‹ Diane de Poitiers (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · OG · texte numérisé non relu

OG

cois Ier de ses habitudes frivoles et galantes : et, pourtant. — comme si Dieu eût voulu lui multiplier les leçons, — il était, à cette heure, frappé non-seulement dans ses armées, mais encore dans sa famille, non-seulement comme roi, mais encore comme époux !

Peu de jours, en effet, après le départ de notre aventurier, la jeune reine Claude avait succombé à cette cruelle maladie qui la minait depuis si longtemps, et dont on nous a reproché d'avoir défini le caractère dans notre roman de la Duchesse d'Étampes. Les dernières paroles de la pauvre martyre avaient été pour le roi et pour ses enfants, et elle s'était envolée, ne laissant d'autre souvenir à la postérité que celui qui revit, à chaque automne, dans le modeste fruit qui porte son nom.

A la suite de cet événement, toute la cour en deuil était allée s'établir à Fontainebleau; et elle venaft de s'y installer, lorsque Bonnivel arriva demander au roi grâce de sa défaite de la Sésia, et le prévenir que l'armée ennemie poursuivait les conséquences de sa victoire.

C'est alors que MM. de Serré et de Rancé avaient été envoyés à Marseille avec les instructions que nous les avons vus exécuter, et que toutes les troupes disponibles avaient reçu l'ordre de se concentrer sur Avignon.

Déjà toute la maison militaire du roi avait rejoint cette armée : c'étaient le prince de la Trémouille, le duc d'Alençon, le grand maitre de l'artillerie Galiot de Genouillac, les maréchaux de Foixetde Chabannes, Louis d'Ars et le grand écuyer de Sa Majesté, auxquels s'étaient réunis plusieurs princes étrangers, entre autres le duc d'Albanie, et l'élite de la noblesse de France.

Le duc de Vendôme, rappelé de l'armée de Picardie, avait été nommé grand chancelier du royaume; (ce qui, par parenthèse, faisait cesser le veuvage de madame Barabas, dont le mari était, comme nous l'avons dit, attaché à la personne du duc en qualité de palefrenier!) Montmorency venait d'obtenir le bâton de maréchal (ce rêve deParpaillasse), et, avec Clément Marot et le bailli Jehan Roberté, secrétaire des finances et des commandements, était désigné pour accompagner le roi jusqu'à Avignon, et, de là, le suivre où se porterait l'armée; enfin, on reparlaitret très-sérieusement, de la possibilité d'une prochaine régence.

Les choses en étaient donc là, au moment où, par une magnifique soirée d'été, deux couples composés chacun d'une dame et d'un gentilhomme s'égaraient, de deux côtes différents, sous tes allées ombreuses du parc de Fontainebleau.

Le premier couple, après s'être promené lentement et longuement, sans troublerpar aucune parole le silence vivant de cette bellesoirée, Jinit par s'arrêter à la hauteur d'une charmille, et la dame, abandonnant le bras de son cavalier, s'assit sur un banc de gazon en laissant échapper un pénible soupir.

— Oh! madame, dit le jeune homme, Votre Altesse est bien douloureusement affectée du malheur qui nous a frappés tous!

— Oui, d'Albret, répondit Marguerite, — car c'est elle que nous retrouvons ici, — oui, je suis bien affectée de ce malheur présent; mais je le suis davantage encore, si c'est possible, des malheurs qui j'entrevois dans l'avenir, et qui menacent mon frère!

Henri d'Albret, descendant des comtes de Navarre, était un jeune homme de trente-deux ans, aussi beau que brave, aussi simple que noble. Jeté à la cour de France par la dépossession de son père, et il avait sollicité et obtenu le titre de gentilhomme de la maison de Marguerite, et, depuis longtemps déjà, il était amoureux de la belle duchesse, qui traînait tant de cœurs après elle.

— Le roi est un vaillant, madame! reprit-il; le roi est un victorieux, et toutes les gloires l'ai-

tendent!... D'ailleurs, il est aimée, lui! quel malheur peut-il avoir à craindre?

— Il est aimé de mademoiselle de Poitiers, oui, en effet, Henri ; et, de plus, je crois qu'il l'aime tendrement lui-même... Mais pourquoi mettezvous dans cette réflexion presque de l'amertume? seriez-vous jaloux de lui, par hasard?

— Oh! madame, Dieu m'en garde!... Je puis envier son bonheur; mais l'objet de ce bonheur... vous savez bien que cela est impossible; vous savez bien...

— Tenez, Henri, se hâta d'interrompre la duchesse, ne me parlez point ainsi... De votre part, j'en souffrirais plus que de tout autre, croyez-moi... Vous n'ignorez pas quelle réputation de légèreté ou se plaît à me faire depuis quelque temps. N'a-t-on pas été jusqu'à me supposer une intrigue avec un valet de chambre de mon frère...

— Eût-on dit vrai, madame, cette intrigue, cette passion, cet amour, si vous voulez, ne pourrait que vous ennoblir à mes yeux, car ce n'est point un valet que vous eussiez aimé, c'est le talent, le génie, tout ce qu'il y a de grand chez l'homme!

— Comment! vous ne me condamneriez pas si j'avais aime M. Marol?

U1AI>L i)t POITIERS, T. 5. 0

— Je voudrais pouvoir vous offrir le même prestige que lui pour mériter voire amour !

— Encore une fois, Henri, pourquoi me parler d'amour, quand tout est deuil en mon cœuv, quand je vois l'avenir chargé de sombres nuages... quand je désirais, moi, vous parler d'affaires?

— Je sais, madame... Eh bien, parlez d'affaires, soit; mais laissez-moi parler d'amour!

— Vous savez, diles-vous?

— Ne souhaitiez-vous pas, l'autre jour, qu'au risque de ne jamais recouvrer l'héritage de mes pères, je portasse les armes contre l'empereur Charles-Quint?... J'y ai réfléchi, et vous avez raison : la Navarre est une terre de malheur ; un royaume où je ne me résignerais point, d'ailleurs, à gouverner sans vous... Envoyez-moi donc à la mort; mais, au moins, Marguerite, donnez-moi le courage de la braver en face... Jurez-moi que, si, par hasard, elle m'épargne...

— Vous vous décideriez à partir, Henri ? interrompit la duchesse éludant la réponse par une question.

— Je suis prêt, madame; ordonnez! dit le jeune homme.

Et il mit un genou en terre devant elle.

— Mais savez-vous, reprit Marguerite, savez-

vous, Henri, qu'elle serait bien rude, la lâche que j'aurais alors à vous imposer?... Y avezvous assez réfléchi? car je ne voudrais point abuser d'un moment d'enthousiasme que vous regretteriez peut-être plus tard. Vous êtes jeune vous êtes beau, vous avez un grand cœur, et, quoi que vous en disiez, vous devez être aimé aussi... je n'en doute pas, moi...

D'Albret soupira.

— Enfin, continua la duchesse en lui prenant doucement les mains, il vous reste l'espoir d'être replacé, quelque jour, sur le trônede vos pères... Et, oubliant jeunesse, bonheur, avenir, vous vous jetteriez dans les hasards de la guerre, d'une guerre qui a commencé et qui ne finira peut-être qu'avec le siècle ?

— Ordonnez, madame! répéta fermement le prince.

— Et vous accepteriez la mission de me remplacer près de mon frère, de veiller sur lui au milieu des champs de bataille, comme je le fais, moi, au milieu des intrigues de la cour?

— Ordonnez ! dit eneore une fois d'Albret.

— Vous le guideriez de votre ealme expérience, de vos sages conseils; vous le domineriez par l'influence de mon souvenir, vous le protégeriez, enfin, non -seulement contre l'en-

nemi, mais encore, mais surtout contre luimême... contre ses dangereux emportements, contre son enthousiasme, plus dangereux peutêtre?

— Oh ! madame, sur mon honneur, je vous le jure !

— S'il en élait ainsi, dit Marguerite en serrant avec reconnaissance les mains du prince, vous ne partiriez point, Henri, sans emporter la preuve d'une amitié qui ne finirait qu'avec ma vie!

— Il se pourrait?... s'écria le jeune homme. Puis, se reprenant aussitôt :

— Mais non, conlinua-l-il, vous avez dit de votre amitié, madame, et je ne'veux pas de votre amitié!

— Quoi ! Henri, mon amitié... vous la refusez?

— Oui, oui, je la refuse! répondit d'Albret en Ranimant. Ainsi, après une absence de plusieurs années peut-être, je reviendrais en France, je vous reverrais, madame, je vous rapporterais la gloire que j'aurais acquise pour vous seule, et vous me reparleriez de votre amitié!... Vous me prendriez par la main comme un enfant, j irais me perdre avec vous, le soir, dans les mystérieuses allées d'un parc, vous m'en traîne" nez dans la solitude embaumée de votre retraite ,

et vous me parleriez encore et toujours de votre amitié!... Ah ! madame, haïssez-moi plutôt mille fois, que je puisse vous fuir.au moins, et ne plus vous voir, et ne plus vous entendre !

