bruit éloigné de pas et de voix. Ces pas et ces voix, se rapprochaient insensiblement — et comme la bravoure n'exclut point la prudence, Jean pensa qu'il était sage de se coucher à terre de façon à se trouver au-dessous du vent5et

d'attendre que les bruits gui lui arrivaient fussent assez distincts pour qu'il sût a quoi s'en tenir sur le danger qu'il courait.

Love s'allongea à ses pieds et écouta comme lui.

Bientôt les voix et les pas se rapprochèrent de plus en plus, et le jeune Faucon entendit distinctivement ces paroles prononcées en langue allemande :

— La bête est sur pied encore, c'est probable; mais elle sera gîtée avant peu.

Une autre voix répondit :

— Il faut que vous soyez bien sûr de

votre fait pour vous exprimer avec une telle assurance.

— J'ai l'habitude de faire le bois.

Un éclat de rire accueillit ces mots, et le jeune Faucon se demanda où il avait entendu cette voix.

— Si nous découplions les chiens?

reprit-on.

— Gardez-vous-en bien, ils feraient un tapage inutile qui donnerait l'éveil a notre bête et occasionnerait une refuite fâcheuse. Nous avons affaire a un animal de chasse plus rusé qu'un loup.

-- Voila des veneurs, pensa le jeune Faucon, qui veulent sonner a tout prix

Ml DIANE DE LANCY

] hallali et qui prennent leurs précautions en conséquence.

Les voix et les pas approchaient toujours, bientôt ils résonnèrent sous le couvert, et Love, les oreilles pointées,

aiguisa silencieusement ses dents blan-

ches.

— Tout beau! lui dit Jean en se glissant sous une broussaille où le chien le suivit, n'allez point bavarder comme un chien de cour, maître Love, laissons ces gens-là chasser en paix. Lorsqu'ils seront passés, nous rentrerons chez nous pour dormir a l'aise, et ils ne viendront pas nous y chercher, je vous jure.

L'homme et le chien, ainsi blottis,

demeurèrent immobiles, retenant a l'envi leur haleine, et peu après, les veneurs passèrent auprès d'eux, précédés de la meute quB les piqueurs tenaient en laisse deux par deux.

Si les chiens avaient eu le nez par terre, bien certainement ils eussent éventé le jeune Faucon et son lévrier; — mais ils étaient couplés, et les vaillants animaux ont une telle habitude de s'en reposer sur leurs piqueurs du moment où il sera besoin d'eux, qu'ils ne daignent jamais flairer une broussaille 'jusqu'à l'heure ou on les découple.

— Nous allons avoir un beau laissercourre, dit en passant près de la retraite

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de Jean de Terra z, celui des veneurs

dont la voix l'avait frafppé. Je vous

assure, messieurs, que vous n'en aurez

jamais vu de pareil sur les bords du Rhin.

— Tirerons-nous la bête? demanda eelui qui le suivait,

— Allons donCj ricana-t-il , vous savez bien qu'en principe la noble science de la vénerie interdit de tuer le cerf ou le chevreuil, à moins que les chiens ne soient sur les dents. On ne tire que le loup qui. vous le savez, n'a jamais pu iHre forcé.

— C'est que nous n'avons affaire niii un cerf ni à un chevreuil.

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— - Non plus qu'k un loup, messieurs.

— Quel nom donnez-vous alors a la bête ?

— C'est un ragot, répondit le premier veneur avec un accent de raillerie qui força le jeune Faucon a se répéter mentalement sa question :

— Où diable ai -je entendu cette voix?

Les veneurs s éloignèrent, Jean de Terraz attendit que le bruit de leurs pas et de leurs voix se fût affaibli, puis il se leva et poussa du pied maître Love.

— Allons donc, lui dit-il, vous êtes fou et poltron aujourd'hui, monsieur.

De braves Allemands qui vont courre

un sanglier vous occasionnent de singulières terreurs. En roule!

La broussaille où il s'était blotti éiait peu distante de ia grotte que le jeune Faucon avait choisie depuis plusieurs mois. On y arrivait par un sentier impraticable à tout autre qu'a un chasseur. Ce sentier, après avoir couru sous de hautes bruyères, s'enfonçait en mille détours au milieu d'un banc de rochers et s'arrêtait devant une touffe épaisse de genévriers.

Le jeune Faucon écarta les branches de cette touffe, se glissa en rampant parmi elles et se trouva tout à coup au milieu d'une salle spacieuse que la na-

ture avait pris soin de creuser dans le roc. .

Dans un coin se trouvait une couche de bruyères séchées qui servaient de lit à l'hôte de cette étrange demeure, une peau d'ours les couvrait, Love avait pénétré dans la grotte en même temps que son maître et il recommençait à grogner sourdement.

— Tais-toi donc, bavard ! murmura le jeune Faucon impatienté.

Les branches de la touffe, écartées un

moment pour laisser passer l'homme et

le chien, s'étaient rejointes et réunies;

— et du dehors, même en plein jour, il iv 12

eut été difficile de soupçonner qu'elles masquaient une excavation.

Le jeune Faucon gagna son lit dans les ténèbres, s'y allongea, rêva à elle encore pendant quelques minutes, tandis que Love se couchait a l'entrée de

la grotte et dardait dans l'obscurité ses

grands yeux brillants.

Le jeune Faucon était las, il ne tarda point à s'endormir, en dépit de la tradition qui veut que les amoureux soient éternellement privés de sommeil.

Mais il avait ii peine les yeux Termes que Love, bondissant sur ses pieds, courut a lui et, saisissant avec les dents

DIANE DE LA Ni i i~\)

la peau qui le couvrait, l'écarta violemment.

Jean de Terraz, éveillé en sursaut et voyant briller dans l'ombre les yeux, du lévrier, comprit qu'un nouveau danger le menaçait.

— Qu'est-ce encore ? dit-il d'un ton de mauvaise humeur et comme si l'animal eût pu saisir le sens exact de ses paroles.

Le lévrier lâcha la peau, saisit son maître par ses vêtements et l'attira doucement jusqu'à l'entrée de la grotte.

Jean prêta l'oreille et entendit distïno tement les chiens des veneurs qui, na« guères, avaient passé près de lui et qui

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donnaient de la voix à intervalles saccadés et sans ensemble, ce qui indiquait qu'ils étaient sur la brisée mais non sur la voie et que la bête n'était point lancée.

Jean écouta attentivement, en veneur expérimenté :

— Ces maudits chiens, murmura- 1 il, vont passer par ici; s'ils m'éventent, j'aurai maille à partir avec les veneurs. Au diable leur malencontreuse fantaisie

de venir courre un ragot dans mes en-

virons!

11 regarda Love ; — Love était immobile et calme, attachant ses jeux ar-

DIANE DE LANGY 181

dents sur la broussaille qui protégeait leur retraite.

Le jeune Faucon alla prendre sa carabine, Tanna, revint près de son chien et s'assit à l'entrée de la grotte, collant son oreille a terre pour écouter plus facilement.

Les chiens approchaient et donnaient de la voix en dessous des rochers.

— Ces animaux-fa ont bien mauvais nez, pensa Jean de Terraz, ils prennent ma brisée pour celle d'un sanglier, car, s'il y en avait un par ici, je l'aurais inévitablement rencontré.

A ce moment où il achevait cette réflexion mentale, les deux chiens qui te-

liaient la tète de la meute sautèrent sur l'étroite plate forme de rochers qui servait d'esplanade à la grotte, et le jeune Faucon put les apercevoir a travers la broussaiîle et à l'aide des premières et tremblotantes clartés du jour naissant.

La situation du fugitif devenait critique : êVèaté cl signalé pas les' chiens, il était contraint de se montrer a des Allemands; en pays ennemi, c'était se trahir.

11 mil le doigt sur la détente de sa carabine et épaula; mais l'intelligent lévrier laissa échapper un sourd grognement, et la crosse de l'arme retoucha la Ici re aussitôt. Love se montrait

si bien a la hauteur des circonstances que son maître résolut de s'en fier à lui.

Les deux chiens arrivés les premiers furent bientôt suivis par toute la meute; en même temps les veneurs, qui suivaient de piAs entonnèrent un vigoureux bien-aller qui semblait leur dire : Vous ne vous trompez pas, c'est bien là.

L'un d'eux, après avoir tâtonné quelques secondes à l'en tour de la broussaille, finit par pousser un hurlement significatif, se précipita au milieu des branches qui s'ouvrirent et disparut aussitôt.

Le chien, en pénétrant dans la grotte, saisi par la brusque transition de la lumière aux ténèbres, s'arrêta un moment el parut hésiter avant de songer a aller plus loin. Ce moment suffit a Love pour bondir jusqu'à lui, le saisira la gorge, létreindre une seconde avec sa robuste mâchoire et le rejeter aux pieds du jeune Faucon.

L'exemple du premier chien fut suivi

par un second, puis par un troisième;

lous deux moururent sous la dent du

Lévrier sans avoir le temps d'exhaler un

hurlement de douleur.

Pendant cette lutte renouvelée des

temps héroïques chantés par Homère,

les veneurs allemands, guidés par le marquis de la Saulcière, étaient parvenus en bas des rochers. Tous avaient embouché la trompe, et le bien-aller, devenu général, portait a son comble l'animation de la meute, qui déjà avait perdu trois des siens.

— Monsieur, dit alors le comte d'Ebberstein au marquis delà Saulcière,je crois que nous sommes en défaut. Les chiens attaquent un sanglier et non pas un homme.

— Je suis persuadé du contraire, monsieur.

— Pensez-vous qu'une meute puisse mettre un acharnement pareil a pour-

suivre un homme? ceci me parait difficile.

— Ah ! dit le marquis, c'est que cet homme n'est pas seul; j'avais oublié de vous dire qu'il avait avec lui un de ces lévriers qui sont, de génération en génération, les ennemis dos chiens courants. Nous allons bien voir, du reste.

Et le marquis monta sur la plateforme ou la meute, dont quelques membres encore avaient pénélré dans la grotte pour n'en plus ressortir, commençait a hésiter, malgré les exhortalions de la trompe, et reculait instinctivenienldevanf celle terreur de l'inconnu

DIANE DÉ Ï^NCY 487

qui domine les animaux aussi biçn que les hommes.

Cinq ou six des Veneurs, et le comte parmi eux, suivirent M. de la Saulcière qui, voyant l'hésitation de la meute décimée déjà, comprit a moitié ce qui venait de se passer, et, couchant en joue

la broussaille, mit le doigt sur la détente

de son arme et (it feu.

Le comte d'Ebberstein, par un brusque mouvement, détourna le bras et la balle se perdit dans les rochers.

— Vous êtes fou, monsieur, lui dit-il avec dédain, chassons-nous à tir ou à courre? n'est il pas convenu que nous forcerons?

li>8 DIANE DE LANCY

— Vous avez raison, répondit le marquis; mais que voulez-vous! je n'ai pu me défendre d'un mouvement de passion... et...

Le marquis n'acheva pas, la broussaille s'entr'ouvrit et le lévrier bondit aux pieds des veneurs, puis, derrière lui, le jeune Faucon, et cette apparition, quelque attendue qu'elle pût être, fut si terrible que les veneurs et les chiens reculèrent et que nul des compagnons du comte d'Ebberstein ne songea même a épauler sa carabine et à faire feu.

Le jeune Faucon et son vaillant défenseur passèrent au milieu des veneurs el des chiens avec la fanta-

tique rapidité d'un songe, d'un bond agile ils se trouvèren t en bas des rochers, en trois sauts ils se furent placés hors de la portée de la balle, et alors Jean de Terraz cria d'une voix puissante au marquis :

— Je te reconnais Sa, traître et lâche, misérable dont la vie fut jadis en mes mains et que j'épargnai, je te reconnais! Ah ! messieurs les veneurs, vous voulez une chasse a l'homme, eh bien ! j'accepte le défi et je me prête au rôle de bète de chasse. Gare aux boutoirs!

En prononçant ces mots, le jeune Faucon fit quelques pas en avant, ajusta un des veneurs qui se trouvait encore a

1Q0 Di a m; pjg i,am:\

sa portée, et lit feu ; le veneur tomba raide mort.

— Je suis le coionel rouge! s'écria Jean, sonnez donc, mes maîtres, sonnez fort ! la bète est sur pied.

Et il disparut sous la futaie, suivi du lévrier.

Au premier moment de stupéfaction, causé par la brusque sortie du jeune Faucon et la mort de l'un des veneurs, succéda bientôt chez les autres une colère terrible.

— À mort! a mort! cria-l-on de partout.

— Non pas, dit froidement lemarquis, ne venez-vous pas de me dire, monsieur

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le comte, que nous chassions à courre et non pas à tir.

