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— Oh! sire!...
— Répondez.
— Je suis aussi dévoué à Votre Majesté qu'un chrétien Test à son Dieu, un Français à la France !
— Bon! voilà qui n'implique aucun doute... Si je pardonnais, cependant?
— Pardonner... un pareil crime? s'écria le duc. Ah ! sire !...
— Eh bien?
— Eh bien, sire, franchement, j'y verrais un acte de faiblesse.
— Vous me conseillez de punir, alors?
— S'il m'était permis de donner un conseil à Votre Majesté, oui, sire.
Le roi demeura un instant silencieux,
— Je ne puis mieux me conlier quà lui , pensait-il : personne n'a plus d'intérêt à ne pas se laisser entraîner...
Puis, tout haut :
— Aux grands maux les grands remèdes ! reprit-il. Je veux jeter une garnison dans toutes les places fortes qui se trouvent sur les terres du connétable, et faire arrêter immédiatement, morts ou vifs, les principaux conspirateurs.
— Leurs noms, sire? demanda simplement d'Alencon.
— uO —
— Saint- Vallier, d'abord, répondit le roi.
— Saint-Vallicr ! murmura Clément Marol. ht ii s'esquiva furtivement.
Le roi continua.
— M. de la Vauguyon, Hector d'Angeray, d'Lsguières...
Le duc prenait note ^en même temps que le roi parlait.
— Les autres noms, mon révérend? dit celui-ci à son chapelain, qui était resté jusque-là, humble et respectueux, à la disposition de Sa Majesté.
— Jean de Vitry, répondit le prêtre; MM. de Spina, de ïansannes, de Lurcy, de Guerre, de l'Hôpital, de Noyers, de Varennes, de Penthièvre...
Et, comme, arrivé là, le saint homme paraissait être à bout de mémoire :
— Qu'on arrête d'abord ceux-là, et toute la maison de M. de Bourbon, dit le roi ; nous verrons ensuite... Allez, Charles, et faites préparer des ordres de départ pour les troupes sur la fidélité desquelles on peut compter... Qu'elles -oient réparties dans les places fortes de Chàlcl- I' rault, de Clermont, de Forez, de Montpensier, de Mcrcœur, dans toute la Provence et dans toute la Bourgogne... Discrétion et promptitude
surtout! Allez, et ordonnez au nom du roi!
D'AIencon serra ses notes sous son pourpoint, et s'élança hors de l'appartement.
Clément Marot, que nous avons vu sortir au milieu de cette scène, avait expédié un courrier à Chantel, pour prévenir le comte de Poitiers — on saura plus tard dans quel but — de l'ordre d'arrestation lancé contre lui. Malheureusement, le comte était sur ses terres, occupé à rassembler ses vassaux, et ce fut le connétable qui reçut la communication. Celui-ci, prévoyant, aux mesures énergiques que prenait le roi, et à la parfaite connaissance qu'il semblait avoir de la conspiration, que tous les plans arrêtés à Montbrison allaient être déjoués, réunit ses amis en conseil afin d'aviser à ce qu'il y avait à faire.
Toute la journée se passa en délibération.
Le lendemain, à l'aube du jour, les sentinelles du château crièrent aux armes.
De tous les points de l'horizon, on voyait arriver des troupes. La fuite allait devenir impossible ; le fort allait être cerné..
L'imminence du péril éclaircit tellement les rangs autour du connétable, qu'au bout d'une demi-heure, la garnison du château se trouvait réduite à cinquante hommes ! Avec une si faible
troupe, ia résistance était impossible, et, pour ne point tomber piteusement aux mains des soldais du roi, monseigneur le duc de Bourbon fut obligé de revêtir le costume d'un valet, et de s'enfuir ainsi, avec un nommé Pompéran , — le seul gentilhomme qui lui fût resté fidèle, — à travers celte France qu'il avait mise à l'encan ! Il croisa les troupes qui venaient assiéger Chanlel, parvint à gagner la Franche-Comté, et, par l'Allemagne, arriva enfin en Italie, non sans avoir vingt fois risqué ses jours.
Du reste, à la suite de cette évasion du connétable, il y eut, dans les rangs de l'armée, une assez puissante réaction en sa faveur. Comme il était parent ou allié des plus grands seigneurs, et généralement aimé du peuple ; comme il avail, en outre, toujours joui d'une grande considération, et que personne ne pouvait mettre en doute ni ses talents militaires, ni son courage, le bruit se répandit qu'il était la victime de la passion d'une femme et d'une intrigue de cour.
François Ier poursuivit rigoureusement l'exéeution de toutes les mesures répressives qu'il avait résolues.
Huit conspirateurs avaient été arrêtés.
Celaient Jean de Poitiers, Aymard de Prie, l nançois de ia Vauguyon, Pierre Papillon, Hec-
— bô —
tor d'Angeray, d'Esguières, Bertrand Simont et Gilbert Guy, dit Beaudemanche. — Les autres étaient en fuite.
Le roi appela à sa cour tous les seigneurs dont il avait lieu de douter, afin de pouvoir les faire surveiller de plus près; il envoya des hommes à lui prendre le commandement de toutes les garnisons suspectes, et ordonna que le procès des rebelles fût jugé immédiatement. Enfin, il dépêcha Clément Marot auprès de la reine mère pour lui rendre compte de ce qui se passait, et l'informer, en même temps, qu'au lieu de quitter le territoire du royaume comme il avait été convenu, le roi avait confié à l'amiral Bonnivet le commandement de l'armée d'Italie, et restait provisoirement à Lyon.
La déception fut grande pour le connétable, lorsqu'il arriva en Italie. Il s'était flatté que Charles-Quint s'empresserait de lui donner la main de madame Éléonore; mais l'empereur n'était pas homme à faire de telles avances au fugitif sans savoir préalablement quel profit il pouvait encore tirer de lui. Aussi fit-il insinuer au duc qu'il lui était, avant tout, nécessaire en Italie, et se borna-t-il à lui donner le commandement de l'armée qui allait être opposée à Bonnivet, en lui adjoignant, par mesure de prédi\!se he Poitiers, r. 1 . i
caution, son homme de confiance, c'est-à-dire le comte de Lannoy, vice-roi de Naples.
lie noudolr de Marguerite de Valois.
Le premier soin de Clément Marot en arrivant ù Paris fut de s'acquitter de sa mission auprès da la reine mère ; puis, au sortir même du Louvre, et quoiqu'il fût déjà dix heures du soir, il se rendit à l'hôtel d'Alençon.
— Madame la duchesse ? demanda-t-il.
Le valet allait objecter l'heure tardive ; mais, en reconnaissant le visiteur, il l'introduisit immédiatement.
Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon,
sœur de François 1er, c'est-à-dire première princesse du sang, venait, au moment où elle apparaît dans ce récit, d'atteindre sa trentième année, et passait pour la princesse, disons mieux, pour la femme la plus accomplie, non-seulement de la cour des Valois, non-seulement de Paris et de la France, mais encore de l'Europe entière.
Elle était grande, elle était belle; elle avait de l'esprit, elle avait du cœur.
Mariée, à l'âge de dix-sept ans, à M. le duc d'Alençon, — lequel n'avait guère d'autres qualités que son nom, son titre et sa fortune, — la noble princesse, qui, dans ses rêves de jeune fille, avait sans doute rêvé de plus poétiques amours, ne témoigna d'abord à son mari qu'un attachement fort modéré, qui bientôt dégénéra en une complète indifférence. Alors, presque abandonnée par le duc, qui, de son côté, n'était ni plus ardent ni plus empressé qu'elle, Marguerite de Valois, pour entretenir au moins ses illusions, se mit à étudier la poésie, ce qui lui inspira tout naturellement le désir d'étudier les poêles. Mais le seul nourrisson des Muses qu'elle eût sous la main, M. Mellin de Sainl-Gelais, qui était reçu à la cour de la reine mère, n'avait malheureusement point le physique de l'emploi: il était laid, vieux et cassé, et une jeune femme se
représente rarement un poëte sous ce point de vue. Ajoutons que M. de Saint-Gelais était loin de racheter par son talent les grâces qui manquaient à sa personne. Il y avait bien alors un valet de chambre du roi, un certain Clément Marot, qui, pendant les loisirs que lui laissait le service de Sa Majesté, s'amusait à versifier les psaumes de David; mais il n'avait point la répulalion de M. de Saint-Gelais ; c'était un poëte encore inconnu et même inédit. Cependant, François Ie', qui encourageait le jeune homme' dans ses essais, ayant à diverses reprises parle de lui à madame Marguerite, et dans les termes du plus vif enthousiasme, la duchesse finit par s'enthousiasmer à son tour pour le protégé de son frère, — et résolut de l'étudier tout particulièrement.
Clément Marot, pour n'être point aussi laid ni aussi vieux que M. de Saint-Gelais, ne pouvait pourtant se flatter d'être beau ni bien fait : sa barbe était d'un roux ardent, nuance dont sa chevelure tendait fort a se rapprocher; les traits de son visage fatigué ne brillaient point par la distinction; ses pieds et ses mains dénotaient une origine roturière, et sa taille même était assez mal prise; mais il y avait en lui un air 'l'inspiration qui relevait tout cela, et son œil
— «8 — était illuminé du rayon de l'intelligence. De cette étude du physique de notre poëte, madame Marguerite passa facilement à l'admiration pour son talent; de l'admiration à l'amour, il n'y avait qu'un pas... Ce pas fut fait : la noble princesse aima le pauvre poëte. Aussi l'on comprendra que ce n'était point sans larmes et sans déchirement qu'elle avait vu Clément Marot quitter Paris avec le roi pour aller rejoindre l'armée expéditionnaire.
Depuis le départ de son amant, Marguerite n'avait guère cessé de pleurer. Elle songeait, hélas '.que, s'il échappait aux périls de la campagne, son cher poëte serait encore bien des semaines, bien des mois peut-être éloigné d'elle, et l'idée de cette longue séparation la plongeait dans un désespoir profond. Elle crut donc avoir mal entendu, ou être le jouet d'une illusion de son esprit malade, lorsqu'on vint tout à coup lui annoncer le retour et la visite de Clément
Marot.
En ce moment, elleélaitnonchalammentassise,
presque couchée, sur une espèce de sofa recouvert de satin blanc, dans un délicieux boudoir tendu, depuis le plafond jusqu'au parquet, d'une étoffe de velours grenat étoile d'or. Elle était Vêtue d'un simple peignoir de mousseline
blanche dont les plis ne dissimulaient qu'à moitié ses formes de déesse; ses cheveux dénoués retombaient en longues boucles sur ses épaules, et ses mains pendantes semblaient n'avoir plus la force de ramasser le mouchoir humide de larmes qui gisait à ses pieds. L'isolement, la douleur, l'insomnie, avaient pâli ses joues et empreint sur toute sa physionomie un cachet de môrbidesse et de douceur passionnée qui lui seyait à ravir.
