LOYSE
ICPILOCIDK.
Sandoval, dans son Histoire de Charles-Quint, et Ulloa, dans son livre intitulé : Vita del imp. Cari. V, sont d'accord sur ce point, que l'empereur accueillit avec une grande modération la nouvelle du succès de ses armes. Cette froide impassibilité qui faisait de lui le plus impénétrable politique de son siècle ne se démentit point en cette circonstance : sans rien laisser lire sur sa physionomie, il passa dans son oratoire, se mit à genoux et resta près d'une heure en prière.
— 1 iO —
Puis, grave et calme, il revint dans la salle d'audience, qui était remplie de grands d'Espagne et d'ambassadeurs étrangers accourus pour le complimenter.
— Messieurs, dit-il d'une voix émue, je plains de tout mon cœur l'infortune de mon illustre et bien-aimé frère François 1er de France, et vous la cite comme un exemple frappant des revers auxquels sont exposés les plus puissants princes de ce monde... Tout honorable qu'elle est pour mes armées, celte victoire m'attriste, messieurs, et je défends (il appuya sur ce mot) toute espèce de réjouissances publiques à cette occasion : je les considérerais comme indécentes à propos d'une guerre entre chrétiens... Nous les réserverons pour le premier succès que nous aurons la gloire d'obtenir sur les infidèles !
Alors, traversant la salle d'audience de son pas mesuré, il entra dans la salle du conseil, sur la table de laquelle>e dressait une sphère gigantesque.
— Monde ! murmura-l-il avec un demi-sourire, et en étendant la main vers la sphère; monde!
Il n'acheva point, mais, dans ses yeux, on eût pu lire clairement : « Tu m'appartiendras ! »
Un des conseillers de l'empereur l'exhorta timidement à traiter François 1er avec la gêné-
vosilé qui convenait à un monarque magnanime, insinuant qu'au lieu d'imposer à l'illustre captif des conditions rigoureuses, il serait peut-être d'une plus grande politique de lui rendre sa liberté avant toute .négociation, c'est-à-dire de se l'attacher par des liens qu'un gentilhomme comme lui ne saurait rompre : ceux de la reconnaissance.
— Duc de Villa-Real, répondit Charles-Quint de sa voix grave et lente, vous avais-je demandé un conseil?
Tout grand d'Espagne qu'il était, le duc pâlit sous le regard du maître.
L'empereur indiqua du doigt un point de la sphère.
— Duc, ajoula-t-il, avez-vous vu le Nouveau- Monde?
A cette seconde question, le courtisan faillit tomber à la renverse, et ne trouva pas une parole.
— Répondez donc! dit Charles-Quint.
Le duc de Villa-Real comprit qu'il était perdu, et que toutes les bassesses du monde ne le rachèteraient point de sa disgrâce; aussi, payant de fermeté :
— Non, sire, répondit-il avec calme.
— Eh bien, monsieur le duc, on parle du Nou-
— tôt —
veau-Monde comme d'une merveille, et vous nous désobligeriez infiniment si, dans... un an ou deux... quand nous vous rappellerons à Madrid, vous n'éliez point en état de nous donner votre avis sur le Nouveau-Monde...
Le duc de Villa-Real était exilé.
Deux heures après cette scène, il avait quitté Madrid.
Charles-Quint voulait bien supporter des conseillers, mais à la condition qu'ils ne lui donnassent jamais que des conseils qu'il leur avait suggérés lui-même.
Le soir même de ce jour, le comte de Reux quitta Madrid avec des instructions pour le viceroi de Naples, lequel, dès qu'il en eut pris connaissance, introduisit le courrier de cabinet dans la chambre du château de Pizzighitone où le prisonnier de Pavie était gardé par le général espagnol Alarçon.
Lorsqu'on lui annonça lecomte de Reux, François 1er fit un mouvement qui n'échappa à personne.
— Ah !... dit-il, ce n'est pas, il me semble, la première fois que j'entends prononcer votre nom, comte...
M. de Reux s'inclina profondément.
— N'est-ce pas vous, reprit le roi, qui, avec
le sieur de Bcaurain, étiez chargé, par notre bien-aimé frère l'empereur Charles V, d'acheter la trahison du connétable, au prix de la main et des bagues de la princesse Elconore?