Et Je marquis mit les chiens sur la voie.

Les chiens, un moment épouvantés^ s'élancèrent en hurlant sur la brisée de l'homme et du chien, et les veneurs les

suivirent de loin, car aucun d'eux n'était assez agile pour imiter Jean de Terraz qui, déjà, était loin.

La futaie était haute, broussailleuse, encombrée de rochers qui retardaient les chiens, semée a peine ça et là d'une clairière a tra\ers de laquelle les veneurs apercevaient le jeune Faucon et son lévrier, tenant la meute a distance.

iM DIANE DE LANCY

Quelquefois l'homme éprouvait le besoin de se reposer deux minutes. Alors le lévrier se plaçait devant lui, attendait de pied terme le chien de tète, s'élançait vers lui, l'étranglait et, d'un bond, revenait à sou maître, qui reprenait sa course.

Pendant une heure, le jeune Faucon erra sous la futaie de droite et de gauche, cherchant a mettre les chiens en défaut, — puis il arriva hors des taillis et regagna la plaine.

Alors les veneurs qui, de loin, assistaient aux étranges péripéties de chasse, sonnèrent le débucher.

Cependant, les dents du lévrier con-

DIANE DE LANf/ï 195

tinuaient a décimer la meute ; des vingtquatre chiens qui la composaient au lancer, huit avaient péri dans la grotte et sous la futaie, — quatre autres tombèrent encore dans la petite plaine accidentée qui séparait la première forêt d'une seconde. Le jeune Faucon songea, alors, a venir en aide a son fidèle Love. Il avait sur lui quelques cartouches, — il rechargea sa carabine en courant, se retourna, lit feu, étendit un chien a ses pieds , recommença plusieurs fois le même manège et réduisit la meute à six têtes.

Mais les derniers chiens, loin d'être

intimidés par les coups de feu et le ter- IV 13

194 DIANE Dis LANCY

rible lévrier, n'en continuaient leur course qu'avec plus d'acharnement, excités par la trompe des veneurs. — Cependant ils commençaient à ralentir le pas, vaincus par la longueur de la trotte, car lejarret du jeune Faucon était infatigable; — et déjà ce dernier, atteignant la lisière d'une autre forêt, espérait leur échapper, lorsque, tout a coup, deux, piqueurs apparurent, tenant en laisse un relais de chiens frais.

Les veneurs, alors, rompirent les premiers, mirent ceux-ci sur la voie, découplèrent et sonnèrent le changement de forêt.

DIANE DE LAXCY 1

Et Jean n'avait plus de cartouches, et son lévrier était las!

Le jeune Faucon sentit qu'il était perdu s'il ne parvenait à gagner quelque refuge inexpugnable, quelque lieu d'asile ou nul n'osât le venir chercher.

Il prit, courant toujours, le chemin du couvent qui, heureusement, n'était plus très éloigné, et de rocher en rocher, de précipice en précipice, il atteignit la brèche faite au mur du jardin, escalada la fenêtre de la cellule habitée par la marquise de la Saulcière, et vint tomber épuisé au pied du lit de la jeune femme, qui s'éveilla en sursaut et le regarda d'un air effaré :

— Vous! dit-elle, vous ici! a cette heure ?

— On me poursuit î

— Qui ? comment ?

— 'Ecoutez...

Et du geste il montra la fenêtre; et elle entendit distinctement les sons du cor et les cris de la meute.

— Mais c'est une chasse... dit-elle en se levant a la hâte.

— C'est moi qu'on courre, répondit-il d'une voix mourante.

Et il s'évanouit.

La marquise se précipita vers la fe-

nêtre, et là elle fut témoin d'un héroïque et sanglant spectacle.

Love tenait tête aux chiens ; la noble

bête, acculée a la brèche, se défendait avec l'énergie du désespoir et faisait chèreinen t payer a la meute sa prochai ne victoire. Seul contre tous, il s'était environné de plusieurs cadavres en quelques secondes. Dans le lointain, accourant, la marquise aperçut les veneurs, à leur tète elle reconnut son mari et comprit tout.

— Tayaut ! tayaut! criait le marquis,

pousse! hurrah ! mes braves bêtes, hurrah ! Et d'abord , tuons ce maudit

lévrier»

K)8 dia]\e de lama

Il ajusta Love, puis, se ravisant tout à coup el s'adressait à celui des officiers allemands qui se trouvait le plus près de lui :

— A vous la bête, monsieur, lui dit-il; moi, j'ai besoin de ma balle pour une autre besogne, si les chiens ont les dents plus mauvaises que les jambes; — et je n'ai pas le femps de recharger.

Mais Love, grâce a son merveilleux instinct, devina tout, et d'un bond il franchit la brèche et la croisée, et avant que le veneur eût épaulé, il se trouva dans la cellule de madame de la Saulrière el vint se placer auprès de son maître, qu'il cou\ril de son corps, dé-

cidé à mourir avant qu'on arrivai jusqu'à lui.

À la vue de son mari, la marquise s'étail rejetée, éperdue, en arrière ; puis, courant a la porte de sa cellule, elle s'était mise à pousser de grands cris, ap* pelant au secours:

En quelques secondes, tout le couvent, éveillé déjà par les hurlements de la meute, se trouva sur pied, son abbesse en tète, et les religieuses emplirent la cellule, et entourèrent le jeune Faucon évanoui, et sur le corps duquel Love s'était allongé, l'œil sanglant, les lèvres retroussées.

Mais pendant ce temps aussi, le mar-

200 DUNF DE LANCY

quis avait commandé l'attaque avec la froide précision d'un général.

La fenêtre de la cellule était trop élevée pour que les chiens pussent imiter l'exemple de Love et l'y suivre. Force leur était, s'ils voulaient rejoindre la bête de chasse, d'entrer par la porte du couvent que les religieuses avaient soi-

gneusement barricadée.

Le marquis se tourna alors vers le comte d'Ebberstein, qui arrivait, en ce moment, au pied du mur :

— Monsieur, lui dit-il, j'ai votre parole.

— Qu'est-ce a dire, monsieur ?

— Que nous devons forcer la bêle a tout prix.

—Eh bien ?

— Même dans les murs d'un couvent.

— La bête est forcée, il me semble.

— Mais non prise, monsieur.

Le comte hésita :

— Monsieur, dit-il, franchir les murs d'un cloître est chose grave.

— Je le sais.

— Et vous devez comprendre...

— Pardon, interrompit le marquis, livrer à l'ennemi la citadelle qu'on commande est chose grave.

— Je n'en disconviens pas.

■ — Plus grave que la violation des

murs de cinquante béguines. N'est-ce point votre avis, monsieur le comte?

— Vous avez raison, dit le jeune officier que l'ambition domina et qui cessa d'hésiter a la pensée que la possession de la dernière citadelle française, sur la rive droite du Rhin, lui ferait un beau renom aux yeux de la cour d'Autriche; qui promet, tient.

Le marquis n'en voulut point entendre davantage, il courut a la porte et l'entama d'un coup de crosse.

La porte était solidement ferrée, elle résista ; le marquis et plusieurs veneurs continuèrent a la battre en brèche.

Presque aussitôt une croisée s'ouvrit et l'abbesse parut.

C'était une femme âgée, d'un visage sévère et digne; elle interpella les veneurs et leur dit :

— Qui êtes-vous?

— Des veneurs, répondit le marquis.

— Que voulez-vous?

— Entrer.

— Les hommes n'entrent point ici, retirez-vous !

— Alors livrez-nous notre bête de chasse.

— De quelle bête parlez-vous?

— De celle que nous courons.

— Il n'est entré ici d'autre bête qu'un chieu.

— Pardon, il y en a une autre.

— Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Alors, sus ! à la porte. Nous voulons notre bête de chasse, le colonel rouge.

— Si vous vous servez d'un pareil terme pour désigner un proscrit , dit l'abbesse d'une voix majestueuse et ferme, vous pouvez vous retirer, nous ne céderons qu'a la violence, car, de tout temps, notre maison fut un lieu d'asile.

► Et l'abbesse se retira.

Les veneurs attaquèrent la porte avec furie et parvinrent à l'ébranler.

DIANtt DE LANCY 205

Ils étaient jeunes pour la plupart, la résistance les animait, le comte, lui, se montrait des plus ardents; — la porte céda enfin et les chiens se précipitèrent a l'intérieur du- couvent.

Mais, a cette époque, un cloître avait quelque analogie avec une forteresse ; les portes se multipliaient a l'intérieur, toutes ferrées, toutes en chêne massif.

Le marquis comprit que plusieurs heures s'écouleraient avant qu'il parvint jusqu'à sa victime, — et, dans sa soif de vengeance, il ressortit et escalada la fenêtre de la cellule.

L'apparition d'un homme armé arracha un cri d'épouvante aux religieuses

200 DUNE DE LANCV

qui entouraient Jean de Terraz et lui prodiguaient leurs soins; elles se réfugièrent dans un angle de la cellule, abandonnant le malheureux jeune homme, qui venait de reprendre ses sens, a la garde de Love.

Seule, la marquise eut assez de courage et d'énergie pour lui faire un rempart de son corps.

La vue de sa femme acheva d'exaspérer le marquis, il épaula et fit feu, la balle elïleura le col de la jeune femme qui tomba en jetant un cri, — mais n'atteignit point Jean de Terraz, qui s'était levé lo il d'une pièce et reçut la marquise dans ses bras.

DlANK DE Ï.ANCY 207

Le marquis était lâche quand il n'était point dominé par la colère ; la vue de son adversaire debout lui donna le vertige et il recula d'un pas. Ce temps suffit à Love pour lui sauter a la gorge, — et alors ce fut un nouveau combat, une nouvelle lutte, entre l'homme et le chien; — lutte désespérée à la fin de laquelle l'homme eût succombé s'il n'eut eu assez de présence d'esprit pour dégainer son couteau de chasse et le plonger dans le ventre du lévrier jusqu'au manche.

La mâchoire du lévrier, qui étreignait la gorge du marquis se détendit aussi-

208 DIANK DU LANCY

tôt, — et ce dernier demeura seul debout, son couteau fumant a la main.

Puis, après un moment d'hésitation, il marcha droil au jeune Faucon.

Aveuglé par la colère, le marquis marchait droit au jeune Faucon qui, sans armes, tenant la marquise dans ses bras, ne pouvait opposer qu'une résistance inutile ; mais en ce moment, atta-

iv h

210 DIANE DK LANCY

quée vigoureusement a coups de hache, la dernière porte s'ouvrit sous les efforts des veneurs, et les chiens s'élancèrent dans la chambre a l'angle de laquelle les nonnes tremblaient d'effroi et dans laquelle aussi le jeune Faucon paraissait être arrivé a sa dernière heure.

En ce moment encore, le comte d'Ebberstein entrait par la fenêtre dans la cellule, et se trouvait ainsi venir au devant de la meute.

Le corn le était pâle et son œil étincelait de colère; il avait assisté a la scène poignante qui venait d'avoir lieu; il avait vu le chien lutter avec l'homme, l'homme triompher, puis marcher a sa

DIANE DE LANCÏ 211

victime; et, pris d'un remords subit, honteux d'avoir, dans un but d'ambition, prêté les mains a une chasse aussi infâme, saisi de dégoût pour ce misérable qui se jouait ainsi de Ja vie d'un malheureux désarmé et hors de combat, il s'était élancé pour intervenir enfin et lui arracher sa proie.

L'arrivée subite des chiens fit frissonner le comte.

Qu'allait-il pouvoir contre une meute en furie, enivrée par les bien-aller des veneurs et la mort de plusieurs chiens laissés en route sur la voie?

Heureusement il arriva, en cette circonstance, ce qui arrive quelquefois ,

c'est que les chiens firent littéralement défaut, et, éblouis, saisis d'étonnement à l'aspect des nonnes vêtues de blanc, se jetèrent sur le corps du lévrier, au lieu d'attaquer l'homme.

Pendant les cinq minutes qu'ils passèrent a le déchirer, une diversion plus inattendue encore s'opéra.

A la vue des chiens, le marquis recula d'un pas; lorsqu'ils se jetèrent sur le cadavre sanglant de Love, il recula de deux pas encore.

Ces trois pas en arrière, accomplis lentement, suffirent au jeune Faucon pour lui rendre sa présence d'esprit et toute sa sauvage énergie. Il enleva la

marquise dans ses bras robustes et la jeta sur son lit ; puis, a son tour, tout désarmé qu'il était, il fit un pas en avant et alla au marquis disposé a passer sur le corps des chiensr

La cellule, assez spacieuse d'ailleurs, présentait alors un étrange et gracieux spectacle ; les chiens au milieu, s'acharnant sur le lévrier mort, le marquis entre les chiens et la croisée ouverte, le jeune Faucon entre la marquise et les chiens, Je comle d'Ebberstein à leur droite, les religieuses a leur gauche.