— Monsieur Marot? répéta-t-elle en se levant comme si elle était mue par un ressort.
Le page qui était venu annoncer le poêle affirma respectueusement, et attendit les ordres de madame la duchesse.
— Qu'il entre! s'écria vivement Marguerite s'oubliant, dans sa joie, jusqu'à faire deux ou trois pas vers la porte.
Mais, aussitôt, maîtrisant son émotion :
— Introduisez M. Marot, reprit-elle.
Et elle s'appuya, toute frissonnante, contre le dossier d'un fauteuil.
Clément Marot se présenta.
Lorsque le page fut sorti :
— Clément!... murmura Marguerite d'une voix pleine de tendresse et en ouvrant ses bras.
— Madame la duchesse..., dit le poëte s'inclinantavec respect.
El, lu tète baissée, le chapeau à la main, il S'avança vers la jeune femme ; puis, arrivé près d'elle, mit un genou en terre, et lui baisa les
doigts.
Marguerite soupira.
Ce n'étaient point ces marques de respect et de courtoisie qu'elle eût voulues, elle qui pleurait l'absent et lui tendait les bras au retour ; ce n'était point une figure calme et légèrement souriante qu'elle eût désiré revoir : — elle eût voulu, la pauvre femme, rencontrer une larme sur cette figure, une larme de joie et de bonheur, pour justifier les siennes, qui étaient près de jaillir encore de ses yeux; pour excuser vis-àvis d'elle-même, fille de reine et sœur de roi, les sanglots qui gonflaient sa poitrine et allaient éclater! elle eût voulu que, dans ses bras ouverts, se précipitât le bien-aimé, pour qu'elle pût l'étreindre sur son cœur! elle eût voulu, enfin, au lieu de cette réserve, de cette froideur, un moment d'amour, un moment de délire, un moment d'oubli!...
Mais Clément Marot, — lui qui, dans ses poésies badines, peignait si bien pourtant le doux langage elles tendres épanchemeuts de l'amour; lui qui avait sincèrement, profondément aimé Marguerite; qui avait si souvent trouvé pour elle
— Gides paroles de feu, des soupirs passionnés, et des regards plus éloquents encore que les soupirs et les paroles, — Clément Marot sembla ne pas comprendre cet abandon plein de charme, ce silence quidisait tant dechoses!... Déjà, quand il avait quitté sa noble maîtresse, sa douleur avait eu quelque chose de forcé, de peu sincère; et, maintenant qu'il la retrouvait plus aimante et plus belle que jamais , il ne se donnait même pas la peine de cacher son indifférence... Quelle pouvait être la cause de ce changement?
— Assurément, pensa Marguerite, il aime une autre femme!
Et, surmontant son émotion, refoulant ses larmes, puisant enfin du courage dans sa fierté de princesse du sang et de femme de cœur, elle laissa retomber ses bras, s'inclina par un mouvement d'une dignité sculpturale, et, d'une voitf calme, demanda au poète, en se rasseyant, quelle circonstance heureuse le ramenait à Paris.
— Si je vous disais, belle duchesse, que c'est le désir de vous revoir..., répondit Marot suspendant à dessein sa phrase.
Puis, après avoir vainement attendu la réponse de Marguerite :
— Vous ne me croiriez pas ! ajouta-t-il.
— Non, dit simplement la duchesse.
— Dieu n'est plus vrai pourtant, reprit-il avec impudence. Le roi eût pu charger tout autre que moi de la mission qui a autorisé mon retour... il l'eût même dû, peut-être... et, vous le voyez, c'est moi qui arrive.
— Ah ! vous aviez une mission?
— De la plus haute importance, madame, dit Marot s'asseyant en face de la duchesse. Il s'agissait d'annoncer à la reine mère que le roi ne devant plus passer en Italie, Sa Majesté conserve le gouvernement de l'État.
— Le roi ne va pas en Italie? demanda Marguerite avec un sourire et un accent de joie.
— Non, madame, sa présence est jugée nécessaire dans le royaume : une conspiration que Sa Majesté a découverte à Lyon, et qui a mis ses jours en danger...
— Ses jours en danger?... s'écria la duchesse en se levant toute pâle et toute tremblante.
— Oh ! calmez-vous, madame, répondit Clément Marot : le danger est passé, Dieu merci !
Et, pour rassurer complètement la duchesse, il lui raconta tous les détails de la conspiration avortée.
Les émotions de la noble femme pendant ce récit avaient coloré ses traits d'un si brillant incarnai, fait jaillir de si vifs éclairs de ses yeux,
en un mol, l'avaient rendue si belle, que le poëte parut vaincu : il se mit à genoux devant elle, lui prit les deux mains qu'il pressa contre ses lèvres, et la contempla un instant dans une muette admiration.
La duchesse voyait et semblait ne pas croire.
— Aurait-il quelque chose à me demander? pensa-t-elle.
— Vous me regardez avec défiance, Marguerite, dit Clément Marot.
Et, comme elle se taisait, cherchant à s'expliquer ce retour subit :
— Oh! regardez, regardez... je vous aime! reprit le poëte; c'est tout ce que vous pourrez jamais lire dans mes yeux comme au fond de mon cœur.
— Est-ce bien vrai?... murmura Marguerite, déjà toute prête à se livrer, en femme aimante qu'elle était.
Et ses beaux yeux, qui, une minute auparavant, eussent pleuré avec tant de bonheur, s'éclairaient de leurs plus doux regards; ses lèvres, péniblement contractées, reprenaient leur sourire ; son cœur commençait à battre plus à l'aise dans sa poitrine; ses mains frissonnaient dans celle de son amant.
— Vous en doutez ! répondit celui-ci, quand
jo viens vous offrir l'occasion de sauver la vie d'un honnête homme!
— Ah ! lit la duchesse, qui redevint plus déliante et plus pâle que jamais, en se rappelant ce que le poëte lui avait dit des tentatives faites pur lui pour sauver M. de Poitiers.
Et, sous prétexte d'essuyer la sueur qui perlait sur son front, elle dégagea doucement ses mains.
— Ce serait m'élcver jusqu'à la puissance de la divinité, ajouta-t-elle, et je ne pourrais jamais m'en montrer trop reconnaissante... Mais quel est cet honnête homme qui me devrait la vie?
— Celui que j'ai moi-même tenté d'arracher à la mort... M. le comte de Poitiers!
— M. de Poitiers? répéta Marguerite pâlissant encore. Ah ! Clément, il n'est pas possible que vous l'ayez espéré!... Moi, Marguerite de Valois, je sauverais la vie d'un homme qui a attenté à celle de François lPr, mon roi, mon frère? Moi, lille de France, je pardonnerais à ceux qui ont voulu vendre la France?... Et, quand je le voudrais, le pourrais-je, d'ailleurs?
— Quand vous le voudrez, Marguerite, vous le pourrez toujours.
— Il est des crimes qui doivent recevoir leur châtiment, répliqua-t-elle d'une voix brève, et
le crime de M. de Poitiers est un de ceux-là.
— Oh! Marguerite, si belle, si bonne et si grande que vous êtes, est-il possible que vous approuviez l'arrêt de mort d'un innocent?
— Un innocent! s'écria la duchesse avec véhémence.
— Qui vous dit que le malheureux comte n'a pas été entrainé malgré lui dans cette conspiration?
— Je désire qu'il le prouve devant la justice, et que son innocence soit reconnue... car rien n'est désespéré, Clément, puisque M. de Poitiers n'est point encore condamné.
— Mais il le sera !
— Vous l'avouez donc coupable, alors?
— Ah ! soyez moins cruelle... Qui ramènera la paix sur la terre, si les femmes elles-mêmes tiennent le langage de la haine et de la vengeance?... Vous connaissez mademoiselle de Poitiers...
— Diane? interrompit Marguerite.
— Oui... c'est une noble et douce enfant, qui n'a plus que son père pour toute famille... car M. de Brezé, à qui elle a été, par convenance, mariée à l'âge de treize ans, est resté pour elle on peut dire un inconnu.
— Il l'aime! se dit Marguerite.
El un sourire amer passa sur ses lèvres.
— Si elle était ici, à vos genoux, comme j'y suis moi-même, continua Clément Marot, et qu'elle vous implorât comme je vous implore, oli ! ma bien-aimée duchesse, ne vous senliriezvouspas émue de pitié?
— Mon Dieu! répliqua Marguerite en se levant, que me demandez-vous? Suis-je la justice, moi, pour condamner ou pour absoudre? suis-je le roi pour faire grâce?
— Non; mais le roi peut tout sur la justice, car il est la justice suprême,, et vous pouvez tout sur le roi, car vous êtes la véritable reine de sa cour.
— Vous me croyez trop de pouvoir, Clément, repondit la duchesse; et, pourtant, mieux que personne, peut-être, vous devriez savoir si j'ai raison de douter de mon empire...
Et, elle s'approcha d*une petite glace comme pour remettre un peu d'ordre dans sa coiffure, mais, en réalité, pour essuyer une larme qui roulait depuis un instant sous sa paupière, et qu'elle ne pouvait plus retenir.
— Marguerite, insista Marot, promettez-moi que vous demanderez grâce, que vous ne laissei •"/. pas faire de la pauvre Diane une orpheline!
La duchesse tressaillit.
— Et pourquoi donc, demanda-t-elle en se retournant vers le poète, pourquoi donc m'intéresserais-je plutôt à elle qu'à cinquante autres jeunes lilles, peut-être > que le même arrêt va priver de leur appui naturel?... Je connais mademoiselle de Poitiers, c'est vrai : elle m'a été prébentée, je l'ai reçue; mais son père n'en est que moins excusable! et, si j'avais une grâce à accorder, monsieur Marot, il me semblerait plus juste de prendre un nom au hasard.
— Ainsi, vous me refusez, et mes supplications ne sont plus rien pour vous, madame la duchesse? reprit le poëte d'un ton où perçait un peu d'aigreur, et en s'appuyant au dossier du fauteuil où Marguerite venait de se rasseoir.
— Mais, enfin, quel intérêt vous pousse donc?
— Je vous l'ai dit, mademoiselle Diane est pour vous comme pour moi une amie bien affectueuse et bien dévouée, et le coup qui frapperait son père la frapperait avec lui.
— Ah! tant d'insistance... c'est m'obséder vraiment! s'écria la duchesse avec humeur.
Et, détournant la tête, elle passa furtivement son mouchoir sur ses yeux.
Clément Marot alla lentement prendre son tliapeau, qui était resté sur le divan , et, sans ajouter une parole, il fil quelques pas vers la porte.
Dans la position où elle se trouvait, Marguerite ne pouvait le voir, mais elle entendit ou plutôt devina son mouvement.
