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Diane de Poitiers et son goût dans les arts

I. Au commencement de ce siècle on ne pouvait, à propos d’Anet, que se souvenir des paroles d’Eschyle : « Les autels sont détruits, les statues ont été arrachées de leurs bases et brisées en morceaux. » On sauva ce qu’on put : la Diane de Goujon, le bas-relief de Cellini, les émaux et les statues d’ Apôtres de la chapelle, le portail central du bâtiment du fond de la cour, qu’ Alexandre Lenoir fit si heureusement remonter aux Petits-Augustins et qui est l’honneur de la cour de l’École des Beaux-Arts1. Mais Anet n’était plus qu’une ruine. Il n’avait plus sa cour carrée, composée de trois bâtiments et fermée d’une entrée sur le quatrième côté comme encore à

1. «Une belle statue de plomb sculptée par Pi galle, et que H... comptait faire fondre pour en faire des balles, a été envoyée à Dreux et de là à Paris, ainsi qu’un Gladiateur en bronze, copie du Gladiateur du Belvédère. » Rapport aux administrateurs du district de Dreux, 1795 (Lefèvre, p. 84). C’est le beau Mercure rattachant ses talonnières dont le marbre est en Prusse dans les jardins de Sans-Souci ; le plomb a été longtemps dans le jardin du Luxembourg, en face de l’Orangerie, où il se détériorait. On l’a heureusement transporté au Louvre.

Écouen et comme devait être le Louvre de Henri II. Le corps de logis du fond et toute l’aile de droite étaient tombés; il ne restait que le côté de la porte, la grande chapelle, maintenant isolée, une partie seulement de l’aile gauche, et il semblait que la ruine, déjà à moitié consommée, ne pouvait que s’achever d’elle-même. Aujourd’hui Anet est sauvé, grâce à M. de Caraman, qui fit notamment restaurer, en 1851, la grande chapelle par M. Caristie, et au propriétaire actuel, M. Ferdinand Moreau, qui ne cesse pas de continuer les travaux de restauration et qui a ramené la vie où il n’y avait plus que la désolation et la mort.

On a beaucoup écrit sur Anet; au xvie siècle, Philibert Delorme, dans son livre d’architecture, et Ducerceau dans ses Excellents Bâtiments de France. Au xvnr, Lemarquant lui a consacré une description spéciale, imprimée deux fois, en 1776 et en 1779. Lenoir en a parlé dans le Magasin encyclopédique de Millin et ailleurs. De nos jours, on s’en est beaucoup occupé et l’on ne cessera pas d’y revenir. C’est en 18Zr2, l’article de M. de Guilhermy, dans la Revue d’ Architecture ; en 1860, le livre de M. de Caraman; en 1862, Y Excursion au château d’ Anet de M. de la Quérière, les Notes historiques de M. Lefèvre sur la Principauté d’Anet, et, en 1867, la Monographie architecturale de M. Pfnor. M. Bellier de la Chavignerie, d’après le Mercure de 1688, a raconté les splendeurs de la réception du Dauphin par le duc de Vendôme, et, dans le premier volume de ses Cours galantes , M. Desnoiresterres a tracé, au point de vue littéraire, le tableau de la vie de plaisir qu’y menaient les commensaux du peu édifiant vainqueur de Villaviciosa. Ici même, M. Berty a autrefois parlé d’Anet1 dans son travail sur Delorme, M. Alphonse Feillet 2 a signalé le premier un bien curieux volume de Ponthus de Thyard, et, plus récemment, en janvier 1875, M. de la Tournelle3 consacrait un article aux heureux travaux de M. Moreau, et aux élégantes peintures de M. Faivre Duffer.

Aujourd’hui, notre raison de revenir sur le sujet est le grand • volume que M. Roussel a publié à son tour sur Anet4. Il mérite qu’on s’y intéresse pour son caractère tout particulier. M. Roussel, qui est d’Anet et qui s’y est retiré, a été4longtemps établi à Dreux, et ses travaux pro-

1. Voir Gazette des Beaux-Arts, 1er période, 1859, IV, 140. — 2. Ibid., 1re période, 1860, VI, p. 214-25. — 3. Ibid., 2' période, XI, 19-32.

4. Histoire et description du château d' Anet, imprimé à Paris par D. Jouaust pour l’auteur Pierre-Désiré Roussel, d’Anet, 1875, grand in-4 de 215 pages, avec 53 grandes planches, dont huit chromo-lithographies, et de nombreuses figures dans le texte. Il a été signalé dès son apparition par une première note de la Chronique d’avril 1876, p. 153.

fessionnels, comme son éducation première, ne se rapportent en rien aux choses de l’art. S’il y est venu, — et par là même il y a plus de mérite qu’un autre, — c’est qu’il aime le château dès son enfance ; depuis quarante ans il ne s’est jamais lassé de le regarder, de l’admirer, puis de l’étudier. Tout ce qu’il a lu, tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a cherché à recueillir, tout ce qu’il a appris, part d’Anet et y revient. Nous n’avons pas là affaire à un érudit de profession, ni à un auteur. Personne n’a pour Anet une tendresse plus absolue, personne ne le connaît plus intimement et plus à fond. Un jour les notes sont devenues un livre, et ce livre, M. Roussel l’a imprimé en l’honneur d’Anet, à ses fiais et à ses risques; il a augmenté ses sacrifices en accumulant les planches les plus variées pour donner le plus possible d’Anet, surtout ce qui n’avait pas encore été reproduit. On rencontre rarement un pareil culte, et la meilleure manière de témoigner la juste reconnaissance que mérite un dévouement aussi sincère et aussi désintéressé, c’est de parler d’Anet, de Diane et de son goût très-vif pour les arts.

