Diane de Poitiers
Ce qui se passait an château de Montbrison dans la nuit du f t au 13 mal de l'année 1532.
Dans cette partie de l'ancienne province du Forez qui forme aujourd'hui le département de la Loire, — au bord même du fleuve embaumé qui arrose le jardin de la France, et non loin de ce roc volcanique du haut duquel le farouche baron des Adrets faisait précipiter ses prisonniers catholiques, — s'élevait, au commencement du seizième siècle, le château de Montbrison, l'une des plus sombres sentinelles de la
Loire, debout, comme le château des Adrets, sur son rocher à pic, avec tours et créneaux, murs à mâchicoulis et ceinture de couleuvrines, souterrains plongeant sous le sol et donjon dressé vers le ciel.
A l'époque où nous plaçons le début de celte histoire, le château de Montbrison appartenait à M, Charles de Montpensier, duc de Bourbon, chambellan du roi François 1er, pair et grand connétable de France.
Le connétable venait de se retirer dans ce château, à la suite de l'insulte publique que le roi lui avait faite en confiant à M. le duc d'Alencon le commandement del'avant-garde de l'armée de Navarre; ce qui était une des prérogatives de la charge du duc de Bourbon.
Cette insulte publique du roi, qui atteignait le connétable dans ses capacités, dans sa bravoure et dans son honneur, n'était cependant que la raison apparente de sa retraite.
Voici quelle en était la raison véritable.
Irritée de ce que le duc eût dédaigné son amour et refusé sa main, la reine-mère, Louise de Savoie, pour sevengerde lui, avait, d'abord, provoqué sa disgrâce; et, ensuite, après la mort de madame la duchesse Suzanne de Bourbon, elle avait juridiquement revendiqué la succès-
sion de la défunte, sa cousine germaine, déeédée ab intestat.
Le connétable devait perdre à ce compte:
Les duchés de Bourbonnais, d'Auvergne et de Chàlellerault ;
Les comtés de Clcrmont en Beauvoisis, de Forez, de Montpensier, de la Marche haute et basse, et de Clcrmont en Auvergne;
Les seigneuries de Beaujolais, de Roanne, d'Annonay, de la Roche en Régnier, de Marignane en Provence, et de Bourbon-Lancy en Bourgogne ;
Les vicomtes de Cariât et de Murât ;
Enfin, le pays de Donibes, bien qu'il fût situe au delà des frontières du royaume, et ne ressortit point à la juridiction française.
Tous ces biens étaient provisoirement placés sous le séquestre.
On comprend dès lors quel ressentiment profond devait nourrir le connétable, non-seulement contre la reine mère, qui, aidée du chancelier Duprat, voulait le dépouiller ainsi, mais encore contre le roi lui-même, qui, par son silence, semblait encourager cette inique spoliation.
11 avait donc, lui aussi, résolu de se venger l'une manière éclatante; et, au moment où nous
introduisons le lecteur au château de Montbrison, le duc avait, depuis six mois déjà, noué des relations avec l'empereur Charles-Quint el le roi Henri VIII, à l'effet d'assurer cette vengeance.
C'était le soir du 12 mai de l'année 1522, entre neuf et dix heures.
Dans un cabinet à boiseries sculptées, et au plafond duquel pendait une lampe d'argent massif, le connétable était assis, en face d'un gentilhomme de belle et Hère mine, accusant quarante ans environ, sous le manteau d'une vaste cheminée où pétillait un léger feu de sarment.
Les portes et les volets de cette pièce étaient hermétiquement clos, et aucun des bruits du dehors ne venait troubler le silence et la solitude qui tenaient dans une visible contrainte lesdeux personnages que nous mettons en scène.
Le connétable de Bourbon, alors dans toute la vigueur de l'âge, était un homme de haute taille, à la puissante carrure, au visage noble et distingué, aux manières élégantes. Il avait quarante-deux ans.
La conversation , qui avait été, jusque-là, des plus banales entre lui et son visiteur, venait de s'épuiser, pour ainsi dire, d'elle-même, el ni Tu ni l'autre ne semblait trop disposé à laranimer
Tout à coup, «cependant, le duc se leva, et, allant ouvrir une cassette de fer ouvragé qui se trouvait sur une table :
— Voyez donc, mon cher Saint-Vallier, dit-il en y plongeant ses mains, qu'il retira toutes pleines de bagues et de pierreries, voyez donc quels bijoux magnifiques, quel splendide présent!
Et il fit scintiller, aux yeux éblouis du seigneur de Saint-Vallier, les diamants, les émeraudes, les rubis et les topazes entassés dans la cassette avec une profusion véritablement inouïe.'
— Oh ! s'écria Saint-Vallier en se levant à son tour, splendide en effet!... Il y a là au moins la fortune d'un roi, sinon le déshonneur d'une...
— Ah ! pouvez-vous penser...?
— Alors, c'est un cadeau royal? reprit Saint- Vallier en se penchant vers la cassette.
— Vous l'avez dit..., répondit le duc en souriant d'un air d'amertume.
— Vraiment?... Vous avez done fait la paix avec notre gracieux sire?
— Non... et ceci est plutôt la preuve delà haine profonde que je lui porte.
— Je ne vous comprends pas.
— Eh bien, c'est un cadeau de l'empereur...
— De Charles-Quinte
— Justement... Entre moi et François lmr toute paix est désormais impossible; et dusséje, pour me venger des injustices et des humiliations qu'il m'a fait subir, avoir recours à des moyens aussi peu avouables que ceux dont il a usé à mon égard; dût mon nom être voué au mépris de la France et de la postérité, guerre! guerre entre nous deux, jusqu'à ce que mort s'ensuive !
En parlant ainsi, le duc fixait sur son interlocuteur un regard étrange et qui semblait vouloir pénétrer au plus profond de son âme.
— Et je vous admire, répondit Raint-Vallier en prenant la main de son ami. Guerre au misérable roi qui, sur les calomnieuses dénonciations d'une femme, — cette femme fût-elle reine, — dégrade un loyal gentilhomme à la face de son pays !
— Bien ! s'écria le duc visiblement ému, bien ! voilà le langage d'un véritable ami !
— D'un ami dévoué! ajouta Saint- Vallier. iMnis, reprit-il après une courte pause j'ignorais, mon cher duc, que vous fussiez en aussi parfaite relation d'intimité avec l'empereur.