Le comte resta incliné, et ne répondit pas. De Lannoy et le général Alarçon rougirent.
On se rappelle qu'à Moulins, lorsque le roi étaitallélui tâter le pouls, le connétable avait, en effet, avoué à Sa Majesté que des ouvertures lui avaient été faites par le comte de Reux, de la part de l'empereur, son maître.
François 1er, remarquant l'effet qu'avait produit ses paroles:
— Eh! mais, dit-il, nous ne vous en faisons point un reproche, monsieur le comte; en politique, toutes les ruses sont permises, et c'est le plus madré des deux joueurs qui l'emporte!... Venez-vous d'Espagne? Parlez, je vous prie ! j'ai hâte d'avoir des nouvelles de mon bon frère, et de savoir si l'on va me tenir encore longtemps ici... où, sur ma parole, il fait très-malsain! Brrr!...
— Sire, répondit le comte, il ne dépendra que de Votre Majesté de reprendre aujourd'hui même le chemin de Paris.
— Paris!... s'écria le roi avec exaltation, et en portant une main à son cœur.
— Vôô —
Puis, après un silence, il ajouta:
— Pardon, de me laisser attendrir devant vous, messieurs... c'est que, pour moi, voyezvous, Paris, c'est la France! et, la France, c'est ma mère, c'est ma famille, c'est tout ce que j'aime au monde!... Tenez, monsieur le comte, ne me parlez plus de Paris avant de m'avoir fait connaître les conditions de ma liberté, parce que, — j'en ai commeun pressentiment,— peutêtre ne pourra i-je accepter ces conditions.
M. de Pieux commença par remettre à l'illustre prisonnier ses lettres de créance; et, lorsqu'il les eut examinées, le roi le pria de s'expliquer.
— Sire, dit le comte, la première pensée de l'empereur a été de vous rendre votre liberté sans conditions ni caution...
— Bon! pensa François Ier, voilà un début qui n'est pas maladroit; mais il me fait mal augurer pour la suite !
Puis, tout haut :
— Je sais gré à mon bon frère de son excellente intention, ajouta-t-il; je ne me fusse pas attendu à moins de générosité de sa part, monsieur le comte.
— Mais le conseil de Caslille n'a point été de l'avis de Sa Majesté, sire.
— Ah'... de manière que le conseil de Castillc
a des conditions à m'imposer, n'est-il pas vrai?... Voyons! quelles sont-elles?
— La longue et terrible guerre que nous avons eue à soutenircontreles armées de Votre Majesté a tellement obéré les finances de la couronne, que le conseil de Castille demande d'abord qu'une rançon d'un million d'écus d'or soit payée par la France.
— D'abord, dites-vous?... et un million d'écus d'or?... Le conseil de Gaslille me flatte beaucoup en m'estimant à une telle valeur, et la modestie me commanderait peut-être de marchander... Mais non, j'adhère au million ; seulement, au lieu que ce soit la France qui le paye, ce sera moi, dusse je vendre tous mes domaines, apanages et diamants!... Ensuite, je vous prie?
— Ensuite, Votre Majesté abandonnera toutes ses prétentions sur l'Italie et les Pays-Bas...
— Hum!... c'est un coup de plume qui me coûtera cher !... Enfin, n'importe... Est-ce tout? qu'on m'ouvre les portes de cette prison, et je signe...
— Permettez, sire... de plus, le conseil de Castille exige...
— Ah! monsieur le comte, interrompit l'auguste vaincu, dites qu'il désire... ménagez-moi !
Le comte se reprit :
— Le conseil de Castille désire que la Provence et le Dauphiné soient érigés en royaume indépendant...
— Oh! oh!...
— Et que ce royaume soit donné, comme prix de ses services...
— Au connétable de Bourbon! s'écria le roi, -à ce traître! à ce misérable! à cet infâme!...
L'ambassadeur fit un mouvement.
