PARTIE GAUCHE DE L’ÉTAT ACTUEL DU CRYPTO-PORTIQUE
(Découvert eu avril 1877.)
à un rocher voisin, et sur cette île, ainsi fixée, est couchée une femme nue, dont le front est surmonté d’un croissant. Rien n’est plus clair. La femme est Latone, la mère des deux jumeaux Apollon et Diane; l’île est Délos, d’abord nommée Astérie, l’étoile tombée du ciel, puis Ortygie, c’est-à-dire la caille, parce qu’Astérie, sœur de Latone, pour échapper à Jupiter, aurait été changée en caille et se serait précipitée dans la mer, où elle serait devenue l’île flottante que Jupiter attacha par une chaîne de diamant. Ce qui nous importe, c’est cet asile inviolable donné à la malheureuse Latone, poursuivie sur la terre par le courroux de Junon. Aussi bien que le Non frustra , Jupiter , ambas , l’île de la devise Sic immola manet se rapporte de même à Jupiter et à Henri II. C’est au Dieu souverain et au Roi que les deux Dianes doivent leur sûreté et leur force. La seconde devise est ainsi dans le même sens que la première.
IX. Il y aurait trop à dire de l’architecture du château pour pouvoir entrer ici dans aucun détail de description ou d’appréciation. On ne parle pas de Philibert Delorme en quelques phrases. Il convient seulement de rappeler la découverte récente des restes du crypto-portique formant terrasse.
Les plans de Ducerceau, qui sont au niveau de la cour, et l’absence de vue de la façade sur le jardin n’en disaient naturellement rien; aussi M. Roussel n’avait pu en donner qu’une restitution hypothétique, en mettant au centre l’escalier et une arcade, flanquée de chaque côté par une série d’arcades égales. Il est maintenant découvert, grâce aux fouilles heureuses faites, en avril 1877, par M. Auguste Bourgeois et terminées par M. Alexandre Thierry, l’architecte actuel du château. Tous deux, le premier à l’exposition du Champ de Mars, le second au salon des Champs- Élysées, nous en ont donné l’état actuel et la restauration qui en découlait. Nous savons à quoi nous en tenir maintenant sur cette construction, faite par l’architecte, moins encore pour donner un piédestal à une façade, que pour servir de contrefort et de soutien aux vieilles fondations conservées. Il ne subsiste que les murs du fond et les fondations des piles des arcades antérieures1; mais on y voit qu’il n’y avait, sur chaque côté de l’escalier central, que trois arcades, dont l’une plus large, qui s’arrêtaient aux pavillons. Par les fondations on voit que l’escalier en croissant partait de sa base et arrivait à la terrasse par des parties un peu plus étroites qui en formaient comme les pointes; mais, sans l’insistance de la phrase de Delorme, on ne s’en serait guère aperçu. A chaque extrémité de ce crypto-portique, décoré d’enfoncements et de niches sur tout son parcours, se trouvait, au droit des pavillons, un espace plus grand, couvert d’une demi-coupole, où l’on n’accédait que par la galerie. Celui de droite présente la particularité d’un exèdre formé de degrés demicirculaires. Les cinq premiers, qui sont convexes, servent de marches ; les cinq autres, qui sont concaves et servent de bancs, ferment le cercle. 11 est curieux de se souvenir que, dans le volume consacré par Guillaume Rouillé à l’entrée de Henri II à Lyon en 1549, la planche représentant le débarcadère du quai de l’Archevêché, montre celui-ci composé du même nombre de degrés et disposé de même. Delorme n’était plus à Lyon en 1549, mais on peut voir là une trace de ce qu’il avait rapporté à Lyon d’imitations de l’architecture antique.
1. Le dessin que nous en donnons a été pris sur les lieux mêmes par M. Goutzvviller en même temps que celui de la tapisserie de Latone. M. Bourgeois en a publié en 1878, avec un feuillet de texte, deux planches in-folio de vues et de plans.