— Sa Majesté me fait l'honneur insigne de rn'offrir la main de sa sœur, madame Éléonore, veuve du roi de Portugal.
— Vous deviendriez le frère de Charles-Quint?
— Oui... et qui sait? son successeur peut-être ; car il serait stipulé dans le contrat qu'au cas où Sa Majesté et son frère viendraient à mourir sans descendance, madame Éléonore serait reconnue leur héritière... En attendant, je toucherais deux cent mille écus de dot, et six cent mille écus de bagues.
Saint-Vallier n'en pouvait croire ses oreilles, tant il était émerveillé de cette haute faveur qui ouvrait au connétable un si brillant avenir, une si magnifique perspective.
— Mais c'est un rêve! s'écriait-il; vous vous jouez de ma crédulité et de ma confiance. . . Comment! duc, vous deviendriez...?
Le connétable interrompit Saint-Vallier en lui mettant dans la main une poignée de bagues qu'il le força d'accepter pour sa lille.
— Je ne me joue ni de voire crédulité ni de votre confiance, mon cher Saint-Vallier, dit-il, et je vais vous le prouver.
Alors, conduisant son ami en face d'un prie- Dieu couvert de velours, qui occupait une petite niche ménagée entre les deux fenêtres du cabinet :
— Seulement, reprit-il, jurez-moi, sur ce reliquaire et sur ce débris de la vraie croix, que
vous garderez dans votre âme le secret de tout ce que vous allez voir et entendre.
— Je le jure ! dit Saint-Vallier d'une voix convaincue et en étendant la main vers le prie-Dieu ; je le jure sur mon honneur de gentilhomme et sur ma foi de chrétien !
Un éclair de joie brilla dans les yeux du connétable. Il prit silencieusement le bras de Saint- Vallier, et, ouvranlune porte qui formait un des panneaux de la boiserie, il l'introduisit dans une chambre où étaient déjà réunies plusieurs personnes qui semblaient attendre.
C'étaient MM. Aymard de Prie, François Descars de la Vauguyon, Hector d'Angeray, d'Esguières, Bertrand Simont, Gilbert Guy et Pierre Papillon, chancelier du connétable.
Tous avaient l'épée au côté, le chapeau sur la tète, et, au moment de l'entrée des nouveaux venus, se promenaient par groupes, en causant à voix basse.
— Messieurs, dit le duc, j'ai l'honneur de vous présenter un noble et vaillant gentilhomme, mon ami et le vôtre : M. le comte de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier.
Chacun de ceux que nous avons nommés se découvrit et, la main tendue, la figure souriante, courut au-devant du comte de Poitiers.
— Que M. le comte soit le bienvenu parmi nous! s'écria M. de la Vauguyon.
— Je le disais bien, moi, fit d'Esguières, que son dévouement nous était acquis!
— Partout où est le rendez-vous des hommes de cœur, ajouta Gilbert Guy, M. le comte de Poitiers ne se fera jamais attendre.
— Messieurs, balbutia le comte en serrant les unes après les autres les mains qui lui étaient tendues, je suis vraiment confus de tant de marques d'honneur et de témoignages de considération...
Puis, s'adressant tout bas au connétable :
— Ah ça, mais dans quel guêpier me poussezvous, mon cher duc?... Ces enragés-là m'ont diablement l'air de conspirer !
— En effet, répondit le connétable sur le même ton; mais que cela ne vous inquiète point. Je veux seulement vous donner la preuve que je n'ai rien avancé qui ne soit exact : écoutez, observez et... souvenez-vous de votre parole.
En ce moment, un valet parut et annonça que le seigneur de Beaurain, chambellan de l'empereur, demandait à être introduit.
— Qu'il entre! dit le connétable en se précipitant vers la porte.
Et le valet s'étant effacé pour livrer passage
au survenant, on vit entrer le seigneur de Beaurain, accompagné de son secrétaire et d'un gen- (ilhomme allemand nommé Lolinghen, suivis eux-mêmes de plusieurs gentilshommes français dont les principaux étaient Jean de Vilry, Antoine de Spina, Jean de l'Hôpital, Lamothe de Noyers, les seigneurs de Penlhièvre et de Varennes, et le sieur Guinar Escure, chambellan du connétable.
Celui-ci reçut les nouveaux venus avec un empressement plein de déférence, adressa à chacun d'eux quelques paroles affectueuses, et offrit le vin d'honneur au seigneur de Beaurain et aux autres gentilshommes, qu'il appela avec affectation ses invités.
Le seigneur de Saint-Vallier, que nous nommerons désormais le comte de Poitiers, semblait marcher de surprise en surprise.
— Vive Dieu ! murmura- t-il à l'oreille du duc, je ne me trompais pas : c'est une conjuration!
— Dans toutes les formes! vous l'avez dit.
-- Et l'on n'y risque pas moins que sa tête...
— Que vous importe?
— Comment ! que m'importe ma tête?
— Non, la conjuration.
— Mais il me semble que, ma tête et la conjuration, c'est tout un,, puisque me voici des vôtres! •
— Ali ! vous en êtes?
— Eh ! sans doute, repartit M. de Poitiers, j'en suis... sans trop l'avoir voulu pourtant, car c'est vous qui, à mon insu, m'avez poussé là... Mais, ma foi, s'il m'arrive malheur, tant pis pour vous, mon cher duc , je vous laisse ma fille sur les bras.
— Comte, répondit le duc, je ne vous demande point de conspirer avec nous; et si, tout a l'heure, vous m'aviez cru sur parole, vous ne seriez pas ici maintenant.
— Votre parole! vous ne me l'avez point donnée, qu'il me souvienne... Vous m'avez bien dit que vous alliez épouser la sœur de Charles- Quint; mais du diable si vous me l'avez juré... l'ai pu paraître étonné à cette nouvelle, — il y avait de quoi! — mais je m'en fusse rapporté à vous, et je n'ai point exigé de preuves... Vous ai -je demandé seulement l'explication de votre lettre? « Venez me voir au reçu de la présente,» m'écriviez-vous entre autres choses. J'arrive, et que me dites-vous? Rien!... Vous vous contentez de me montrer des bagues et des
pierreries !
— Eh bien, justement! voilà pourquoi je tenais à vous voir : je voulais offrir un cadeau à votre gracieuse fille.