— Vous... parlez? demanda-l-clle.
— Hélas ! il le faut bien , madame, puisque je n'ai réussi qu'à vous obséder... J'avais cru être assez heureux pour fournir à votre noble cœur un sujet de compassion ; j'avais espéré que, par vous, j'obtiendrais aisément cette grâce... Je la demanderai moi-même au roi.
La duchesse paraissait en proie à un violent combat intérieur, mais elle garda le silence.
— Adieu donc, madame, ajouta Clément Marot en s'inclinant.
— Adieu. ..,(it Marguerite.
Puis, avec un effort :
— Mais qu'il ne soit pas dit que vous aurez en vain compté sur moi...
— Quoi! madame...
— Oh ! ne me remerciez pas... Vous le voyez, j'ai moins de vertu que de faiblesse, et je cède parce que vous avez plus de volonté que moi.
— Sur mon honneur, madame, je vous jure que ma reconnaissance...
— Non, non, ne parlons pas de cela... Vous pouvez annoncer à mademoiselle de Poitiers que, dans le cas où son prre serait condamné, je m<
suis positivement engagée à solliciter sa grâce.
— Ah ! s'écria le poëte en tombant à genoux, je vous retrouvé enfin telle que je vous connais: aussi bonne, aussi miséricordieuse, aussi clémente que Dieu lui-même !
— Dites plutôt aussi faible que la Madeleine, répondit la duchesse.
Et, congédiant le jeune homme sans vouloir en entendre davantage, elle passa dans sa chambre à coucher, et sonna ses femmes.
— Oh ! n'est-ce pas pitié, pensait-elle en s'abandonnant à leurs soins, moi jeune et belle, moi princesse du sang et sœur de roi, moi qui l'ai fait ce qu'il est, il me sacrifie à une passion d'un jour!... et, pour comble d'humiliation, c'est à moi-même qu'il vient demander le moyen de conquérir l'amour d'une rivale... Hélas! je suis sa maitresse, mais, en même temps, je suis la femme d'un autre, voilà mon crime! 11 faut, maintenant, à ses illusions de poëte de la candeur et de l'innocence; il lui faut celte jeune lille qu'il a rencontrée chez moi, à mon cercle... Elle, sans doute, se croit trop noble et trop belle pour se sacrilier à lui; elle le dédaigne, et il veut la mériter... Eh bien, monsieur Marot, rien pour rien, honte pour honte : la grâce de M. le corn le
DIANE DE POITIERS, T. î . V>
de Poitiers, je l'obtiendrai, je vous l'ai promis ; mais ce n'est pas moi qui la payerai!...
Lorsque la toilette de nuit de madame la duchesse d'Alençon fut terminée, ses femmes la mirent dans son lit, dont elle releva les courtespointes jusque sur sa figure, comme pour pouvoir donner un plus libre cours à ses larmes.
Environ une heure après, fermant par une sorte de conclusion le monologue intime que nous venons de rapporter, elle s'endormait en murmurant :
— Entre votre belle Diane et moi, alors, vous choisirez!...
Kffet de uutt.
M. le comte de Poilfers savait que sa fiile était réellement belle entre toutes, et, de plus, il avait la prétention de voir en elle la descendante d'une famille souveraine, celle des anciens comtes de Poitiers, qui avaient effectivement régné. Or, il s'était dit qu'elle ne pouvait faire que bonne figure à la cour; et, depuis quelques mois, mademoiselle Diane avait été installée a Paris, dans un charmant petit hôtel situé, entre
cour et jardin, sur la place du Cbâtelet. Son père ;ivait réussi déjà à la faire admettre au cercle de madame la duchesse d'Alençon et à celui de madame de Chaleaubriant, et, en attendant l'occasion de la présenter au roi.il était retourné pour quelque temps en province, à l'effet de surveiller ses domaines, laissant sa fille à Paris, sous la garde des gens de sa maison, dont le personnel lui offrait tout sécurité.
Nous avons vu ce que M. de Poitiers, au lieu de surveiller ses domaines, faisait si malheureusement en province ; nous allons voir, maintenant, ce que faisait mademoiselle Diane à Paris.
Diane, née le 3 septembre 1499, venait alors d'atteindre sa vingt-troisième année. Elle avait celle beauté suave que l'on prèle aux madones,et, —quoique mariée depuis huit ans déjà au comte Louis de Brezé, qui, l'ayant prise enfant, l'avait oubliée femme, — elle était encore aussi pure (pie les anges. Une opulente chevelure blonde encadrait admirablement sa ligure fraîche et rose; ses dents, pour employer le langage des poètes de l'époque, semblaient des perles enchâssées dans du corail; ses bras et ses épaules avaient la blancheur du lys, et son cou, la fierté •iltique d une colonne grecque; ses mains et ses pieds étaient d'une petitesse et d'mn' distinction
merveilleuses; et, comme pour illuminer tout cela, éclatait sur ses lèvres un éternel sourire, et, dans ses yeux, un regard d'une ineffable douceur.
Enfin, son esprit naturel, développé par une éducation à la fois brillante et solide, donnait à sa conversation un charme que rehaussait encore l'accent d'une voix harmonieuse comme un chant d'oiseau.
Sa gouvernante x la signera délia Rocca, — une veuve italienne pour laquelle, au dire des médisants, M. de Poitiers avait eu jadis des faiblesses, — était une maîtresse femme d'une quarantaine d'années, à la physionomie hautaine et sévère, à la corpulence vraiment imposante. Elle aimait fort les adulations/et ce n'était pas sans un certain orgueil qu'elle appelait Diane son élève; en l'absence du comte de Poitiers, elle accompagnait naturellement partout la jeune fille , se produisant avec une superbe assurance, et recueillant sur son passage tous les compliments que Diane — de sa nature, assez indifférente — dédaignait de ramasser. Bien entendu, c'était aussi madame délia Rocca, qui, depuis le départ du maître, avait la surveillance générale de la maison, et, il faut lui rendre celte justice , elle s'acquittait à merveille de celte
biche difficile; seulement, — mais quel cœur humain n'a son côté faible? quelle cuirasse n'a son défaut? quelle place forte n'a son angle mort? — seulement, disons-nous, la hautaine gouvernante n'était pas inexpugnable: il ne s'agissait que desavoir l'attaquer pour qu'elle se rendit à discrétion.
L'hôtel de M. de Poitiers s'élevait, comme nous l'avons dit, entre cour et jardin; mais il avait une aile en retour qui le reliait au mur d'enceinte, et l'appartement de l'Italienne était situé au premier étage de cette aile du bâtiment; de sorte que ses fenêtres donnaient à la fois sur la cour de l'hôtel et sur la place du Chàtelet. C'était une espèce d'observatoire d'où elle pouvait surveiller le dedans et le dehors.
L'appartement de Diane, qui faisait partie du corps de logis principal, se composait de quatre pièces; deux donnant sur la cour: un petit salon et un oratoire; les deux autres, une chambre à coucher et un cabinet de toilette, donnant sur le jardin, et séparées des deux premières par un corridorquiaboutissaitàun saloncoinmun,dont la porte de gauche menait chez madame délia Kneea, et celle de droite chez M. de Poitiers.
Ce même soir où nous avons eu l'avantage d'introduire le lecteur dans le boudoir de ma-
dame la duchesse d'Aleneon, entre minuit et une heure du malin, tout paraissait profondément endormi à l'hôtel de Poitiers, lorsque, par la rue Saint-Denis, déboucha sur la place du Chàtelet un homme largement drapé dans son manteau, le visage couvert d'un loup de velours noir, et le chapeau rabattu sur les yeux.
Il s'assura d'abord qu'il n'était suivi ni remarqué par personne; après quoi, il traversa la place en décrivant un demi-cercle comme pour en reconnaître les alentours; puis, cette nouvelle précaution prise, il vint s'arrêter juste sous les fenêtres de madame délia Rocca, qu'il parut interroger des yeux.
Ces fenêtres tamisaient, à travers la mousseline de leurs draperies, quelques pâles rayons de lumière qui attestaient, chez la gouvernante, la présence d'une veilleuse ou d'une lampe de nuit.
— Bien! se dit l'inconnu, évidemment satisfait de celte observation.
Puis, il se baissa, et, ramassant quelques minces cailloux, il se mit à les lancer les uns après les autres contre les vitres.
Madame délia Rocca, qui dormait apparemment du sommeil du juste, se lit, comme on dit, assez longtemps tirer l'oreille. Cependant, au
bout de quelques minute», ces petils coups secs résonnant à intervalles réguliers sur ses vitres, Unirent par irriter son nerf auditif : elle leva la tète, et écouta.
— C'est étrange ! se dit-elle ; je croyais le mu • guet en Italie... Rêvé-je, ou suis-je bien éveillée?
Le doute ne fut pas longtemps permis à la digne gouvernante; car non-seulement elle put s'assurer qu'elle était bien en possession d'ellemême, mais encore le bruit insolite continuait toujours, et sur une gamme ascendante qui prouvait que l'impatience du singulier visiteur allait de plus en plus croissant.
Bien sûre donc que ses sens ne la trompaient point, madame délia Rocca se jeta à bas de son lit, passa un peignoir, et entr'ouvrit les rideaux de la fenêtre, pour voir au moins si ce n'était pas la grêle qui menaçait de détruire en herbe les récoltes qu'était soi-disant allé inspecter son maître.
En apercevant l'ombre portée sur les rideaux, notre inconnu poussa un aklde satisfaction, et, sans ajouter un mot, comme il convenait au rôle mystérieux qu'il paraissait remplir, il se mit à faire des signes de tête et des gestes de bras dont, deux siècles et demi plus tard, l'abbé de l'Épée eût envié l'éloquence pour ses élèves, et
qui, dans toutes les langues du mond'e, n'eussent pu être traduits que par les plus énergiques formules de la patience poussée à bout.
La gouvernante, grâce à un rayon de lune qui venait de percer les nuages, comprit parfaitement cette pantomime expressive; mais, soit qu'elle ne voulût point avoir l'air de la comprendre si vite, ou, plutôt, qu'il ne lui convînt pas de la comprendre du tout, soit qu'elle craignît de se tromper sur l'identité du visiteur nocturne, elle laissa retomber le coin du rideau qu'elle avait soulevé, et s'effaça prudemment le long du mur.
— Eh bien, que fait-elle donc? murmura l'incounu. Est-ce qu'elle s'imagine que je me contenterai d'avoir vu sa peu diaphane silhouette ?
Comme madame délia Rocca n'entendit point cette question, et que, par conséquent, il lui fut impossible d'y répondre, notre homme, dépite, ramassa un caillou plus gros et plus lourd que tous ceux dont il s'était servi jusque-là, et le lança dans les vitres, au risque de les briser.