X. Je n’ai pas à parler de la grande chapelle, si admirablement construite que sa voûte, qui est en même temps le toit extérieur, n’a pas souffert du temps, et qu’à l’intérieur la pierre de Yernon, qui se ronge à l’humidité de l’air et de la pluie, a gardé sa blancheur immaculée; il semble qu’elle soit taillée et ravalée d’hier, et les marques noires des rognons siliceux, qui s’y rencontrent par place et qu’on est forcé de respecter, la tachent par endroits comme au premier jour. Je signalerai seulement que les trois supports, en pierre relevée de marbres noirs, des trois autels qui se trouvaient au chevet et dans les deux bras de la croisée, ont été retrouvés dans les magasins du Louvre par M. Barbet de Jouy, qui les a exposés dans l’embrasure d’une fenêtre du Musée de sculpture moderne. M. Moreau, pour relever à Anet une charmante vasque de marbre retrouvée en terre, l’a très heureusement fait compléter par une copie de ce support, bien reconnaissable dans la planche de Ducerceau. Au Louvre, on leur restituerait leur valeur en leur faisant porter une belle tranche de marbre qui leur rendrait leur forme de pied unique, sur laquelle portait à son point central une table quadrangulaire.
Mais une curiosité bien grande, c’est qu’on peut voir maintenant à Paris, à l’église de la Sorbonne, dix des Apôtres, en pierre de Vernon, qui décoraient les douze niches intérieures de la grande chapelle. Lenoir les avait sauvés, et, comme ils avaient fort besoin d’être restaurés, il ne les avait pas exposés. Plus tard, ils furent envoyés à la chapelle de l’École de Saint-Cyr, où ils furent longtemps comme perdus et d’où on les a fait revenir, en croyant d’abord mettre la main sur les Apôtres que Claude Berthelot avait sculptés, sous Louis XIII, pour l’église bâtie par le cardinal de Richelieu. Ce sont incontestablement ceux de la chapelle de Diane et il faut convenir que, s’ils sont charmants, ils sont peu austères et que le sculpteur ne s’est en rien préoccupé des pêcheurs et des artisans de la Galilée. Déjà les anges à six ailes de l’autel de la paroisse d’Anet nous font voir une grâce troublante et une élégance presque scabreuse. Les Apôtres de la chapelle du château ne les effaroucheraient pas, et ils n’ont dû troubler ni les courtisans ni les « belles et honnêtes dames » . Us sortent du bain parfumé, et leur peau brillante sent encore bon. Ils sont surtout très bien mis, et leur linge est de la meilleure faiseuse. Leurs chemises, — on ne peut pas dire leurs tuniques — , sont claires, transparentes, plissées à ravir, et leurs cols sont ruchés ou tuyautés à merveille. Ils sortent des mains du baigneur, et le coiffeur a mis de longs soins à pommader leurs cheveux et à les friser en petites boucles. Yieux ou jeunes, barbus ou imberbes, chauves ou chevelus, ce sont, bien avant Henri III et Y Ile des Hermaphrodites , de vrais mignons , présents ou passés, en herbe ou en
gerbe, comme on eût dit, et rien n’est aussi peu religieux. La restauration, qui n’était que trop nécessaire, a un peu assimpli les draperies en les épaississant; elle a fait disparaître les traces de couleur bleue qui se voyaient encore à quelques vêtements, et les restes de dorures qui relevaient les broderies des ceintures ou les courroies des sandales, mais il s’en dégage encore un parfum bien singulier d’élégances mondaines, qui leur donne un caractère particulièrement étrange.
XI. Il faudrait parler, au point de vue de l’architecture, de la chapelle funéraire, qui est d’un tout autre sentiment que celui de Philibert Delorme. Elle a été ordonnée parle testament de Diane et n’a été consacrée qu’en mars 1577. Le devis et marché qu’en possède notre ami M. Fillon, et qui n’a été publié qu’incomplètement,est du 6 juin 1566, et l’architecte y est nommé. L’on sait malheureusement les difficultés de l’écriture notariale au xvie siècle, et le nom de l’artiste, qui est qualifié d’architecte du Cardinal de Lorraine et du Duc d’Aumale, celui-ci l’un des gendres de Diane, se peut lire de deux manières. Si les traits accessoires ne sont que des fioritures de fantaisie comme il y en a tant, il faut lire Claude de Foucques. Si, au contraire, ils doivent compter pour une abréviation, il y aurait lieu d’y voir Foucquères, et je serais plutôt de cet avis. Malheureusement on ne le connaît pas ailleurs, et c’est la première fois que se révèle cet habile homme.