Marguerite se leva tout agitée.

— Vous m'aimez donc bien, comte? demandât-elle.

— Plus que tout au monde!

La jeune femme soupira. Malgré la puissance d'une volonté altière, son cœur, révolté par l'insulte cependant, n'avait pas encore secoué sa dernière faiblesse; aucun nom ne lui revenait sur les lèvres : mais il y avait toujours, au fond de sa pensée, un souvenir qui la faisait rêver.

— C'est donc un mal sans remède? reprit-elle avec une sorte d'enjouement.

— Oh! non, vraiment, Marguerite, puisque ce remède, je vous l'indiquais tout à l'heure.

— Aimez-moi donc, Henri, et ne souffrez plus...

— Mais vous, madame?... repartit d'Albret voyant que Marguerite faisait un pas pour se retirer. Vous me donnez là un droit qui appartient à tout le monde; mais vous ne médites pas si vous m'aimerez, vous !

— Comment n'aimerais -je pas celui qui m'aura rendu mon frère?...

En ce moment, un froissement de feuilles se lit entendre à quelque distance, en même temps qu'un bruit de pas légers; et une voix qui n'était point inconnue au futur roi de Navarre arrêta sur ses lèvres l'expression d'une joie pour laquelle il eût certainement abdiqué toutes ses prétentions à la couronne.

— Monsieur d'Albret! disait cette voix; monsieur d'Albret!

— Diane! murmura Marguerite en reculant sous la charmille.

Et, comme les pas continuaient à se rapprocher :

— Allez, Henri! allez ! ajouta-t-elle vivement ; qu'elle ne nous voie pas ensemble!

D'Albret courut au-devant de Diane.

— Mademoiselle de Poitiers... dit-il.

— Ah ! vous voici... Venez donc, monsieur le comte ! le roi vous cherche.

Henri' offrit son bras à la jeune fille, et s'éloigna rapidement avec elle.

La duchesse, qui les avait vus disparaître, était sur le point de s'éloigner à son tour,quand, tout à coup, une main furlivc saisit la sienne., et quand deux lèvres y appuyèrent un tendre baiser.

Elle allait pousser un cri d'effroi.

— Marguerite, soyez bénie! murmura doucement un homme qui se dressa aussitôt devant elle.

— François!... fit la duchesse.

C'était le roi, en effet, qui, se promenant avec mademoiselle de Poitiers, s'était, par hasard, trouvé à portée d'entendre la conversation de sa sœur avec Henri d'Albret, et qui l'avait écoutée en' se rapprochant de plus en plus de la charmille, après avoir recommandé tout bas à Diane d'entraîner le jeune homme sous un prétexte quelconque.

— Oui, Marguerite, oui, ma sœur bien-aimée, continua le roi en attirant la noble femme dans ses bras, je subirai le dévouement que votre amitié m'impose... Mais Dieu sera sans pitié, ou c'est moi qui vous- ramènerai d'Albret roi de Navarre et cligne de votre amour !

Alors, élevant la voix, et se tournant dans la direction qu'avait prise le comte :

— Henri ! appela-t-il, Henri !

Quelques minutes après, les deux couples se rejoignirent au détour d'une allée.

— Que viens-je donc d'apprendre, Henri? reprit François Ier. Vous voulez m 'accompagner à l'armée, me dit ma sœur.

— En effet, sire, c'est une grâce que je réclame de Votre Majesté.

— Parbleu! je vous l'accorde d'autant plus volontiers que je vous cherchais moi-même pour vous demander le concours de votre épée... Recevez donc mes remercîments, mon ami, en attendant que je puisse vous prouver ma reconnaissance... C'est à la conquête d'un trône que nous allons marcher, et, Dieu aidant, vous reviendrez roi ! roi de Navarre ou de Naples, je vous donnerai le choix.

Là-dessus, il reprit le bras de mademoiselle de Poitiers, et laissa le comte et Marguerite continuer leur promenade.

. Diane était devenue toute pensive; de temps en temps, elle étouffait un soupir, et levait sur le roi des yeux attristés. Entin, rompant le silence :

— Mes supplications seront donc vaines, sire? dit-elle avec émotion. Vous allez partir!

— II le faut, ma bien-aimée, pour l'honneur de la France! .. Assez de défaites, assez d'humiliations, assez de honte! je porterai le dernier coup à cette puissance qui m'abaisse, et ce sera la gloire de mon siècle.

Ils arrivaient à ce banc de gazon où Marguerite venait de recevoir les serments d'amour du comte d'Albret, et Diane, quittant le bras du roi, alla s'y asseoir avec accablement.

François Ier la considéra un instant, debout et en silence; puis, la voyant baisser la tête et porter une main à ses yeux, il s'agenouilla devant elle, comme Henri Pavait fait devant la duchesse, et joignit ses mains sur les genoux de la jeune lille.

— Vous partez ! répéta-t-elle dans un sanglot. Et cette douleur n'était pas feinte : Diane

aimait le roi d'un amour profond, absolu, et son cœur se brisait à l'idée de le voir s'éloigner pour longtemps, pour toujours peut-être! Jamais il n'avait perdu son prestige de dignité vis-à-vis d'elle; il lui était apparu noble et bon, grand et magnanime, aussi bien lorsqu'il avait commué la peine de M. de Poitiers que lorsqu'il avait accordé au comte sa grâce pleine et entière ; et, de plus, maintenant qu'il se savait aimé d'elle, qu'elle le lui avait avoué, qu'elle était en quelque sorte livrée à lui, puisque tout le inonde à la cour l'accusait hautement, — comme l'histoire le fait, du reste, — d'avoir acheté par le déshonneur la liberté de son père ; de plus, disons-nous, il continuait à la respecter autant que si elle eût été sa sœur, et le dauphin, qui grandissait, pouvait rêver sans crime de faire d'elle, un jour, la duchesse de Valentinois.

— Oui, Diane, répondit François 1er avec doit-

ceur, je pars où le devoir m'appelle... Mais cet amour que je vous ai voué, je le conserverai inébranlable et pur au milieu des périls, et, quand je pourrai remettre l'épée au fourreau, c'est à vos pieds que je la viendrai déposer! La jeune fille secoua tristement la tête.

— Vous semblez en douter, Diane...

— Non, sire, car ma confiance en vous est sans bornes!

— Eh bien, donc, pourquoi cette tristesse?

— Parce que, sire, j'ai comme un pressen liment qui me dit que, si vous partez, vous ne reviendrez plus!

— Ah ! qui peut vous faire croire...?

— C'est un pressentiment, vous dis-je... Je vous vois rayonnant de courage et de majesté au milieu d'une mêlée affreuse, d'une bataille pleine de sang et de feu...

— Eh bien, interrompit François Ier, ne voyezvous pas aussi à mon front l'auréole de gloire qui le ceignait à Marignan? ne suis-je donc plus le victorieux ?

— Hélas! sire, je vous vois désarmé, vaincu, humilié!

— Oh ! que dites-vous là? s'écria le roi avec une sorte d'orgueil blessé.

— François, reprit Diane de sa plus douce

voix, vous ne doutez pas que, si mes funestes pressentiments se réalisent, ce ne soit ma mort, n'est-ce pas?... Vous savez combien je vous aime, je vous l'ai dit, je vous le répéterai jusqu'à ce que la parole me manque, jusqu'à ce que ma vie s'éteigne... Ne vous semble-t-il pas qu'un pareil amour doive avoir son intuition? Eh bien, encore une fois, dans ce rêve horrible que je fais tout éveillée, je vous vois partir, François, et, quoique je vous sache grand et courageux partout, non-seulement je ne vous vois pas vainqueur,mais encore je ne vous vois pas revenir!

— Alors... ils me tueront donc?

— Sire, Dieu seul le sait... mais, moi, je ne puis que vous dire : « Restez ! restez, je vous eu supplie! »

— Quand la France est en danger, Diane?... mais que dirait l'histoire? que dirait la postérité?

— N'avez-vous pas de vaillants et habiles généraux?

— Non... ils échoueraient tous comme ont échoué Lautrec et Bonnivet!.. Il faut, dans cette guerre qui doit décider des destins de la France, que le chef ait le sentiment de son invincibilité; il faut qu'il combatte pour son propre salut, il faut qu'il impose autant par le prestige que par la puissance; et c'est un pressentiment

que j'ai, moi aussi, que, partout où je me montrerai en personne, tout cédera !

— Vous l'aurez voulu, sire! soupira la jeune lille.

— D'ailleurs, pourrais-je reculer maintenant?... Tous les ordres sont donnés pour mon départ, tous mes équipagnes sont prêts, et l'armée d'Avignon n'atlend plus que moi pour prendre la campagne.

— Et... vous partez?

— Demain.