C'était un quadrilatère dont la meute formait le point central.

M. de la Saulcière était un de ces

214 DIANïv DE LANCY

hommes, nos lecteurs le savent, à qui une aveugle colère donne un instant du courage et de la résolution, mais dont la lâcheté naturelle revient au galop, aussitôt que les événements, cessant de se précipiter, les forcent à réfléchir et leur permettent d'hésiter.

Sans l'apparition subite des chiens, tout était fini, — le jeune Faucon était mort; mais, à leur vue, le marquis recula, puis recula encore, — et son ennemi eut le temps de respirer, tandis que lui-même sentit ce frisson inexplicable, qui s'était emparé de lui lorsqu'il se trouva en face du Veneur rouge, le reprendre et i'élreindrea la gorge.

DIANF. DE LANCY v215

En reculant, il se trouva adossé a la fenêtre, — et comme le regard de Jean de Terraz, ce regard que le ressentiment et le désespoir rendaient terrible, s'appuyait sur lui, il laissa échapper son couteau de chasse et enjamba la croisée.

Mais, si prompt qu'eût été ce mouvement, les chiens le remarquèrent ; deux d'entre eux, voyant un homme fuir, prirent le change et bondirent vers lui, abandonnant les lambeaux pantelans du lévrier : la dent de l'un d'eux s'enfonça dans la cuisse du marquis et lui arracha un cri de douleur, le clouant sur la croisée.

Alors le comte d'Ebberstein abandonna son rôle de spectateur :

— Morbleu! murmura-t-il, ce coquin mérite bien un laisser - courre a son tour.

Et il cingla le chien d'un coup de fouet.

Le chien lâcha prise, l'homme dégringola et disparut, les chiens hurlèrent et s'élancèrent pêle-mêle par la croisée, sur ses traces.

Le jeune Faucon, stupéfait, s'arrêta dans la chambre, tandis que les veneurs, qui avaient suivi les chiens jusque-la, demeuraient anéantis et muets sur le seuil de la cellule*

— Messieurs, dit alors le comte d'Ebberstein, une minute de silence et écoutez-moi : Nous avons été les instruments d'un supplice barbare, — ce misérable nous avait fascinés. Nous avons failli déshonorer notre blason, en lui livrant un homme en échange d'une forteresse et poussant la complaisance jusqu'à violer le droit d'asile d'un couvent. Je vous propose une réparation, courons ce traître a son tour, puisque nos chiens sont en défaut et prennent le change sur la voie.

Le comte était le maître, il commandait, on devait lui obéir.

Cependant quelques murmures se

firent entendre; la haine que le colonel rouge avait assumée sur sa tête pendant une campagne meurtrière allait éclater de nouveau, si le comte, étendant luimême son épée, n'avait dit d'une voix retentissante :

— La vie de cet homme est sacrée, messieurs.

Puis, comme la voix des chiens, qui s'étaient remis à donner avec ensemble, se faisait entendre dans le jardin, que le marquis, à demi-fou, traversait en courant, le comte embouchait sa trompe flt sonna un bien-aller vigoureux qui coupa court a toutes les hésitations.

Lés officiers allemands étaient ve-

neurs avant d'être militaires, ils oublièrent le jeune Faucon et sautèrent dans le jardin sur les derrière de la meute.

Mais le comte ne l'oublia point, et, lui frappant sur l'épaule :

— Allons, monsieur, dit-il, la bête est changée, mais la chasse est la même, Suivez-nous, si cela peut vous plaire.

S'il eût été de sangfroid, Jean de Terraz eût reculé, sans doute, a une proposition pareille ; 'mais, a son tour, il était ivre de colère et le besoin de vengeance montait, comme un flot de fiel, de son cœur a sa tête.

Il poussa un cri de joie, ramassa le couteau de chasse que le marquis avait

laissé échapper, et il suivit le comte, laissant la marquise évanouie aux mains des religieuses un peu revenues de leur terreur.

Pendant ce temps, le marquis fuyait a toutes jambes autant le regard du jeune Faucon que la dent des chiens, qui bondissaient derrière lui et dont l'haleine brûlante arrivait a son visage.

Il avait franchi la brèche, il courait en pleine campagne; il atteignit les premiers taillis avec une rapidité fantastique ; ce fut en ce moment que lui arrivèrent les premières notes du cor des veneurs, et il acheva de perdre la tête.

— Corbieu! murmura le comte, cet homme a beau courir, il n'est point de la force du colonel rouge, les chiens l'auront pris en dix minutes, et vraiment ce n'était pas la peine de se remettre en chasse. Ce drôle-la mérite une plus longue agonie. Ça! qu'on rompe les chiens!

Le marquis avait fait un circuit, tournoyant à l'entour d'un banc de rochers et les chiens le suivaient ; le comte prit en droite ligne, tomba sur leurs derrières et les rompit à grands coups de fouet.

M. de la* Saulcière se crut délivré d'eux, il se retourna une seconde, aper-

çut le comte et, pris d'un nouveau vertige, il reprit sa course sous la futaie où il ne tarda point a disparaître.

— Il faut lui donner le temps de prendre un peu d'avance, dit le comte avec un sangfroid qui témoignait de la subite adversion que le marquis lui avait inspirée :

— Monsieur, dit alors le jeune Faucon, dans le cœur loyal duquel une réaction commençait a se faire, ne pensez pas que celle plaisanterie, donl U* premier chapilre m'a été réservé, u'en devrait point avoir un second?

Le comte regarda Jean de Terraz avec étgnnement :

— Ce lâche vous inspirerait-il quel* que pitié? demanda-t-il d'un ton dédaigneux.

— Non, s'il doit mourir de ma main et de mon épée, lorsqu'une autre épée aura été placée dans la sienne; oui, s'il doit terminer sa honteuse existence sous la dent de quelques chiens furieux,

— Je vous jure, mon cher monsieur, répondit le comte en riant, qu'il ne vous aurait fait nul quartier.

— Je n'en disconviens pas.

— El que, s'il avait pu vous acculer en quelque cul-de-sac hien fermé, il aurait sonné la mort a pleins poumons jusqu'à ce que le plus chétif de vos mera-

bres eût été déchiqueté et réduit a l'état d'une dentelle de Malines.

— Monsieur, dit Jean de Terraz avec calme, j'ignore par quelle complication infernale d'événements ma vie a ainsi servi de jouet, mais...

— Pardon, interrompit le comte, je vais vous rapprendre, et le ferai d'autant plus volontiers que j'ai hâte de me laver, moi-même, de la honte que j'ai assumée sur mon honneur en me faisant l'instrument passif de ce misérable.

— Parlez, monsieur, je vous écoute.

— Connaissiez-vous cet homme, oui,

n'est-ce pas?

— Si je le connais! c'est mon plus mortel ennemi.

— Je m'en suis douté à sa façon de vous courre, répondit le comte en souriant. Pourriez-vous me donner sur lui quelques éclaircissements; je vous conterai ensuite par quel enchaînement de circonstances je suis devenu son confrère en saint Hubert.

— Cet homme est le marquis de la Saulcière.

— Je le sais.

— C'est un Italien a qui le roi de France a donné les biens dont il a dépouillé ma race.

— Très bien.

210 DIANI-. 1)K LÂtftft

— Non content de posséder nos terres, cet homme a eu l'audace de nous interdire le droit de chasse.

— Bon! dit le comte, je commence a comprendre d'où vient la haine.

— Comme nous ne tenions nul compte de sa défense, il a payé des bandits pour

assassiner mon père; et puis...

— N'est-ce pas tout, encore?

— Oh! attendez, dit Jean avec un amer sourire. Les assassins manquèrent de cœur, mon père leur échappa. Alors cet homme surprit la bonne foi du gouverneur de notre province, il nous dépeignit comme des voleurs et des rebelles, on lui donna des soldats, et no-

tre ruine fut décidée. Un ange nous sauva. Sa femme, la marquise de la Saulcière, une sainte et noble créature, partit au milieu de la nuit, par la neige et le froid, vint à notre dernier manoir et nous prévint. Or, il arriva que ceux qui devaient être assiégés se convertirentenassaillants,que son château fut pris d'assaut, qu'il tomba en notre pouvoir et fut a notre merci.

— Et qu'advint-il alors? demanda le comte que ce récit commença à intéresser vivement.

— Il advint que mon père, tout vieux,

tout infirme qu'il était, lui présenta une épée et le somma de lui rendre

m21H DIANE DE LANCY

raison. Mais cet homme est aussi lâche qu'infâme, il demanda grâce, et nous lui laissâmes la vie pour l'amour de cet ange qui nous avait sauvés et que je me

pris à aimer ardemment...

— Ah! ah! dit le comte, serait-ce donc cette belle recluse auprès de laquelle vous avez cherché un asile.

— Monsieur, dit fièrement le jeune Faucon, madame de la Saulcière est aussi pure et aussi noble qu'elle est belle : dès ce jour, nous nous séparâmes, et je ne devais la revoir que longtemps après. Je pris du service, je devins ce colonel rouge que vos soldats ont en horreur, et, un soir de bataille,

après avoir, mourant et couvert de sang-, passé la nuit dans un marais, j'allai frapper a la porte d'un monastère, celui où elle était allée ensevelir l'infamie du nom qu'elle portait.

On me donna un abri dans ce couvent, on pansa mes blessures, me disant que tous ceux qui souffraient avaient droit à être soulagés dans la maison du Seigneur. Quand je fus a peu près rétabli, je gaguai les bois, j'y trouvai cette retraite d'où les chiens m'ont débusqué ce matin, j'y passais la journée entière avec mon tidèle chien que ce misérable m'a tué : — la nuit, je descendais au couvent où je passais de

longues heures à causer avec madame de la Saulcière et j'en revenais avec des vivres.

— Et vous dites que madame de la Saulcière...

— La marquise, fit le jeune Faucon avec un calme qui attestait la vérité de ces paroles, la marquise est pour moi une sœur et un bon ange. Rien de plus!

— Eh bien! son mari n'en croit pas un mot, je vous jure, car il a fait de bien grands sacrifices pour ce laissercourre qui tourne si mal pour lui.

— Ah ! dit Jean avec indifférence.

— Mon Dieu! oui, jugez-en plutôt, reprit le comle. Vous savez qu'il com-

mande une forteresse, celle de Schloss- Margraff, sur le bord du Rhin, la seule que possède encore l'armée française sur cette rive.

— Cet homme est courtisan habile; nous l'avons déshonoré vainement devant trente gentilshommes de la cour de France; vainement jouit-il dans l'armée d'une réputation de lâcheté et d'infamie qui suffirait a faire expulser un officier subalterne, il n'en a pas moins la faveur tout entière du roi, et son crédit est inébranlable, le dernier de ses soldats le méprise, tout général ou mestre-decamp le ménage.

- Pensez-vous que le roi serait aise

l2%2 DIANE DE LANGY

d'apprendre qu'il a voulu livrer sa dernière forteresse a l'ennemi?

— Que me dites-vous la? s'écria Jean de Terraz, indigné d'entendre sonner le mot de trahison à propos d'un officier français.

— Rien n'est plus vrai, monsieur. Ce matin même un pacte a été conclu entre nous. Le marquis devait me livrer la nuit prochaine Schloss-Margraff a la condition que je lui prêterais mes chiens et que je le voudrais bien aider à vous courre comme un véritable chevreuil.

— Ah ! fit le jeune Faucon avec accablement, qu'il me haïsse, qu'il me fasse assassiner, qu'il me courre comme une

DIANE DE IANCY 235

bête fauve, soit ! ceci ne déshonore que lui; mais livrer un fort du roi! Vous ne savez donc pas, monsieur, que l'armée française tout entière serait responsable et solidaire d'une pareille félonie?

— Je le sais, monsieur, dit le comte avec un certain embarras, et cependant je me suis laissé aveugler par l'ambition. J'ai vu dans la possession du Schloss-Margraff le premier échelon d'une brillante fortune militaire; et puis il s'agissait de vousy de vous dont nos soldats ne prononcent le nom qu'avec terreur, de vous dont les tirailleurs ont semé le deuil dans l'armée entière, et vous comprenez...

23 i DIANE T)K LANCY

L'attitude du comte exprimait le regret et le repentir, — le jeune Faucon en fut louché, il lui tendit cordialement la main et lui dit :

— Ne parlons plus de cela, monsieur, je vous en prie. Mais vous n'accepterez point, n'est-ce pas, les propositions de ce misérable?