Le bruit inquiétant de ce nouveau projectile fit faire un soubresaut à la gouvernante. Elle vil qu'il fallaiten iinir, et reparut derrière la fenêtre au moment où une pierre dont le calibre dépassait encore celui de la précédente venait lui répéter la sommation d'ouvrir.
— Assez connue cela! se dit-elle répondant par trois légers coups frappés sur la vitre.
— A la bonne heure ! murmura, de son côté , l'homme aux cailloux.
Puis il se croisa les bras, et attendit le nez en l'air.
La signora, après être demeurée encore un moment indécise, ouvrit la fenêtre aussi doucement que possible, et, se penchant en dehors :
— Quièles-vouselque voulez-vous?demandal-elle à demi-voix.
— Qui je suis? J'ai épuisé tous les cailloux de la place à vous le dire! Quant à ce que je veux, m vous ne le savez pas, chère dame, c'est qu'en même temps que l'ouïe, vous avez eu le malheur de perdre la mémoire.
— Je ne vous connais pas, monsieur.
— Plait-il?
— Je dis que je ne vous connais pas, répéta I Italienne.
Notre homme allait s'emporter; mais, se ravisant aussitôt :
— Au fait, nous n'avons pas l'habitude de converser par les fenêtres, dit-il. Veuillez descendre, signora, et je vous donnerai le mot d'ordre, qui, je l'espère, sonnera agréablement à vos oreilles.
Cette réponse satisfit sans doute la gou-
reniante, car, changeant subitement de ton :
— Dans un instant je suis à vous, dit-elle. Et, refermant la fenêtre, elle s'empressa de
donner à sa toilette de nuit le complément qu'exigeait la décence, non sans y mêler un peu de coquetterie, puis descendit l'escalier à pas de loup, et se dirigea vers la porte de la rue, qu'elle entre-bàilla en ayant soin de n'allonger la chaîne de sûreté que de cinq ou six mailles, afin de pouvoir parlementer encore.
Mais, au lieu de parlementer à l'aide de ce moyen vulgaire qu'on appelle la parole, ce fut par gestes qu'elle procéda, se rappelant sans doute combien le personnage à qui elle avait affaire se connaissait en pantomime.
Nous voulons dire que madame délia Rocca se contenta d'allonger la main par rentre-bâillement de la porte.
Clément Marot — car, eniin, c'était lui, et nos lecteurs, qui, nous l'espérons, y mettent un peu plus de bonne volonté que la veuve italienne, ont, probablement, déjà reconnu le poëte — ClémentMarol, disons-nous, tira de dessous son pourpoint un objet qu'il déposa dans cette main tondue, lequel objet rendit un son métallique.
— Mais vous n'êtes donc pas a Milan? dit alors madame délia Rocca.
Et elle détacha tout à fait la chaîne.
— Non, répondit Marot en entrant; et c'est Fort heureux, je tous jure, pour mademoiselle Diane!... Puis-je la voir?
— Comment! à cette heure? mais vous n'y pensez pas !
— J'y peoâe très-sérieusement, au contraire! Croyez-Vous que je sois venu de Lyon ici ;'i franc étrier uniquement pour voir briller vos beaux yeux dans l'ombre, et puis m'en retourner?
— Je ne prétends pas cela, répondit la gouvernante d'un ton piqué; mais...
— Mais il n'est ni dans mes habitudes, ni dans les convenances, allez-vous me dire, de visiter les gens à pareille heure... Eh bien, signorn, vu la gravité des circonstances, nous ferons, celle fois,jie vous en déplaise, exception -à la règle.
Madame délia Rocca se laissa d'autant plus aisément persuader que Clément Marot, en considération de l'heure indue, la pria d'accepter une collection de médailles à l'efligie du roi Louis XII, lesquelles avaient» chacune un cours régulier de trois livres, comme tous les éeus frappés au même coin.
Lf jeune homme fut donc introduit dans le salon de mademoiselle de Poitiers, qui, au bout
de dix minutes, se présenta en élégant déshabillé, de nuit.
— Vous, monsieur Marot! s'ecria-t-elle en entrant; vous à Paris, vous ici, et à cette heure,
— Hélas ! oui, mademoiselle, répondit le poète. Puis il alla, timide et respectueux, lui baiser
la main, et s'appuyer au fauteuil dans lequel elle s'était assise.
— Vous dites hélas! et vous me regardez d'un air étrange... Mon Dieu! vous m'effrayez ! Que vous est-il donc arrivé de fâcheux? Auriez-vous encouru la disgrâce du roi?
— Non, Dieu soit loué !
— Qu'est-ce donc, alors? Vous partiez, me disiez-vous il y a quelques jours à peine, avec une commission d'officier, pour aller conquérir un grade, et...
La jeune fille s'interrompit en rougissant, comme si elle avait été trop loin.
— Et pouvoir, à défaut de noblesse, acheva le poète, rehausser au moins à vos yeux mon amour d'un peu de gloire... Oh ! oui, Diane, ma Diane bien-aimée, je vous avais dit cela !
Et, se laissant tomber à genoux, il prit une blanche main qu'on lui abandonna ssns résistance ; puis il ajouta :
— Mais le ciel ne voulait pas qu'il en fut ainsi
DIAIfl DE POITIERS, T. I . 6
Diane lit un mouvement imperceptible.
— Son amour aurait-il été plus fort que ses désirs de gloire, pensait-elle avec une certaine vanité féminine, et lui aurait-il rendu l'éloignement impossible?
Puis, comme le jeune homme gardait le silence, elle lui dit tout à coup :
— Vous savez que M. le comte de Poitiers est loujours absent de Paris?
Quel pouvait être le but de cette remarque de Diane?
Évidemment, de deux choses Tune: dans le langage des amants passés, présents et futurs, ou cela voulait dire: a Abstenez-vous; » ou cela Mendiait: « Osez! »
Pour mettre le lecteur à même d'opter entre les deux parties de ce dilemme, disons quelle était, vis-à-vis de Diane, la position de Clément Marot.
Mademoiselle de Poitiers, on le sait déjà, avait été présentée et reçue chez madame la duchesse d'Aleneon. Or, à l'hôtel delà duchesse, Clément Marot était presque chez lui; et, comme sa réputation commençait à s'clablir,quc tout le monde, jusqu'à son rival Mellin de Saint-Gelais, rendait justice à son talent, il y tenait très-honorablement ^a place. Cela lit que, d'une part, Diane, en
femme d'esprit qu'elle était, remarqua le poêle, et que, d'une autre part, le poëte, en homme de goût, remarqua la belle jeune iille, qui devint bientôt sa muse inspiratrice. Diane fut secrètement flattée du culte poétique dont elle était l'objet: elle reçut avec bonté les doux sonnets de Marot, qui, s'enhardissant peu à peu, iinit par y joindre l'hommage de ses tendresses. Au lieu de s'en offenser, mademoiselle de Poitiers daigna y répondre par des encouragements tacites, — au grand déplaisir de Marguerite de Valois, qui, avec l'intuition que Dieu a répartie à toutes les femmes, suivait d'un œil jaloux les progrès de celte liaison. — Transporté par ses premiers succès, Marot balbutia une déclaration que Diane écouta sans colère; il dépeignit sa passion dans les termes les plus chaleureux, et, tombant à genoux, jura qu'il ne se relèverait que lorsqu'on lui aurait accordé le droit d'aimer. Diane, qui ne voyait pas, du reste, malice à la chose, et pour qui cet amour était une sorte de hochet, octroya volontiers la permission, et consentit même à ce qu'elle fût scellée par un baiser, le poëte prétendant que ce serait la consécration de son génie. Depuis ce premier baiser, c'est-àdire depuis plusieurs mois, une foule d'autres avaient été donnés et reçus sous prétexte d'en-
tretenir le feu du génie ; si bien que, de baiser en baiser, Diane avait fini par gagner le doux mal d'amour, et par comprendre qu'on ne joue pas impunément avec le feu. Bref, au moment où nous sommes arrivés, elle eût clé bien faible contre une attaque, et la timidité de son amant commençait à lui paraître un peu humiliante pour elle-même... Quant à Marot, il aimait sincèrement, profondément la jeune fille, il l'aimait eu poète, il l'aimait avec la ferveur et le respect du brahme pour son idole; ce n'était pas de l'amour, c'était de l'adoration. Aussi se contentait-il de contempler, d'admirer, ne désirant rien de plus dans sa passion platonique; et, si, par les paroles qui nous ont forcé d'ouvrir celte parenthèse, Diane voulait dire à son amant: « Osez! » probablement celui-ci n'allailil point s'en montrer plus audacieux.
En effet, à cette question de la joune lille : « Vous savez que M. le comte de Poitiers est toujours absent de Paris? » le poète prit un air plus contrit que jamais.
— Hélas! oui, soupira-l-il répondant pour la Si eonde fois parcette mélancolique exclamation.
Diane le regarda avec élonnemenl.
— Comment ! pensa-t-elle, il regrette l'absence de mon père!
— Et c'est là ce qui me ramène à Paris, ajouta Marot.
Cette fois , Diane rougit et baissa les yeux, croyant qu'elle avait calomnié le poëte en l'accusant d'être timide à l'excès.
De son côté, le jeune homme, ne se voyant aucunement engagé à poursuivre, conserva son altitude embarrassée, cherchant comment il aborderait le pénible sujet qui était le but de sa visite.
— En vérité, reprit Diane, vous avez été bien imprudent!... Certe, je suis heureuse de vous revoir ; mais venir à cette heure, au milieu de la nuit...
— Oh! rassurez-vous, Diane : personne ne m'a vu entrer ici, et Dieu, qui m'entend, sait que je vous respecte autant que je vous adore !
Diane se mordit légèrement les lèvres.
— Si je suis venu à cette heure, au milieu de la nuit, comme vous me le reprochez, c'est qu'un motif puissant, un douloureux devoir me rappelait auprès de vous.
La voix de Clément Marot s'était si sensible ment altérée, que Diane le remarqua et s'en émut.
— Un motif puissant?... un douloureux devoir? répéla-l-elle. Que vous voulez-vous dire'
— Eh bien, Diane, votre père... M. le comle de Poitiers. •
Puis, comme il hésitait à poursuivre :
— Achevez! s'écria la jeune lille en se levant tout effrayée.
— H. le comte est arrêté, comme coupable de haute trahison !
— Mon père!... Ah !...
Et Diane retomba presque évanouie sur son fauteuil.
La blessure était faite : il s'agissait, maintenant, (Létcndrj sur la plaie un baume réparateur, et nous savons que Clément Marot l'apportait de chez la duchesse d'Alençon.
— Mais écoutez, ajouta le poëte en prenant les mains de la jeune fille, écoulez, ma Diane bien-aimée... Vous comprenez que, si j'ai eu le courage de vous annoncer cette fatale nouvelle, c'est qu'en même temps j'ai la cenitude que M. le comte de Poitiers n'a rien à craindre, qu'il ne sera point condamné, ou que, s'il venait à l'être...