— • Ah! s'écria Diane avec un effort douloureux, vous avez raison: maintenant, il faut partir, et je serais folle, je serais coupable même d'insister davantage... Partez donc! je prierai Dieu de veiller sur vous! partez, François! parlez!...

— Pas avant que vous m'ayez pardonné le chagrin que je vous cause! pas avant que vous m'ayez souri encore!

Diane se pencha vers le roi, et le baisa au front avec une tendresse infinie...

Le silence n'était plus troublé à cette heure ipie par l'amoureux frisson qui court à travers les feuilles pendant les dernières nuits d'été; de grandes haies fleuries s'élevaient autour des amoureux, qu'ils enveloppaient d'atomes eni-

vrants; les châtaigniers el les sapins balançaient doucement leurs cimes, et formaient, à l'horizon borné, un mouvant rideau de verdure; le ciel étincelail de l'or de ses étoiles; on eût dit que Dieu seul veillait encore.

Et Diane venait de s'évanouir à demi dans les bras de son royal amant; les boucles -de son opulente chevelure blonde buvaient les larmes silencieuses qui roulaient sur sa joue; son œil languissant, chargé de feux mal éteints, se noyait dans des effluves d'amour; elle se laissait aller aux doux songes où éclosent ces poétiques visions qui passent, au travers d'un nuage d'azur et d'argent, dans l'esprit des anges de la terre...

Henri II! Henri II! fils de François Tr, vous n'aviez plus le droit de faire, de Diane de Poitiers, la duchesse de Valentinois!

»ivc le Koi*

Le lendemain, vers midi, une petite troupe d'une dizaine de cavaliers arrêta tout à coup le galop de ses chevaux à un quart de lieue de "Fontainebleau, sur un point culminant de la roule qui va de cette ville à Monlargis.

C'étaient le roi, Henri d'Albret, le duc de Montmorency, Clément Marot, le bailli Jehan Roberté et leurs écuyers. L'un de ceux-ci précédait François 1er de quinze pas, portant la bannière royale ; les autres suivaient à une égale

dislance, tous, comme leurs maîtres, armés Je pied en cap.

— Le roi releva sa visière.

— Adieu! dît-il d'une voix émue, en se retournant vers le palais où il avait laissé sa famille éplorée ; adieu, ma mère ! adieu, ma sœur! adieu, mes pauvres enfants... pour la dernière fois peut-être, Diane... adieu!

Puis, rabaissant sa visière, après un douloureux soupir :

— Allons, messieurs, ajouta-t-il, la France nous regarde !

Et la petite troupe reprit au galop la roule de Montargis.

De Montargis à Avignon, des relais de chevaux et de voitures avaient été disposés pour que les illustres voyageurs pussent poursuivre leur chemin sans interruption.

A Privas, le roi chargea Montmorency de prendre les devants, pour aller à Avignon annoncer l'arrivée de Sa Majesté.

— Vive Dieu ! s'écria le prince de la Trémouille en apprenant celte nouvelle, qui aime le roi me suive, messieurs!

Et, après s'être tordu dans une quinte de toux qui le tint hors d'haleine pendant un bon quart d'heure, il se redressa avec énergie, sauta en

selle, et partit, escorté de plus de cinq cents" cavaliers, c'est-à-dire de toute celte belle et vaillante noblesse qui courait à la mort comme à une fête, avec des panaches, des rubans, des banderoles et des oriflammes.

A quelques lieues en deçà d'Orange, Montmorency, qui marchait le premier, signala la bannière royale.

— Salut au vainqueur de Marignan, messieurs! s'écria la Trémouille. Gloire à la France, qui a son roi pour la défendre!

Cinq cents cavaliers se dressèrent à la fois sur leurs arçons, élevant aux rayons du soleil leurs épées et leurs lances, qui, les couronnèrent de diadèmes d'éclairs; et cinq cents voix, répondant en chœur aux paroles d,e la Trémouille, emplirent l'air d'une si formidable clameur, que l'écho en arriva jusqu'aux oreilles de François 1er.

Aussitôt qu'il eut rejoint celle brillante cavalcade qui s'empressait ainsi à sa rencontre, le roi descendit de voiture avec Henri d'Albret, et demanda des chevaux pour entrer en ville.

Le prince de la Trémouille et le duc d'Albanie se placèrent, le premier à la gauche du comte d'Albret, le second à la droite de Sa Majesté, et ces quatre cavaliers prirent le pas, suivis des

maréchaux de France et des officiers principaux, ayant à leur tète le duc d'Alençon, et précédant eux-mêmes le gros de la troupe.

Aux portes d'Avignon, les magistrats attendaient Sa Majesté, à laquelle ils présentèrent, sur un plat d'or, les clefs de la cité fidèle.

Puis le cortège royal entra dans la ville.

Ce n'étaient partout que banderoles et guirlandes; pas une maisdn qui ne fût pavoisée à tous ses étages; on marchait sur une jonchée et sous une pluie de fleurs; cent mille mains applaudissaient; les dames agitaient aux fenêtres leurs mouchoirs ou leurs écharpes; toutes les voix criaient à l'unisson : « Vive le roi! A bas l'Espagnol ! »

Et1 François Ier, la tète levée avec orgueil, le regard fier, la lèvre frémissante, traversa cette foule enthousiaste , saluant de la main, et causant de temps à autre avec le comte d'Albret, comme pour épancher en paroles le flot de joie et de reconnaissance qui débordait de son cœur.

— Henri, disait-il, ne serait-ce pas une gloire enviable, que de périr en défendant un tel peuple et une telle armée?

— Sire, répondait le comte, fidèle au rôle qu'on lui avait tracé, il y aurait plus de gloire encore à se conserver à leur amour...

Parmi les dames les plus curieuses et les plus clairvoyantes qui se pressaient aux balcons, une dit à sa voisine :

— Quelles sont donc les couleurs que le roi porte à son épée?

— Ma fui, je ne saurais vous dire...

— Et le comte d'Albrel?

— Oh! ce sont les couleurs de madame d'Alencon.

— Au fait, le comte est gentilhomme de la maison de la duchesse. . Mais le roi? le roi?... Rouge et or !

— Attendez donc, ma chère... ne sonl-ce pas les couleurs que la belle Diane a récemment adoptées?

En moins de quelques minutes, le nom de Diane eut passé par toutes les bouches, et, lorsque le roi apparut au balcon de l'hôtel do ville, il se trouva des voix profanes qui confondirent dans la même acclamation le nom de la jeune fille et celui de son amant.

Le lendemain de son entrée triomphale à Avignon, le roi alla passer en personne la revue de ses troupes, qui étaient campées au Cap-de- Rousse, non loin de la ville.

« C'était, dit le chroniqueur auquel nous empruntons ces détails, une bonne grosse et puis-

sanle armée, tant de gens de guerre, de cheval, que de pyé, Françoys, Italiens, Gascons, Suysses et Lansquenelz en bon gros nombre. »

Pendant tout le temps que dura cette revue, François 1er fut salué par les mêmes acclamations, les mêmes cris enthousiastes et les mêmes transports belliqueux qui l'avaient accueilli à son entrée dans Avignon. Devant ce spectacle électrisant, au milieu de cette multitude fanatique, le cœur le plus faible se fût certainement pris à rêver de combats, de gloire et de conquêtes!

La journée était splendide. Des millions d'étincelles jaillissaient de l'acier poli des armes, et semblaient autant d'éclairs précurseurs, annonçant que de ces bataillons amoncelés allait bientôt sortir la foudre.

François Ier réunit ses principaux capitaines sous la tente du prince de la Trémouille, et tint conseil.

Voici en quoi se résumaient les nouvelles que l'on avait reçues.

Depuis plus d'un mois, l'armée de Charles- Quint, commandée par le duc de Bourbon, avait mis le siège devant Marseille, et tant canonné et bombardé la ville, qu'après quinze jours d'efforts, elle était parvenue à y ouvrir une brèche; l'assaut avait été livré trois fois, mais trois fois vi-

goureûsement repcrassé par les assiégés; et l'amiral de Serre venait de mander à la Trémouille que l'ennemi, effrayédu rassemblement de troupes qui se faisait à Avignon, et de la prochaine arrivée du roi au camp, avait résolu de lever le siège, et d'opérer sa retraite la nuit même.

— Eh bien, messieurs, dit le roi en apprenant cette dernière nouvelle, que nous reste- t-il à faire?

— 11 me semble que cette retraite nous donne la victoire, sire, et que le but que nous poursuivions est atteint, répondit le duc d'Alençon, qui eût volontiers été reprendre au Louvre sa vie de courtisan, s'il n'eût été marqué comme devant être à Pavie le lâche prête-nom du Destin!

— En effet, sire, ajouta le comte d'Albret, bien (jue j'ose à peine exprimer une opinion après un aussi illustre capitaine que monseigneur le duc d'Alençon, je crois que la bataille est devenue inutile. Votre Majesté voulait défendre sa bonne ville de Marseille ; la ville est délivrée, et vous triomphez sans combattre.