— A d'autres! fit le comte en souriant. Vous vous êtes souvenu d'un vieil ami qui, pour soutenir une cause juste, pouvait armer quelque chose comme une centaine de vassaux, et, naturellement, vous m'avez écrit : « Venez ! » Or, je suis venu; vous conspirez : je conspire... et, si j'en juge par l'air de résolution de nos co associés, Sa Majesté Très-Chrétienne n'a qu'à se bien tenir!
— Du moment où vous le prenez sur ce ton, mon cher comte...
— Il le faut bien, pardieuîLe moyen d'être initié à une conspiration sans la servir ou la dénoncer?
Le connétable, qui avait, en effet, mandé le comte de Poitiers dans le seul but de le gagner à sa cause, et qui ne l'avait introduit au milieu des conjurés qu'avec la conviction qu'il s'enrôlerait de son propre mouvement, lui serra la main, et, d'une voix émue :
— Merci! dit-il simplement, merci!
— Que ne m'expliquiez-vous tout d'abord de quoi il s'agissait? Cela n'eût pas fait question !
Alors, se retournant vers les autres conjurés :
— Vive Bourbon, messieurs ! ajouta le comte en levant son chapeau, et sus à nos ennemis!
— Vive Bourbon! répéta d'une seule voix toute l'assemblée, et sus à nos ennemis !
Quand le silence se fut rétabli, le seigneur de Beaurain tira de sa ceinture un parchemin scellé ; puis, s'approchant du connétable, et s'inclinant devant lui :
— Monseigneur, dit-il, voici la lettre de Sa Majesté l'empereur Charles-Quint qui m'accrédite auprès de Votre Excellence. L'empereur veut être votre ami envers et contre tous ; il ne dépendra pas de lui que vous ne soyez bientôt un des plus puissants gentilshommes de la chrétienté, et en état de récompenser grandement, comme il convient à vous et à lui, le dévouement de tous ceux qui se seront attachés à votre cause.
— Votre créance est en règle, monsieur, répondit le duc après avoir jeté un rapide coup d'œil sur la lettre, et en la passant à ses amis. Veuillez, maintenant, me faire connaître les intentions de Sa Majesté.
— Monsieur le duc, reprit l'envoyé de l'empereur, je suis muni de pleins pouvoirs pour traiter du mariage de Votre Excellence avec madame Éléonore, ou, à son défaut, avec madame Catherine, toutes deux sœurs de Sa Majesté Catholique. Suivant les clauses du contrat de mariage que j'ai l'honneur de remettre en vos mains, l'empereur devra payer à Votre Excellence deux
cent mille écus de dot, et, de votre côté, ainsi qu'il a été convenu, vous constituerez en douaire à la princesse la seigneurie de Beaujolais. De plus, l'empereur s'engage, au cas où Sa Majesté et son frère viendraient cà mourir sans descendance, à instituer madame Éléonore héritière de tous ses États. Enfin, voici une copie du traité en vertu duquel Sa Majesté Catholique et le roi d'Angleterre devront attaquer la France sur trois points à la fois, le jour où le roi François 1er passera les Alpes pour marcher contre l'armée impériale, qui occupe le Milanais.
Dans ce traité, que le connétable lut cà ses amis, il était stipulé que l'empereur entrerait en France du côté de Narbonne, avec dix-huit mille Espagnols, dix mille lansquenets, deux mille hommes d'armes, quatre mille genetaires, et une grosse troupe d'artillerie ; en même temps, le roi Henri VIII ferait une descente avec quinze mille Anglais, cinq cents chevaux, également appuyés d'une forte artillerie, et auxquels se joindraient trois mille lansquenets et trois mille cavaliers recrutés en Allemagne, —tandis que madame Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, qui devait fournir aux alliés un contingent de quatre mille hennuyers, porterait la guerre sur la frontière de Picardie. Le connétable, d'après
ce même traité, qui n'attendait plus que sa signature, ne devait se déclarer en faveur de la coalition que lorsque les impériaux auraient, depuis dix jours au moins, mis le siège devant une place de France; et, pour prix de son dévouement, l'empereur Charles-Quint et le roi Henry VIII promettaient au duc les comtés de Provence et de Dauphiné avec le titre de roi.
Les conjurés accueillirent la lecture de ce traité par des acclamations unanimes, et tous répétèrentavec plus d'élan encore que la première fois:
— Sus à nos ennemis ! Vive Bourbon !
Cependant, le connétable ne voulut point
signer immédiatement ce traité; il dit à M. de Beaurain qu'il désirait en conférer particulièrement avec lui, et demandait, en conséquence, de différer jusqu'au lendemain sa réponse.
En vain les conjurés, et le comte de Poitiers à leur tète, insistèrent pour que le connétable signât immédiatement : il demeura inébranlable dans sa résolution.
— Non, messieurs , répondit-il. attendons à demain. L'affaire est grave, et je veux y réfléchir.
Le reste de la nuit, jusqu'à près de quatre heures du matin, fut employé à la discussion et à la distribution des rôles qu'auraient à remplir respectivement les conjurés au cas où le
connétable accepterait les propositions qui lui étaient faites pour assurer sa vengeance contre le roi François 1er, et à des calculs approximatifs sur le nombre de lances et de chevaux que l'on pourrait mettre en campagne.
Le lendemain, à midi, le traité fut signé.
Un quart d'heure après, le seigneur de Beaurain, en compagnie d'Hector d'Angeray , quittait le château de Montbrison, et prenait la route d'Espagne pour aller porter la réponse du connétable à l'empereur Charles-Quint, — lequel, en ce moment, mettait ses Castillans à la raison, et s'efforçait d'atténuer le mauvais effet produit par l'indolente administration de* son ancien précepteur Adrien d'Utrecht, qu'il, venait de faire installer sur le trône de Saint-Pierre.
Où le roi tàte le pouls de M. le counétabie.
L'Europe du seizième siècle, qui se débat sans relâche au milieu des révolutions de partis, des bouleversements d'empires et de provinces ; que l'historien ne surprend jamais que les armes à la main et la cuirasse sur les épaules, comme un athlète toujours prêt pour la lutte; l'Europe héroïque de Charles-Quint, de François Ier et de Henri VIII, qui vit grandir tant d'illustrations dont les noms vivent encore dans
»1A?Œ DE POITIERS, T. i . ~À
la mémoire des peuples ; —l'Europe du seizième siècle était alors en proie à l'une d'e ses crises les plus terribles.