— Mon père n'est pas coupable, interrompit Diana en éclatant en sanglots.
— Il ne l'est que trop, pauvre amie!
— Lui! lui, coupable de haute trahison! C'est impossible!... 11 est dévoué à son roi comme à *on Dieu, à la France comme à sa mère!
— Les plus grands cœurs ont des moments do défaillance : votre père s'est laissé entraîner dans la conspiration du connétable!
— Ah! s'écria Diane avec un accent de rage méprisante, voilà bien ceux qu'il appelait ses amis ! voilà bien ce que nous devions en attendre!
Puis, s'essuyant les yeux :
— Clément, dit-elle de sa voix la plus douce, où le retrou verai-je?
— A Tarare, où le roi vient d'envoyer le sieur Brinon, garde de son petit sceau, avec M. le grand maître et le comte de Chabannes, à l'effet d'instruire le procès.
— Brinon! Chabannes! deux ennemis de mon père!... N'importe, j'irai...
— Diane, ditMarot, croyez-moi, c'est inutile : non-seulement vous n'obtiendriez rien pour votre père, mais encore vous ne pourriez le voir, vous ne trouveriez que des juges implacables, des hommes aussi sévères que la loi, aussi froids que la hache du bourreau, et résolus à condamner pour faire un exemple...
— Et vous me disiez que mon père n'avait rien à craindre ! interrompit la jeune fille retombant dans son désespoir.
Puis, avec des larmes amères :
— Et, moi, fille indigne , iille coupable, au lieu tle me couvrir de vêtements de deuil, au lieu de me renfermer dans la prière pour tâcher de fléchir le Seigneur, je ne voyais dans ma vie que fleurs et sourires, je faisais des rêves insensés d'amour et de bonheur !
— Est-il possible? s'écria Marot avec ravissement. Oh ! Diane, n'essayez point de les chasser, ces beaux rêves, ces visions rayonnantes, puisque, sans attendre même qu'il fût condamné, j'ai sollicité et obtenu la grâce de votre père!
Et, il raconta à la jeune iille comment il avait reçu du roi une mission auprès de la reine mère ; comment, au sortir du Louvre, il s'était rendu chez madame la duchesse d'Alençon, et comment, enfin, celle-ci lui avait formellement promis la grâce du comte de Poitiers.
Diane connaissait tout l'ascendant de Marguerite sur l'esprit du roi; aussi se laissa-t-elle facilement convaincre et rassurer.
Alors, elle se jeta avec effusion dans les bras du poète, de ce lidèle ami que le ciel lui avait donné, et dontelle arrosa le visage de ses larmes de reconnaissance.
Clément Marot sut-il mettre à profit ce moment d'abandon?
Nous n'oserions l'a (limier.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, une" heure après, tandis que madame dellaRocca reconduisait le jeune homme, Diane, restée seule, laissa échapper un long bâillement — de fatigue ou d'ennui.
Vf
B.«- l'réftcnt «mi fuee n> l'avenir,
La duchesse d'Étampes, cette charmante jeune femme à laquelle nous venons de consacrer trois volumes qui portent son nom, était la belle-fille de madame de Châteaubriant, et avait pour elle une affection sincère, quoique mêlée, comme toutes les affections féminines, d'un grain de jalousie.
Or, nous avons dit que M. lecomte de Poitiers, dans le but de produire sa fille, et de lui frayer
le chemin de la cour, l'avait fait recevoir, el chez la duchesse d'AIençon, et chez madame de Cliàleaubriant.
Diane et la duchesse d'Èlampcs s'étaient donc rencontrées, — non chez la fière Marguerite de Valois, où la maîtresse de François Ier eût été mal venue, mais chez madame deChàleaubriant; et toutes deux, nobles, jeunes et belles, s'étaient senties attirées l'une vers l'autre par une sympathie qui avait bientôt amené entre elles une étroite intimité.
Aussi, la première idée qui vint à Diane en se levant, vers midi, fut de monter en litière, et de se faire conduire chez son amie, afin d'implorer l'aide de celle-ci, et d'y pouvoir recourir, au cas improbable, mais possible, où l'influence de la sœur du roi ne serait pas assez puissante sur Sa Majesté pour obtenir la grâce de M. de Poitiers, lorsque le comte n'aurait plus que ce moyen de sauver sa vie.
Mais, avantde pénétrer avec Diane dans l'hôtel d'Ëlampes, rappelons en peu de mots ce qu'était la duchesse.
Fille de M. de Pisseleu, elle avait été, dès sa première jeunesse, admise au nombre des demoiselles d'honneur de la reine mère , madame Louise de Savoie, et elle avait seize ans à peine,
lorsque celle-ci, ayant échoué, comme nous l'avons vu, dans ses tentatives amoureuses et même matrimoniales auprès du connétable de Bourbon, s'imagina qu'elle aurait plus de succès en s'adressant au maréchal Lautrec; mais Lau- Irec, qui était l'ami du connétable, prit la chose de si mauvaise grâce, que la reine mère jura de le faire disgracier à son tour, dès qu'elle en trouverait l'occasion. Lautrec fut, au moins, assez galant pour la lui fournir. D'abord, il hasarda linéiques propos légers qui donnaient à son auguste ennemie prétexte de s'irriter contre lui; puis, comme, par suite de ces propos, elle avait mis à ses trousses des hoquetons chargés de l'arrêter, il réunit tous les gens de sa sœur, madame de Chàteaubriant, les arma de hallebardes, et les lança sur les hoquetons, qui furent bel et bien précipités dans la Seine. — Dès lors, la rébellion était évidente, et il suffisait de porter plainte au roi pour qu'elle fût châtiée. Le lendemain, en effet, la reine mère eut le plaisir de voir ce nouvel ennemi privé de ses emplois à la cour, et indéfiniment exilé dans ses terres. Toutefois, ce n'était pas encore assez : madame de Chàteaubriant n'avait point perdu tout empire sur l'esprit du roi, et il était à craindre quelle n'usât de son crédit pour faire tourner la disgrâce
de son frère en un congé de quelques jours, et son exil en un simple voyage d'agrément. Il fallait donc prévenir ce danger, et le meilleur moyen, c'était d'en détruire la cause, c'est-à-dire madame de Chàteaubriant elle-même. La reine mère manœuvra en conséquence, et lit si bien qu'au bout' de quelque temps, le roi, devenu amoureux fou de mademoiselle Anne de Pisscleu, envoya madame de Chàteaubriant rejoindre Lautrec en province.
Cependant, Anne avait un amant — fils anonyme de la favorite — qu'elle aimait avec toute l'ingénuité d'une jeune fille de seize ans; elle l'avoua au roi, en le priant de vouloir bien prêter les mains à leur mariage. Le roi promit tout ce que demanda la pauvre enfant, songeant à part lui que, s'il ne pouvait supprimer l'amour, il enverrait l'amoureux se faire supprimer luimême sur quelque champ de bataille, à la plus grande gloire de la France. L'amour tint bon contre tout; alors, le roi réduit à celte extrémité, maria les deux jeunes gens ; mais, le soir même des noces, il fit donner l'ordre à Ml de Chartres — c'était l'époux — de partir pour l'armée de Navarre, où il serait placé sous les ordres de M. d'Alençon, lequel commandait l'avanl-garde, et lui fournirait l'occasion de gagner
une compagnie. Les choses marchèrent on ne peut mieux ni plus vite : M. de Chartres se lit tuer à la première affaire, et la jeune veuve vint reprendre son service auprès de la reine mère ; or, comme, pour suivre son mari, Anne avait quitté son service sans permission, madame Louise de Savoie la confina dans un couvent sous le hon plaisir du roi. Celui-ci voulut bien pardonner, à la condition que la jeune femme se laisserait faire duchesse; c'est-à-dire qu'il la maria une seconde fuis, mais à un duc de sa façon, lequel n'eût rien de plus pressé que d'aller faire des promenades solitaires sur les bords de la Garonne. Alors, Anne, devenue duchesse d'Llampes, eut beau se défendre contre l'amour de François 1er; madame de Châleaubrianl et Lantrec eurent beau se jeter ou jeter leurs alliés en travers de toutes les intrigues du roi et de la reine mère, il arriva un jour où la pauvre fille succomba... Mais la duchesse d'Ltampes n'avait point pardonne sa défaite au roi de France, et elle devait, par le honteux traité de Crespy, la lui faire payer cher!
Lu attendant, nous retrouvons la jeune duchesse résignée à son sort, folle de plaisirs, ardente à toutes les fêles qui l'étourdissent, etaffec- Ian1 d'aimer le roi au point d'être jalouse de la
reine. Ses beaux yeux sont souvent rougis comme s'ils venaient de pleurer des larmes brûlantes; son teint, où devrait éclater encore toute la fraîcheur juvénile, a pâli sous cette ombre que projette l'aile de la Douleur. Pour les uns, elle est bonne, affectueuse et douce; pour les autres, elle est impérieuse et hautaine, quand elle n'est pas indifférente ou dédaigneuse. Ces derniers sont naturellement ceux qu'elle regarde comme ses ennemis : le duc d'Alençon, d'abord; puis la reine mère, puis la confidente de la reine mère, madame de la Motte Vaudron, puis l'indigne duc d'Élampes, que l'on dit maintenant retiré dans un couvent, puis la supérieure du couvent où elle avait été jetée elle-même, puis, eniin, tous les gens qui ont contribué à la livrer au roi. Quant à ses amis, ce sont ceux qui l'ont défendue : madame de Chàteaubriant, Laulrec, Clément Marot, Triboulet, le docteur Akakia, autrement dit Sans-Malice; ce serait encore, si, dans sa position, elle pouvait lever les yeux jusqu'à elles, la reine Claude ou la belle Marguerite de Valois.
Lorsque l'on annonça mademoiselle de Poitiers à l'hôtel d'Étampes, la duchesse causait d'affaires avec M. l'architecte du roi, qu'elle congédia sans façon pour courir au-devant de la jeune fille.
— Vous avez entendu, monsieur? dit-elle en sortant; que cette aile de l'hôtel ait été bâtie sur les dessins du Primatice ou de Sa Majesté ellemême, cela m'importe peu; ce qui m'importe, c'est qu'elle soit abattue sur-le champ, et reconstruite suivant les dispositions que je vous ai indiquées tout à l'heure... quille à la faireabattre une seconde fois, dans le cas où je ne m'en accommoderais point, et dût-il en coûter dix millions! Allez, monsieur! vous connaissez ma volonté.
Madame la duchesse d'Étampes, si prodigue de millions, n'ignorait cependant point que, pour organiser son expédition d'Italie, François Ier avait été réduit à créer de nouveaux offices, et à les mettre à l'encan ; à aliéner une partie des domaines royaux, et à vendre une balustrade d'argent massif dont Louis XI, dans un de ses accès de ridicule dévotion, avait fait entourer le tombeau de Saint-Martin.