Mais ce n'était point l'avis du vieux la Trémouille, qui se mit à tousser en faisant signe de la main qu'il avait à contredire.

Lorsque la maudite quinte fut passée :

— Sire, deux mots seulement... j'ai l'haleine

courte et je ne suis pas un éloquent parleur, observa-t-il ; mais je crois avoir au moins le sens commun, et il ne me parait pas, à moi, que la guerre soit finie par cela seul que l'ennemi fait une retraite... Le duc de Bourbon ne veut prendre sans doute que le temps de réparer ses pertes, et il sera d'autant plus tenté de revenir à la charge que personne ne Ta chassé des positions qu'il occupait...

Et, comme le vieillard se remettait à tousser :

— D'ailleurs, s'écria le roi avec une orgueilleuse conviction, le territoire de la France a été violé, messieurs, et nous ne serions plus des Français si nous ne cherchions à venger cette

insulte !

— Ah '.voilà un langage... de roi..., dit le prince

en dominant sa toux.

Et, à part quelques timides oppositions, tout le monde s'accorda à reconnaître que l'honneur était compromis, et qu'il fallait se venger d'une manière éclatante, non-seulement du roi d'Espagne, mais encore du misérable traître qui portait les armes contre son pays.

La Trémouilte, qui allait toujours jusqu'à l'extrême, proposa de faire sonner immédiatement toutes les fanfares, de courir sus à l'ennemi, de ne s'arrêter qu'après l'avoir rejoint, et de ne re-

venir que lorsqu'on lui aurait enlevé son dernier drapeau et tué son dernier homme.

— Mettons-y un peu moins de précipitation, repartit François Ier. Je crois qu'il importe que nous prenions sans relard le chemin de L'Italie par les montagnes du Dauphiné ; voilà en quoi je me Irouve parfaitement d'accord avec mon vieux et brave soldat...

Ce disant, il serra la main de la Trémouille, qui lit un haut-le-corps qu'on pouvait tout aussi bien attribuer à sa toux qu'à sa gratitude.

—Mais, reprit le roi, pour arriver à bonne fin, il faut que l'expédition soit prudemment et habilement dirigée. Le mouvement du connétable n'est encore à cette heure qu'une retraite : je voudrais que ce fût une déroute.

A moins de passer pour un homme sans courage, le comte d'Albrct ne pouvait plus guère s'opposer à cette résolution, qu'il approuvait par des signes de tête; mais le roi, qui ne perdait pas un instant de vuccelteespèccdemodérateurque lui avait donné Marguerite, sentait tout ce qu'il devait souffrir. Cependant, il continua :

— Or, messieurs, le temps presse; l'épée est tirée du fourreau, il faut partir!

Un murmure approbateur accueillit ces paroles.

— S'il était possible d'arriver assez tôt pour s'eni parer de tous les passages, et couper le ratraite! dit le maréchal de Chabannes.

— Essayons ! répondit le roi. La gendarmerie, sous vos ordres, maréchal, prendra les devants afin de tourner les passages, et les gens de pied suivront à marches forcées...

Le comte d'Albret écoutait avec inquiétude.

— Sous mon commandement, à moi, ajouta François Ieren jetant au jeune homme un regard furtif.

Henri soupira; mais, comme il était brave avant tout, et que, d'ailleurs, il n'y avait plus possibilité de reculer :

— En avant donc, messieurs! dit-il en portant la main à son épée, et vive le roi!...

C'était le dernier cri de la résistance expirante; et les assistants le comprirent si bien, que tous, tirant leurs épées, étendirent les bras, et formèrent au-dessus de la tète de François Ier' une sorte de rempart conique, en repétant avec enthousiasme :

— Vive le roi!... En avant!... Dieu protège la France !

Les ordres furent aussitôt transmis aux différents chefs de corps.

Chabannes partit au galop avec un corps de

cinq mille cavaliers qu'il devait conduire en droite ligne jusqu'à Saluées, où il franchirait les montagnes du Dauphiné; de là, il descendrait à Goni, — petite ville qui forme le sommet d'un angle dont la base est Gênes et Turin, — de manière à couper la retraite sur Milan, lequel se trouve en arrière de ces deux villes, à peu près à la même distance, et absolument dans la môme position que Goni. — Goûte que coûte, il fallait donc que Ghabanncs parvint à s'établir à Goni, où il attendrait la jonction des troupes à pied.

Avant de partir lui-même, le roi dressa de sa propre main des lettres patentes qui instituaient la reine mère régente du royaume, puis les lui envoya par un courrier extraordinaire; et il se disposait à monter à cheval, lorsqu'on vint lui annoncer qu'une patrouille avait arrêté dans la nuit un émissaire du duc de Bourbon.

Le prisonnier suivait à quelque distance, gardé par quatre lansquenets.

— M. Pompéran! s'écrièrent en même temps Montmorency et Clément Marot.

— Pompéran? répéta le roi, dans les yeux duquel on eût pu voir passer un éclair de haine et de mépris.

L'officier qui avait fait cette capture remit à Sa Majeslé les papiers qu'il avai! saisis sur le jeune aide de camp.

François Ier déroula ces papiers, et les exa- ( mina avec la plus grande attention ; parmi eux se trouvaille billet relatif à Parpaillasse, et dans lequel la duchesse d'Etampes se plaignait, comme on se le rappelle, d'avoir eu affaire à un traître- Personne, à la place du roi, n'eût pu comprendre le sens de ce billet; mais lui devina tout à la fois quelle en était la signification, et ce qui avaitdû se passer au camp ennemi entre l'aventurier et le connétable.

— Pardieu! pensa-t-il, cet homme est sans doute envoyé à la duchesse pour savoir jusqu'à quel point on peut avoir foi dans maître Parpaillasse, et il y aurait crime de ma part à ne point laisser gagner au pauvre capitaine son bâton de maréchal !

Puis il ajouta tout haut :

— Montmorency, cePompéranest un traître... Nos cours et nos parlements ne sauraient plus avoir rien de commun avec lui, attendu que nous sommes en campagne... Instituez donc un conseil de guerre en notre nom; faites juger, condamner et exécuter. — Nous montons à cheval dans un quart d'heure.

— Mordieu! toussa la Trémouillc, voilà comment on doit traiter de pareils misérables !...

Un quart d'heure après, Parpaillasse n'avait plus à redouter le retour dePompéran...

, En appreMîit que justice était faite du traître, le roi se tourna vers la Trémouille.

— Allons, prince ! dit-il en levant son épée de Mari^nan.

Et, à ce signal, toutes les fanfares éclatèrent ; toutes les hallebardes et tous les guidons se dressèrent vers le ciel ; un nouveau cri de « Vive le roi ! » s'échappa de toutes les bouches; toutes les colonnes s'ébranlèrent, et tous les yeux jetèrent à la patrie un regard qui pouvait être le dernier...

A quelques jours de Ià,François Ier avait passe les monts à Salures; le maréchal de Chabannes occupait Coni, et le connétable de Bourbon, pris entre deux feux, affamé, dénué de tout, s'enfuyait dans une déroule complète par le lit de la Maira, laissant ses armes dans la plaine et ses canons dans les montagnes, pour tâcher de regagner Milan.

La nouvelle de cette fuite ayant été sur-lechamp communiquée au roi :

— A Milan ! s'écria- L— il- Il faut arriver à Milan avant eux!

On résolut d'envoyer une estafette au maréchal de Chabannes pour lui donner ordre de reprendre sa course vers Alexandrie avec trois cents hommes d'armes et huit cents chevau-

légers, de passer le Tessin à Pavie, d'entrer à Milan coûte que coûte, comme il était entré à Coni, et de s'y maintenir jusqu'à ce qu'on eût pu le rejoindre.

L'estafette chargée de porter ces ordres ne fut autre que le prince de la Trémouille lui-même, qui, voyant un grand coup à frapper, voulait absolument être de la partie ; le roi dut satisfaire au désir du vieux soldat, qui, autrement, aurait suffoqué!

Les deux illustres capitaines firent si bonne diligence, qu'ils arrivèrent à Milan en même temps que le duc de Bourbon, et qu'à l'heure où le rebelle, avec le corps espagnol du duc de Leyva, entrait dans la ville par la porte Thycinaise, Chabannes et la Trémouille, avec leurs huit cents chevau-légers et leurs trois cents hommes d'armes, y entraient, de leur côté, par la porte Romaine, aux cris mille fois répétés de « Vive la France! » l'épée au fourreau et la hallebarde sur l'épaule.

Il y a en Italie un proverbe qui dil : « Vive qui vient! »

Malgré le peu de temps qu'il avait vécu en I lalie, le connétable de Bourbon connaissait si bien ce proverbe, qu'il ne resta dans Milan que le temps absolument nécessaire pour dîner, et re-

prit incontinent et sans tambour ni trompette, le chemin de Marignan...