Le cardinal Adrien d'Utrecht venait, ainsi que nous l'avons dit, d'être élevé au trône pontifical, comme successeur de Léon X, — lequel était mort si singulièrement, et même si peu chrétiennement, des suites d'un violentaccès de rire dont il avait été pris en écoulant le récit de la déroule de l'armée française lorsque les impériaux l'avaient forcée d'évacuer Milan, en 1821.
L'Italie avait vu avec surprise monter au Vatican l'ancien précepteur de Charles-Quint; elle s'était attendue à ce que le cardinal Jules de Médicis, fils naturel de Laurent Ier, qui gouvernait la république comme légat de Léon X, serait proclamé pape à la mort de ce dernier; mais les manœuvres de l'empereur pour faire élire un homme tout dévoué à sa politique avaient jeté la division dans le conclave; et Jules de Médicis lui-même, qui ne voyait dans l'élévation d'Adrien d'Utrecht, vieillard de soixanle-trois ans, qu'un sursis de quelques années, avait fait reporter sur son rival toutes les voix dont il pouvait disposer.
Du reste, le nouveau pape ne s'était pointpressé d'aller prendre possession de la chaire de Saint-
Pierre : il n'avait quitté l'Espagne qu'au moment où Charles-Quint y rentrait, pour apaiser les séditions qui avaient éclaté sur plusieurs points du royaume. Adrien était un vieillard simple et austère, peu soucieux des grandeurs et de la puissance; aussi, le peuple romain, amoureux du faste, de l'apparat, de toutes les pompes extérieures, fut-il profondément étonné lorsqu'il vit arriver dans Rome cet étranger dont le nom même lui était inconnu, qui ne se recommandait à lui par aucun prestige, et qui, cependant, avait réuni toutes les voix au conclave.
Mais, si étonné que fût le peuple romain de cet avènement inattendu,*il y avait quelqu'un qui l'était bien davantage encore : c'était le pape lui-même.
Et qui fut plus étonné que le pape et le peuple romain tout ensemble? Ce furent les ministres du nouveau pontife, lorsque celui-ci, reconnaissant les vices qui s'étaient introduits dans l'administration du Saint-Siège, leur soumit ses vues politiques et ses plans de réforme. Mû par un noble scrupule, Adrien voulut notamment restituer tous les biens que ses prédécesseurs avaient annexés à ceux de l'État ecclésiastique par fraude ou par violence : c'est ainsi qu'il ré-
tablil François-Marie de la Rovère dans la possession du duché d'Urbain, dont Léon X l'avait dépouillé, et rendit au duc de Ferrare plusieurs places que la cour de Rome lui avait arrachées. Dès lors, le Saint-Père ne fut plus regardé seulement comme un homme simple et candide : son incapacité parut notoire, et il devint un objet de mépris pour ses sujets.
Quoique entièrement dévoué à l'empereur, et déclaré inhabile aux affaires, Adrien ne s'en efforçait pas moins de réconcilier François Ier, Henri V11I et Charles-Quint, qu'il engageait à mettre leur zèle belliqueux au service de l'Église en se liguant tous trois contre Soliman le Magnifique, qui venait, avec ses infidèles, de s'emparer de Tile de Rhodes. Mais l'illustre vieillard échoua, bien entendu, dans toutes ses tentatives.
Cependant, l'Italie entière ne désirait pas moins la paix que le pape ne la désirait luimême. L'armée impériale, qui, sous les ordres de Prosper Colonna, avait reconquis le Milanais, était encore sur pied, et devenait, de jour en jour, plus onéreuse à l'État, attendu que tous les revenus que l'empereur pouvait tirer de l'Espagne, de Naples et des Pays-Ras étaient provisoirement affectés à l'organisation des armées qui devaient attaquer la France par Nar-
bonne et par la Picardie. Chaque mois, le vieeroi de Naples, Charles de Lannoy, un serviteur dévoué de Charles-Quint, levait de nouvelles contributions sur les Florentins, les Génois, les Milanais et les Lucquois, pour subvenir à l'entretien des troupes impériales campées dans les Étals de l'Église.
Toutes ces exactions faisaient beaucoup de mécontents, et Ton n'attendait que l'occasion de s'en affranchir, lorsque le pape publia une bulle par laquelle il exhortait tous les princes chrétiens à consentir une trêve de trois ans, et à lui envoyer leurs ambassadeurs.
Mais François 1er, sachant qu'à l'instigation du vice-roi de Naples, les Vénitiens venaient de s'allier à l'empereur, et que les autres États de la péninsule qui lui étaient restés fidèles s'apprêtaient à suivre l'exemple des Vénitiens; François 1er, dont la bravoure et l'audace étaient les qualités dominantes, fit voter par son parlement des impôts considérables, ordonna des levées extraordinaires, et*rassembla à la hâte ses vieilles bandes de Marignan, impatient de se mettre à leur tête, et de leur faire de nouveau franchir les Alpes.
L'avant-garde de celte armée était déjà aux portes de Lyon, et le roi la suivait avec le gros
de ses troupes, lorsqu'en approchant de Saint- Pierre-le-Moulier, dans le Nivernais, il fut accosté par deux gentilshommes normands qui, disaientils, avaient une grave révélation à faire à Sa Majesté.
François 1er voulait passer outre; mais les deux gentilshommes prétendirent qu'il s'agissait du salut de la France, et insistèrent tellement pour être entendus, que le roi tinit par leur demander leurs noms.
L'un s'appelait Argonges, et l'autre Martignon.
A la suite d'un long entrelien qu'il eut avec eux, François 1er les lit arrêter, en ordonnant, toutefois, qu'on les traitât le plus convenablement possible. Puis, laissant l'avant-garde seule continuer sa marche sous les ordres de M. l'amiral Gouffier de Bonnivet, il envoya l'ordre à toutes ses troupes de le rejoindre, de manière à pouvoir entrer en force à Moulins.
Arrivé dans cette ville, le roi, sans descendre de cheval, prit avec lui une compagnie de gardes, et se rendit auprès du connétable' de Bourbon, qui se disait malade et gardait le lit, depuis le jour où les armées de sa Majesté avaient quitté Paris. — Le connétable habitait alors, à Moulins, un petit hôtel qui lui avait été cédé par un de ses amis.
Il était environ midi. Malade ou non, le duc était couché dans un grand lit à colonnes torses, dontles épaisses courtines tenaient sa flguredans la pénombre. Auprès de lui était assis son médecin, Jean de l'Hôpital, qui lui parlait à voix basse.