— C'est vous, ma belle amie! continua la duchesse d'Étampes en changeant subitement de ton, et en embrassant Diane, qu'elle entraîna dans son boudoir. Que c'est mal de vous faire désirer si longtemps!...
Levez donc les yeux, mademoiselle, et regardez-moi... Mais, Dieu me pardonne, vous
toujours si riante, si folle, vous voilà toute grave et toute soucieuse! Qu'arrive-l-il? Voyons! est-il en mon pouvoir de vous consoler?... Dites vile, que je vous rende votre gaieté, et puis nous causerons après.
Les deux jeunes femmes s'assirent côte à côto sur des coussins de cachemire, un bras passé autour de la taille l'une de l'autre, et se tenant par la main comme des sœurs.
— Ah! j'imagine, ma charmante sournoise, que nous pleurons, pendant l'absence du père, une absence plus pénible encore !
— Non, répondit Diane essayant de sourire, non, je vous jure.
— Vous allez me dire que vous n'aimez pas un absent, peut-être!
— Un absent?... Non.
— Clément Marot est donc à Paris ?
— Oui.
— Quel conte me faites-vous là!... Si Clément Marot était réellement à Paris, n'en serais-je pas déjà instruite? ne serait-il pas venu me donner des nouvelles du roi?... Mais, j'y songe, le malheureux aurait-il quitté l'armée sans permission ?
— Oh! non, non, au contraire!
— Comment! il est venu à Paris avec la per-
DIA>E DE POÎTIF.R-:, T. 1 . 7
mission du roi, et il n'aurait rien à nie dire de la part de Sa Majesté?
— C'est que les affaires qui l'ont ramené celle nuit sont d'une telle importance...
— Quelles affaires?
— D'abord, le roi ne part plus pour l'Italie...
— Bon ! qui l'en empêcherait, quand je n'ai pu y réussir?
— Une conspiration!
— Une conspiration? répéta la duchesse avec effroi.
Et elle devint presque livide, et trembla do tous ses membres.
— Ah! vous aimez bien le roi! dit Diane voyant la profonde émotion de son amie.
— Oui, oui... en effet, je l'aime beaucoup... Mais, cette conspiration, quelle est-elle? le savez- vous?
— Mon Dieu, j'ai oublié les détails... seulement, il parait que le connétable de Bourbon...
— Assez! assez!... Taisez-vous! interrompit la duchesse en se levant d'un air égaré.
— Et mon père, entraîné malgré lui..., voulut reprendre Diane.
— Oui, je sais... je sais...
— Comment! vous savez...?
— Moi! fit la duchesse de plus en plus trou-
blée; moi, je sais que votre père est arrêté?
— Mais oui, puisque vous me le dites!
Anne, dans l'égarement où elle était, eût sans doute, sous les yeux sévères d'un juge, avoué qu'elle connaissait tous les détails de la conspiration dont son amie venait de iuiparler.etqu'au fond du cœur, elle faisait même des vœux pour la réussite du complot; mais, rappelée au sangfroid par les paroles de Diane, elle parvint à maîtriser son émotion, et, se rasseyant près de la jeune tille :
— Pauvre amie ! votre père est arrêté ! lit-elle d'un air de condoléance, et comme si cette nouvelle était la cause de son agitation.
— Vous le disiez vous-même tout à l'heure...
— Vous croyez?... Mon Dieu, chère belle, c'est qu'alors la tristesse de vos regards et l'émotion de votre voix me l'avaient fail deviner; car je l'ignorais absolument, je vous jure, et je n'en suis guère instruite encore, puisque c'est à peine si vous m'en avez dit le premier mot.
— Eh bien, reprit Diane sans insister davantage, en approchant de Moulins, Sa Majesté a été informée que M. le duc de Bourbon conspirait contre elle, et n'attendait que le moment où l'armée d'Italie aurait franchi les Alpes, pour ouvrir aux ennemis de la France les boulevards du royaume.
La duchesse ne put réprimer un nouveau tressaillement; mais, se remettant aussitôt :
— Quelle abominable machination! dit-elle. Et le roi a, probablement, fait arrêter sur l'heure M. le connétable? il l'a fait juger, condamner et exécuter comme un traître?
— Hélas! non... C'est mon père qui a été arrêté ! El voilà pourquoi je viens à vous, ma nonne Anne.
— Mais le connétable...? demanda la duchesse avec anxiété.
— Il a pu s'échapper, lui : il est maintenant hors de France, et sous la protection de l'empereur Charles-Quint.
— Ah!...
— Qu'avez-vous donc encore, mon Dieu?
s'écria Diane en voyant s'empourprer soudainement la ligure de son amie.
— Rien... je n'ai rien..., répondit madame d'Étampes, si ce n'est la part que je prends à voire douleur.
Et, en disant ces mots, elle avait dans le regard quelque chose de radieux.
Diane, si peu déliante qu'elle fût, remarqua, cependant, que la douleur de la duchesse se manifestait par des signes bien voisins de la joie; toutefois, elle garda pour elle cette observation.
— Merci, Anne! merci de votre sympathie! dit-elle. En me l'exprimant, vous consolez déjà mon malheur... Mais, si je vo-s suppliais à genoux, les mains jointes, de m'en donner une preuve éclatante? si — égoïste que je suis — je ne m'étais souvenue de vous que parce que j'avais à implorer votre appui?... l
Anne, ne comprenant pas bien où voulait en venir la jeune fille, qui la suppliait réellement à genoux et les mains jointes, lui demanda l'explication de ses paroles.
Alors, Diane rappela le danger que courait son père, la condamnation dont il était menacé, avouant à la duchesse qu'elle avait osé compter sur elle pour fléchir la colère du roi.
— Oui, chère Diane, oui, répondit madame d'Étampes, mon appui vous est assuré, et je vous remercie de n'avoir point douté de mon cœur... Si vos tristes prévisions se réalisent, je m'engage, dès ce moment, à obtenir la grâce de M. de Poitiers.
Cet engagement pris par son amie, Diane se rasséréna tout à fait; elle dit quelle puissante protection Clément Marotlui avait obtenue déjà dans la personne de Marguerite de Valois.
A ce nom, la duchesse parut étonnée.
— Ah! lit elle, M. Marot vous a promis que
madame cTAlençon intercéderait pour votre père?
— Positivement... Aussi, vous comprenez tout mon bonheur, maintenant que vous-même...
— Et M. Marot parlait au nom de la duchesse ?
— Oui, oui, en son nom.
— Ah ! répéta madame d'Étampes.
Et, en elle-même :
— C'est étrange ! pensait-elle ; madame d'Alencon aime ardemment Clément Marot, et elle n'est point sans s'être aperçue de l'amour du poëtc pour Diane... D'un autre côté, en conspirant contre le roi, c'est contre la duchesse ellemême que conspirait le connétable... Comment peut-elle raisonnablement s'intéresser à une rivale età un ennemi?...
La favorite demeura un moment pensive, les yeux fixés sur Diane; puis, comme celle-ci semblait l'interroger du regard :
— Vous êtes bien belle, chère amie ! dit-elle en caressant les boucles soyeuses de la chevelure de la jeune fille.
Anne, sans s'en apercevoir, continuait tout haut ses réflexions. Diane, qui ne doutait pas le moins du monde de sa beauté, trouva pourtant assez singulière la remarque de son amie, et elle eût été fort embarrassée d"y répondre, si, en ce
moment, la conversation n'avait été interrompue.
Un page entièrement velu de velours rouge, et portant aux manches de son surcot les armoiries de la duchesse d'Étampes, souleva la portière, et annonça Clément Marot.
Les deux jeunes femmes se levèrent, Diane en rougissant, la favorite en pâlissant de nouveau, comme si elle s'attendait à une mauvaise nouvelle.
Clément Marot entra d'un air dégagé, sous le regard inquiet de la duchesse, dont il s'approcha, le sourire aux lèvres, cl qu'il salua avec une affectueuse familiarité.
— Diane! lit-il remarquant seulement alors mademoiselle de Poitiers.
Et, sans doute, oubliant la mission qu'il venait remplir à l'hôtel d'Étampes, il allait se confondre en hommages devant sa belle mailresse, lorsque la duchesse, le prenant par la main, lui demanda d'une voix tremblante, s'il se présentait de la part du roi.
— Oui, madame, répondit le jeune homme. Et il remit à la favorite un message scellé aux
armes de la maison de Valois, et qu'il portait à sa ceinture suivant l'usage du temps.
Après quoi, s'avançant vers Diane, qui se te-
nait à distance, appuyée au marbre d'une console :
— Ah ! lui dit-il à voix basse et d'un ton de . reproche, ne m'aviez-vous pas juré, au moment où je quittai Paris, de ne plus remettre les pieds dans cette maison?
— Pardonnez-moi, Clément, répondit la jeune fille : je croyais qu'en l'absence du roi...
— Diane, lorsqu'on a votre beauté, et qu'on tient à l'honneur de son nom, c'est plus qu'une imprudence, c'est une faute de voir dans l'intimité une femme comme la duchesse... Le roi est absent, dites-vous? Mais, quand il reviendra, pourrez-vous briser toute relation avec madame d'Élampes? êles-vous sûre qu'un jour il ne vous rencontrera pas chez elle, et qu'alors...?
Diane, blessée, allait répliquer, quand la duchesse poussa une exclamation de rage.
— Ah! s'écria celle-ci laissant tomber à ses pieds la lettre du roi, dont elle n'avait pu lire que les premières lignes; -— le lâche !...
Diane et Clément Marolsc retournèrent vivement, et virent la favorite s'affaisser sur un fauteuil, les yeux hagards, la bouche ouverte, la respiration suspendue.
— Madame..., fitDiane courant à elle pour la soutenir, tandis que, mieux avisé, Clément Ma-
roi se penchait vers la lettre du roi, afin d'étudier la cause avant de s'occuper des effets. . — Laissez-moi ! reprit la duchesse avec un air d'égarement, et en repoussant loin d'elle la jeune fille. Vous êtes venue me demander la grâce de M. de Poitiers?... C'est un lâche! entendez-vous bien? un gentilhomme sans cœur et sans courage! un traître !...
Marot, qui semblait être sourd à l'éclat de cette
colère, commençait à déchiffrer la missive royale;
'mais la duchesse, comme si elle avait encore
assez de présence d'esprit pour comprendre
l'intention du poëte :
— Oui, un traître! reprit-elle en s'élançant sur la lettre, qu'elle ramassa et se mit à froisser dans sa main ; — et peut-être empêchera-t-il que je n'accomplisse la plus noble vengeance que jamais femme ait rêvée!