— Ah! vous avez raison, monsieur, ajouta François Ier en s'efforçant de modérer sa colère, je suis à votre merci, je suis votre prisonnier, et j'ai tort de me laisser emporter à cet te violence... Que voulez-vous, messieurs? j'oublie toujours que je ne suis plus le roi dont tous les désirs étaient des ordres... Il faut un royaume à M. le duc de Bourbon? soit encore* Pardieu ! il l'a bien gagné, et pas un Français, j'en suis sûr, n'en voudrait au même prix! Accepté! — C'est tout, •sans doute?
— Pardon, sire, une dernière clause...
— Vous dites la dernière, monsieur le comte -, je prends acte de vos paroles... Voyons donc cette dernière clause.
— Sire , Votre Majesté n'oublie pas que la Bourgogne a jadis appartenu aux ancêtres de l'empereur, mon maître?...
— Non... mais je n'oublie pas non plus que nous la leur avons bel et bien enlevée, et qu'elle nous appartient en propre, c'est-à-dire par le droit du plus fort... absolument comme j'appartiens moi-même en ce moment à mon bon frère.
— Ce n'est point l'avis du conseil de Castille, sire...
— Quoi?... que j'appartiens à l'empereur, pieds et poings liés?
— Non, sire; Votre Majesté confond...
— Ah!... que la Bourgogne m'appartient, alors?
— C'est cela.
— Eh bien, qu'il essaye donc de me la prendre, la Bourgogne, votre conseil de Castille, et il verra quel est là-dessus le sentiment de la France !
— Aussi est-ce justement ce que veut faire le conseil, sire.
— Me prendre la Bourgogne? répéta le roi en pâlissant.
M. deBeux s'inclina.
— Eh bien, dit le roi, nous verrons cela, monsieur le comte, mais plus tard, quand je serai libre... Ne sortons point de la question. Vous parliez d'une dernière clause : quelle est-elle?
— .îc vous l'ai dit, sire...
— Comment?
— C'est que Votre Majesté cédera la Bourgogne.
— Ah ! interrompit François Ier en redressant la tête avec une hauteur suprême; assez, monsieur!... L'empereur eût pu me demander tout ce qui m'appartient, et je le lui eusse donné... Mais ce qui appartient à la France, monsieur le comte..., ajoula-t-il, transporté d'indignation, et en tirant son épée, j'aimerais mieux périr en roi!...
Et déjà il tournait la lame contre sa poitrine, lorsque de Lannoy s'élança et la lui arracha des mains.
— Sire, s'écria-t-il , Votre Majesté va-t-elle oublier qu'elle porte mon épée, et que c'est à moi que Ton demanderait compte de la mort du roi de France?
Sur un signe d'Alarçon, le comte de Reux sortit, et de Lannoy demeura avec le général pour calmer l'illustre captif.
Il va sans dire que François Ier ne voulut plus entendre parler du traité de M. de Reux, et que personne désormais n'osa y faire allusion; mais Charles-Quint avait prévu ce refus, et, nous l'avons dit, il avait envoyé ses instructions à de Lannoy.
Or, on s'arrangea de manière à rendre au roi la captivité si cruelle, que bientôt il en eut assez du château de Pizzighitone, et le déclara hautement.
— Comment ! sire, repartit alors Lannoy avec l'empressement d'un acteur qui atlend sa réplique, Votre Majesté s'ennuie?
— Horriblement, comte! Je donnerais tout, — la Bourgogne exceptée, bien entendu! — je donnerais tout pour ne pas rester un moment de plus ici!
— Sire, il sulïit à Votre Majesté de désirer.
— Vraiment! je pourrais quitter ce château maudit?
— Dès qu'il vous plaira, sire... Je n'ai point de pouvoirs à ce sujet; mais je suis persuadé que, si je vous donnais pour résidence le palais de... Gênes, par exemple, l'empereur ne m'en saurait point mauvais gré.
Le roi, en entendant ces paroles, se laissa aller à un tel accès de joie, qu'il faillit embrasser le comte.
— Quoi! répétait-il, comme s'il n'osait en croire ses oreilles, vous me donneriez pour résidence le palais de Gènes, le palais des Doria? je pourrais, de ses fenêtres, saluer dans la Méditerranée le pavillon français!
— Eh ! sans doute, sire... Vous pourrez faire davantage même, si tel est votre bon plaisir.
— Qu'est-ce donc?