— Non, certes, puisque j'ai eu honte et remords de mon action et que je veux, maintenant, punir ce coquin avec ses propres armes.

— Je préférerais croiser le fer avec lui.

— C'est un lâche, il reculerai!.

— Croyez-vous, monsieur, que nous

délivrer ainsi de lui serait une action hevaleresque.

— Non pas, mais il est toujours bon de se débarrasser d'une bête veni^ meuse et nuisible. Tenez, il me vient une idée qui conciliera vos scrupules.

Le jeune Faucon attendit que le comte, qui se prit à réfléchir, développât son idée.

— Je connais parfaitement cette forêt, reprit M. d'Ebberstein ; le marquis la connaît aussi bien que moi, j'en ai jugé a sa façon de faire le bois. En le poussant au-delà de celte grotte où nous vous avons surpris, nous le conduirons forcément a un cul de-sac i'or-

mé par des rochers et où il lui sera impossible d'aller plus loin, a moins qu'il ne tente de les escalader, et les chiens ne lui en laisseront point le temps. Il est trop effrayé pour s'y rendre autrement que par la voie ordinaire, et d'ailleurs il est peu probable qu'il ait connaissance d'un raccourci qui conduit au cul-de-sac et par lequel nous gagnerons dix minutes sur lui, si bien qu'il nous y trouvera assis sur les rochers et lui fermant la retraite. Alors nous romprons les chiens, et les chiens rompus nous lui mettrons une épée dans la main. S'il refuse de s'en servir, eh bien...

DIANE DE LANCY 2~n

Le comte s'arrêla et sourit.

— Eh bien? demande Jean avec anxiété.

— Les chiens en feront leur affaire, ce sera la première fois, depuis quelques siècles, que la peine du talion aura été appliquée dans toute sa rigueur.

— Soit, dit Jean avec répugnance.

Pendant ce colloque, le comte et le

jeune Faucon s'étaient assis sur le tronc renversé d'un chêne, tandis que le gros des veneurs demeurait avec la meute à vingt pas en arrière.

Le comte se leva, prit sa trompe, et

leur dit :

— Ça, messieurs, découplez les

chiens, la bêle doit avoir gagné du terrain. En chasse.

Et il emboucha sa trompe en sonnant un requêté.

Les chiens bondirent sous la futaie, cherchèrent la voie pendant dix minutes, la reprirent avec ardeur, et donnèrent bientôt d'une façon assez significative pour que le comte dît au jeune Faucon :

— La bête est sur pied de nouveau , allons !

— Messieurs, ajouta-t-il s'adressanl aux veneurs, vous allez suivre les chiens pas à pas; quand vous apercevrez l'homme qu'ils chassent, vous

les arrêterez pour le laisser reposer^ puis vous recommencerez jusqu'à ce que vous arriviez avec votre proie à un cul-de-sac de rochers, alors vous attendrez mes ordres.

Ces dispositions prises, le comte fit Un signe au jeune Faucon ; ils quittèrent la brisée et s'enfoncèrent tous deux dans un petit sentier qui conduisait à la plateforme des rochers d'où l'on dominait le cul-de-sac.

Ce lieu avait nom la Souricière, parmi les bûcherons et les veneurs des contrées environnantes.

Le sentier tortueux, embarrassé a chaque pas par des broussailles et des

arbres déracinés couchés en travers , s'élevait graduellement sur une succession de mamelons, de telle sorte qu'on

dominait bien lot, a travers des éclair-

cies, la forêt au milieu de laquelle les chiens exécutaient une merveilleuse et discordante symphonie.

Chaque fois que la chasse débouchait dans une clairière, le comte et son compagnon s'arrêtait, et le premier éprouvait un certain plaisir a voir le marquis harcelé par les chiens, dont les veneurs modéraient savamment l'ardeur et la vitesse, tandis que Jean de Terraz assistait à ce spectacle avec une répugnance visible.

DIANE DE LANCY 24 i

Puis, quand la meute et l'homme étaient rentrés sous le couvert, tous deux continuaient leur chemin.

Cette scène étrange d'un homme couru presque à vue par des chiens se renouvela plusieurs fois pendant le trajet; plusieurs fois les veneurs, qui le voyaient sur le point d'être pris, coupèrent et rompirent la meute ardente.

Alors, dans ces courts intervalles de répit, le marquis se blottissait dans une broussaille, tremblant, éperdu, retenant son haleine, espérant toujours échapper à la meute infernale ; — mais les chiens lâchés de nouveau , arrivaient après quelques tâtonnements, fouillaient la

ikrl DIANE DE LANCY

broussaille, et le marquis, débusqué, était obligé de repartir.

Ce jeu cruel dura pendant une demiheure ; — enfin il atteignit Je cul-de-sac au moment où, parvenant a mettre la meute en défaut, il gagnait cinq minutes sur elle.

Pendant ce temps, le comte et le jeune Faucon étaient parvenus sur la plate-forme.

— Asseyons-nous la, dit M. d'Ebberslein à son compagnon, nous allons voir débûcher la bête. Si les chiens la serrent de trop près, je ferai un signe et on les rompra aussitôt. Sinon nous nous laisserons couler le long de ce tronc de

sapin et nous la prendrons sur ces devants.

Ils se placèrent tous deux au pied d'un arbre qui croissait dans une crevasse des rochers, et attendirent.

Le marquis ne tarda point a arriver seul, profitant de son avance sur la meute; — il était loin de se douter que les deux veneurs l'observaient.

Il s'arrêta quelques secondes pour respirer, examina ensuite le lieu où il se trouvait, s'aperçut que la retraite lui était coupée par cette muraille naturelie, assez difficile à escalader pour que, pendant ce temps, les chiens regagnassent l'avance qu'ils avaient perdue.

'244 DIANE Î)K LANCV

Un sapin gigantesque élevait audessus des rochers son panache sombre, tandis que son pied surgissait de terre.

C'était celui dont le comte avait fait choix pour descendre dans la Souricière.

Ce sapin fut un trait de lumière, une corde de sauvetage pour le marquis, il l'enlaça de ses bras et de ses genoux , meurtrissant et ensanglantant ses mains, achevant ainsi de mettre en lambeaux ses vêtements, déjà déchirés par les broussailles, et, la peur lui donnant des forces, il parvint a se hisser jusqu'à l'extrémité de l'arbre,

sans apercevoir le comte et le jeune Faucon qui le comtemplaient immobiles.

En ce moment arrivèrent les chiens qui tombèrent de nouveau a bout de voie, ne pouvant soupçonner la présence du marquis dans les branches touffues du sapin.

Celui-ci songea alors a demeurer tranquille dans sa retraite improvisée;

mais une branche cassa sous lui , ce

bruit attira l'attention d'un vieux limier qui flairait aux portées , et , dans le mouvement qu'il fit pour se rattrapper a une nouvelle branche et ne point rouler dans le cul-de-sac, le marquis se montra.

Les chiens se reprirent alors à hurler de plus belle, les plus vaillants grimpèrent bravement sur un roc en saillie pour se rapprocher de leur proie et s'y tinrent en observation, tandis que les autres cherchaient un sentier praticable pour gagner la plate-forme.

— Vous allez voir, dit alors tout bas le comte au jeune Faucon, — car tous deux assistaient silencieux à cette scène, que le hasard va nous fournir un curieux épisode de vénerie.

Le jeune Faucon sourit. Si dramatique qu'elle pût être, la situation devenait burlesque.

- C'est la première fois, à coup sûr,

depuis la création du monde, depuis que saint Hubert est le plus grand saint du paradis, et la vénération le plus noble des arts, c'est la première fois, dis-je, que la bête de chasse se sera branchée.

Cependant le marquis, tout a l'abri qu'il pût être momentanément de la dent des chiens, voyait, d'un œil éperdu, arriver les veneurs; il croyait le jeune Faucon parmi eux et, péril pour péril, il préférait encore la mâchoire bordée d'écume des mâtins a la balle de son ennemi.

Il hésita quelques secondes ; puis, espérant encore se sauver, il prit son élan

et du haut du sapin il sauta sur la plateforme.

Ce fut alors seulement qu'il aperçut le comte et le jeune Faucon !

La position du marquis devint plus critique que jamais. .

Les chiens hurlaient en bas des rochers, cherchaient à les escalader et ne devaient point larder a y parvenir, les veneurs arrivaient derrière eux et il avait en face de lui le jeune Faucon qui notait levé et le contemplait avec ce regard froid et assuré d'un homme qui sait bien qu'on ne peut lui échapper.

La retraite lui était coupée de tous côtés; il crut sa dernière heure arrivée.

Le comte alla droit a lui et lui mit la main sur l'épaule :

— Vous êtes un lâche et un traître, lui dit-il; monsieur que voila, — et il montrait le jeune Faucon, — m'a tout appris durant la course que nous venons de faire, et je rougis d'avoir pu servir un seul instant votre infamie.

Le marquis ne répondit pas, il re-

gardait Jean de Terraz avec cette ex-

pression de terreur hébétée qu'a l'oiseau fasciné en face du serpent qui le charme.

— Monsieur, continua le comte avec dédain, d'ordinaire on ne se bat point avec un misérable tel que vous. C'est

lui faire un honneur qu'il ne mérite point; et je trouve que c'est déjà en agir sans façons que de mettre de braves chiens comme ceux qui vous traquent aux trousses d'un gentilhomme qui trahit son roi et son pays.

Le marquis ne sourcilla point. Le jeune Faucon le pétrifiait.

— Cependant, l'homme que vous avez dépouillé, celui dont vous avez mis la tète a prix et dont vous aviez fait le but de cette étrange chasse que vous venez d'essayer à vos dépens, veut bien vous demander raison loyalement et jouer sa vie contre la vôtre. Nous n'avons pas d'épée ici, mais voici votre couteau de

chasse, je vais prêter le mien a votre adversaire et ordonner de coupler les chiens.

Le marquis était immobile et muet, il tremblait de tous ses membres et une sueur glacée perlait sur ses tempes.

Jean de Terraz déboucla son couteau de chasse, le tira du fourreau, le lui jeta aux pieds.

Puis il prit celui que lui tendait le comte et il attendit.

Mais le marquis ne ramassa point son arme, il continuait a regarder le jeune Faucon d'un œil atone, si bien que le comte, qui s'était avancé sur le bord des rochers pour faire rompre les

252 DIANE DK LANCY

chiens, s'arrêta et n'eu donna point l'ordre.

— Allons! monsieur, dit Jean de ïerraz au marquis, dépêchez-vous donc, s'il vous plaît ? j'attends...

Le marquis ne bougea pas.

— Ne vous ai-je pas dit que cet homme était un lâche, dit le comte avec dédain. Laissons faire les chiens, c'est le plus simple et le plus court.

Les chiens montaient en hurlant, l'un d'eux parut sur la plate-forme et s'arrêta indécis. Une fois encore la vue de plusieurs personnes, la ou il était naturel de n'en rencontrer qu'une, allait dérouter la meute.

DIANE DE LANCT 253

Mais le marquis coupa court à cette indécision en faisant en avant un brusque mouvement de retraite, mouvement qui étonna si fort le jeune Faucon qu'il se rangea involontairement.

M. de la Saulcière, trouvant le passage libre, reprit sa course, fuyant à la fois les chiens et son ennemi, — et, tandis que la meute repartait sur ses traces, le comte, éclatant de rire, disait a Jean de Terraz.

— V7ous voyez bien que ce faquin a été de mon avis, 11 préfère la dent de mes mâtins a une bonne lame de couteau de chasse; à chacun son goût; je ne vois plus d'inconvénient a ce qu'il

25 ï DIAMS DU LANCY

, Hous amuse pendant dix minutes encore. "Ça, messieurs, un vigoureux bien-aller, et en avant! Il est inutile désormais de rompre les chiens, il faut absolument en finir avec cet homme.

Une fanfare générale accueillit les paroles du comte d'Ebberstein, puis les veneurs s'élancèrent après les chiens qui serraient de près le marquis, et le laisser-courre recommença.

De l'autre côté des rochers que la meute elles veneurs avaient gravis avec peine, le paysage changeait d'aspect :

La haute futaie disparaissait pour faire place à des taillis de jeune venue, rabougris etcouverts de brandes épaisses

et de broussailles qui embarrassaient la marche à chaque pas.

Au-delà de ces taillis, dont le terrain était accidenté, s'étendait ensuite un vaste plateau à peu près dénudé d'arbres, mais chargé d'une herbe haute et drue qui la faisait ressembler de loin à une vaste savane.