— Madame, interrompit Diane avec douleur, mais, en même temps, avec une suprême dignité, il se peut qu'aux yeux du monde, M. le comte de Poitiers se soit rendu coupable de trahison ; mais j'ai l'honneur de vous faire observer qu'il est mon père, et que, si j'ai cessé d'être votre amie, je suis encore votre hôte?
Soit que ces fières paroles eussent produit sur elle l'effet que Diane en devait attendre, soit
que le violent accès de rage auquel elle venait de se livrer eût épuisé ses forces, la duchesse ne répliqua point; elle se rassit dans son fauteuil, la tête baissée, les yeux toujours fixés sur celte lettre, que sa main crispée serrait comme une tenaille.
— Madame, dit Clément Marol, qui la croyait devenue folle, quel messager de malheur suisje donc, pour vous mettre dans un pareil élat?-...
— Pardon, Diane! interrompit la duchesse eu se relevant; oubliez l'insulte que je vous ai faile... Hélas! si vous pouviez savoir!... Vous étiez venue me demander la grâce de votre père, et il est cause que j'ai maintenant à solliciter la mienne!...
Et, sur cette explication qui était un nouveau mystère, elle s'éloigna toute chancelante, la main gauche appuyée à son cœur, la main droite tendue en avant, comme si elle ne pouvait perdre des yeux la lettre du roi, et passa dans une pièce voisine, où elle donna enfin un libre cours aux larmes qui l'étouffaicnt.
Mademoiselle de Poitiers et Clément Marol restèrent un instant à se regarder l'un l'autre, s'épuisant à chercher le mot de celle scène énigmalique; mais tous deux en furent pour leurs frais d'intelligence.
Alors, Diane reprenant la parole :
— Et vous aussi, monsieur, dit-elle, vous m'avez offensée, il me semble!...
Pourtant, le poëte réclama son pardon avec tant d'éloquence, qu'après quelques minutes d'explication, elle daigna lui prendre le bras pour sortir de l'hôtel d'Étampes, et regagner le Châtelet.
fi. a Dégradation.
Le comte de Poitiers, arrêté le 5 septembre comme complice du connétable de Bourbon, avait été immédiatement transféré à Tarare, et, là, jeté dans un cachot dont les murs de granit et les triples verrous étaient moins sûrs encore que les cinquante hommes d'armes qui le gardaient, sous les ordres d'un olïïcier dévoué au roi jusqu'au fanatisme.
Quelques jours après, ainsi que nous l'a fait
connaître Clément Marot, le sieur Brinon, garde du petit sceau de Sa Majesté, et premier président de Rouen, était arrivé, muni de pouvoirs en forme pour interroger le prévenu; il était accompagné du maréchal de Ghabannes, et assisté d'un maître des requêtes.
Si pressant que fût le sieur Brinon, il ne put rien tirer de M. de Poitiers: non-seulement le comte ne se laissa arracher aucun aveu, mais encore il nia énergiquemeiit tous les faits mis à sa charge. Toutefois, comme il avait été amené à parler du connétable, et qu'il essayait de le justifier, il laissa échapper un mot, un nom, qui fit qu'aussitôt M. de Chabannes monta à cheval, et partit ventre à terre communiquer au roi cet incident de l'interrogatoire.
François Ier, après avoir frissonné et pâli, répondit au maréchal :
— C'est bien, monsieur... Dites de ma part à M. Brinon que ma volonté est qu'il suspende l'interrogatoire du comte pour s'occuper exclusivement des autres prévenus; dites-lui, en outre, que je considère comme une calomnie infâme le soupçon que M. de Poitiers, dans l'espoir d'amoindrir son crime, a fait planer sur une personne dont le nom ne doit être en rien mêlé à cette affaire... J'entends même que, si quelque
autre des prisonniers osait prononcer ce nom, justice en soit faite à l'instant même!
Le lendemain, M. de Poitiers fut transféré au château de Loches; et, par lettres du 11 septembre, le roi renvoya la cause à un conseil composé de messire Jean de Selve, premier président de Paris, d'un maître des requêtes, d'un président des enquêtes, et d'un conseiller de cour.
Ces nouveaux commissaires, qui avaient ordre de recommencer entièrement l'instruction, se transportèrent aussitôt à Loches, et vinrent interroger le comte dans son cachot, au milieu de la nuit, pour que rien ne pût transpirer de ses révélations.
Mais le prévenu continua de nier d'une manière absolue les faits qui lui étaient imputés, et, comme il avait été secrètement informé la veille de la réponse faite par Sa Majesté au maréchal de Chabannes, il se garda bien de répéter le nom qu'il avait involontairement prononcé devant les commissaires de Tarare.
Alors, messire Jean de Selve le confronta avec M. Hector d'Angeray, lequel s'était décidé à tout avouer, et qui soutint que le comte était présent lorsque lui, d'Angeray, avait été envoyé en Espagne, avec le sieur da Beaurain, pour porter
à l'empereur le traité signé du connétable.
M. de Poitiers persista un moment encore à repousser l'accusation ; mais bientôt, pressé par les commissaires, et convaincu par l'évidence, il vit que ses dénégations ne feraient que le compromettre davantage, et, songeant peut-être à sa fille, il se mit à fondre en larmes, puis, au milieu de celle défaillance physique et morale, confessa la vérité des détails qu'avait révélés son complice Hector d'Angeray.
Procès-verbal de cet aveu fut dresse par le greffier, et le conseil se retira.
Le 10 décembre, le dossier de l'instruction arrivait au parlement de Paris, chargé de prononcer le jugement définitif, et les accusés détenus, qui étaient— y compris M. de Poitiers — au nombre de huit, étaient écroués dans les prisons duChâtelet.
Si le cachot où il se trouvait alors avait été exhaussé d'une cinquantaine de pieds, et que le mur eût été percé d'une lucarne quelconque, M. de Poitiers, en regardant par celte lucarne, aurait pu apercevoir les fenêtres de madame délia Rocca et le toit qui abritait Diane.. .
Le parlement, fidèle aux instructions qu'il avait reçues, ne s'égara point en de longues délibérations; au bout de quelques jours, il
rendit, contre le comte de Poitiers, seigneur de Saint- Vallier, un arrêt portant que, « pour raison de plusieurs séditions, conspirations et machinations , commises par luy contre le roy et son royaume, il était déclaré criminel de lèsemajesté, et, comme tel, condamné à avoir la teste tranchée; que ses biens seraient acquis et confisqués au profit du roy, et, que, avant l'exéculion, ledit Saint-Vallier aurait la question ordinaire, pour savoir ses complices de la conspiration. »
Cet arrêt, ne comportant ni appel ni sursis, il ne restait plus qu'à livrer le condamné au bourreau, après lui avoir appliqué la question; seulement, comme M. de Poitiers était chevalier de l'ordre de Saint-Michel, et qu'il ne pouvait porter cet ordre sur l'échafaud, il fallait préalablement qu'il passât par ce que l'on appelait alors Yexautoration. Cette triste cérémonie devait s'accomplir dans les vingt-quatre heures.
Diane connaissait l'arrêt du parlement; elle savait que lexautoralion aurait lieu dès le lendemain, et, en attendant la grâce de son père sur laquelle elle comptait toujours, elle sollicita la faveur de l'assister dans celte douloureuse circonstance.
Sa demande fut admise, grâce aux instances
de Clément Marot, qui convînt avec elle que, pour gagner quelques jours, le comte se déclarerait malade : pendant ces quelques jours, le roi, qui venait de rentrer à Paris, aurait le temps d'expédier ses affaires les plus urgentes, et d'écouler les supplications de sa sœur madame la duchesse d'Alençon.
Diane se rendit donc au Châtelet, accompagnée de madame délia Rocca, ou plutôt appuyée au bras de celle-ci ; car, quelles que fussent ses espérances pour l'avenir, la pauvre enfant n'en était pas moins accablée par son malheur présent.
Après avoir parlementé au guichet, elles furent introduiles, d'abord, dans une cour sombre, étroite, humide, où débouchaient quatre corridors dont les portes massives et bardées de fer semblaient suinter les larmes des malheureux que la justice du roi retenait sous leurs impassibles verrous.
Cependant, au moment où Diane entra dans cette cour, l'écho d'un refrain trivial et obscène arriva à son oreille.
C'étaient les heureux du Châtelet, les larronneurs et les tirelaines, ou voleurs proprement dits, qui charmaient les ennuis de leur captivité. Ces messieurs, étant des prisonniers sans con-
UIA\r l)F. POITIERS, T. i. 8
séquence, habitaient des cachots avec soupirail affleurant au sol de la cour, et pouvaient ainsi contempler un coin de l'azur du ciel.
Ce n'était point, nous le savons, parmi ceux-lù que mademoiselle de Poitiers devait chercher son père.
Le geôlier qui précédait les deux visiteuses ouvrit la porte d'un des quatre corridors, et le parcourut avec elles dans toute sa longueur, faisant résonner les dalles sous sa marche pesante.
A Pextrémilé de ce corridor se trouvait un escalier qui s'enfonçait en terre comme une vis colossale; la porte en était munie de trois verrous à cadenas, et elle était si épaisse, qu'il fallait des efforts d'athlète rien que pour la faire tourner sur ses gonds. Mais le geôlier était robuste, et avait une longue expérience de la chose; aussi Diane sentit-elle bientôt monter à son visage une bouffée de cet air tiède et méphitique qui sort des caves longtemps fermées, et qui semble un vent du sépulcre.
La pauvre tille compta vingt marches.
Elle atteignit alors un palier de pierre dans un angle duquel se consumait une torche de résine.
Sur ce palier s'ouvraient trois portes doublées de fer, et , derrière ces portes, on entendait un murmure de soupirs et de malédictions.
Diane s'arrêta, retenant son souffle, pour lâcher de reconnaître la voix de son père. Le geôlier remarqua l'attitude de la jeune fflle.
- Ce sont des complices du Bourbonnais et de M. de Poitiers, dit-il continuant à descendre : MM. de Prie, d'Angeray, d'Esguières et de la Vauguyon.
— Et mon père, monsieur, mon père?...
Le geôlier, qui avait descendu les vingt premières marches en fredonnant, reprit sa chanson, et ne répondit pas.
A tout seigneur, tout honneur : M. de Poitiers, que l'on considérait au Cliâtelet comme le lieutenant du connétable, y était traité avec les précautions particulières dues à son rang et à son tilre.
Diane compta encore vingt marches, et arriva à un second palier en tout semblable au précédent : c'était le même nombre de portes, les mêmes frais de luminaire, le même bruit de plaintes; seulement, les plaintes n'étaient déjà plus que des gémissements; la force des prisonniers ne leur permettait pas d'aller jusqu'à la malédiction.
Le geôlier n'interrompit point son fredonnement, et continua sa marche descendante.
