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STATUE DE LA CHARITÉ

( Façade de la Chapelle funéraire d’Anet. )

XIII. Du reste, Anet présenterait au besoin plus d’une énigme. En voici une qui n’a été, que je sache, résolue ni même soulevée par per-

sonne. La charmante balustrade des terrasses qui flanquent la porte triomphale de l’entrée, se compose d’ornements à jour. Point de doute sur le double A et sur le double D, mais, en même temps et avec la même importance, se trouve un monogramme encore inexpliqué. Gomme l’H de Henri II ne figure pas dans cette balustrade et que l’initiale du prénom de Diane s’y trouve, il s’ensuit que l’autre indication doit se rapporter à son mari, et, dans ses Monogrammes historiques } M. Aglaüs Bouvenne a raison de le donner comme celui de Louis de Brézé, en le signalant sur le tombeau de la cathédrale de Bouen où il se trouve, non seulement sur le caparaçon du cheval, mais sur les écussons portés par les deux chèvres assises sur l’entablement; la devise assez singulière de Louis de Brézé était : Tant gratte chèvre que mal git. L’attribution est certaine, mais l’explication manque. Ce sont deux lettres ; l’une est un E ou plutôt un G, du gothique le plus élégant, et sous lui un cercle traversé d’une barre et accompagné sur le côté d’une ligne droite. C’est sa forme à Anet, sur l’écusson des chèvres et sur un des côtés du caparaçon du tombeau, tandis que, sur l’autre côté de la même housse, il est figuré comme un E lunaire ou comme un G traversé d’un I posé horizontalement. Tout cela ne donne ni un B ni un L. Le G qui paraît s’y trouver se rapporterait-il à cette Charlotte de Brézé, la sœur naturelle de Louis XI et la mère de Louis, que son mari avait tuée pour l’avoir surprise avec un de ses veneurs, et par laquelle Diane, dont l’enfance avait été nourrie auprès de Mme Anne et de Mme Claude, la femme de Louis XII et 1a. future femme de François Ier, était directement alliée à la famille royale. Les tragédies sanglantes s’oubliaient alors et s’effacaient facilement sous le silence, et le fils de Charlotte a pu rappeler, dans son monogramme personnel, le nom royal de sa mère, mais ce n’est là qu’une supposition; elle ne résout pas la question assez sûrement pour être acceptée. Ce monogramme était au reste ailleurs que sur la balustrade des terrasses d’Anet. M. Boussel, dans sa planche de carreaux émaillés, en a donné deux différents, dont l’un surtout paraît porter bien clairement un C gothique et l’E lunaire à très longue barre centrale.

Disons ici que, si Ton a parlé quelquefois de Palissy comme ayant travaillé pour Anet, le fait est moins que probable. Outre sa qualité de protestant, ce n’est pas sous Henri II, mais sous ses fils qu’il a quitté sa province et qu’il est devenu célèbre. Il était de plus employé par la Beine-mère, pendant le veuvage et la régence de qui Diane, morte d’ailleurs en 1566, a naturellement beaucoup moins fait travailler à Anet, qui était terminé depuis longtemps.

XV. Du reste, l’on ignore et l’on ignorera probablement toujours les noms du monde d’artistes qui ont travaillé à Anet. Dans une de ses lettres au Connétable de Montmorency, datée du 17 octobre et attribuée par M. Georges Guiffrey à 1551, elle ne parle que du bâtiment :

« Si je sçavoys quelque chose de nouveau, je vous en feroys part, mays je ne vous sçauroys parler que de mes massons, où je ne pertz une seulle heure de temps, et espère, que quand viendrez icy, que vous y trouverez quelque chose de nouveau où vous prendrez plaisir. »

Le moindre nom d 'artisan nous en apprendrait davantage. Dans le second volume encore inédit de ses Comptes des bâtiments royaux, M. de Laborde nous apprend que Jean Marchand, tailleur de pierre à Paris, fait dans la cour de Saint-Germain-en-Laye une fontaine triangulaire de trois pieds et demi de côté, ornée de trois dauphins.

Cette forme exactement triangulaire, c’est le delta de la favorite que sa royauté a mis alors à la mode dans les arts, particulièrement dans l’orfèvrerie, mais ce qui est ici particulièrement intéressant, c’est que le marché est passé à Anet même par le notaire et par le bailli d’Anet. Puisque Marchand y était, pourquoi n’y aurait-il pas travaillé?