— Les galères de l'empereur se trouvent justement rassemblées dans le port : Votre Majesté les pourra inspecter, commander, manœuvrer... elle pourra faire des excursions en mer...
— Vraiment?
— Sous notre garde, toutefois, sire.
— Oh ! qu'importe ! s'écria François Ier en serrant les mains du vice-roi, qu'il avait voulu dépouiller de son royaume; pourvu que je puisse respirer à l'aise, et revoir les eaux bleues qui baignent les côtes de France!... Mais, j'y songe, ajouta-t-il tout à coup, pourquoi donc jouir ai-je de tant de liberté à Gènes, lorsque ici, dans ce château, c'est à peine si on me laisse entrevoir le ciel?
De Lannoy fut un moment décontenancé.
— Eh bien? insista le roi.
— Sire, répondit le comte d'un air confidentiel, c'est qu'ici, l'on craint un soulèvement en voire faveur, tandis qu'à Gènes...
— C'est juste, interrompit François Ier avec gaieté, Gènes a reversé sur moi la haine qu'elle portait au roi Louis XII, son conquérant, et Gênes me gardera mieux que ne le ferait toute autre ville...
De Lannoy était ravi du succès de sa ruse. Le surlendemain, un courrier lui apporta de Gênes un billet ainsi conçu :
« Tout est prêt,
». Bourbon. »
Aussitôt, le comte se mit aux ordres de Sa Majesté pour la conduire au palais de Gênes, et François Ier monta à cheval, entre le vice-roi et le général Alarçon.
Les trois voyageurs étaient précédés et suivis d'une escorte considérable de cavalerie, et on veillait sur le roi avec une si scrupuleuse attention, qu'il ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
— Sire, répondit de Lannoy dorant de flatteries les chaînes de son prisonnier, quand on a l'honneur de garder un aussi puissant prince que Votre Majesté, on le garde sur sa tête, et, quand cette mission vous donne le droit de la porter au côté de ce prince , on lient trop à sa tête pour vouloir la risquer. •
En entrant dans Gênes, François Ier trouva toute la population accourue sur son passage, comme il s'y attendait du reste ; mais, au lieu dé le saluer par des acclamations sympathiques,
elle l'accueillit avec des sarcasmes ou plutôt avec des huées, le montrant au doigt, et criant :
— Toile! toile!
— Hic Janua fuit ! murmura le vaincu en baissant le front.
Était-ce bien la superbe Gênes du roi Louis XII qui accueillait ainsi la plus illustre infortune qu'il lui eût été donné de contempler?
Comme de Lannoy Pavait annoncé à François 1er, la flottille espagnole était à l'ancre dans le port; cette flottille se composait de navires de toutes sortes et de forces différentes : galères, caraques, felouques et simples barques. Elle assurait par sa présence la récente conqifète maritime de Charles-Quint; cependant, comme Gènes ne semblait pas demander mieux que de rester soumise à son nouveau maître, on avait, par mesure d'économie, congédié peu à peu les marins, ne gardant que ceux qui étaient nécessaires à l'entretien de chaque bâtiment.
Mais, tout à coup, après l'échec qu'avait essuyé le comte de Reux au château de Pizzighilone, le duc de Bourbon, qui se tenait à Gènes, avait reçu ordre de compléler au plus vite les équipages, et d'engager, k cet effet, tous les marins qui se présenteraient, à quelque nation q u'ils appartinssent.