Un torrent bornait ce plateau ; —mais il en fallait connaître l'existence pour deviner son voisinage, car des lianes épaisses, des buissons entrelacés à des vignes sauvages , s'étendaient comme une voûte impénétrable d'une de ses rives a l'autre et étouffaient assez bien le bruit de l'eau, roulant à une grande

profondeur sur les cailloux et les rochers , pour que l'oreille indécise se demandât d'où provenaient .ces sons étranges.

Le torrent coupait la ligne extrême du plateau en ligne droite parallèle a l'horizon, de telle sorte qu'à moins de faire un détour énorme il était impossible d'aller plus loin.

C'était pour cela que le comte avait défendu de rompre les chiens désormais, espérant que le marquis, a bout de forces et hors d'haleine, se ferait prendre dans les herbes en débouchant du bois.

Mais ce dernier semblait puiser dans sa terreur une vigueur et une souplesse

DIANE DE IANCY 257

de jarret nouvelles. Sa haute taille, ses longues jambes, le favorisaient dans les taillis, et lui donnaient un avantage marqué sur les chiens que les broussailles arrêtaient sans cesse.

Ses vêtements en lambeaux s'en allaient pièce à pièce accrochés aux buissons, peu lui importait ! il courait deminu, il courait sans relâche, et les veneurs étonnés, en le suivant du regard, se demandaient si, en route, il n'avait pas fait quelque pacte mystérieux avec le diable, lequel allait, certainement, le tirer de ce pas dangereux.

— Je n'aurais jamais cru? murmura le comte en riant, qu'un homme fût un

2)^ DIANE Dl< LANCY

animal aussi difficile a prendre. Le voilà hors des taillis, il disparaît dans les hautes herbes, et, si les chiens ne l'arrêtent, il ira tomber dans le torrent.

— Cela sera une chasse manquée, grommela piteusement un veneur.

— Vous pouvez être assurés cependant qu'il n'en reviendra pas. Le saut sera bon et les rochers qui sont en bas ont des arêtes aiguës qui ne forment que médiocrement le bourrelet.

— J'aime encore mieux celte fin pour lui, dit le jeune Faucon, que de le voir dévorer vivant.

Les chiens, cependant, hurlaient que c'était merveille; on ne les voyait plus,

car l'herbe était haute; mais on apercevait sur cette plaiue verte une ondulation qui se prolongeait en ligne droite et ressemblait a ce sillon que les boas et les constrictors creusent dans les vastes prairies d'Amérique. De temps en temps, en un endroit où l'herbe était plus courte, on voyait reparaître le marquis bondissant avec l'agilité d'un cerf; puis l'herbe croissait de nouveau et on n'entendait plus que la voix criarde de la meute, également hors d'haleine.

Les veneurs suivaient de loin et, à mesure qu'on approchait du torrent, son fracas sourd étouffait peu a peu les autres bruits, notes du cor et aboiements

âOO DUNE DE LANCY

des chiens ; mais soudain un cri strident, le cri d'effroi suprême d'un homme sous les pieds duquel la terre vient a manquer, retentit et domina tout.

Le marquis venait de poser le pied sur les broussailles qui masquaient le torrent; les broussailles s'étaient ouvertes sous lui, puis s'étaient refermées et il avait roulé au fond de l'abîme.

— Le saut est fait ! dit froidement le comte prêtant l'oreille aux chiens qui, plus prudents, hurlaient au bord du précipice.

— On ne sonnera pas l'hallali? murmurèrent plusieurs veneurs.

—Pourquoi cela ? dit le comte, la bête

n'est-elle pas prise, bien qu'heureusement la curée manque à la fête?

Devisant ainsi, ils arrivèrent à la le- \redu gouffre et trouvèrent sans peine l'endroit où le marquis avait disparu.

Quelques parcelles de son pourpoint adhéraient encore aux buissons, et des tiges brisées en plusieurs endroits témoignaient du passage d'un objet volumineux et lourd.

— Pensez-vous qu'il soit mort? demanda le jeune Faucon avec émotion; car, si habitué qu'il fût a des scènes de ce genre, le brave gentilhomme ne pouvait se défendre d'un certain remords en songeant que l'homme qui venait de

2G2 DIANE DE IANCY

périr était le mari de celle qu'il aimait.

— Écoutez plutôt, répondit le comte.

Le torrent grondait avec un bruit

uniforme sur son lit de rochers ; mais aucune plainte humaine ne s'exhalait du fond de l'abîme.

Jean de Terraz détourna la tête :

— Que Dieu fasse paix à son âme, murmura-t-il.

— Allons, dit à son tour le comte, il faut avouer que vous avez de la sensibilité a foison, mon gentilhomme. Vous pouvez être assuré que ce coquin aurait sonné l'hallali a pleins poumons s'il n'eût pris votre place. Il mérite les honneurs funèbres, je \ais les lui rendre.

Lecomteemboucha sa trompe etsonna la mort ; la trompe des autres veneurs lit chorus.

Seul, le jeune Faucon demeura silencieux et recueilli, a l'écart, comme un homme qui craint d'avoir commis une mauvaise action.

Enfin il s'approcha du comte :

— Monsieur, lui dit-il, je fais un appel à votre loyauté. |

— Parlez, monsieur.

— Témoignerez-vous que je ne vous ai suivi qu'avec répugnance?

— Je suis prêt a le certifier.

— Et que j'ai voulu me battre loyalement avec M. de la Saulcière.

— Certainement.

— Si j'avais besoin que vous le répétiez...

— A qui , interrompit le comte en riant, à sa veuve?

— Oui, monsieur,

— Oh ! de grand cœur, d'autant que, je le comprends, votre situation devient délicate.

Jean se tut.

— On ne peut trop épouser la femme dont on a tué le mari, continualecomte, je comprends cela à merveille. Mais, rassurez-vous, la mort du marquis ne peut, en conscience, vous être imputée; et il est même fort heureux que ce duel,

que vous demandiez, n'ait eu aucune suite. Vous voyez que j'ai fait vos affaires a merveille.

— Eh bien ! monsieur, dit Jean de ïerraz, venez, en ce cas, jusqu'au couvent et veuillez...

— Soyez tranquille, monsieur, la

marquise n'aura aucune raison valable,

après que j'aurai causé avec elle, pour

vous refuser sa main. Je suis prêt a vous accompagner.

Lecomie rejeta sa trompe et se tourna

vers les veneurs.

— Messieurs, leur dit-il, vous pouvez retourner au camp, je n'ai plus besoin de vous, et je vous rejoindrai ce soir ou

demain. — Venez, mon gentilhomme.

11 salua de la main, et partit avec le jeune Faucon, prenant la route du couvent.

La blessure de la marquise était heureusement sans gravité.

Entourée de soins, pansée par les mains délicates de ses compagnes de réclusion, la jeune femme n'avait point

c2()8 DIANE DE L\NCY

tardé a revenir de son évanouissement.

Elle demanda alors des explications sur ce qui s'était passé, et joignit les mains en signe de reconnaissance lorsqu'elle apprit qu'i/ était sauvé.

Les nonnes avaient vu fuir le marquis, les chiens le harceler, les veneurs exciter leur zèle a son de trompe, le jeune Faucon suivre la chasse ainsi déroutée... C'était tout cequ'on savait.

Plusieurs heures s'écoulèrent, pour la marquise, dans une anxiété facile a comprendre. Si odieux que lui fût le misérable dont elle portait le nom, elle ne pouvait songer sans frissonner au sort qui l'attendait, et l'issue de cette

DIANE DE LAXCi c20i)

nouvelle chasse ne pouvait être douteuse.

Le jardinier du couvent, envoyé a la découverte, perdit les traces des veneurs et revint sans nouvelles. — Enfin, le comte et le jeune Faucon arrivèrent.

Le comte jugea prudent d'entrer seul dans la chambre de la marquise.

— Madame, lui dit-il, le gentilhomme que vous aimez est sain et sauf.

— Et lui ? demanda-t-elle.

Le comte baissa la voix.

— La terre est purgée, murmura-t-iJ, vous êtes veuve.

La marquise inclina la tète et le rouge de la pudeur mon la a son front.

270 DIANE DE LAXCY

— Mon Dieu, dit-elle, je suis la plus malheureuse des femmes.

— Rassurez-vôus, madame...

La marquise releva la tête et respira.

— Le marquis, poursuivit M.d'Ebberstein, est tombé dans un précipice où il s'est tué. Le colonel rouge n'est pour rien dans ce trépas.

• — Dites-vous vrai, monsieur?

— Sur mon honneur.

— Alors, expliquez-moi... dites-moi...

Le comte raconta succinctement a la

marquise les événements de la nuit et de la matinée, la conduite odieuse de M. de la Saulcière et la générosité de son rival; —et, lorsqu'il eut terminé,

tandis que la jeune femme, cédant à une violente émotion , fondait en larmes, il ouvrit la porte et appela le jeune Faucon qui attendait, le cœur rempli d'anxiété, l'issue de cet entretien qu'il avait provoqué lui-même.

Jean entra le front baissé, dans l'attitude d'un coupable qui implore sa srâce.

La marquise lui tendit la main sans proférer un mot, il y mit un baiser et s'agenouilla.

Alors, le comte d'Ebberstein reprit la parole.

— Madame la marquise, dit-il, vous pouvez retourner en France pour y

finir votre deuil, j'ai une escorte a vos ordres. Quant a M. de Terraz...

Jean leva la tète et regarda le comte.

— Quant a vous, mon cher ami, dit ce dernier avec enjouement, comme il n'est point convenable que vous accompagniez une veuve en grand deuil, vous me rendrez votre épée, je vous fais mon prisonnier. Je viens de faire mon devoir d'ami — notre amitié, il est vrai, est de fraîche date, mais elle repose sur l'estime que j'ai pour vous et vous pouvez y compter; — souffrez, maintenant, que je fasse mon devoir d'officier. Je ne puis pas, comme gentilhonimeau service

de l'empereur, laisser le colonel rouge en liberté. Mais, rassurez-vous, la captivité vous sera douce chez moi , ajouta le comte en souriant ; j'ai du vieux, vin en mon manoir d'Ebberstein, et de vaillants chiens qui coiffent le sanglier a ravir. Nous mènerons joyeuse vie durant les entr'actesde la guerre qui, je le crois, touche a son terme ; quand on ne se battra pas, nous boirons et chasserons ; quand on se battra, vous boirez et chasserez seul. Ceci durera, acheva le comte, jusqu'à l'époque où le deuil de madame sera fini; alors, seulement, je vous échangerai contre quelque prisonnier allemand de distinction, et vous relour-

nerez en France restaurer votre manoir où j'espère bien yous rendre visite, un jour ou l'autre, lorsque la paix sera définitivement conclue !

Mars s'en allait au souffle des dernières bises aiguës de l'hiver j avril venait de naître, précédé par un beau soleil de printemps. Les premiers bourgeons poussaient aux tiges des arbres

w27(i DIANE DE LANCY

dans les prés jaunis commençaient a poindre le perce-neige et les primevères; — les Alpes se dépouillaient, peu a p?u, de leur manteau blanc, et, dans la vallée de l'Isère, les moulins, qui s'étaient tus tout l'hiver, se reprenaient a dire leur uniforme et monotone chanson.

À cette place même où s'élevait jadis le Virol, une maison blanche et coquette, un petit castel svelteet gracieux, avait surgi comme sous la baguette féconde d'une fée. Un beau jardin l'entourait, une terrasse chargée d'arbustes rares décrivait une ellipse de ses tourelles du nord a celles du midi. Ce n'était plus un manoir, ce n'était pas non

plus la maison d'un bourgeois ou d'un juge au parlement, mais quelque chose d'élégant et de joli, qui ressemblait a cette habitation moderne qu'on devait deux siècles plus tard , nommer une villa des champs.

Or. ce soir-là, caria journée tirait à sa (in, — ce soir-la, disons-nous, l'air était si tiède et si doux, le soleil couchant était si radieux et si beau que les fenêtres du petit castel étaient grandes ouvertes, et que, sur la terrasse, une femme vêtue de ces habits de couleur demi-sombre qui annoncent un deuil a son déclin se promenait, tête nue, au bras d'un gentilhomoie mis avec cette

rigoureuse élégance qui sent un courtisan de bonne souche.

— Marquise, disait-il, quel âge avezvous?

— Vingt-cinq ans, chevalier.

— Déjà !

— Hélas!

— Vous n'en portez pas dix-huit.

— Il y en a sept que vous me répétez la même chose.

— Et depuis quand êtes-vous veuve?

— Il y aura un an demain.

— Ah! soupira le gentilhomme qui n'était autre que le chevalier de Ralsens que nous avons entrevu dans la pre-

mière partie de cette histoire. Ce pauvre marquis ! quel âge avait-il bien ?

— Quarante-sept ans.