Serait-ce de lui qu’était la seconde fontaine, celle élevée dans la cour de droite à la Nymphe d’Anet, dont Simeoni a parlé? Quanta la statue elle-même, dont toute trace a disparu, la phrase de Piganiol, qui la décrit « vêtue d’une chemise mouillée dans les plis de laquelle le sculpteur avait déployé tant d’art et en même temps une si grande vérité que l’œil s’y trompait et hésitait un instant, ne sachant s’il voyait l’œuvre d’un homme ou une baigneuse véritable », fait tellement penser à la beauté des Nymphes de la Fontaine des Innocents que cette A ne ta Ninfa était de tous points leur sœur, et que le marbre ne pouvait être aussi que l’œuvre du ciseau de Jean Goujon.

Son nom et celui de Delorme suffisent à la gloire d’Anet, mais la curiosité ne peut se soustraire à bien des regrets. Le sieur de La Varenne, dans son Voyage en France de 1687, parle de la grande salle et des chambres « vitrées de cristal », mais Anet était célèbre par ses vitres plus claires, peintes en émail dans un ton de camaïeu monochrome. Lenoir, qui savait parfois trop de choses, les a attribuées sans hésitation à Jean Cousin. Mais ni Delorme qui en parle comme des premières de leur genre faites en France, ni Le Vieil, ni Le Marquant, ne prononcent le nom du verrier sénonais, et nous ne pouvons pas en dire plus qu’eux. Le seul indice serait qu’un des moulins du village d’Anet a appartenu à cet orfèvre parisien, Jean Cousin l’aîné, dont on connaît le nom ; mais il

faudrait pour cela avoir la preuve qu’ils sont parents, et je ne suis pas le seul à n’en rien savoir.

Un moment j’avais espéré pouvoir trouver quelque chose ; je me suis donné la peine de dépouiller les registres de la paroisse d’Anet. J’y ai trouvé quelques noms d’artistes de la fin du xvir siècle, qui ne nous intéressent pas ici; avant 1576 et 1589, dates des seconds registres, il n’y en a qu’un seul, celui des décès de 1548 à 1552, et il ne m’a offert que ces trois lignes :

« Novembre 1551. Le xxvr dudit moys est décédé Pierre , painctre.

« Juillet 1552. Cedit jour (le 22), est décédé un enfant à Aymon , le painctre.

« Août 1552. Le xvit* jour dudit moys est décédé un masson, lequel a été tué au bâtiment. »

La récolte est plus que maigre, puisque nous ne trouvons pas ailleurs ni ce Pierre, ni cet Aymon. Ils ont peut-être travaillé à ces peintures si vantées d’Anet, décrites par Ponthus de Thyard, à la façon des tableaux de plate peinture et des « images » traduits par Biaise de Vigenère de Philostrate et de Callistrate, et si curieusement signalées ici même (voir Gazette } VI, 214-25) par M. Feillet, et dans lesquelles Ponthus introduit dans une composition un « lavatoire tel que celui même d’Anet et dont la vertu se peut rapporter à ce lieu ». Mais deux noms tout secs sont un bien mince résultat. S’il est vrai qu’on ne trouve guère sans chercher, il est encore plus vrai de dire qu’on peut chercher beaucoup sans trouver.

XVI. On le voit, ces notes juxtaposées, qui ne sont ni un compte-rendu du livre de M. Roussel, ni une description de Dianet , comme l’appelle Joachim du Bellay, sont moins sur le sujet qu’à côté de lui, et il y aurait bien d’autres choses à dire. Je ne parlerai que de quelques menus objets et un peu, — très-peu, — de la bibliothèque de Diane.

Et d’abord écartons quelques objets qui lui ont été attribués par erreur.

Il existe au Cabinet des médailles deux bracelets charmants du xvp siècle, formés par une série de coquilles gravées en relief; on les a appelés les bracelets de Diane de Poitiers. M. Chabouillet, dans son excellent catalogue (nos 673-4), dit que rien ne vient à l’appui de cette attribution et il a raison. Il n’y a pas même de croissants; sous les fermoirs il y a seulement l’entrelacement de deux C adossés.

M. Roussel a donné très justement un dessin de la coupe en cristal du Cabinet de Florence et une chromolithographie de son couvercle en

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