Tout à coup, le chambellan Guinar Escure se précipita dans la chambre, et annonça l'arrivée du roi.
— Le roi ! s'écria le connétable.
— Le roi !. répéta l'Hôpital avec stupeur.
— Lui-même, monseigneur... Il vient d'entrer dans l'hôtel, accompagné de M. de Warty et de Clément Marot, et escorté d'une compagnie d'hommes d'armes que l'on aperçoit d'ici, rangée devant la porte.
— Le roi! murmura de nouveau le connétable, qui, certes, n'attendait rien moins que cette visite; le roi!... Dites que je suis au lit... très-souffrant... qu'il m'est tout à fait impossible de recevoir Sa Majesté... et prévenez à l'instant ceux de mes amis qui sont à Moulins ou dans les environs.
Le duc n'avait pas achevé ses recommandations, que François 1er, qui avait écarté toute la valetaille sur son passage, et que Clément Marot précédait en guise d'huissier, arriva dans la chambre contiguë à celle où se tenait le prétendu malade.
— Dans l'état où il se trouve , M. le duc ne peut véritablement recevoir Sa Majesté, dit l'Hôpital assez haut pour être entendu de l'auguste visiteur, et en s'élançant sur les pas du chambellan , dont il s'apprêtait à confirmer les paroles.
— Le roi! dit Clément Marot en soulevant la portière.
Et François Ier parut.
— Laissez-nous, messieurs, dit-il au médecin et au chambellan en les congédiant par un geste hautain.
Les deux personnages s'inclinèrent et sortirent, suivis de Clément Marot, qui referma la porte derrière lui, et le roi demeura seul avec le connétable.
— Enfin , vous voilà donc, mon cher duc! dit François Ier s'approchant du malade la main tendue et la figure souriante. Foi de gentilhomme, on eût dit, à la mine effarée de vos valets, que j'étais consigné à la porte de votre hôtel... C'est bien le moins, cependant, si vous ne pouvez venir au roi, que le roi. vienne à vous.
Et, prenant presque de force la main du duc, il la serra de l'air le plus cordial du monde.
— Sire!... balbutia le conspirateur mal à l'aise.
— Par ma foi, duc, voilà une damnée maladie qui choisit bien mal son heure!... Mais elle ne
tiendra pas , je l'espère, conlre votre dévouement à la France : vous en avez vu bien d'autres, vous, un vieux soldat! et ce n'est point cela, j'imagine, qui pourra vous empêcher d'entrer avec nous en campagne.
— Mon Dieu, sire, vous me voyez désolé... mais...
— Mais? répéta le roi en fronçant légèrement le sourcil, et en fixant sur son interlocuteur un regard que celui-ci ne soutint pas sans embarras.
— Je crains bien de ne pouvoir accompagner Votre Majesté, ni prendre aucun commandement dans son armée.
— Ah! fit le roi en s'asseyant près du lit. Puis, allant droit au fait :
— Eh bien, faut-il vous le dire, mon cher duc, de misérables calomniateurs viennent de me jurer que vous aviez vendu mon royaume à nos ennemis, et que vous vous étiez engagé à me livrer à eux, mort ou vif!
A cette brusque révélation, le duc fut pris d'un tressaillement qui l'empêcha d'articuler une seule parole; sa figure se contracta, ses lèvres pâlirent, et ses yeux, qui, à la vue de son ennemi, s'étaient allumés d'un éclair de haine, s'éteignirent et se détournèrent.
— Écoutez, reprit le roi après un moment de
pénible silence, je conçois, mon pauvre ami, que le désespoir ait pu vous pousser à de coupables représailles...
— Sire, interrompit le duc, à qui cette espèce d'excuse offerte par François Ier donnait beau jeu, je ne suis nullement désespéré, je ne songe à exercer aucunes représailles; aussi n'ai-je point commis le crime dont on m'accuse.
— Je vous crois... mais laissez-moi continuer. Je conçois, disais-je, que le désespoir ail pu vous pousser à de coupables représailles, et je maintiens mes paroles. Cependant, rassurez-vous et écoutez- moi. Vos biens sont sous le séquestre, c'est vrai, et il est probable que vous perdrez voire procès contre madame ma mère, à laquelle on n'oserait donner tort contre vous; mais — je vous engage ici ma parole royale — restez fidèle à votre pays, renoncez à des projets indignes de votre rang, de votre nom, de vosantécédants de gloire et d'honneur, et je vous ferai tout restituer, tout, entendez-vous bien?
— Sire, tant de bonté...
— Je ferai davantage encore : je sacrifierai la raison de convenances à la raison d'État, et, quoi qu'il puisse advenir, je vous rappellerai à la cour... Enlre nous, je sais que madame ma mère s'était éprise d'une grande passion pour vous,
qu'elle avait même été jusqu'à vous offrir sa main, et que votre refus est la seule cause de la méchante guerre qu'elle vous fait; eh bien, je lui parlerai raison, et je vous réconcilierai tous les deux, quitte... eh ! ma foi, oui, quitte à vous nommer mon beau-père !
— Sire, ce serait là un grand honneur pour moi; si grand, que je serais forcé de ledécliner.-. D'ailleurs, madame la reine mère m'a trop cruellement traité, pour qu'il soit possible que je me réconcilie jamais sincèrement avec elle.
— Eh ! qu'à cela ne tienne ! vous resterez son ennemi, mon cher duc, pourvu que vous redeveniez mon ami, à moi !
— Pardon, sire... j'ai été en butte à tant d'injustices, j'ai subi tant d'humiliations, que je ne pourrais, sans en mourir de honte, reparaître à la cour... La seule faveur que je réclame de Votre Majesté, c'est de vouloir bien m'oublier dans ma retraite.
— Oubliez plutôt vous-même le passé , que diable ! vous avez trop de mémoire aussi ! Parce que j'ai confié à d'Alençon le commandement d'une misérable avant-garde... Eh! sang-Dieu! c'était pour donner satisfaction à la reine mère, et pour qu'elle ne vînt plus me rompre la tète de ses démêlés avec vous... Maintenant, la chose est dite : n'en parlons plus!
— Après un pareil affront, sire, loule réhabilitation esl impossible.
— Et parce que, à vous entendre, loule réhabilitation serait impossible, vous, le premier gentilhomme de France, vous vous croiriez en droit de livrer le royaume?