DIA?iE DE POITIERS. T. 5. 1 l
Quinze jours plus tard, le connétable écrivait, comme nous Pavons vu, au comte de Lannoy : « Tout est prêt. »
Or, parmi les marins qui s'étaient enrôlés et avaient obtenu l'honneur de servir sur le vaisseau amiral, se trouvait un jeune homme d'environ trente ans, de figure plus distinguée et de plus élégante tournure que ne le sont d'ordinaire les gens d'équipage, et auquel les officiers de la marine impériale eussent certainement porté attention, s'ils en avaient eu le loisir. Ce jeune homme avait été un des premiers à se l'aire inscrire sur les rôles; et, dès le premier jour où l'on s'était mis à l'œuvre, — à la suite d'une longue conversation qu'il avait entamée avec ses compagnons tout en déroulant les cordages et en réparant les voiles, — il était descendu à terre, était entré dans une taverne, et avait écrit à la hâte les lignes suivantes :
« Madame,
» Aussitôt après que vous aurez reçu celle lettre, partez secrètement pour Marseille; arrivée là, déguisez-vous, frétez une felouque, prenez la mer, et louvoyez dans la rade jusqu'à ce qu'on vous signale une flottille espagnolevenant
de Gênes, el se dirigeant vers l'ouest. "Quand votre pilote aura reconnu celte flottille, voguez à pleines voiles, ou à force de rames, et gouvernez de manière à vous rapprocher le plus possible du vaisseau amiral, qui portera à son beaupré les pavillons de France, de Castille el d'Allemagne.
» C'est tout ce que peut vous dire votre plus dévoué et plus humble serviteur. »
Et le jeune homme avait signé cette lettre d'un II, puis, après l'avoir soigneusement cachetée, y avait mis cette suscription :
« Madame M. de V. »
Cela fait, il l'avait cachée sur sa poitrine, et, sortant de la taverne, était allé se promener sur le port.
— Hé! fit-il tout à coup en s'adressant à un homme couvert de haillons, et qu'il observait depuis quelques instants.
L'homme s'approcha.
— Que cherches-tu? lui demanda le marin.
— Hélas! je cherche du pain, monsieur, répondit le pauvre diable en excellent français. J'ai voulu m'enrôler à bord d'un des vaisseaux espagnols; mais on m'a refusé net, sous prétexte que, ne parlant pas d'autre langue que le
français, je n'entendrais rien à la manœuvre.
En effet, plusieurs individus s'étaient trouvés dans ce cas-là, et le questionneur venait de reconnaître celui-ci pour l'avoir vu éconduirequelques heures auparavant.
Aussi, lui tendant la main avec intérêt :
— Frère! dit le marin.
Le mendiant regarda d'abord attentivement son interlocuteur; puis, répondant à son serrement de main :
— Français tous les deux sans doute?... Alors, vous avez raison : nous sommes frères !
— Vous cherchez du pain, dites-vous?
— Oui, frère... Je suis un soldat de Pavie. Pourchassé par les Napolitains, je me suis sauvé jusqu'ici, et j'ai employé mon dernier écu à l'achat de ces haillons, qui, du moins, me déguisent... Si je ne puis trouver de service, je mendierai jusqu'à ce qu'un navire français veuille bien me prendre, par charité, pour me reconduire au pays.
— Voulez-vous y retourner tout de suite? demanda le jeune marin avec empressement.
— Comment cela?
— A franc- étrier.
— Qui me donnera un cheval?
— Moi.
- IbTi -
— Vous? fit le soldat avec un sourire d'incrédulité.
— Moi! répéta le marin.
— Et... à quelles conditions?
— A la seule condition que, dans dix jours, vous serez à Lyon.
Le soldat demeura un instant muet et immobile, regardant rinconnu d'un air de défiance.
— Vous, un matelot, reprit-il enfin, vous me donneriez un cheval, à la seule condition que je retourne à franc-étrier dans mon pays, quand vous savez que c'est justement là mon plus cher désir?
— D'abord, répondit l'inconnu, l'habit ne fait pas l'homme, vous devriez le savoir, et je ne suis pas plus un matelot espagnol que vous n'êtes un mendiant italien... Ensuite, ce n'est pas tout ce que j'ai à vous demander, que d'être à Lyon dans dix jours. . .
— Ah!...
— Non... Il faudra, de plus, que vous remettiez une lettre à l'adresse que je vous indiquerai.
— Oh ! ce n'est pas difficile... Et puis?
— Et puis... ma foi! vous vous arrangerez: vous serez libre!
— Bravo!... Et à quelle adresse, la lettre?...
Quoique les deux hommes fussent isolés sur le quai, le matelot se pencha mystérieusement à l'oreille du soldat, et murmura quelques mots d'une voix si basse, qu'à peine celui qui l'écoutait put les entendre.
Le mendiant les entendit pourtant; car, reculant avec un nouveau geste de surprise:
— Bah ! s'écria-t-il.