Le lendemain, la capitale du Milanais (il à François Ier le même accueil que, quelques jours auparavant, lui avait fait Avignon.

El c'est ainsi que, de victoire en victoire, noire héros s'acheminait vers Pavie !

I ii four de vieille guerre.

Lorsqu'elle reçut les lettres patentes de son fils, qu'elle avait pourtant si ardemment désirées et qui l'instituaient régente de France, le premier sentiment qu'éprouva Louise de Savoie fut un sentiment de profonde inquiétude, parce que, d'un côté, elle aimait sincèrement ce iils, et que, de l'autre, elle savait à quels périls le roi pourrait être exposé par son humeur chevaleresque.

Mais ce premier sentiment d'inquiétude se

Diane de poitibrs, t. r>. 7

dissipa bientôt, et, quand elle ne vit plus que le pouvoir suprême qui lui était donné :

— Me voilà donc toute-puissante! murmural-elle avec un sourire qui contracta ses lèvres, et lit éliuceler ses yeux d'un feu sombre.

Cependant, avant de mettre ce pouvoir au service de ses vengeances particulières , madame d'Angoulême commença par prendre les mesures qu'exigeait la situation politique.

Prévoyant que la guerre pourrait se prolonger au delà des Alpes, et faire naître des besoins d'argent, elle se hâta de créer de nouveaux ofiices, et de les mettre en vente.

Puis, jugeanlqu'il n'était point improbable que l'empereur tentât un nouveau coup de main, soit sur la Picardie, soit sur la Bourgogne, elle s'entendit avec le duc de Vendôme pour renforcer la défense de ces frontières.

De plus, elle envoya le cardinal de Lorraine, en qualité d'ambassadeur, au roi d'Angleterre, dans le but de rallier secrètement Henri Vlll à la France, recommandant au prélat de lâcher de circonvenir d'abord le cardinal Wolsey, qui avait autant sinon plus de puissance que le roi lui-môme. — On se rappelle que, pour gagner Henri VIII à sa cause, Charles-Quint s'était servi de cet intermédiaire, auquel il avait promis la

succession de Léon X, et que, depuis lors, l'empereur avait successivement installé au trône pontifical Adrien d'Ulrecht et Jules de Médicrs; ce qui devait avoir allumé dans le cœur de l'ambitieux Wolsey de terribles désirs de représailles.

Mais, ces mesures de précaution une fois prises, Louise de Savoie sonna madame de laMotte- Vaudron, sa confidente. •

— La Motte, lui dit-elle avec une joie sinistre, me voilà régente de France !

Madame de la Motte était initiée à tous les secrets de sa maîtresse; aussi devina-t-elle tout de suite à quoi la reine mère voulait faire allusion.

— Oui, madame, répondit-elle; à vous la revanche!

Toutefois, Louise de Savoie se demandait sur qui elle devait d'abord lancer les foudres de sa vengeance. — Le connétable était son ennemi le plus mortel; mais il avait été condamné par le parlement, tous ses biens avaient été confisqués, et c'était assez que le roi eût tiré l'épée contre lui; justice serait faite de ce côté-là. — Venait ensuite Lautrcc, lequel était toujours retiré dans son château de Meudon; Laulrec, à qui l'on savait que le roi avait fait visite avant de

partir pour l'armée. Que pourrait-on faire de lui?... — Enfin, il y avait Semblançay, qu'on tenait sous les verrous. Fallait-il, malgré son innocence, ou plutôt à cause de cela même, le faire condamner par un tribunal, ou ordonner son exécution , d'autorité privée, sans autres formes de procès?

Madame de la Motte fut bientôt fixée.

— Chabaillac! demanda la reine mère.

Chabaillac était le gendre de la confidente;

Louise de Savoie avait fait elle-même sa fortune etsonmariage;il étaitlelieutenantde ses gardes. Quand madame de la Motte rentra avec Chabaillac, la régente écrivait.

— Lieutenant, dit-elle sans lever la tête, reconnaissant l'officier à son pas, approchez!

Chabaillac avait trente ans, le nez et le menton pointus, les lèvres minces, les pommettes saillantes, le front couvert, l'œil petit et rond, les oreilles longues, le sommet de la léle développé en forme de cône, — tous indices de cupidité, de lâcheté, d'hypocrisie et de sottise.

— Madame la régente..., répondit-il en s'avançant plié en deux.

Louise de Savoie avait fini d'écrire : elle déposa la plume, et regarda le lieutenant en face.

-- Vous m'avez toujours fidèlement servie, monsieur, reprit-elle.

— Votre Majesté m'a toujours royalement récompensé, madame!

— Ètes-vous encore disposé à me servir de la même manière?

— Plus que jamais, madame!

— A quel prix?

— Votre Majesté est si généreuse .., répondit Chabaillac, d'autant plus embarrassé qu'il ignorait le genre de service qu'on allait réclamer de lui.

— Soit ; mais, comme je pourrais, avec toute ma générosité, ne pas vous satisfaire entièrement, je désirerais savoir ce que vous pouvez ambitionner.

— Je m'en réfère au bon plaisir de madame la régente, dit le lieutenant, à qui madame de la Motte faisait des signes qu'il était permis d'interpréter dans ce sens.

La confidente, en regardant par-dessus l'épaule de sa maîtresse, avait lorgné, sur la table, un brevet de capitaine auquel il ne manquait plus que le nom.

— Je crois que vous voudriez être capitaine, si je ne me trompe?

Chabaillac se rengorgea.

— En effet, madame..., répondit-il.

— Eh bien, lieutenant, dit madame d'An go ulême, je vous fais capitaine.

Chabaillac lendit vivement la main.

— Un instant fit la régente, il faut gagner votre brevet.

— C'est trop juste, madame.

— Veuillez donc lire cet ordre...

— « Ordre d'arrêter le maréchal Laulrcc..., » murmura Chabaillac en frissonnant.

Il connaissait le maréchal de réputation.

— Continuez, fit la reine mère.

Le lieutenant reprit :

— « Mort ou vif, partout où il se trouvera. — Louise, régente de France. »

— Eh bien? demanda madame d'Angoulême.

— Eh bien, madame?...

— Il ne manquait que votre nom à ce brevet... Elle écrivit rapidement le nom du nouveau

capitaine, puis ajouta :

— Il n'y manque plus rien... En échange du prisonnier, le brevet est à vous.

Chabaillac hésita un moment : il se rappelait comment Lautrec avait contume de recevoir les gens qu'on dépêchait pour l'arrêter !

Madame de la Motte toussotait pour faire lever la léle à son gendre, et lui conseiller, par un signe éloquent, d'accepter la proposition.

— Voire Majesté sait, madame, dit enfin Chabaillac, que le maréchal est toujours calfeutré dans son château de Meudon...

— Oui.

— Que le château de Meudon est fort.

— Oui.

— Que le maréchal a une répugnance invincible pour la prison.

— Oui, je sais tout cela ; aussi, en vous chargeant de cette arrestation, vous fais-je capitaine, au lieu de vous donner simplement des lettres de cachet, et de vous dire : « Allez, monsieur! exécutez mes ordres ! »

— Diable! pensa Chabaillac, si j'hésitais trop longtemps, voilà, en effet, ce qu'on pourrait me dire !

Puis, tout haut :

— Votre Majesté me permet-elle de prendre avec moi vingt hommes? demanda-t-il.

— Faites, répondit la régente; vous êtes capitaine.

— Je vais gagner mon brevet, madame! dit Chabaillac.

Après quoi, il s'inclina et sortit en se demandant, avec une inquiétude mêlée d'effroi, comment, à l'aide de vingt hommes, il allait s'y prendre pour arrêter le maréchal.

Les fossés du château- fort de Meudon étaient alimentés par un petit ruisseau sortant des bois environnants, et qui, après avoir capricieuse-

ment serpenté à travers les prairies, allait se jeter dans la Seine. Sans être le moins du monde ingénieur, Lautrec avait détourné le cours d'eau pour faire une bonne ceinture à son castel, et ne lui permettait de continuer son chemin que par une écluse soigneusement grillée, dontles mailles retenaient le poisson prisonnier. Il est vrai que ce poisson appartenait bel et bien au maréchal, attendu qu'il l'avait fait pécher dans la Seine, et jeter dans ses fossés; ce qui ôtait aux riverains et aux autorités tout droit de réclamation ou d'opposition.

On nous demandera peut-être ce que ce poisson péché dans la Seine, jeté dans les fossés du château, et emprisonné par une écluse peut avoir de commun avec notre récit. Nous allons le dire.

Au moment où Chabaillac, porteur de ses lettres patentes et accompagné de ses vingt hommes, franchissait le guichet du Louvre, le maréchal Lautrec, appuyé au parapet de son pont-levis, charmait ses loisirs de Cincinnatus en émietlant du pain à une avide troupe de carpes et de brochets qui se pressaient' familièrement au-dessous de lui.