Je ne remarquerai pas, avec le Rapport de l’Académie d’architecture de 1678, que, dans son portail orné de quatre pilastres, « les bases sont attiquçs, les chapiteaux corinthiens et l’entablement composé », mais que dans sa façade de pierre, qui est désorientée et plantée en plein midi, tous les profils et toutes les moulures des bases, des pilastres et des chapiteaux sont d’une exécution très serrée et sévèrement précise, qui va jusqu’à s’approcher de la sécheresse. L’ensemble, 'qui est plat, est d’un dessin élégamment ferme, mais les côtés, l’abside et l’intérieur ont une bien autre tournure malgré leur extrême sobriété. Tous les fonds sont en briques, et toutes les lignes sont de pierre blanche, non pas à l’état de chaînes et de bossages comme plus tard sous Henri IV, mais à l’état de bandes unies et de cadres. Il en résulte une harmonie sobre, qui s’inspire, en lui donnant un autre caractère, plus ferme et plus tenu, des beaux temps où l’Italie moderne a consenti à rester simple. La façade n’est ici qu’un placage et un beau décor; mais, dans tout le reste, la manière dont toutes les parties de la construction sont accusées et visibles est partout une raison de charme, de grâce et de nouveauté.
Par contre, ce qui reste de la partie sculpturale, largement et faci-
lement faite, vise à la décoration plus qu’à la pureté. Ce sont, au-dessus de la porte et des deux côtés d’un soubassement surmonté d’une fenêtre ronde, deux figures en faible relief, représentant, sous la forme de deux
l'un des apôtres de la grande chapelle d'anet. (Église de la Sorbonne, à Paris.)
anges, l’Ancienne et la Nouvelle Loi, et, dans deux niches, les statues en pierre, très mouvementées, de la Religion foulant aux pieds l’Hérésie, et de la Charité avec trois enfants. Les proportions ne sont pas toujours très
correctes ; elles semblent comme improvisées par un ciseau assez sûr de lui-même pour compter sur les bonheurs de sa hardiesse et sauver, par le brio de l’aspect, les défauts de détail. En somme, elles sont fines dans leur travail sommaire, d’une fierté souple et, en place, d’un effet brillant. Nous reproduisons les deux dernières d’après les eaux-fortes de M. Paul Laurent, et nous devons dire qu’il a rendu à merveille le caractère peu ordinaire de ces statues, qui compensent les inégalités de l’exécution par le grand air de leur tournure et de leur mouvement général.
La Yierge de pierre, couverte d’une épaisse couche jaune de peinture à l’huile, qu’on voit dans l’église de Pacy-sur-Eurc, doit être celle qui figurait sur l’autel de la chapelle funéraire. Avec une grâce plus molle elle peut être du même ciseau que la Religion et la Charité. Elle est longue jusqu’aux genoux, et l’une de ses jambes est un peu courte; mais, par ses draperies légères et non empesées, par les ondes de ses cheveux, par la longueur de ses doigts minces et recourbés, surtout par le contraste de son mouvement, elle est tout à fait élégante et se sauve de l’afféterie par une certaine fierté délicate qui reste aussi noble que féminine.
