LA DIANE D'ANET, PA K JEAN GOUJON
(Dessin de M. Maillart, d’après le marbre du Louvre.)
chasse, mais la Nymphe de Fontainebleau. 11 était destiné à la porte du château, et comme elle était large et basse, presque carrée et cintrée en anse de panier « suivant le mauvais style français », Cellini porta l’arcade par deux satyres en forme de cariatides, tenant l’un une massue, l’autre une escourgèe avec trois chaînes garnies de boules. Dans le tympan demi-circulaire « j’avais », dit-il, « fait une femme couchée dans une belle attitude. Son bras gauche était appuyé sur le cou d’un cerf, qui formait l’une des devises du Roi. D’un côté j’avais mis en demirelief des chevreuils, des sangliers et d’autres bêtes sauvages; de l’autre des chiens braques et lévriers de plusieurs sortes par allusion à la superbe forêt où naît la fontaine. Cette composition était renfermée dans un carré oblong, et dans chacun des deux angles j’avais fait en bas-relief une Victoire portant à la main un flambeau selon l’usage des anciens. Au-dessus de tout, j’avais mis la salamandre, devise particulière du Roi, et beaucoup. d’autres ornements en harmonie avec tout cet ensemble, qui était d’ordre ionique. » Dans le récit de la visite de François Ier à l’artiste ce n’était encore qu’un modèle.
Un peu auparavant, Cellini avait entrepris un buste de grande dimension, d’après une jeune fille d’une extrême beauté, qu’il gardait chez lui pour ses plaisirs, et il avait déjà appelé cette tête : Fontainebleau. C’était certainement la Catherine, mariée par lui, de colère, avec un de ses élèves qui l’avait trompé, et qu’ après le mariage il faisait encore poser, battait et caressait à ses heures. Nous en avons le portrait arrangé dans notre Nymphe. Quand il l’eut définitivement congédiée, il voulut achever de réparer sa « Nymphe de Fontainebleau, qui déjà était jetée en bronze, et modeler les deux Victoires qui devaient occuper les angles de l’hémicycle de la porte ». Il prit une pauvre fillette de Paris, « âgée de .quinze ans environ. Elle était superbe de formes et un peu brune de peau. Comme elle avait l’humeur sauvage et taciturne , des allures d’une vivacité extrême et un regard farouche, je lui donnai le nom de Cassecou ( scozzone , dompteur de chevaux); son véritable nom était Jeanne. Grâce à elle, je menai à bonne fin ma Nymphe de Fontainebleau et mes deux Victoires ».
La porte de Fontainebleau, probablement la porte dorée du grand pavillon, ne reçut jamais la décoration de Cellini. La Nymphe de bronze resta en magasin et Henri II la donna pour Anet, de sorte que la porte de Delorme fut dessinée et construite pour la recevoir. Il y avait aussi dans les extrados du tympan deux Victoires avec des trompettes, mais celles-ci sont trop analogues à celles de la chapelle pour n’avoir pas été faites pour Anet, d’autant plus que Cellini ne parle des siennes
que comme modèles et ne dit pas qu’elles aient été coulées en bronze.
Le bas-relief, fondu en plusieurs morceaux, est maintenant au Louvre, après avoir été recueilli par Lenoir; mais Grégoire qui, pour ne pas connaître sa véritable situation, n’en parle pas moins très-positivement, nous apprend qu’il l’a échappé belle :
« A Anet, au milieu d’une pièce d’eau, était un cerf de bronze d’un beau jet. On voulait le détruiresous prétexte que la chasse est un droit féodal. On est parvenu à le sauver en prouvant que les cerfs de bronze n’étaient pas compris dans la loi1 2 ».
La raison est drôle, mais elle a été excellente puisqu’elle a réussi à empêcher une barbarie stupide et à sauver une œuvre bien importante et bien curieuse8; je ne dirai pas vraiment belle. Ce quelle a de meilleur, ce sont les animaux, le cerf et surtout le griffon à poils longs et emmêlés qui est une merveille de vie et de feu; mais la femme n’est pas seulement trop longue, elle est sèche, anguleuse et posée peu gracieusement. La châtelaine d’Anet ne l’en a pas moins trouvée de bonne prise ; c’était pour elle de la sculpture toute faite et à bon marché ; mais on ne sera contredit par personne en trouvant que la Diane de Jean Goujon, « malgré son mauvais goût français », est d’une bien autre beauté.