Puisque Lautrec avait des brochets et des carpes dans les fossés qui entouraient son gîte,

rien que de naturel à ce qu'il s'amusât à leur rmieller du pain. Un lièvre, à sa place, eût peutêtre songé; mais il y a cette différence entre un lièvre et un soldat au gîte, qu'un soldat ne songe jamais. Or, Laulrec, ne songeant pas, qifeùt-il pu faire autre chose que ce qu'il faisait, sinon pécher son poisson au lieu de le nourrir?... On nous dira qu'il aurait parfaitement pu continuer l'étude des Commentaires de César; mais il aurait, sans doute, répondu, lui, que les Commentaires de César l'endormaient, et qu'en outre, il n'y trouvait point d'excuse à sa déroute.

Laulrec se livrait donc depuis une heure à cette grave occupation, lorsque, ayant fini d'émietlerson pain, et levant les yeux sur la plaine, il aperçut un groupe de cavaliers qui venaient au pas dans la direction du château. En supposant qu'ils gardassent la même allure, ces cavaliers en avaient encore pour dix minutes au moins avant que d'arriver.

— Que diable viennen l-ils faire ici ? se demanda le maréchal.

Puis, tout à coup, se frappant le front:

— J'y suis ! s'écria-t-il, le roi est en roule pour lltalie: la reine mère est peut-être régente... Oh;l oh!

Après s'être un instant consulté sur ce qu'il

avait à l'aire, il rentra précipitamment, poussa la porte derrière lui, et appela son domestique.

— Christian, dit-il, tenez-vous derrière ce guichet. Dans quelques minutes, une troupe de vingt cavaliers, sans compter le chef, viendra frapper à la porte du château ; vous vous ferez un instant tirer l'oreille, puis vous ouvrirez. On me demandera : vous aurez Pair étonne de ce que vingt et un cavaliers me demandent, mais vous ne me les amènerez pas moins tous les vingt et un... Vous entendez?

— Très-bien, monsieur.

— J'inviterai, moi, ces messieurs à entrer dans mon salon, et je vous donnerai, à vous, Tordre de nous servir de mon meilleur vin , pour me passer la satisfaction d'en boire une dernière rasade avant d'entrer à la Bastille.

— Quoi! monsieur...

— Sarpejeu! monsieur Christian, ouvrez les oreilles, et abstenez-vous d'observations... Si j'avais envie de me laisser fourrer à la Bastille, je ne prendrais point tant de précautions, assurément!

Christian écouta de toutes ses oreilles.

— Vous sortirez alors pour aller chercher le vin ; mais, comme je me serai arrangédemanière à ce qu'en ce moment-là , les vingt et un hommes

soient entrés, vous verrouillerez soigneusement la porte du salon à l'extérieur.

— Ah! lit Christian, je comprends !

— Bien ! je sais que vous ne manquez pas d'intelligence... Puis vous irez seller mes deux meilleurs chevaux...

— Je ferai mieux que cela, monsieur : j'en choisirai deux solides parmi ceux des cavaliers, qui seront tout sellés et équipés...

— C'est une idée, sarpejeu !... Mais dépéchons, le temps presse... pour surveiller les chevaux...

— En effet...

— Pas de réflexions, et écoutez bien ce que je vais vous dire, si vous tenez à ma vie.

— Oh! monsieur...

— Dans le cas où le chef aurait été prudent, vous verrouilleriez à l'intérieur la porte de la cour, afin que les cavaliers en vedette ne pussent venir délivrer ceux du grand salon, puis vous monteriez dans ma chambre, vous décrocheriez mes pistolets, et vous brûleriez la cervelle des vedettes. ,

Cette dernière recommandation lit tressaillir Christian ; mais il ne répliqua rien, se réservant mentalement le droit de tourner la difficulté.

— C'est entendu ! ajouta Lautrcc.

Et il courut s'établir dans son salon.

Un instant après, Chabaillac arrivait avec ses vingt hommes.

Christian, pour n'avoir point de cervelle à brûler, s'était empressé de réunir tout le personnel du château, auquel incomba le soin de garderies chevaux.

Ghabaiilac, conduit par Christian, s'avança assez impoliment vers le maréchal, et, en ôlant d'une main son chapeau, tira, de l'autre, un parchemin de sa ceinture.

Laulrec se leva pour saluer, mais resta dans le fond, près de la cheminée, afin de laisser tout l'espace possible à ses visiteurs.

— Monsieur le maréchal, dit Chabaillac, au nom de la reine régente, je vous arrête!

— Bon ! vous n'auriez rien dit, monsieur, que j'eusse deviné l'objet de votre mission! s'écria Lautrec.

Et, après avoir poussé un soupir de résignalion :

— C'est particulier, monsieur Chabaillac! reprit-il sans colère figurez-vous que je devais faire un voyage en Picardie, et que, hier au soir, je m'étais bien promis de partir ce matin... mais pas du tout : ce matin, je suis resté... et, sous quel prétexte? je n'en sais, ma foi, rien!

C'est pour vous dire que Dieu esl dans tout; car, enfin, si j'eusse été parti...

— Il n'est pas aussi terrible qu'on ledit, pensa Chabaillac; et, s'il continue sur ce ton-là, mon brevet m'est acquis, et à bon marché ! •

— Quoi qu'il en soit, cher monsieur Chabaillac, continua Lautrec, me voilà pris au trébuche!, et je me rends à vous,.. Cependant, — entre gentilshommes, on se doit bien de ces petits services, — ne pourriez-vous point me dire où nous allons?

— Au Chàtelef, monsieur le maréchal.

— Bah ! je suis donc bien criminel?...

Et, s'appuyant à l'angle de la cheminée, il poussa un nouveau soupir, et baissa la tête d'un air abattu; ce qui ne l'empêcha point de remarquer que le lieutenant postait ses hommes vis-à-vis des fenêtres et de la porte.

— Enfin, murmura-t-il, que ma destinée s'accomplisse !...

Puis, s'adressantà Chabaillac :

— Mon Dieu, lieutenant, ajouta-t-il, vous m'avez déjà rendu un service en consentant à me dire où nous allons : puis-je espérer que vous voudrez bien m'en rendre un second et dernier?

— Comment donc, maréchal ! pourvu que ce soit compatible avec mes devoirs, je suis fcoul

prêt à satisfaire à votre désir, répondit l'olïicier; je serai même trop heureux de pouvoir vous donner cetle marque de ma profonde eslime!

— Vous êtes vraiment d'une obligeance... Voici le fait. Depuis que je ne fais plus la guerre, je suis devenu, je vous l'avouerai, tant soit peu épicurien.

— Ah! lit Chabaillac étonné.

— Or, ce qui m'arrive en ce moment ne m'empêche pas de songer à un certain petit vin, trèsbien fait, d'ailleurs, pour me réconforter... C'est un vin que j'ai acheté beaucoup moins cher qu'il ne vaut, et dont j'ai rempli ma cave...

— lion! dit en souriant Chabaillac; et vous voulez peut-être en sabler une dernière bouteille avant de partir?

— A condition, bien entendu, que vous et ces messieurs me ferez raison... Vous m'arrêtez, c'est vrai; mais nous ne sommes pas -ennemis pour cela !

Deux ou trois hommes qui étaient restés jusque-là dans l'antichambre entrèrent pour ne pas être oubliés dans la distribution.

— Pardon, monsieur le maréchal, dit Chabaillac, qui, dans sa défiance, craignait vaguement qu'on ne voulût l'empoisonner : buvez, s'il

vous plaît, de voire vin favori, je ne m'y oppose en aucune manière; mais permettez que, dans l'exercice de nos fonctions, nous ne vous imitions pas.

— Vous avez peur qu'il ne vous monte à la tête? Soit, cher monsieur, n'en parlons plus.

Alors, se retournant vers son domestique, qui attendait le signal convenu :

— Allons, Christian, ajoula-t-il, vous avez entendu, mon pauvre garçon? Apportez-moi une dernière bouteille de mon vieux vin !

Christian sortit et tira la porte en sortant; ce qui ne fut remarqué que de son maître. Après un instant de silence :

— Ainsi, monsieur Ghabaillac, reprit Lautrec avec un éclat de rire, vous dites que vous venez m 'arrêter?

—Et vous vous figurez que je vais vous laisser faire?

Le lieutenant ouvrit de grands yeux.

Il ne comprenait pas que le maréchal, à moins d'être le diable en personne, pût lui adresser une semblable question; et, nous devons le dire, il s'en inquiéta d'autant moins que, d'un côté, il gardai lia porte et les fenêtres, et que, de l'autre, ces fenêtres étaient si élevées au-dessus du sol, qu'on se fût infailliblement cassé le cou en sautant dans la cour.