— Refuscriez-vous?
— Au contraire, pardieu!... Je sais que vous êtes iidèle serviteur du roi, et je n'ai plus aucune défiance. .. Un cheval donc! un cheval! et, dans huit jours, la lettre est remise!
— Dans huit jours ?... avec un seul cheval?
— Tâchez qu'il soit de race, et je trouverai bien en roule des gens disposés à échanger une mule fraîche contre un bon cheval fatigué... J'arriverai à Lyon moins bien monté sans doute; mais, enfin, j'arriverai, et je suppose que c'est là l'important.
Le marin déboulonna son surcot, ouvrit sa chemise, et détacha de son cou un collier de sequins d'or qu'il remit au mendiant avec sa lettre.
— Achetez à l'instant, dit-il, un cheval de mille écus, mettez-vous en route, et gardez, en souvenir de moi, l'or qui vous restera.
Le soldat prit la lettre et le collier; puis, serrant la main du matelot:
— Adieu! lui dit-il d'une voix émue. Dieu garde à Sa Majesté beaucoup de serviteurs comme nous! Je serai tué en route, ou, dans huit jours, votre lettre sera à son adresse !
Et il s'éloigna tout courant, tandis que le marin continuait sa promenade en se disant :
— Ah ! que ne puis- je partir moi-même!
Dès que François 1er avait été installé dans le palais Doria, on n'avait plus aperçu de matelots se promenant ainsi désœuvrés sur le quai : la flottille s'était mise à exécuter, chaque jour, dans le port et dans la rade, de brillantes manœuvres en l'honneur de Sa Majesté.
Pendant trois jours, le roi se contenta de regarder ce spectacle de ses fenêtres ou des terrasses du palais; mais, le quatrième jour, il n'y tint plus, et manifesta le désir d'aller visiter la flotte et faire une petite excursion en mer.
— Dans une heure, sire, répondit le comte de Lannoy, j'aurai l'honneur de venir prendre Votre Majesté.
Et, laissant le prisonnier dans la compagnie du général Alarcon, il passa dans une pièce
voisine, et riposta aux trois mots du connétable par les trois mots suivants :
» Dans une heure!
» Comte de Lajnnoy. d
Une heure après, en effet, François Ier descendait les escaliers de marbre du palais, pour aller respirer en liberté les fraîches brises de la, Méditerranée.
Au moment où il mettait le pied sur la felouque qui était venue le prendre à terre, le vaisseau amiral lira une bordée de cinquante coups de canon.
— Qu'est-ce? demanda le roi.
— Sire, répondit de Lannoy, ce sont les canons de l'empereur qui saluent Votre Majesté.
François Ier sourit avec un certain orgueil, tout en se disant :
— On veut me désarmer, et on cherche le côté faible de la cuirasse!
Aussitôt que la felouque eut transporté le prisonnier à bord du vaisseau amiral, on hissa au mât de beaupré les trois pavillons de France, de Castille et d'Allemagne.
— Voilà bien des honneurs, comte! dit l'orgueilleux en remarquant les apprêts qu'on avait
fails pour le recevoir, et en passant en revue l'équipage.
Le matelot que nous connaissons enfonça son bonnet sur ses yeux, et descendit furtivement dans l'enlre-pont, comme s'il eût craint d'être reconnu par le roi.
A peine les trois pavillons réunis venaient-ils d'être hissés au beaupré du vaisseau amiral, que toute la flottille se mit en mouvement.
La première ligne de galères déploya ses voiles, mit le cap au Sud-Est, et cingla dans cette direction. Tous les autres navires imitèrent celte manœuvre, au milieu des fanfares étourdissantes, et partirent comme des volées d'oiseaux gigantesques, à la faveur d'un vent d'arrière qui courbait tous les mâts.
Lorsque la dernière barque eut dépassé la pointe du môle, tous les forts de la ville s'illuminèrent soudain, et une effroyable bordée de coups de canon sembla répondre à celle du vaisseau amiral.
— Qu'est-ce? répéta François Ier.
— Sire, répondit le vice-roi de Naplcs non sans quelque embarras cette fois, ce sont les canons de l'empereur qui disent adieu à Votre Majesté...