— Il esl trois choses que je n'ai jamais trahies, sire, répondit le connétable avec un pénible effort : mon Dieu, mon roi et la France.
François Ier ne dit mot: il suivait attentivement toutes les impressions qui se manifestaient sur la figure du malade, et l'ombre projetée par les rideaux du lit ne l'avaient pas empêché de remarquer que le connétable avait rougi en prononçant ces dernières paroles.
— Cependant, reprit celui-ci, je dois avouer à Votre Majesté...
— Eh bien? fit le roi en s'a.ssombrissant. Parlez!
— Je dois avouer à Voire Majesté que des avances m'ont élé faites.
— Ah!...
— Hélas! sire, c'est l'affront public que j'ai reçu de Votre Majesté qui a en quelque sorte autorisé cette nouvelle insulte... L'empereur Charles-Quint, en apprenant ce qui s'était passé , aura probablement cru qu'il ne me reslait plus
ni cœur ni honneur, et il m'a envoyé le comte de Reux pour m'offrit' un commandement dans ses armées.
— Ce n'est pas ce que l'on m'a rapporté, dit le roi, auquel l'embarras du duc n'avait point échappé.
— Mon Dieu ! sire, que peut-on vous avoir dit de plus abominable encore ?
— On m'a dit qu'une ligue était formée contre moi, que vous la soutiendriez au dedans, et que, le jour où je passerais les Alpes, mes ennemis entreraient en France par trois points différents; on m'a dit, en outre , que, pour prix de votre trahison, l'empereur s'était engagé à vous donner la main de sa sœur Éléonore, avec les comtés de Provence et de Dauphiné, et le titre de roi.
A renonciation de ce renseignement si exact, le connétable fut pris d'un nouveau tressaillement plus violent encore que le premier, à tel point qu'il se sentit incapable de soutenir plus longtemps la conversation.
— Sire, répondit-il d'une voix étranglée, on m'a indignement calomnié...
Et il feignit un évanouissement auquel le roi fut si peu sensible, qu'il ne se donna point la peine d'appeler du secours; — ce que le malade
remarqua avec une épouvante d'autant plus grande que ce secours était facile à se procurer, son médecin, Jean de l'Hôpital, se trouvant dans l'antichambre.
Lorsque le connétable fut bien convaincu qu'il ne gagnerait rien à prolonger son évanouissement, et que la patience du roi ne se lasserait pas, il soupira péniblement, et rouvrit les yeux.
— Eh bien, reprit François VT, sans tenir compte de la dégénation du duc, qu'avez-vous à répondre à cette accusation ?
— Que l'on m'a calomnié, sire, je vous l'ai dit...
— Je ne demande pas mieux que de vous croire sur parole, mon cher due ; mais, cependant...
— Vous doutez, sire?
— Oh! Dieu m'en garde!... Cependant, je voudrais bien avoir une preuve de votre fidélité à deux de ces trois choses que vous déclariez tout à l'heure n'avoir jamais trahies .: votre roi et la France.
— Et... quelle est cette preuve?
— Que vous vous décidiez à m'accompagner en Italie.
— En Italie?
— oo —
— Sans doute ; vous comprenez bien que c'est la seule manière de me rassurer complètement: vous en Italie, avec moi, mon cher duc, je n'ai plus à craindre que, pendant mon absence, vous favorisiez une invasion étrangère.
— En effet, sire.
— Eh bien, donc...?
— Je partirai.
— Ah ! s'écria François 1er, malheur alors à vos calominia leurs!
— Leurs noms? demanda le duc.
— Vous les connaîtrez le jour où, ayant reconquis le Milanais avec vous, je pourrai faire rouer les misérables sur une des places publiques de Milan.
— Trahi ! pensait le duc avec une sombre douleur, et sans écouter le roi.
— Nous partons donc ensemble? reprit celui-ci.
— Ah ! sire, dans l'état où Votre Majesté me retrouve... faible comme un enfant, et accablé comme une femme... elle exigerait vraiment trop du dévouement d'un de ses sujets, si elle me forçait à me mettre en route sur-le-champ... Autant mon roi est nécessaire à la France, autant ma mort lui serait inutile.
— Votre mort, dites-vous?
— se —
— Oui, sire... car je. suis encore très-souffrant, et je ne pourrais certes point sans exposer ma vie passer ainsi brusquement du repos du lit à la fatigue du cheval... Tout ce que je puis raisonnablement, c'est aller , dans quelques jours, rejoindre à Lyon Votre Majesté.
François 1er, grand et généreux de sa nature, se laissa aisément persuader que c'était là, en effet, tout ce qu'il pouvait exiger. Toutefois, les assurances de dévouementetde fidélité du connétable lui semblèrent concorder fort mal, d'un côté, avec les révélations que lui avaient faites Argonges et Martignon, deux gentilshommes qui ne devaient avoir aucun intérêt à calomnier le duc; d'un autre côté, avec l'air de contrainte elles pénibles émotions qu'avait laissées paraître celui-ci, et surtout avec son prétendu évanouissement. Il lui annonça donc qu'il attachait à sa personne, M. de Warly, lequel lui servirait d'officier d'ordonnance, et l'accompagnerait jusqu'à Lyon, où lui, le roi, allait les attendre.
Cette prévenance exagérée n'annonçait pas que Sa Majesté fût parfaitement édifiée sur la bonne foi du connétable, et celui-ci comprit fort bien que, sous prétexte de lui donner un officier d'ordonnance, c'était, en réalité, un geôlier qu'on lui donnait; mais, ne pouvant décliner le
singulier honneur qui lui était fait, il se résigna au silence.
Et François 1er douta si peu de l'interprétation que donnait le connétable à cette marque de faveur, qu'aussitôt après avoir rejoint M. de Warty, qui l'attendait à la tète de la compagnie des gardes, il lui donna ordre de ne pas perdre un moment de vue monseigneur le duc de Bourbon , et de tenir rigoureusement note de tous ses faits et gestes, aussi bien que de toutes les visites qu'il recevrait, jusqu'au jour où Son Excellence se déclarerait prèle à le suivre à Lyon.
Le duc, pendant ce temps, se précipitait hors de son lit, et écrivait à la hâte la relation de ce qui venait de se passer entre le roi et lui , pour l'envoyer, par son chambellan, à M. le comte de Poitiers.