Cependant, Lautrec continuante rire, et, (ont en riant, reculait vers l'angle de la cheminée. Arrivé là, il s'adossa contre la muraille, appuya vivement son pied sur un ressort, cl, aussitôt, un panneau de la boiserie pivota, emportant, sur une petite plalc-forme, le châtelain de Mcudon, qui, en un clin d'oeil, avait disparu!

— Qu'on enfonce le panneau: s'écria Chabaillac en grinçant les dents; qu'on garde toutes les portes!

Mais Lautrec venait de glisser derrière le panneau mobile deux verrous qui eussent défié les efforts de cinquante hommes, et Christian en avait fait autant à la porte du salon.

Le maréchal courut à son cabinet, s'empara à la hâte de ce qu'il avait de plus précieux, puis descendit dans la cour, où l'attendait Christian avec deux magnifiques chevaux tout fringants.

— Gare aux balles! s'écria Lautrec, qui longea le mur, en voyant que Chabaillac et ses gardes commençaient à briser les fenêtres.

Puis, sautant en selle :

— Monsieur Chabaillac, cria-l-il de dessous ht voûte du château, vous direz à madame la régente que je ne me lie plus à elle !

Et, ponctuant ces paroles par un insolent éclat de rire, il partit ventre à terre, suivi de son fidèle Christian.

Quelques heures plus tard, on eût pu voir, collée aux vitres de Tune des fenêtres du Louvre, une figure anxieuse, épiant l'arrivée des rares voyageurs qui entraient à Paris par la porte de Nesle.

On pouvait aller du Louvre à Meudon par celte porte, en traversant la Seine sur un bac qui faisait le service régulier du passage. 11 est vrai qu'il y avait une infinité d'autres portes conduisant au même but; mais les gens pressés choisissaient de préférence la roule que nous indiquons, comme étant la plus directe.

A celle figure anxieuse dont nous venons de parler, on a reconnu la régente de France.

C'était elle, en effet, qui attendait avec une mortelle impatience le retour de ses gardes et l'arrivée de son prisonnier. Pendant deux ou trois heures, elle élail parvenue à tromper son agitation en se promenant à travers le Louvre, le brevet de Chabaillac à la main; puis, le temps s'écoulant sans rien amener de nouveau, elle avait fini, dans un mouvement de rage, par déchirer ce brevet; et, depuis ce moment, elle était en observation.

— Rien ! rfên encore ! grinçait-elle en frappant du pied.

Enfin, vers la brune, deux gardes faciles à

Ul \\h DE POITIERS, T. ". S

reconnaître par leur uniforme débouchèrent de lu porte deNesle.

— Ah! s'écria la reine mère, voici tout au moins des nouvelles!... Mais le lieutenant?... mais le prisonnier?...

Les deux gardes hélèrent le passeur, descendirent dans le bac avec leurs chevaux, et bientôt abordèrent en face du Louvre, et y entrèrent.

La régente, qui avait envoyé madame de la Motte au devant d'eux jusque dans la cour, lui avait en même temps donné l'ordre d'amener les soldats dans un petit cabinet des appartements de service.

N'ayant pas conscience de l'importance de leur mission, les deux gardes ne se pressaient pas : ils mirent pied à terre, conduisirent leurs chevaux à l'écurie, et, lorsque la confidente de la reine les retrouva, ils commençaient à bouchonner les lianes de leurs montures.

— Mais, messieurs, s'écria madame de la Motte, n'arrivez-vous pas deMeudon?

— Oui, madame, répondit l'un des deux gardes en interrompant son pansement.

— Hé ! venez donc vite ! madame la reine vous attend!

Les deux hommes se regardèrent avec sur prise.

— Madame la reine nous al tend? dit celui qui avait déjà parlé.

— Çà, n'ètes-vous point chargés d'expliquer pourquoi M. Ghabaillac larde tant ta revenir?

— Pas du tout, madame... Le lieutenant m'a seulement remis une lettre pour madame la régente.

— Eh bien, c'est cela!... Voyons cette lettre.

— Je croyais qu'il fallait attendre l'heure de l'audience pour la remettre...

Madame de la Motte entraîna le garde avec elle, et l'introduisit dans le cabinet où attendait la reine.

Celle-ci arracha la lettre des mains du soldat, rompit brusquement le cachet, et lut ce qui suit :

« Madame la régente,

» Le maréchal Laulrcc est en fuite; mais nous sommes maîtres du château.

» Nous gardons soigneusement loutes les issues, et, à moins d'ordres contraires de Votre Majesté, nous attendons le retour du maréchal, et l'arrêterons mort ou vif.

Chabaillac, lieutenant. »

— Oui, lieutenant ! murmura la reine avec un accent de rage.

Et, voulant savoir, au moins, comment les choses s'étaient passées; comment un homme seul avait pu échapper à vingt et une épées et à quarante-deux coups de pistolet, elle se composa une ligure calme, et demanda des explications au garde, lequel lui raconta d'abord ce que nous connaissons, et ajouta ensuite :

— La porte et le panneau étaient si solides,' qu'il nous fut impossible de les forcer... Alors, nous brisâmes les vitres ; mais les fenêtres étaien t à vingt pieds du sol, et, pour descendre dans la cour, nous fûmes obligés d'arracher toutes les tentures et de nous en servir comme de cordes... Quand nous nous retrouvâmes libres, nous aperçûmes au loin le maréchal et le domestique, qui l'avait si bien servi, fuyant tous deux ventre à terre, dans la direction de Fontainebleau.

La régente, pour ne pas éclater, se mordait les lèvres jusqu'au sang, et incrustait ses ongles dans la chair de ses mains.

— Il vous avait donc vus venir? demandât-elle; il avait donc préparé des chevaux?

— Nullement, madame, puisque, à noire arrivée, il était occupé à lire dans son salon. Il

a pris le clicval du lieutenant, et son laquais celui du brigadier.

La reine se leva si furieuse, si menaçante, que madame de la Motte et le garde reculèrent d'effroi.

— Ah! rugit-elle, voilà comment se fait mon service !...

— Madame..., dit sa confidente essayant de la calmer.

— Laissez-moi ! repartit la régente.

Et elle sortit en foudroyant la belle-mère de Chabaillac d'un regard où celle-ci lut sa disgrâce.

Quant à Chabaillac lui-même, à minuit précis il était écroué dans la prison du Châtelet, aux lieu et place du maréchal Laulrec. — C'eût été une bien maigre proie pour la tigresse couronnée, si elle n'avait eu, en outre, Semblançay sous la griffe.

vin

Dorant B'uvit*.

Le jour même de son entrée triomphale à Milan, à peine installé dans le palais ducal, François Ier lança un de ses capitaines, avec trois ou quatre cents chevau-Iégers, à la poursuite du connétable, donnant mission à cette troupe, non d'attaquer le fugitif, mais seulement d'observer ses mouvements, et d'organiser un service d'estafettes pour tenir l'armée royale au courant de tout ce qui pourrait se passer.

Bonnivet, le vaincu de la Sesia, qui avait une

revanche à prendre du due de Bourbon, et qui, d'Avignon jusqu'à Milan, avait fait tout le trajet, l'œil morne et le front baissé, à distance même de l'escorte royale, afin de se dérober, autant que possible, à la malignité de ses nouveaux compagnons d'armes, lesquels n'eussent certainement pas manqué de faire des rapprochements entre leur expédition et celle de l'amiral ; Bonnivel, disons-nous, avait été choisi par le roi pour accomplir celle importante mission.

On resta deux jours sans nouvelles; mais, le troisième jour, les estafettes de Bonnivet commencèrent à arriver à Milan, et voici ce que l'on apprit par elles.

Le due de Bourbon avait tenu conseil à Lodi; et, à la suite de ce conseil, il avait expédie des courriers à l'empereur et au pape, puis, avec une simple escorte, il était parti pour Mantouc, ville située à quatre-vingt-dix milles, c'eslà-dire à trente-cinq lieues environ de Milan. Antoine de Leyva s'était retiré dans Pavie, et il avait ordre de travailler jour et nuit à la répation des murailles de celte place, de la mettre en bon état de défense, de se débarrasser du menu peuple qui pourrait lui cire à charge, et d'attendre des renforts. Enfin, des officiers espagnols avaient été envoyés clans le Dauphine

- ISO —

pour rallier les débris de l'armée impériale, et les diriger sur Pavie.

François 1er, au reçu de ces nouvelles, appela immédiatement auprès de lui ses meilleurs lieutenants, cl leur demanda leur avis.

Selon le duc d'Alençon, esprit faible et irrésolu, qui semblait avoir conscience de la bonté qui l'attendait au bout de cette campagne, on devait se borner, puisqu'on était maître de la capitale du Milanais, à s'y établir fortement, à jeter des troupes dans toutes les villes et tous les villages voisins, et à prendre là ses quartiers d'hiver.