Je ne suivrai pas M. Roussel dans les détails de la très-claire et très-complète description qu’il a faite d’Anet; c’est naturellement la meilleure partie de son œuvre, la plus utile et la plus nouvelle. S’il a répété, comme il convenait, il a beaucoup ajouté et éclairci; c’est un guide et un cicérone aussi exact que passionné; mais, s’il fallait être aussi complet, ce serait un nouveau livre. Je me contenterai seulement de quelques points. Sans analyser l’ouvrage, auquel je renvoie, sans toucher à l’histoire d’Anet, sans en faire la description, il me restera encore assez à dire sur Diane et sur quelques-unes des œuvres d’art qui ont été faites pour elle ou qui lui ont appartenu. Mais c’est bien le livre de M. Roussel qui est le fond et la cause de nos remarques, et, si notre illustration est nouvelle, c’est seulement parce que ses planches sont trop grandes pour que nous ayons pu nous en servir.

II. L’ambassadeur Marino Giustiniano a écrit, en 1535, sur les grands châteaux royaux de la France, dont aucun n’a jamais été achevé, une remarque bien curieuse. La sagacité vénitienne en a vu, en dehors des dépenses qu’on ne veut plus faire et du changement des fantaisies individuelles, une autre cause, tout à fait inaperçue et non la moindre, dont on a la preuve dans les Comptes : « On dépense par an 25,000 écus en constructions privées, autant en constructions publiques, et cela est raisonnable. Mais, quand le Roi fait faire une construction, soit publique, soit privée, on y attache avec des gages tant de seigneurs qui gou-

vernent que, comme ces offices ne se suppriment pas, rien de commencé ne se finit. »

Ceci n’est pas arrivé à Anet. Celle qui l’a commencé l’a fini et même dans un temps assez court. On lisait dans l’inscription de la porte la date de 1552 ; la cloche de l’horloge portait la date de 1554, et en 1557 Diane y dépensait encore 16,278 livres tournois. Delorme nous dit lui-même être revenu à Lyon en 1536, mais nous ne savons exactement quand il a été attaché au service du roi; il y était avant 1546, mais c’est Henri II qui, la deuxième année de son règne, le mit à la tête des bâtiments. Pour Anet, il est bien probable qu’il n’a pas été commencé sous François IPr, mais aussitôt l’avènement de Henri II, et qu’ après l’adoption du plan, qui est d’une seule venue, la construction, rapidement menée, va de 1547 à 1552; en tout cas, elle a été terminée bien avant 1560, car, sans doute à cause de la reine mère, Delorme renonça, dans le cours de cette année, en faveur de Jacques de Poitiers, frère de la duchesse, à son abbaye d’Ivry-la-Chaussée, voisine d’Anet, où probablement il ne remit jamais les pieds.

Mais, si Anet n’est pas au compte ou plutôt au nom du roi, ce n’en est pas moins véritablement une vraie Maison royale et elle a largement bénéficié de cette origine, à commencer par l’architecte.

On le voit, pour celui-ci, par un passage du Mémoire apologétique de Delorme, écrit au moment de sa disgrâce, vers 1560, et publié par M. Berty1. Évidemment l’on avait mis en avant, pour lui mieux nuire dans l’esprit de la Reine-mère, la manière dont il avait été l’architecte de sa rivale, non-seulement à Anet, mais à Chenonceaux, où le pont sur le Cher, bâti en 1550, était aussi son œuvre :

« Ce que j’ai fait à Anet, où il y a tant de belles choses, c’a esté par le commandement du feu Roy, qui estoyt plus curieux de sçavoir ce que l’on y faisoit que en ses Maisons et se courrouçoit à moy quand je n’y allois assez souvent. Pour ce c’estoit tout pour le Roy. »

III. Il y avait dans le tympan de la porte — on vient de l’y rétablir par un moulage et l’on a bien fait — un grand bas-relief en bronze d’une Diane couchée, œuvre de Cellini. Mais Benvenuto, qui quitta la France trois ans avant la mort de François Ier, n’avait jamais travaillé pour Diane de Poitiers, — dans ses Mémoires il n’est question que de Mme d’Étampes avec laquelle il était du reste du dernier mal, comme avec tout le monde — et le bas-relief ne représente pas la Déesse de la

1. Grands Architectes français de la Renaissance, 1860, p, 57.

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