IV. Quant à la suite des douze Apôtres, qui sont au nombre des plus grandes pièces de l’émaillerie, puisqu’ en dedans de l’encadrement carré, composé de plusieurs plaques, celle des figures a plus de deux pieds (0,in6l0), nous n’aurions besoin d’aucun document pour savoir qu’ils n’ont pas été faits pour Diane, mais qu’ils viennent du roi. L’un d’eux, le saint Simon, est daté de 1547 et ils portent l’F de François Ier; mais l’on sait maintenant toute leur histoire. M. de Laborde a publié le premier une mention qui nous donne le nom du dessinateur d’après lequel Léonard Limosin a travaillé. C’est un des peintres de Fontainebleau, Michel Rochetel, qui fut chargé, vers 1545, de faire les douze patrons « de peintures de couleur sur papier ». Vingt ans après la publication du volume de la Renaissance des arts, M. Delisle 3 a complété le renseignement de M. de Laborde par une mention encore plus précieuse d’un compte de novembre 1547, le huitième mois du nouveau règne.
Il s’agit, pour le parfait paiement des douze Apôtres, commandés par
1. Rapport de Grégoire à la Convention le 14 fructidor an IV (31 août 179b). — Bulletin du Bibliophile. (Extrait dans le Bulletin de l’Histoire de France, 1843, p. 176.)
2. On en peut voir un bois dans la Gazette, 1re période, 1867, XXI, 123.
3. Bulletin des Antiquaires de France, novembre 1870, p. 159.
le feu roi qui avait fait verbalement prix avec l’artiste au prix de 5 écus pour chacun, du solde du reliquat de 210 livres 10 sous tournois, et « le dict Limosin les a livrés au lieu de Saint-Germain-en-Laye au Roy, qui en même instant en à fait don et présent en certain endroit qu’il ne veult estre cy déclaré », sans que le Trésorier ait à « faire aparoir » du paiement, de la délivrance et du don. Les comptes ne sont pas toujours si précis.
Il y aurait lieu de parler en détail de ces émaux dont les figures ont bien quelques parties lourdes et maladroites, mais dont les bordures en arabesques sont d’une légèreté exquise et de la grâce la plus heureuse, si le volume spécial, publié en 1865 avec une préface écrite par M. Georges Duplessis pour accompagner les gravures de M. Alleaume, d’après lequel nous donnons le saint Mathieu, ne nous dispensait d’insister. Il convient toutefois de se souvenir que, dès 1850, M. de Laborde signalait déjà pour eux un danger véritable. Ils sont encastrés dans les boiseries de la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Père de Chartres, c’est-à-dire contre le mur, dont l’humidité peut arriver à oxyder les plaques et faire tomber l’émail. De plus, comme ils forment le lambris de la chapelle, un maladroit ou une brute les peut briser, et ils seraient irrémédiablement perdus. Leur place, et M. de Laborde a raison, est au. Louvre ou à Cluny. Comme Saint-Père, à qui ils ont été attribués en 1802 lors de la réouverture des églises, ne les a qu’à l’état d’épave, ne serait-il pas possible à l’État de les remplacer par des copies, soit en émail, ce qui serait peut-être difficile, soit en faïence, ce qui conviendrait à merveille; tous les fonds en sont blancs, et les couleurs des ornements et des figures ont une légèreté et une transparence que la palette de la faïence pourrait reproduire à s’y méprendre. Sèvres serait naturellement désigné; ce serait pour ses artistes un beau travail, et au Louvre, à côté des plaques de la Sainte- Chapelle de Paris faites par Limosin pour François I", à côté des deux apôtres de la nouvelle suite non complétée où le saint Thomas est le roi François, les Apôtres d’Anet, au point de vue de la conservation, de l’étude et de l’histoire de l’art, seraient à la seule-place qui leur convienne maintenant.
V. Au contraire, les quatre grandes tapisseries carrées, que M. Moreau a eu la bonne fortune in espérée de rencontrer à l’Hôtel des ventes et qu’il a rapatriées à Anet, ont bien été faites pour Diane. Les devises Sic immola manet et I\on frustra , Jupiter , ambas, sont nouvelles; mais, outre les croissants et les HD, outre, à l’état simple ou double, les deltas grecs triangulaires, initiale du prénom de la duchesse qui se rencontre
à chaque instant dans la décoration du château, les angles supérieurs sont armoriés à ses armes ducales.
'.Yves Ot ’