On conserve à Versailles la lourde statue de Diane à genoux, les Harpies posées sur des coussins et d’autres fragments de son tombeau, dont on peut voir la restitution dans le livre de M. Roussel. Jamais l’auteur des figures de l’œil-de-bœuf du Louvre, des Nymphes de la fontaine des Innocents et des claveaux de la porte de l’hôtel Carnavalet, n’a pu composer ni exécuter quelque chose d’aussi lourd, d’aussi compliqué et d’aussi confus. Pourtant, dans la partie consacrée à ce tombeau dans le marché de Foucquères, qui en était chargé comme de la construction, on lit entre les lignes le nom Goujeon, écrit au crayon par une grosse écriture du xvi' siècle. Il faut remarquer que la chapelle n’a été terminée qu’en 1577 et qu’à cette époque il y a bien des années qu’on n’a plus de traces de Jean Goujon. Y en a-t-il eu deux? Déjà, à Carnavalet même, l’infériorité de certaines parties des grands bas-reliefs des Saisons ferait penser que, si leur dessin semble du maître, l’exécution pourrait être d’une autre main. De plus, on peut remarquer que le personnage dont M. Fillon avait mis, à l’exposition des portraits historiques, le portrait à la plume qui porte aussi le nom ancien de Goujon , est vêtu d’un costume qui sent moins le goût de Henri II que celui de l’extrême fin des Valois. Ce portrait énigmatique, qui est bien celui d’un sculpteur puisqu’il tient à la main, soit un gros ciseau, soit un coin de médaille, ne serait-il pas celui d’un second Goujon, qui serait alors l’auteur du tom-
beau d’Anet? On pourrait aussi se demander si le Sébastien Gouion , éditeur et graveur d’estampes sous Louis XIII, n’est pas aussi un Goujon et s’il n’est pas de la famille du premier. Ce sont là autant de questions qu’il m’est impossible de résoudre, mais qu’il fallait au moins signaler.
XII. Une des plus belles choses d’Anet, c’était la Diane chasseresse de Jean Goujon, appuyée sur son cerf et accompagnée de ses deux chiens Procion et Sirius. C’est un des honneurs de la Renaissance française aussi bien que du Louvre, et il n’est pas besoin d’insister. Je renverrai seulement à la gravure que nous en avons donnée précédemment et à la récente publication si précieuse du Journal de Lenoir par notre ami M. Courajod. On trouvera, dans son premier volume, sur elle et sur tout ce que Lenoir a sauvé d’Anet, des mentions très nombreuses. On savait déjà qu’elle avait été remise en état par le sculpteur Beauvallet, mais on a là le détail précis des restaurations. On y apprend que Lucien Bonaparte a fait prêter par l’École des Mines au sculpteur un bois de cerf dix cors pour le mettre à même de rétablir la ramure brisée de la bête, et aussi que le corps et les jambes de la déesse avaient été séparés l’un de l’autre, et que tout le groupe avait été coupé en morceaux pour arracher les tuyaux de cuivre qui avaient servi au passage des eaux. Par conséquent la fontaine, dont la planche de Ducerceau nous donne le soubassement, assez bizarre avec l’ovale de ses arcatures à jour et le petit couloir qui encadrait le bassin carré, avait originairement d’autres jets d’eau que ceux des quatre chiens accessoires posés sous les extrémités du sarcophage. Le groupe triomphal du sommet faisait autre chose que décorer la fontaine ; les deux chiens peut-être, et tout au moins le grand cerf, avaient dû jeter aussi de blancs filets dans le bassin, qui paraît cependant avoir été bien étroit pour recevoir le quart de cercle d’une eau tombant d’aussi haut.
Sans insister sur ce beau groupe, il est bon d’en signaler un détail. Le vase qui supporte la figure, — c’est le terme du temps, — est orné d’écrevisses et de crabes. Ils ne sont pas là seulement parce que ce sont des animaux aquatiques, car on trouve à la même époque des crabes dans les marques figurées de nos libraires. Le crabe de Jean Frellon, qui tient dans ses pinces un papillon, a pour légende Matura et une autre fois un distique grec : Sureê&a, etc., qui se traduit ainsi : « 11 se hâte lentement, et sous des astres heureux est né celui qui fait avec réflexion toutes ses actions. » La bizarrerie du choix de ces bestioles comme motif de décoration n’est donc qu’apparente. Avec les préoccupations et les habitudes allégoriques de l’époque, il n’est pas douteux que ces crabes
et ces écrevisses, qui rappellent l’idée de la lenteur par leur marche, ne soient là aussi pour exprimer une pensée philosophique et un com-