— Adieu?... fit le roi en se mordant la lèvre sous sa moustache.
Il comprenait enfin qu'il avait donné dans un piège, et qu'on le conduisait en Espagne.
En ce moment, notre jeune matelot reparut à l'écoulille d'arrière, tenant son bonnet à la main, et un doigt sur sa bouche.
Dans la position qu'il occupai!, il faisait face au roi, et le comte de Lannoy lui tournait le dos.
François Ier tressaillit, et le marin disparut de nouveau dans rentre-pont.
Le comte attribua le mouvement du roi à la pénible surprise que lui causait la nouvelle de son départ, et il supplia Sa Majesté de lui pardonner une trahison que l'empereur avait ordonnée.
— Je vous pardonne, comte, murmura le pauvre roi avec abattement; mais vous ne me conduisez pas moins en Espagne!...
La flotte était favorisée par un si bon vent qu'elle faisait ses dix milles à l'heure".
A la hauteur des îlesd'Hyères, que l'on côtoya en mettant le cap au Sud, une voix sortant de l'écoutille, près de laquelle le roi s'était assis , recommanda à Sa Majesté de bien examiner une felouque qui passerait probablement dans les eaux du vaisseau amiral lorsque l'on serait en vue de Marseille.
La voix achevait à peine, que le comte de Lannoy se rapprocha de son prisonnier.
— Comte, demanda celui-ci, pourriez-vous me donner des nouvelles d'un de mes plus chers amis, du comte d'Albret?
— Il a été fait prisonnier, sire, et conduit à la citadelle de Crémone.
— Et il y est resté?
— Non, sire : il s'est évadé le jour même de son arrivée...
— Dieu béni!... murmura le roi enjoignant les mains.
Une heure après, il aperçut la felouque qu'on lui avait annoncée, qui s'avançait à force de rames.
Lorsqu'elle fut à portée :
— Au large! héla le lieutenant.
— Laissez donc avancer, je vous prie, dit le roi : c'est un bâtiment français, il me semble, et ce sera peut-être le dernier que je verrai !
Le comte de Lannoy, respectant celte sorte de désir pieux, ordonna de laisser approcher.
D'ailleurs, la felouque, qui semblait n'avoir pas entendul'ordre qu'on lui avaitdonnéd*abord, avançait toujours.
Le matelot de l'écoutille était remonté sur le pont, et se tenait appuyé au bastingage, l'œil ardemment fixé sur la felouque.
Deux femmes élaient debout à la proue du pelit bâtiment.
Quand il put distinguer leur visage, François 1er étouffa un cri de surprise et de joie, et son émotion fut si violente, que, pour ne pas tomber, il dut s'accrocher aux cordages.
Ces deux femmes qui agitaient leurs mouchoirs pour le saluer, c'étaient Marguerite de Valois et Diane de Poitiers ! '
Le mendiant de Gênes avait tenu parole.
— Adieu, France! dit le roi, en ôtantson chapeau. Adieu, tout ce que j'aime !...
— Au revoir! au revoir! répondirent les deux femmes en sanglotant.
Le matelot ôta son bonnet.
— Henri! s'écria Marguerite. Merci, mon Dieu! il veille toujours sur lui !...
La felouque avait depuis longtemps disparu dans les eaux bleues, que le roi et le comte d'Albret, immobiles à la poupe comme deux statues du Désespoir, la cherchaient encore des yeux à l'horizon.
Enfin, lorsque le crépuscule eut confondu le ciel et la mer , François Ier poussa un long soupir, et, s'approchant de son ami, lui serra furtivement la main en murmurant tout bas :
— Henri, votre malheur est égal au mien
maintenant : vous perdez à la fois un pays que vous aimez et une femme qui vous aime !... Puis, se tournant vers le comte de Lannoy : — Comte, ajouta-t-il tout haut, je ne puis, je l'avoue, vaincre mon émotion... Il me semble que cette felouque portait la France, et que c'est la France qui m'a dit adieu!...
Les deux femmes que portait la felouque représentaient bien, en effet, la France tout entière aux yeux du jeune roi ; mais la France ne lui avait pas dit adieu! elle lui avait dit au revoir !