— Il est mort tristement, d'une chute faite a la chasse, dans un torrent, je crois, et on n'a jamais pu retrouver son corps, rn'avez-vous dit?

— C'est vrai.

— Vous quitterez donc le deuil demain ? reprit M. de Ralsens après une minute de rêverie.

— Oui, chevalier.

— Demain est bien loin, marquise.

— Quelle plaisanterie!

— Du tout, je sais ce que je dis.

— Le pourrais-je apprendre?

— Au fait! dit le chevalier et comme se parlant a lui-même, nous sommes à la campagne et non à la ville. La campagne implique un certain négligé des cérémonies et des convenances banales, je vais prendre une avance de douze heures.

— Savez-vous que vous m'effrayez,

chevalier?

— - Attendez, marquise. Vous avez vingt-cinq ans, dites-vous?

— Révolus, chevalier.

— Vous êtes bien jeune, marquise.

— Vous êtes flatteur, chevalier.

— Du tout. A vingt-cinq ana, un**

veuve dont le deuil est expiré ne peut vivre a la campagne toujours...

— Elle peut y passer l'été...

— D'accord, mais l'hiver...

— L'hiver elle habitera Paris ou Versailles.

— C'était la que je voulais vous amener.

— Ah ! Eh bien ?

— Or, une femme de vingt-cinq ans, veuve et belle comme vous l'êtes, ma chère marquise...

— Merci, chevalier.

— Fait un pont d'or à la médisance.

— Et puis? dit la marquise.

— Les abbés qui courent \eê ruelleg

282 BTANE DE LANCY

et les pages qui n'en bougent jasent soir et matin.

— Vous croyez ?

— La Maintenon en parle au roi...

— En vérité !

— Le roi en parle a ses ministres.

— Grand Dieu!

— Jusqu'au confesseur de Sa Majesté tout le monde en est instruit.

— Que de tapage pour une pauvre veuve !

— Tout autant, marquise.

— Et que faire pour arrêter tant de langues étourdies.

— Dame! fit humblement le cheva-

lier, puisque vous me demandez un remède...

— C'est que je reconnais effectivement le mal. Parlez, chevalier.

— Vous l'exigez ?

— Très certainement.

— Dans un cas pareil, marquise, on se remarie.

La marquise ne répondit pas , mais elle attacha sur le chevalier ce regard clair, perçant, rempli d'une coquetterie investigatrice particulier a la femme qui voit poindre une déclaration dans le langage entortillé et confit d'humilité d'un soupirant quelconque.

— Vous savez, marquise, reprit le chevalier, que je suis votre cousin.

— Éloigné, chevalier.

— Soit, mais je le suis.

— Je m'en trouve ravie, chevalier.

— J'ai trente-cinq ans environ.

— Pas davantage? demanda madame de la Saulcière ; car c'était bien elle que nous retrouvons en Dauphiné.

— Méchante ! ... je suis assez riche.

— Tant mieux, chevalier.

— Bien en cour...

— Je le sais ; le roi ne vous refuse

rien.

— Je suis de bonne noblesse.

— Autant que moi, puisque nous sommes un peu cousins.

— Je vous ai chaperonnée durant votre deuil.

— C'est un bon office dont je vous suis très reconnaissante.

— Et vous connaissez certain proverbe...

— Lequel? il y en a tant...

— Toute peine...

— Mérite salaire, n'est-ce pas?

— Précisément, marquise.

— Eh bien ! demandez votre salaire, s'il est dans la mesure des récompenses honnêtes...

%S(j DIANE DE LANCY

— Me donneriez -vous bien une de ces mains blanches ?

— Toutes deux a baiser si cela vous peut plaire.

— Non pas, une seule.

— Impossible, chevalier.

Le chevalier s'était mis à genoux. A ce dernier mot il se leva stupéfait et regarda la marquise.

— Vous voulez donc rester veuve ?

— Ai-je dit cela?

— Dame î puisque...

— Existe-t-il un arrêt du Parlement ou un édit royal qui me force a vous épouser, chevalier, dans le cas où il me plairait de me remarier?

— Non, certes, marquise; mais cependant...

Le chevalier s'arrêta.

— Je vous écoute, dit madame de la Saulcière avec calme.

— Voyons, entre nous, suis-je à dédaigner.

Et le chevalier retroussa sa moustache et se cambra pour faire valoir toute l'élégance de sa tournure.

— Dieu me garde d'y penser!

— Et voyez-vous autour de vous gentilhomme plus convenable de tous points que celui qui est a vos pieds ?

Le chevalier mit de nouveau un genou en terre.

La marquise se prit à rire :

— Je sais bien, mon cher chevalier, dit-elle, que ne vous point épouser est folie de ma part...

«— Je le crois, marquise.

— D'autant que vous êtes mon plus ancien adorateur, vous souvenez-vous?

— Il y a dix ans que je vous aime!

— C'est trop, cette pensée me vieillit et me ferait pousser des cheveux blancs.

— Mais vous en aimez donc un autre?

— Peut-être...

— Ah ! fit le chevalier suffoqué.

Puis il reprit d'un ton léger :

— Contez-moi donc l'histoire de cet amour...

— Chevalier, dit la marquise en souriant, vous voyez bien que vous ne m'aimez pas, puisque vous demandez un pareil récit .

— Je suis philosophe, marquise.

— Alors donnez-moi votre bras et rentrons. L'air du soir est frais, allons-nous asseoir au salon.

Le chevalier offrit son bras avec la galanterie d'un homme qui se résigne de bonne grâce à être sacrifié, et ils allèrent s'installer tous deux sur un sofa dans un salon coquet qui ouvrait sur la vallée et d'oïi l'on apercevait à une lieue au nord les tours grises et les créneaux du vieux Nid de Faucons.

2!)0 DIANE DE LAXCY

La marquise rappela alors au chevalier les événements accomplis au Virol et au manoir de la montagne, puis ce qui s'était passé en Allemagne, le projet de trahison de son mari, sa conduite abominable, et enfin sa mort tragique, sur laquelle, jusque-là, elle avait gardé une sérieuse réserve .

Le chevalier de Ralsens résumait, a celte époque, un type chevaleresque et léger effacé de nos jours. 11 se passionnait aisément; — les belles actions, les faits héroïques le séduisaient, les lâchetés excitaient son indignation.

Quand la marquise eut terminé son récit, il s'écria :

DIANE DE LAXCY 291

— Savez-vous bien que ce la Saulcière était un misérable ?

— Hélas ! soupira la marquise.

— Et qu'il est fort malheureux qu'il soit mort ainsi?

Madame de la Saulcière le regarda étonnée.

— Pourquoi? fit-elle.

— Parce qu'il méritait d'être roué en place de Grève, par arrêt du parlement et d'un conseil de guerre.

La marquise baissa la tête.-

— Et, continua le marquis, vous épouserez le jeune Faucon ?

— Oui, à son retour.

— Et quand reviendra-t-il ?

292 DIANE DE LANCt

— Je l'attends, dit-elle simplement.

— Ce mot est vague.

— Non pas; je l'attends ce soir.

— Ouf ! murmura le chevalier, voici qui est réellement terrible, j'aurais voulu avoir au moins le temps de me consoler.

— Vous l'êtes, ce me semble.

Le chevalier poussa un gros soupir, et puis il n'y songea plus et passa à un autre ordre d'idées.

— En sorte, dit-il, que, par ce mariage, vous rendrez aux Faucons leur héritage.

— Si, toutefois, le roi le permet.

DIAxNE DE LANCY 2i)5

— Ah ! diable ! il le pourrait bien refuser.

— Aussi ai-je compté sur votre crédit, chevalier.

— Cornes Td'élan î grommela M. de Ralsens, vous en usez saus façon, marquise. Oubliez-vous que je vous aime?

— Non, et je compte sur votre amitié.

— Pour faire mon rival heureux et riche! bien obligé... Allons, soit! car vous m'avez ensorcelé a ce point que je suis capable d'assister a vos noces.

— J'y compte, chevalier.

— Voici qui est trop fort, marquise, vous vous moquez»»,

2î)4 DUNE DE LANCY

— Du tout, et j'ai même, encore, une •mission de confiance à vous donner.

— Voyons ?

— Êtes-vous jamais allé au Nid de Faucons ?

— Oui, j'y ai couché le jour de l'incendie du Virol.

— Alors vous en connaissez la route?

— Parfaitement.

— Y retourneriez-vous sans répugnance?

— Pensez-vous que je n'y coure point risque d'être assassiné ?

— Oh ! chevalier, si...

— Alors, j'y vais, et devine d'avance le but de mon voyage.

— Peut-être...

— Je vais m'y enquérir du retour de votre fiancé.

— Précisément.

— Et vous l'amener, s'il esl par hasard arrivé.

— Vous parlez d'or, chevalier.

— Sang-Dieu ! marquise, avouez que je suis l'homme le plus complaisant de France et de Navarre.

— Je l'avoue.

— Le cousin le plus commode.

— J'en conviens.

— L'amoureux le moins gênant...

— Bah! vous ne m'aimez point.

— Cordieu ! si.

— Eh bien...

La marquise s'arrêta et sourit.

— Qu'est-ce encore ? demanda le chevalier d'un ton piteux.

— Si M. de Terraz n'est point arrivé...

— Après?

— S'il ne revient pas...

— Vous m'épouserez, je suppose.

— Comme vous le dites.

— Très bien, je serais le pis aller, ce qu'on nomme... un en-cas. Merci, chère marquise.

Et le chevalier se leva, boutonna son pourpoint, prit sa cravache et étendit la main vers le gland de soie d'une sonnette.

DIANE DE LANGY 297

— Sellez-moi un cheval ! dit-il au laquais qui se présenta, et placez des pistolets dans mes fontes.

Dix minutes après, le chevalier était en selle et galoppait vers le Nid do Faucons en se disant :

— Cette damnée marquise me fait tourner la tête, et j'aurais eu la une charmante femme... Ah !

Mais, après ce dernier soupir, le chevalier ajouta philosophiquement :

— Après tout, mieux vaut, peut-être, que ce bélître de Faucon me remplace ! je me souviens d'un proverbe espagnol qui renferme une pensée fort sage et dont la profondeur est incalculable t

« Le mariage est un sac rempli de couleuvres où, par hasard, il se trouve une anguille ; le tout est de mettre la main dessus. » La marquise, toute rose, toute ingénue qu'elle est, serait-elle l'anguille? Grave question qu'un autre résoudra pour moi.

Et, pour achever de se consoler, M. de Ralsens termina son monologue par cette réflexion venimeuse :

— Le défunt marquis élait chasseur, le jeune Faucon est chasseur... Délionsnous de ces femmes dont les maris courent la futaie et les taillis, — il y a encore la-dessus un proverbe mal sonnant qu'il est inutile que je me répèle.

Si quelque chasseur ni'écoutait dans le taillis voisin, il en prendrait la mouche, ni plus ni moins qu un Bredouille à qui on fait manger du renard en guise de lièvre.

Tandis que le chevalier se dirigeait vers le Nid de Faucons, deux braconniers sortaient de ce bois de la plaine qu'on nommait les Blaques.

— Maître Gérard, disait l'un, savez-

vous que voici bientôt quatre ans que le jeune Faucon a quitté le Nid et a pris sa volée.

— Je le sais, Petit-Jacques; mais ce soir il y aura du nouveau a la veillée du manoir.

— Êtes -vous sûr qu'il arrivera ce soir?

— Dame! le Veneur-Rouge ne nous a-l-il pas dit ce matin, en nous montrant une lettre qu'un soldat a apportée de Grenoble : — Enfants, allez donc fouiller un peu les Blaques avec Médor et Vénus, et tachez de camper une bonne balle dans le massacre de quel-

que vieux daim; car, ce soir, a la table du manoir, il y aura un convive de plus.

— C'est vrai, maître Gérard; mais, tenez, le cœur me bat si fort en songeant que nous allons le revoir enfin, le cœur me bat si fort, que j'ai peur...

— Peur de quoi, petiot ?

— Si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain; dans dans tous les cas, répondit le lueur d'ours avec calme, puisque la guerre est finie et que les prisonniers sont rendus, il est tout simple que le jeune Faucon revienne embrasser son vieux père et ses Faucons.

504 DUNE DE LANCT

— Et quelqu'un encore, avec.

— Que veux-tu dire ?

— Suffit! je m'entends, maître Gérard. Vous savez bien, la marquise?

— Madame de la Saulcière?

— Précisément.

— Elle vaut mieux que le damné marquis. Elle ne nous fait pas assassiner, elle, et, depuis qu'elle est revenue, il se tue chez elle autant de gibier que lorsqu'elle n'y était pas.