- Ah !... fit Diane fléchissant sur ses genoux.
Madame dclla Rocca, qui avail prévu cette faiblesse, soutint la jeune Mlle, et l'entraîna, pour ainsi dire, suspendue à son bras.
Puis, se penchant à son oreille :
— Courage! lui dit-elle; vous savez ce qu'on vous a promis...
Diane comprit à quelle promesse la gouvernante faisait allusion, et la remercia, par un serrement de main, de la lui rappeler en ce moment : elle ignorait, comme de raison, combien de belles médailles à l'effigie de Louis XII avaient gravé ce souvenir dans la mémoire de madame délia Rocca. Dans sa position, cela lui importait peu, du reste : elle ne comptait même plus les degrés.
Enfin, arrivé à un troisième palier aux dalles visqueuses et glissantes, le geôlier s'arrêta devant une porte qui disparaissait presque entièrement sous son armature de fer.
Il choisit trois clefs dans son trousseau, ouvrit trois cadenas, fit glisser trois verrous; puis, se cramponnant à la poignée d'un de ces verrous, tira violemment à lui, et la porte fut ouverte.
— C'est ici, dit-il en reprenant haleine. Diane se précipita en avant, et alla tomber
évanouie dans les bras de son père, tandis que madame délia Ronca. ayant saisi la torche qui
brûlait sur ce troisième palier, entrait derrière la jeune fille pour éclairer le cachot.
Le geôlier referma la porte sur les deux visiteuses, puis remontal'escalierde son pas compté, en reprenant tlegmatiquement le premier couplet de sa chanson.
C'était, nous l'avons dit, vers la fin de décem • bre : il gelait à ce point qu'en face même du Châlelet, piétons, chevaux, voitures, traversaient la Seine sur la glace.
M. de Poitiers, à demi vêtu, était couché sur un grabat; son cachot, où l'air n'arrivait que par un pelit guichet à barreaux pratiqué dans la partie supérieure de la porte, était simplement meublé d'une chaise, d'une table et de quelques ustensiles d'absolue nécessité; sur la table, il y avait une gamelle et un pain, sous la table, une cruche pleine d'eau.
Le comte avait reçu notification de sa sentence, et son confesseur venait de le quitter; il attendait l'exautoration/ et pensait qu'une fois cette formalité accomplie, on lui donnerait immédiatement la question, pour, ensuite, le conduire en Grève, et en finir avec lui.
— Mon père, madame la duchesse d'Alencon s'est engagée à obtenir du roi votre grâce, murmura Diane en le couvrant de larmes et de baisers.
Et, comme elle était incapable d'en «lire davantage, madame délia Itonea se chargea dupliquer au comte sur quoi se fondait cet espoir.
— Hélas! dit le condamné, madame la duchesse d'Alençon peut beaucoup sur l'esprit de son frère; mais le roi est bien irrité!...
— 01» ! mon père, je vous en supplie, n'arrachez pas démon cœur celle dernière espérance... î.a duehesse s'est engagée, vous dis-je !
— J'entends bien, ma pauvre fille>.. Cependant...
— Vous obtiendrez votre grâce, mon père! vous l'obtiendrez, dussé-je aller moi-même la demander au roi !
Il y avait dans l'accent de Diane une telle exaltation, dans ses yeux un lel égarement, que M. de Poitiers n'insista pas. Il embrassa tendrement sa fdle, et il eût été difficile de dire si ses caresses exprimaient un remerciment ou une crainte.
Bientôt, on entendit un bruit de pas retentissant dans l'escalier.
C'était le comte de Ligny, qui, chargé par le roi de procéder à la dégradation de M. de Poitiers, arrivait avec une nombreuse suite.
Cette suite se composait d'un président, de cinq conseillers, du greffier criminel cl de six
gentilshommes parmi lesquels figuraient le duc de Montmorency et le marquis d'Eu; — le premier était le favori du roi ; le second, un courtisan ridicule et poltron qui tenait ses filles à cent lieues de Paris, dans un château fortifié,pour les soustraire à la convoitise de Sa Majesté; ce qui égayait fort la cour, et le roi plus que tout le monde.
La porte se rouvrit donc, et les treize personnages dont nous venons de parler, entrèrent dans le cachot, M. de Ligny en tète.
Le geôlier resta sur l'escalier avec les archers du Chàtelet, comparses obliges de cette cérémonie.
Diane et sa gouvernante, agenouillées près du grabat, abaissèrent leur voile, et se mirent à prier. Les six gentilshommes passèrent au fond, et les cinq conseillers se rangèrent à gauche; le greffier criminel jeta ses paperasses sur la table, où madame de la Rocca avait posé la torche; et M. de Ligny, ayant le président à sa droite, se trouva face à face avec le condamné.
Celui-ci se leva, pâle comme un spectre.
Alors, sur un signe de M. de Ligny, le greffier prit la chaise, et s'assit.
Tous les assislanls se découvrirent.
— De par le roi, dit d'une voix émue M. de
Ligny, il est enjoint au sieur de Poitiers de Saint-Vallicr,condamné, par arrêt du parlement de Paris, à avoir la tête tranchée, comme coupable du crime de lèse-majesté, de se prosterner devant nous, pour se voir dégrader de tous ses titres et honneurs, et notamment de l'ordre de monseigneur Saint-Michel, qu'il s'est rendu indigne de porter par ses trahisons et perfidies envers la personne de Sa Majesté Très-Chrétienne...
Après ce préambule, le greffier lut les considérants de l'arrêt, rédigés avec la proxilité qui distingue tout particulièrement les actes judiciaires de l'époque.
M. de Poitiers, quoiqu'il lut préparé à cette triste cérémonie, n'eut pas la force d'écouter la lecture jusqu'au bout : un tressaillement nerveux agita tout son corps, les jambes lui manquèrent, et il tomba sur ses deux genoux en se voilant la ligure de ses mains et en éclatant en sanglots.
— Mon père ! s'écria Diane, mon père, du courage!...
Et, l'entourant de ses bras, elle le pressa sur son cœur avec un élan de tendresse indicible.
C'était elle, pauvre lille, qui, maintenant prêchait le courage; elle qui, en comptant les
marches de l'escalier, avait failli tomber évanouie !
Voyant que M. de Poitiers ne portait pas les insignes de Tordre dont il avait mission de le dégrader, le comte de Ligny lui demanda ce qu'il avait fait de son grand cordon.
— Je ne sais..., balbutia M. de Poitiers. Je l'ai perdu, je crois, le jour où j'ai été arrêté...
Alors, M. de Montmorency s'avança, et, détachant son grand cordon, voulut en revêtir le prisonnier, mais celui-ci s'y opposa énergiquement.
— Condamné, dit le président d'une voix sévère, nous sommes ici les exécuteurs d'ordres souverains : c'est donc à nous de commander, à vous d'obéir !
Diane, par un serrement de main, acheva de vaincre la résistance de son père, et le brillant collier de monseigneur Saint-Michel fut attaché sur les épaules du patient.
— De par le roi, répéta M. de Ligny avec la même émotion qu'il avait déjà montrée, — car le comte avait été de ses amis, — je vous dégrade, comme un déloyal chevalier, comme un traître, comme un parjure!
Et, il arracha brusquement le collier, qui se brisa en deux morceaux.
Le condamné n'articula pas une parole ; il courba le front sous le poids de sa honte, et resta écrasé, fou Iroyé, anéanti.
Diane, ayant été atteinte à la figure par un éclat du collier, poussa un faible cri, et tomba sans connaissance.
Galant comme tous les gentilshommes de la cour du roi chevalier, Anne de Montmorency, sans considérer si cette femme était la fille du traître que l'on venait de dégrader, se précipita vers elle, et la releva avec une sollicitude pleine de courtoisie. Madame délia Rocca, qui s'était élancée en même temps que le due, écarta le voile qui couvrait le visage de sa maîtresse, et ce visage apparut alors dans toute sa beauté aux yeux éblouis du favori de François 1er.
— Oh !... murmura le duc.
El il s'en tint à cette exelamation ; mais, au lieu de sortir du cachot avec le comte de Ligny, dont la mission était remplie, il demeura, sous prétexte qu'un chevalier ne pouvait abandonner une femme, quelle qu'elle fût, dans l'état où se trouvait mademoiselle de Poitiers; et cette considération parut d'autant plus admissible que c'était le duc qui, en offrant son collier, avait été la cause première, quoique indirecte, de l'évanouissement de la jeune fille.
A peine si Diane avait eu le temps de reprendre ses sens, lorsque le lieutenant criminel arriva, suivi du bourreau et de ses aides, pour faire appliquer les brodequins au condamné; mais, appelant à elle toutes ses forces, la pauvre enfant se jeta aux pieds de l'homme de justice, et le supplia de ne point torturer son père dans l'état d'anéantissement où il le voyait.
En effet, madame délia Ronea venait de replacer sur son lit te malheureux gentilhomme, qui, toujours muet et comme insensible, restait sourd à ses questions et à ses larmes.
Comme le lieutenant criminel insistait, et que déjà le bourreau tirait ses instruments a* un sac de cuir que portait un de ses valets, Montmorency s'interposa, ordonnant, sous sa responsabilité personnelle, de surseoir à la terrible épreuve jusqu'à ce que le comte fût en état de la supporter. De plus, il s'engagea, auprès du gouverneur du Châlelet, à obtenir du roi la permission de transférer le condamné à un étage supérieur.
Le lieutenant criminel se retira donc avec son sinistre cortège, et Diane, après avoir pris congé de son père, et lui avoir recommandé tout bas, suivant le conseil de Clément Marot, de prolonger sa maladie le plus possible, sortit elle-même
du Cbâtelet, accompagnée de madame dellaRocca et du duc de Montmorency.
Lorsqu'ils forent hors de la prison, la jeune tille remercia le duc avec des larmes de reconnaissance et dans les termes les plus profondément sentis ,mais de telle sorte, cependant, que, malgré tout le désir qu'il avait de la reconduire jusqu'à l'hôtel de Poilkrs,le galant gentilhomme ne put l'aire autrement que de lui abandonner le bras en s'inclinant respectueusement devant elle.
Diane s'éloigna avec sa gouvernante.
Mais, si, avant de rentrer à son hôtel, elle s'était retournée un instant, elle eût vu le duc encore immobile à la place où elle l'avait quitté; et, si elle avait pu entendre ce qu'il murmurait, elle eût eu le droit de s'enorgueillir des exclamations qu'arrachait sa beauté au favori de Sa Majesté Très-Chrétienne.
Desoncôté.lemarquisd'Eu.quiavaitégalemcnt remarqué Diane, rentrait au Louvre tout pensif, cherchant comment, à l'occasion, il pourrait mettre en ayant cette même beauté merveilleuse, pour détourner de ses fdles la flatteuse mais compromettante attention du roi!