M. de Warty, arriva dans l'appartement du malade au moment où celui-ci se remettait au lit.
MAXE DE POITIERS, T. t,
Aux grands maux les grands remèdes.
Les événements au milieu desquels va nous apparaître Diane de Poitiers, maîtresse de François Ier, n'étant que la conséquence de la conspiration du duc de Bourbon, il est de toute importance que nous consacrions un nouveau chapitre au mouvement des armées et à la situation des affaires. Le lecteur voudra donc bien nous suivre encore un moment dans cette excur-
sion politique, et nous permettre d'établir les causes avant d'en déduire les effets.
En dépit de la surveillance de M. de Warty, le connétable apprit, le lendemain, par son chambellan Guinar Escure, que le comte de Poitiers avait résolu de rassembler sans délai tous les partisans de leur cause, de les inviter à armer immédiatement leurs vassaux, et de leur donner, pour point de ralliement, le château fort de Chantel, qui serait, avant deux jours, assez pourvu d'hommes, de vivres et de munitions, pour soutenir un siège en règle et opérer de vigoureuses sorties
Le comte de Poitiers avait pris cette belliqueuse résolution sur les instances et les promesses que lui avait faites Guinar Escure au nom de son maitre. On comprend, en effet, que, dans la position où le roi venait de placer le connétable, l'hésitation n'était plus permise: il fallait passer au plus tôt à l'empereur, ou se résigner au supplice des traîtres, et l'attendre stoïquement. Hardi, entreprenant, désespéré, le duc était donc décidé à rompre la glace, et à se mettre en état d'imposer des conditions à François 1er, ou à accepter les propositions de Gharles-Quint, et à aller réclamer de lui la main de la princesse Éléonore, ses deux cent mille
écus de dot et ses six cent mille écus de bague. Une fois cette récompense acquise, tous les alliés du duc, et le comte de Poitiers à leur tète, n'auraient, à leur tour, qu'à demander pour obtenir : ils deviendraient tous grands d'Espagne d'abord, et, ensuite, on leur taillerait des duchés et des gouvernements, lorsque, la France conquise, il ne resterait plus qu'à se la partager.
La réponse du comte de Poitiers remplit le connétable de joie et d'espérance, et, le jour suivant, après s'être fait préalablement donner par Jean de l'Hôpital la permission de se lever, il annonça à M. de Warty qu'il se croyait en état de partir pour Lyon.
M. de Warty n'eut garde d'exprimer un avis contraire : il fit mettre une litière à la disposition du malade, lequel déclara qu'il quitterait Moulins le lendemain.
De lendemain en lendemain, le duc avait ainsi gagné trois jours, et il calculait que c'était le temps nécessaire pour que, à son arrivée à Chantel, il pût trouver toutes les dispositions de défense arrêtées , et la garnison en état de faire bonne contenance.
On se mit donc en route le lendemain , — le duc accompagné de son chambellan, de son médecin, de son secrétaire et de quelques gentils-
hommes de sa maison ; — M. de "Warty suivi seulement d'un domestique.
La journée était belle, et, jusqu'à la Palisse, où il était convenu qu'on s'arrêterait pendant quelques heures, le voyage fut des plus agréables. Le connétable était gai, spirituel, plein d'amabilité, et tout lui fournissait matière à plaisanterie. L'Hôpital paraissait bien un peu sombre, mais c'était une conséquence de sa profession. Guinar Escure se montrait d'une courtoisie exquise ; et les gentilshommes du duc, qui caracolaient sur leurs chevaux de bataille, ne parlaient que des glorieux coups d'épée qu'ils allaient donner ou recevoir, et juraient par tous les diables qu'il faudrait que le général Colonna se rendit à discrétion, ou déguerpit du Milanais avec l'armée impériale sans même regarder en arrière. Si bien que M. de Warty, qui comptait s'attribuer une bonne part dans cette conversion, était dans le ravissement.
Mais, aussitôt qu'on fut arrivé à la Palisse, cet état de choses, qui ne pouvait durer, changea du tout au tout.
D'abord, le connétable, en riant plus que jamais, descendit allègrement de sa litière, et déclara à M. de Warty que, se sentant beaucoup plus mal, il lui était absolument impossible do
continuer le voyage; qu'en conséquence, il l'invitait à vouloir bien aller porter au roi cetic nouvelle.
— Comment! monsieur le duc, s'écria l'officier, mais c'est une plaisanterie !
— Où prenez-vous, monsieur, répliqua le duc changeant subitement de ton, que le grand connétable de France ait jamais plaisanté en donnant un ordre?
— Un ordre?... répéta M. de Warty avec stupeur.
— Oui, monsieur, un ordre ! Je vous ordonne, entendez-vous bien? je vous ordonne d'aller dire au roi que je me sens beaucoup plus mal, et ne puis décidément le rejoindre.
— Mais, monseigneur... Sa Majesté aussi m'a donné ses ordres, et ils me défendent de vous quitter d'un instant.
La figure de M. de Warty exprimait une perplexité si visible, que M. de l'Hôpital et les officiers du duc de Bourbon ne purent comprimer leurs rires.
— A cheval , messieurs ! s'écria le connétable s'adressant aux gentilshommes de sa suite , qui avaient mis pied à terre.
Et, prenant lui-même un cheval de main que conduisait son écuyer :
— Allez, monsieur de Warty, ajoula-t-il en sautant en selle, et Dieu protège la France !
Puis il partit ventre à terre avec sa petite troupe, laissant le malheureux officier d'ordonnance abasourdi, pétrifié dans le faubourg de la Palisse qui venait d'être le théâtre de cette scène.
A peine arrivé à Ghantel, où il trouva tout son monde rassemblé, et où il fut reçu avec les honneurs dus moins à sa position présente qu'à celle qu'il allait conquérir, le duc demanda qui voulait se charger de porter au roi François 1er ses conditions.
— Moi, répondit une voix qui était celle de l'évèque d'Autun.
L'évèque d'Autun, que l'on n'a point encore vu figurer parmi les conjurés, avait été recruté le malin même par le comte de Poitiers, pour qu'il voulût bien servir d'aumônier à la petite armée; et, dans l'espoir que ses paroles de paix seraient, favorablement accueillies et porteraient leurs fruits, le digne prélat n'avait point reculé devant les périls de la tâche.