— Eh bien! quand le jeune Faucon sera revenu, il s'en tuera bien plus encore, et les Faucons de la montagne

feront la paix avec les gens de la plaine.

— Hein? fit Gérard stupéfait.

— Car le jeune Faucon épousera la marquise.

Le brave tueur d'ours fit un soubresaut en arrière et faillit tomber dans l'Isère, qu'il côtoyait avec Petit- Jacques pour retrouver, dans les ajoncs, la barque de ce dernier; mais il n'eut pas le temps de demander une explication, car un homme apparut sur la rive opposée et appela :

— Hé! braves gens, pourriez-vous me passer?

— Sans doute, répondit le tueurd'ours.

iv 20

— Voila une voix qui ne m'est point inconnue, murmura Petit-Jacques. Où diable ai-je pu l'entendre ?

Aux lueurs mourantes du crépuscule ils examinèrent tous deux l'étranger, tout en poussant la barque vers lui.

C'était un homme d'environ cinquante ans, le visage couvert d'une barbe épaisse, son feutre rabattu sur ses yeux, un fusil en bandoulière et tenant en laisse un superbe chien de chasse.

— Suis-je loin du Virol?

— Le Virol, mon gentilhomme, répondit Gérard d'un ton narquois , le

Virol n'existe plus, les Faucons l'ont brûlé.

— Ah! dit l'étranger; mais où demeure donc madame de la Saulcière?

— Dans un château qu'elle a fait bâtir sur la place même.

— Très bien. Et savez-voussi elle v est, a cette heure?

— Oui, certes.

s — À merveille !

— Éles-vous un de ses parents? demanda Petit-Jacques avec défiance.

— Pas précisément, répondit le nouveau venu avec un accent railleur; mais j'ai beaucoup connu feu le marquis son mari, et je la viens visiter.

508 DiANT. ni: laNCI

Petit-Jacques lut pris d'une sérieuse envie de pousser l'inconnu à l'eau; mais celui-ci ne lui en laissa point le temps, et, d'un bond agile, il sauta sur la rive droite de l'Isère en jetant une pièce d'or dans la barque.

— Merci et bonsoir! dit-il.

— C'est drôle, murmura Petit-Jacques, j'ai entendu cette voix-la quelque part.

— Et moi aussi, dit Gérard pensif.

— Il me semble, reprit Petit-Jacques ému, que cet homme apporte un malheur avec lui.

— Ma loi! répondit le tueur d'ours, puisque c'est un ami du marquis, bien certainement il ne vaut pas cher; si je

lui campais une baile. Et il épaula sa carabine, ajusta rincounu déjà loin et fit feu. La balle siffla, mais l'inconnu ne tomba point et continua sa roule en poussant un éclat de rire.

— Il parait, leur cria-t-il, que les Faucons vieillissent, ils n'ont plus le coup d'oeil aussi juste!

Pendant que Gérard le tueur d'ours et Petit-Jacques regagnaient le Nid de Faucons en maugréant d'avoir manqué leur coup, une scène d'une nature différente, mais non moins dramatique, se jouait au petit castel bâti sur l'emplacement du Virol.

Après le départ du chevalier de Rai-*

sens, la marquise s'était enfermée chez elle, au coin du feu, disant qu'elle désirait être seule.

La belle marquise attachait sur la pendule de la cheminée un regard impatient, qui disait éloquemment son anxiété; l'heure lui semblait couler avec une désespérante lenteur et elle comptait les minutes qui s'étaient évanouies depuis que son galant cousin était parti pour le Nid de Faucons.

Elle posa enfin son menton sur ses mains, s'accouda a son guéridon et se dit avec rêverie :

— J'ai été folle d'envoyer le chevalier au manoir de la montagne, cl il est

plus que probahle que Jean, arrivant par Grenoble entrera par ici avant d'aller au Nid de Faucons. 11 m'aime tant!

Elle se prit a sourire, la charmante créature, et une joie indicible brilla dans ses yeux à ce dernier mot. La plus grande volupté de la femme est celle qu'elle éprouve en songeant qu'il y a au monde un homme qui l'aime de toutes les puissances de son àme.

Après quelques minutes de rêverie elle se leva, s'approcha de la croisée et interrogea du regard le sillon blanc de la route. La route était déserte du côlé du Nid de Faucons; mais, par une

3iî DIANE DE LANGY

échappée de vue ménagée entre deux corps de logis , dans la direction de Grenoble, elle aperçut, a une assez grande distance, un cavalier qui arrivait au galop.

La marquise chancela. Ce pouvait, ce devait être lui!

Elle appuya sa main sur son cœur, qui battait a rompre, et se laissa tomber sur un siège placé a sa portée.

À mesure que le cavalier approchait, il lui semblait reconnaître la taille svelte et haute du jeune Faucon et, lorsqu'enfin le cheval s'arrêta, ruisselant de sueur et d'écume, devant la grille fermée du petit castel, la jeune

femme poussa un cri : c'était bien lui.

Vainement madame de la Saulcière essaya-t-elle de se lever, de faire un pas ef d'aller a la rencontre de celui qu'elle avait attendu, ses forces la trahirent, elle demeura clouée k sa place et ce ne fut que lorsque la porte s'ouvrit et livra passage a Jean de ïerraz qu'elle put, en proférant un nouveau cri de joie, s'élancer jusqu'à lui- et se jeter dans ses bras :

— Ah! murmura-t-elle, enfin !

Les quelques minutes qui s'écoulèrent pour les deux ama n ts furen t délicieuses ; leur muette étreinte fut plus éloquente que des paroles»

Ils s'assirent tous deux devant le

foyer, sur une chaise longue, et alors

ils purent parler et s'entretenir de leur

bonheur futur.

— Mon deuil est fini, dit la marquise, nous pouvons désormais nous aimer sans crime, n'est-ce pas, Jean?

Elle serrai! ses mains en parlant ainsi.

— Oui, répondit Jean, et mon père ne s'opposera point a notre union.

— Je vous rendrai ainsi vos biens de la plaine, les gens de la vallée feront leur paix avec les Faucons, reprit la marquise en souriant, et les veneurs rouges redeviendront les seigneurs su-

zerains de la plaine et de la montagne, mou beau gentilhomme.

— Que vous êtes belle! madame, murmura Jean la contemplant avec extase.

— Je ne sais si je suis belle, mais je vous aime.

— Je le sais, et votre amour seul m'a soutenu.

— Vous avez bien souffert, mon pauvre ami, pendant ces deux années de captivité, n'est-ce pas?

— La captivité m'était douce, mais l'absence est si cruelle! l'amitié du comte d'Ebberstein pouvait-elle me faire oublier que j'étais loin de vous ?

o\G DIANE DE LANÇY

— Et votre père, il faut l'aller voir au plus vite, Jean.

— J'y cours, mais donnez-moi quelques minutes encore.

— Il est bien vieux, votre père ; ainsi ne soyons point égoïstes, séparons-nous pour quelques heures , demain nous nous reverrons.

Mais au moment où la marquise achevait ces mots, la porte s'ouvrit et un laquais entra tout effaré.

— Madame, dit-il, le château est cerné.

— Cerné, fit la marquise avec effroi, et par qui?

— Par une compagnie d'archers*

DIANE DU LANGt T>17

Jean se leva vivement :

— Que signifie cela? s'écria-t-il.

— Cela signifie, fit une voix railleuse du seuil de la porte, que le gouverneur du Dauphiné veut bien prêter mainforte a un honnête gentilhomme qui poursuit son meurtrier etvient réclamer sa femme.

Un homme entra a ces mots, rejeta en arrière le manteau qui l'enveloppait, et arracha un cri de stupeur à la marquise.

C'était M. de la Saulcière qui paraissait sortir de sa tombe.

A cette vue Jean de Terraz recula, pâle et anéanti, et ses genoux ployèrent;

518 DIAM, IM' LANC1

les mille superstitions de son enfance lui revinrent en mémoire, il lui sembla que le marquis n'avait jamais été si grand et si blême, et il crut fermement, pendant quelques minutes, que c'était le fantôme du marquis et non le marquis lui-même qui apparaissait ainsi au seuil de son bonheur futur pour le troubler et le détruire par avance.

Cette terreur dont le jeune Faucon ne put se rendre maître aussitôt n'échappa poinl a M. de la Saulcière, et son audace s'accrut aussitôt de l'effroi de son adversaire Le marquis n'était brave qu'avec les gens qui avaient peur.

— Ah! ah! lit-il en ricanant, il paraît

qu'on ne m'attendait' point ici? Bonsoir, marquise, comment se porte votre ra-

vissant visage?

Et il mit un baiser glacé sur la main de sa femme qui reculait toujours comme devant une mort certaine.

— Vous êtes en deuil, marquise, reprit M. de la Saulcière avec dédain , est-ce le deuil de mon honneur ou de moi-même que vous portez? L'un et l'autre peut-être ; car je suis mort, bien mort... et voila votre amant et mon meurtrier!

Le marquis devenait tout à fait brave a mesure que croissait le superstitieux effroi du jeune Faucon ; aussi étendit-il,

T>20 DIANE T)K LANCT

en prononçant ces derniers mots, son doigt vers Jean de Terraz avec un geste solennel ; — puis, comme la pâleur du jeune homme augmentait à ce geste, il poursuivit de sa voix railleuse :

— Mais vous le voyez, marquise, Dieu permet quelquefois aux morts de quitter leur dernière demeure, de revenir parmi les vivants, a la seule fin de consoler ceux qui pleurent et d'inquiéter ceux qui se réjouissent de leur trépas. Je ne sais pas, je n'ose pas croire que vous ayez pu ressentir une grande joie de ma mort; mais, à coup sûr, monsieur que voilà n'a pu s'en affliger,

DIANE DÉ LANCY 32 i

car il arrivait ici dans le but de vous offrir sa main.

A ces paroles ironiques, le marquis se tourna vers Jean :

— N'est-ce pas, monsieur? lui dit-il.

Jean ne répondit pas, il était pétrifié.

— Savez-vous , très cher, reprit le

marquis s'adressant toujours au jeune

Faucon ; savez-vous que le jour de ma

mort vous avez fait une belle chasse ?

Tudieu , monsieur , quel lancer ! vos

damnés mâtins avaient une belle voix,

une voix admirable d'ensemble, et,

bien qu'ils fussent un peu lents , ils

m'auraient attrappé une heure plus tôt

si vous n'aviez eu la précaution de les îv 21

ZÏ1 DIANE DE LANC\

rompre de temps a autre pour faire durer le plaisir. Ah! les belles fiau-* cailles que vous avez eues la , mes jeunes tourtereaux, et qu'il fait bon , monsieur le Faucon, courre le mari dont on veut épouser la veuve... A quand la messe nuptiale? est-ce demain que les gens de la plaine donneront la main aux Faucons de la montagne, et quelle résidence choisirez -vous, mes beaux châtelains, pour gouverner a l'aise vos nombreux vassaux ? vous irez vous percher au vieux manoir, morne et solitaire en sa gorge aride, ou bien, pensant que l'heure des luîtes héroïques est passée, demeurerez-vous dans la plaine,

sous le toit tout neuf du moderne et joli castel?...

Le marquis parlait au milieu d'un silence de mort, le jeune Faucon commençait à douter de sa propre existence et madame de la Saulcière se demandait si mieux ne vaudrait pas, pour elle, courir a la croisée ouverte et se précipiter sur le pavé de la cour.

— Ah ça! interrompit-il, vous êtes muets tous deux, comme je devrais l'être , moi qui ne suis plus de ce monde. Ça, belle dame, déliez votre langue et répondez moi, et vous, mon jeune veneur, ne reculez donc point comme Satan à la vue d'un bénitier de

T>2i DIANE DK LAXCY

paroisse... Vous vous taisez toujours, eh bien ! je vais avoir recours aux grands moyens.

Le marquis s'élança vers une sonnette et la secoua violemment.

— Faites monter le capitaine et ses hommes! dit- il au valet qui se présenta.

Pendant ce temps tout un monde de pensées diverses s'était heurté dans le cerveau ébranlé du jeune Faucon, et de ce chaos était ressortie, claire, nette, précise, celte conviction : l'homme qu'il avait devant lui était bien le marquis en chair et en os et non son ombre. Le marquis avait survécu a sa chute.

Lorsque Jean de Terraz se fut dit

cela, il releva son front, son courage lui revint, un sourire dédaigneux à l'adresse de la jactance railleuse de M. de la Saulcière glissa sur ses lèvres, et peutêtre eût-il, d'un seul mot, jeté bas l'audace de ce dernier, si, à cette pensée première que le marquis n'était pas mort, une autre n'eût succédé soudain : si le marquis vivait, madame de la Saulcière était perdue pour Jui, adieu à toujours son bonheur et ses rêves!