Le duc, comprenant que l'ambassadeur ne pouvait être mieux choisi, se hâta d'accepter l'offre qui lui était faite ; et, procédant comme s'il eût déjà été roi, il remit d'abord à l'évèque d'Autun les lettres qui devaient l'accréditer au-
près de François Ier; puis il lui donna les instructions nécessaires à l'accomplissement de sa mission.
D'après ces" instructions, le prélat était chargé de promettre à François Ier services et obéissance de la part du connétable, à la condition que tous les biens de celui-ci, tous ses titres et toutes ses dignités, lui seraient immédiatement rendus. Jusqu'à ce que cette satisfaction lui fût accordée, monseigneur le duc de Bourbon se tiendrait en état d'hostilité contre Sa Majesté Très-Chrétienne.
Quand cet ultimatum, dont l'ambassadeur des rebelles s'efforça vainement d'atténuer l'audace, fut connu de François Ier, — qui n'était encore instruit de rien, M. de Warty n'ayant point osé quitter la Palisse, — le roi entra dans un violent accès de colère, presque de rage, et, au milieu de sa fureur, ordonna qu'on arrêtât le malheureux évêque d'Auluu, et qu'on le soumît à la question ordinaire. Par ce moyen, Sa Majesté apprit que le comte de Poitiers, Eymard de Prie, l'évêque du Puy, et Descars, sieur de la Vauguyon, étaient au nombre des conjurés.
Alors, au lieu de continuer son voyage, c'està-dire de guider lui-même vers Milan l'armée d'expédition , il résolut de demeurer à Lyon, et
remit le commandement de ses troupes à l'amiral Gouttier de Bonnivet.
Puis, comme, pour être fixé sur ce qui lui restait à faire, il avait besoin d'être mieux renseigné au sujet de la conspiration, et que l'évèque d'Aulun n'avait plus rien à en dire, — le nombre des coins tachés de sang" ne l'attestait que trop ! — François Ier eut recours à une ruse terrible : il donna ordre au lieutenant criminel de faire immédiatement condamner à mort , comme coupables de haute trahison, Martignon et Argonges, les deux gentilshommes révélateurs du complot , et de leur faire lire, dans la prison où ils étaient gardés, les considérants du jugement et l'arrêt du tribunal; après quoi, le chapelain royal irait recevoir leur confession...
On a déjà compris que la sentence ne devait point être exécutée. En effet, une heure après qu'elle eut été rendue, les deux gentilshommes normands étaient mis en liberté, et partaient pour l'Italie à la suite de Bonnivet, avec le brevet de capitaines; — mais, en même temps, le chapelain de Sa Majesté, qui avait reçu leur confession in extremis, racontait au roi tous les détails relatifs à la conjuration que, par scrupule, les dénonciateurs avaient cru devoir taire, et que la crainte de la mort leur avait arrachés...
François Ier connut donc, grâce à cet expédient sinistre , les noms de tous les seigneurs et gentilshommes qui avaient promis leur concours au connétable, et obtint, à l'endroit de la conspiration, des renseignemenls d'autant plus exacts, que Martignon et Argonges en avaient eux-mêmes fait partie. Trop lâches ou trop fidèles pour aider à la ruine de la France, ils s'étaient décidés à mettre le roi en garde; seulement, leur révélation avait été un peu tardive, mais c'était là tout leur crime, et leur dernière confession ne pouvait manquer de les faire absoudre.
— Ainsi, malgré tous vos serments de fidélité, voilà vos œuvres, monsieur le duc de Bourbon! s'écria le roi. Ah ! le bâton de connétable ne sullît plus à votre ambition, et la couronne de duc est trop étroite pour votre tête!... ah! vous voulez devenir l'époux d'une veuve de roi, et être roi vous-même!...
Et il s'abandonna à un accès de rire où Ton eût pu reconnaître plus d'une note de colère, et qu'il alla calmer sur le balcon de l'hôtel de ville, où l'avait logé, faute de mieux, la municipalité lyonnaise.
Le peuple et les troupes de la garnison, — qui avaient déjà eu vent de l'attentat prémédité
contre le roi, et des mesures suprêmes que eelui-ci avait prises pour se conserver à la France, et conserver la France à elle-même, — le peuple, et les troupes de la garnison, disons-nous, qui fraternisaient sur la place, saluèrent leur souverain d'un cri unanime en se précipitant vers la fenêtre à laquelle il venait d'apparaître.
Il est dans la nature du peuple d'admirer le courage partout où il le trouve, et lorsqu'il lui est donné de l'admirer dans son roi, il fait de ce roi son idole.
François 1er répondit par un salut plein de hauteur, qui grandit encore sa taille de géant dans l'imagination des masses; puis il quitta le balcon.
Alors, apercevant Clément Marot :
— D'Alençon? lui demanda-l-il.
Clément Marot, qui remplissait toujours ses fonctions de valet de chambre du roi, quoiqu'il eût un instant quitté la cour avec une commission d'officier, pour aller se battre en Italie, courût prévenir le duc que le roi le demandait.
D'Alençon arriva bientôt.
Il avait la figure rayonnante, et semblait s'attendre «aune bonne nouvelle.
Celte bonne nouvelle à laquelle s'attendait, on effet, d'Alençon, c'était sa promotion à la dignité
de connétable ; et il avait ses raisons pour l'espérer : le duc de Bourbon une fois déchu, il no restait plus que lui, d'Alençon, Bonnivet et Lautrec, à qui l'on pût conférer sa succession. Or, Bonnivet partait pour l'Italie avec le commandement suprême de l'armée : c'était assez d'honneurs ; et Lautrec en était revenu naguère l'épée dans les reins : ce n'était pas une recommandation.
Ainsi, des trois concurrents, d'Alençon était celui qui paraissait avoir le plus de chances ; — sans compter qu'il était prince de la branche de Valois, et beau-frère de François Ier, double considération qui devait peser dans la balance des faveurs souveraines.
— Charles, dit familièrement le roi, venez donc, et dites-moi ce que vous pensez de la trahison de M. le connétable.
— Cela se résume en trois mots, sire, répondit le duc avec liertô et conviction : c'est une indignité 1
— Ah ! très-bien ! voilà comme j'aime à voir juger les traîtres!... Oui, c'est une indignité! Mais je suis maintenant par quels moyens avoir raison de ces misérables rebelles...
Puis, regardant fixement son interlocuteur :
— Puis-jc compter sur votre dévouement, d'Alençon?