M. de la Saulcière, que le silence du jeune Faucon avait singulièrement enhardi, ne se douta point, tandis qu'il raillait, que son adversaire, emporté par un premier mouvement de fureur,

songeait à lui casser la tète avec l'un des pistolets qu'il portait à sa ceinture. Heureusement pour lui, Jean réfléchit aussitôt que, tuer M. de la Saulcière, c'était agrandir l'abîme que la fatalité creusait entre lui et celle qu'il aimait; — il se contenta de faire un pas en avant et de regarder son ennemi en face.

Ce regard éteignit la verve moqueuse du marquis, lequel eût été fort mal a son aise, sans l'arrivée d'un capitaine de la milice grenobloise que suivaient une douzaine de soldats.

— Au nom du roi! dit le capitaine.

.Iran tressaillit, le marquis respira.

— Que voulez- vous? demanda le jeune Faucon.

— Êtes-vous Jean de Terraz, ancien colonel au service du roi?

— Oui.

— Au nom du roi, monsieur, votre épée?

-— Quel crime ai-je donc commis?

s'écria Jean qui recula et porta la main sur son arme.

— Au nom du roi, je vous arrête, répéta flegmatiquement le capitaine.

— Mais enfin , monsieur , de quoi m'accuse-t-on ?

— D'avoir tenté d'assassiner monsieur.

Et l'officier désigna le marquis.

— C'est faux! s'écrièrent a la fois la marquise et le jeune Faucon.

— C'est même incroyable, répondit en ricanant M. de la Saulcière. Voyez plutôt, monsieur; cet homme aime ma femme, et il allait l'épouser demain, bien convaincu que le coup de poignard qu'il m'a porté...

— De quel coup de poignard parle- Mi? demauda Jean froidement.

— De celui que tu m'as porté dans la poitrine, misérable, répondit impudemment le marquis, a la chasse, le jour où nous courions un cerf ensemble,

— Infamie!

— Il est vrai, continua le marquis raillant toujours, que le ravin où tu me précipitas était profond et qu'un autre, peut-être, ne fût point revenu d'une telle chute...

— Oh ! exclama le jeune Faucon avec indignation et dégoût, quelle abominable imposture! ne le croyez pas, monsieur, c'est un lâche et un traître!

— Faites votre devoir, monsieur, riposta le marquis s'adressant a l'officier, arrêtez cet homme, la haute cour de justice saura apprécier mon accusation et mon innocence.

Jean était attéré. L'audace du marquis, le sombre désespoir de madame

de la Saulcière, celte intimidation que le nom du roi jetait au cœur des plus braves, a cette époque, achevèrent de lui faire perdre la tête et il murmura :

— Je crois que je deviens fou !

— Votre épée, monsieur? répéta le capitaine.

Le jeune Faucon allait retirer son épée du fourreau et la tendre a l'officier qui parlait au nom du roi, lorsqu'un nouveau personnage parut sur le seuil de la pièce où se passait celle scène étrange.

Ce personnage qui arrivait, un refrain aux lèvres, le sourire guilleret, et fouettant d'un air de belle humeur la

tige de ses bottes a revers avec le bout de sa cravache, était M. le chevalier de Ralsens qui revenait du Nid de Faucons.

— Palsambleu! dit-il en entrant, il paraît que M. de Terraz a été plus pressé de voir sa maîtresse que son vieux père.

Ces mots du chevalier firent retourne* le marquis; en l'apercevant, M. de Ralsens laissa échapper sa cravache et poussa un cri de stupeur.

— L'ombre du marquis! murmurat-il.

— Non pas son ombre, lui-même, mon beau cousin.

— Vous vivant !

— A merveille ! j'ai été manqué par mon assassin.

— Votre assassin? lequel?

— Monsieur, dont la cour fera prompte justice.

Le marquis s'attendait a produire un tout autre effet sur son cousin le chevalier.

— Je crois que vous déraisonnez, répondit M. de Ralsens avec calme.

Vous n'êtes point mort assassiné.

— Non certes, puisque je vis.

— Cela ne m'est point prouvé encore, mais, si cela est, j'en suis fâché.

— Oh ! oh ! dit M. de la Saulcière,

D1ANK DE LANCY 355

qui demeura interdit de cette réplique.

— Car, poursuivit le chevalier sans rien perdre de sa froideur, s'il devait y avoir entre vous et monsieur une victime et un assassin, c'est vous bien certainement qui seriez l'assassin.

— Monsieur.

— Oh ! vous pouvez m'appeler « mon cousin, » j'ai le malheur d'être votre parent, marquis de la Saulcière.

Le chevalier se tourna alors vers l'officier.

— Est-ce que vous veniez arrêter M. de Terraz ? demanda-t-il.

— J'en ai l'ordre, monsieur.

— Eh bien ! si j'ai un conseil à vous

donner, commencez par arrêter mon cousin le marquis de la Saulcière, lequel a voulu livrer, il y a deux ans, une place forte qu'il commandait sur la rive droite du Rhin.

— C'est faux ! dit le marquis en reculant, comme s'il eût été mordu par un reptile.

— Pourquoi pâlir alors, marquis ?

— Moi, trahir le roi? reprit M. de la Saulcière jouant l'indignation.

— Vous l'avez offert au colonel comte d'Ehberslein, monsieur, dit a son tour Jean de ïerraz.

A celte double accusation, le marquis

sentit son assurance et son audace s'évanouir.

— Ne les croyez pas, monsieur ! s'écria-t-il avec colère en s'adressant à l'officier.

— Dieu m'en garde! répondit celuici; mais, en présence d'une pareille déposition , monsieur le marquis, mon honneur et mon devoir ne me permettent point d'hésiter... Au nom du roi, veuillez à votre tour me rendre votre épée!

Le marquis avait pâli à l'accusation du chevalier, et son trouble n'avait point échappé à l'officier.

— Monsieur, reprit le chevalier de

336 BÎANE DE LANCY

Ralsens, j'ai la douleur d'être le cousin de cet homme, on ne peut donc me suspecter de bonne foi, et j'affirme sur l'honneur que le baron Jean de Terraz est innocent du crime qu'on lui impute.

— Mes ordres sont formels, monsieur.

— Palsambleu ! je vais vous faire une question, monsieur! s'écria le chevalier qui s'échautTait.

— Je vous écoute.

— Si au lieu d'être officier, vous étiez...

Le chevalier s'arrêta :

— C'est une simple supposition, dit-il.

— Si vous étiez le bourreau, reprit-il, et qu'a ce titre, au lieu d'arrêter monsieur, vous eussiez mission de lui trancher la tête ?

— Je le ferais, monsieur.

— Mais si on venait vous certifier qu'il est innocent?

— Ceci est différent.

— Nullement! je vous atteste l'innocence de ce gentilhomme, donc vous ne pouvez l'arrêter.

— Pardon, mais qui m'assure que je vous dois croire.

Le chevalier fit majestueusement un pas en arrière.

— Palsambleu! dit-il, le roi est plaiiv 22

338 DUNE DE LANGï

sant de prodiguer ainsi l'épaulette...

Etes-vous gentilhomme, monsieur le capitaine?

— Non, monsieur.

— Je l'aurais deviné.

— Qu'est-ce à dire?... murmura l'officier fronçant le sourcil.

— Cela veut dire qu'un gentilhomme ne doute jamais de la parole d'un gentilhomme.

— Monsieur, dit gravement l'officier, je fais mon service et ne puis répondre en ce moment; mais veuillez observer que le marquis de la Saulcière, que vous accusez de trahison et qui affirme

qu'il a été assassiné, est gentilhomme aussi.

Le chevalier fit un soubresaut.

— Ah! non pas, dit-il, non pas! mon cousin n'a jamais été gentilhomme. Je vous le certifie, c'est un Italien anobli par le roi. Or, un noble n'est pas gentilhomme, je nie le fait. Hé ! palsambleu! on sait son blason. Le roi ne peut pas faire de gentilshommes, monsieur, c'est impossible ; un gentilhomme est un Franc, un noble n'est qu'un Gaulois !

Et le chevalier fit une pirouelte, sans prendre garde a l'allitude brisée de madame de la Saulcicrc et a la morne stu-

peur du jeune Faucon, qui considérait le marquis lout tremblant et se disait :

— Elle est de nouveau perdue pour moi !

— Au fait, reprit le chevalier d'un ton léger, après toul vous pouvez bien aller en prison pour un jour ou deux, monsieur de Terraz, je vais écrire au comte d'Ebberslein, dont le témoignage aura sans doute plus de poids encore que le mien.

Et le chevalier regarda de travers le capitaine, à qui Jean avait déjà remis son épée.

— Votre épée î monsieur, répéta-t-il en s'adressant au marquis.

— Allons, mon cousin, insista le chevalier a son tour, exécutez-vous donc et remettez votre épée : elle ne vous a jamais servi a grand' chose. Si c'était un poignard ou un pistolet, je ne dis pas... mais une épée! vous n'êtes pas assez brave pour en connaître le jeu.

Sur un signe du capitaine, deux soldats s'emparèrent du marquis ; celui-ci n'eut ni la force ni le courage de se débattre. Il était foudroyé, et il lui semblait voir déjà les habits rouges du conseil de guerre.

Le capitaine dit au jeune Faucon :

— Soyez assez bon, monsieur, pour nous suivre. Vous êtes mon prisonnier

sur parole, et il m'en coûte de ne vous point laisser en liberté, car je devine, a vrai dire, le fond des choses.

Le marquis était déjà sorti, entraîné par les soldats.

— Monsieur, dit le chevalier de Ralsens en tendant la main au jeune Faucon, je ne vous dis pas adieu, vous aurez de mes nouvelles bientôt, et j'espère que la justice du roi vous permettra, un peu plus tard, de devenir mon cousin.

Quand les morts sortent de leur tombe, on les y renvoie. En attendant, prenez garde en roule que le marquis ne vous assassine.

Jean posa un baiser sur la main de la

DIANE DE LAXGY 545

marquise défaillante et sortit en étouffant un sanglot.

— Ma foi ! belle cousine, dit le chevalier, vous avez bien fait tantôt de me conter l'histoire de chasse que vous savez. J'aurais été capable, l'ignorant, de sauter au col du marquis.

La marquise était a demi-folle, elle ne répondit pas.

— Ce qu'il y aurait eu de plus curieux, continua M. de Ralsens, c'est que le jeune Faucon arrivât huit jours plus tôt... ou bien, ajouta-t-il en riant aux éclats, que vous m'eussiez épousé, moi... Vous auriez eu deux. maris pour un. Ma foi, j'aurais tué le marquis pour

544 DUNE DE IANCT

aplanir les difficultés. Ce pauvre Terraz est un bélître, il en avait le temps et ne l'a point fait.

— Chevalier, murmura la marquise, pensez-vous donc que j'aurais donné ma main au meurtrier de celui dont je porte le nom, quelque infâme qu'il puisse être?

Cette réponse parut frapper le chevalier :

— Ceci est juste, dit-il.

— Et savez-vous bien que votre accusation va déshonorer ce nom ?

— Auriez -vous préféré que je me tusse?

— Hé! le sais-je? murmura-t-elle en

fondant en larmes. Puis-je savoir quelle fatalité me poursuit?

— La fatalité n'a que faire en tout cela, belle cousine; vous aimiez le le jeune Faucon, vous avez cru votre mari mort, et vous vous êtes prise à espérer, voila tout.

— Espojr et déception !

— Pourquoi diable aussi aimer ce beau paladin ? c'est presque un héros de roman ; la passion qu'on éprouve pour un héros de roman est incurable; demandez plutôt à mademoiselle de Scudéri et à son grand dadais de frère — tandis qu'on guérit de celle qu'on

3i6 DIANE DE L\>L\

éprouve pour un honnête gentilhomme, comme moi, par exemple !

La marquise regarda le chevalier avec un douloureux étonnemenl :

— Pourquoi ne m'avez-vous point aimé, moi? dit-il.

— Le sais-je?

— J'étais aussi galamment tourné que possible.

— Soit.

— J'ai la trentaine et a cet âge

charmant...

— Mon Dieu! chevalier...

— Laissez-moi donc essayer de vous consoler, marquise.

DIANE DE LAXCY 547

— Ah! chevalier, si vous saviez ce que je souffre...

— Attendez, belle cousine, tout n'est point désespéré encore.

Elle frappa du pied avec impatience.

— Tenez, dit-elle, rendez-moi un service.

— Je suis à vos ordres.

— Dites à mes gens de tout préparer pour mon départ.

— Vous partez ?

— Oui.

— Quelle folie î

— Je vais au couvent des Ursulines, a Grenoble.

— Et pourquoi faire?

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