Comme on le pense bien, cela ne faisait point le compte du prince de la Trémouillc : à l'en croire, lui, le premier pas était fait, et l'on pouvait aller ainsi jusqu'au bout du monde... Il tousserait beaucoup en route, mais il arriverait !

Il y avait un moyen terme à prendre entre ces deux avis extrêmes, et ce fut le duc d'Albanie qui le donna.

-- La seule ville du Milanais qui tienne encore ouvertement pour l'empereur étant Pavie, dit-il, je crois, sire, que le Milanais ne sera entièrement reconquis à la France que lorsque Votre Majesté aura établi garnison dans cette place, et planté la bannière royale sur ses remparts.

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— Oui, s'écria François 1er reconnaissant la justesse de cette observation, c'est un nid d'Espagnols qu'il faut détruire!... — Qu'en ditesvous, Henri? ajoula-t-il en s'adressant au comte d'Albret.

— Sire, répondit celui-ci, je regretterais de vous voir poursuivre une guerre inutile ; mais le conseil de M. le duc d'Albanie est dicté par la sagesse: tant que sur un point il y subsiste un foyer de guerre, le Milanais n'est point soumis à Votre Majesté !

— A Pavie, donc, messieurs ! à Pavie! décida le roi avec l'enthousiasme qu'il mettait dans toutes les actions aventureuses de sa vie.

Les dispositions furent bientôt prises. Toute l'armée française, dont le quartier général était établi à Milan, se trouvait moitié logée dans cette ville, moitié campée sous ses murs. La réserve reçut ordre de rester à Milan, — qui n'est, du reste, éloigné de Pavie que de six ou sept lieues; - et François Ier, à la tête de ses troupes, alla mettre le siège devant cette dernière ville.

Une salve de cent coups de feu, tirés par les canons mêmes du connétable, ceux qu'il avait été forcé d'abandonner dans les gorges du Graisivaudan, alla, au milieu de la nuit, réveiller la ville ennemie, et lui annoncer l'arrivée du roi

de France, qui venait, pour la seconde fois, de traverser en vainqueur les plaines de Marignan.

Pavie s'éveilla, en effet, cl tout ce qui n'était pas aux remparts y courut ; mais rien ne répondit au salut de la France : seulement, canons, coulcuvrines, arquebuses, mousquets, furent pointés ou épaulés dans les embrasures, et l'on «l'attendit que le commandement du chef pour faire de la forteresse un volcan crachant le plomb et la mitraille, vomissant la flamme et la fumée.

Les murs de Pavie étaient solides, et c'eût été folie de s'aventurer à donner l'assaut sans y avoir préalablement ouvert de larges brèches. Ce n'est pas qu'ils n'eussent li ni par céder, même à l'escalade, parce que cinquante mille hommes, cinquante mille Français surtout, ivres de victoires, avides de nouveaux triomphes; cinquante mille Français qui se ruent sur un même point au commandement d'un chef intrépide, c'est une tempête sur l'Océan, c'est un ouragan dans les montagnes, c'est une trombe à laquelle rien ne résiste; — mais c'eût été acheter la possession d'une ville de second ordre au prix de trop de sang.

El, cependant, il faut le dire, en arrivant sous les murs de Pavie, François.I" ouvrit la bouche pour commander l'assaut!

— Sire, s'écria Henri d'Albret, au nom de voire sœur!...

Il y avait tant de supplications dans ces quelques mots, tant d'émotion dans la voix qui les prononçait, que le roi remit l'épée au fourreau.

— Vous avez raison, Henri, dit-il : mieux vaut triompher sans combattre.

François Ier avait déjà adopté une nouvelle tactique qui devait lui être aussi funeste que l'indécision l'avait été à Bonnivet sous les murs de Milan; c'était d'établir, malgré la pluie et la neige, un quartier d'hiver devant Pavic, et de réduire la ville par la famine.

Il est probable que, si la Trémouille n'avait pas été suffoqué en apprenant cette nouvelle, il eût réussi à faire revenir le roi sur sa décision. Mais, d'abord, quand François Ier, en fait de guerre surtout, avait pris une résolution avec lui-même, c'était une volonté de fer; ensuite, ne voulant point qu'on lui démontrât qu'il y avait déraison à traîner le siège en longueur, il envoya le prince, avec une division de huit mille hommes, s'établir à la hauteur de Mortara, en appuyant sa droite au Tessin, de manière à pouvoircommander celle rivière. — Chabannes, avec une seconde division plus forte encore que celle de la Trémouille, reçut ordre de prendre posi-

lion entre Marignan et le Pô, de façon à commander le point où ce fleuve reçoit le Tessin. — La troisième division, sous les ordres du roi en personne, lit un changement de front en avant, et se trouva campée à un quart de lieue de Pavie, parallèlement à la ligne qui réunit Lodi à Marignan.

Par ces dispositions, la ville assiégée était complètement investie ; ses convois de vivres et de munitions, et les renforts qui lui seraient envoyés, devaient inévitablement tomber aux mains de l'ennemi, et le jour de la reddition ne paraissait plus qu'une date à supputer par la famine.

Deux mois s'écoulèrent, — et Pavie ne s'était pas encore rendue!

A en croire certaines chroniques, les défenseurs de la place commençaient à se nourrir de chevaux et de rats, tandis que, dans le camp du roi, c'étaient des fêtes continuelles : le jour, courses ou tournois; la nuit, promenades ou chasses aux flambeaux.

Mais, au milieu de ces bravades mêmes, et comme si elle s'en fût irritée, la Fortune commençait à se tourner contre la France, et ses coups devaient être d'autant plus terribles, 'ju'ils étaient frappés dans l'ombre.

François 1er, voyant déjà non-seulemenl le Milanais conquis à ses armes, mais encore l'Italie entière soumise à son influence, avait dépêché le duc de Montmorency vers le pape Clément VII, pour mettre Sa Sainteté en demeure de signer avec le roi un traité d'alliance défensive et offensive. Clément VII agit, dans cette circonstance, sinon en digne ministre de l'Évangile, du moins en digne compatriote de Machiavel. Il répondit au roi, par l'organe du cardinal Boro, qu'il était prêt à tendre la main à la France, et à lui fournir des secours en argent et en hommes, et que, de plus, il se portait fort pour la noblesse du royaume de Naples, dont il possédait les blancs-seings.

— Ce royaume est, par conséquent, à Votre Majesté dès qu'il lui plaira, sire, ajouta le cardiT dal Boro : il lui suffira d'envoyer à Naples, sous la conduite de quelque noble et vertueux chevalier, huit ou dix mille hommes de pied avec cinq ou six cents hommes d'armes et une petite bande d'artillerie : Sa Sainteté répond du succès de l'entreprise.

Mais, en même temps que François Ier recevait celte proposition avec la confiance et l'enthousiasme naturels à son caractère, ClémenlVII expédiait des courriers à l'empereur et au con-

nétable pour leur faire connaître le jeu qu'il venait de jouer, et leur dire comment il croyait possible de secouer définitivement le poids de la domination française en Italie. — Nous avons dit, et nous prions le lecteur de ne pas perdre de vue cette circonstance, que le connétable de Bourbon, en se retirant à Mantoue, avait promis au duc de Leyva de lui envoyer des renforts, pour peu qu'il tînt quelque temps dans Pavie. Dès lors, le roi n'eut plus en vue que la conquête du royaume de Naples.

— Vous le voyez, disait-il au comte d'AIbret, le pape m'aidera d'hommes et d'argent; l'Italie entière est gagnée à ma cause... Le royaume de Naples m'appartient par droit d'héritage, et je veux le reconquérir !

Ce je veux avait été prononcé d'un ton qui excluait toute réplique.

D'ailleurs, François Ier avait ajouté avec douceur:

— A défaut du trône de Navarre, Henri, comme il faudra, pour.me remplacer à Naples, un cœur dévoué et une volonté ferme, j'aurai ainsi une couronne à vous offrir.

Après quoi, il manda lous ses capitaines à l'abbaye où il était logé, pour les instruire de ce qui ;e passait.

Au moment où ce l ordre lui arriva, La Tfémouille, emporté par son humeur belliqueuse, battait en brèche depuis une heure, et commençait à livrer l'assaut; mais les assiégés lui faisaient une si furieuse résistance, qu'il reprit, sans trop murmurer, le chemin de son camp.

Le maréchal deChabannes fut d'avis qu'avant tout, il fallait emporter Pavie, pour ne point risquer de voir l'ennemi se reformer derrière l'armée royale, et se mettre en état de lui couper la retraite.

Cet avis était sage, et, s'il avait pu le faire prévaloir, Chabannes eut, sans s'en douter, détruit tous les projets du pape; mais la Trémouille, qui avait toujours en vue la conquête du monde, et rougissait d'être arrêté dans sa marche par ce qu'il appelait une misérable bicoque; la Trémouille eut la parole, et, s'appuyant; d'un côté, sur l'alliance du pape, de l'autre sur le concours assuré de la noblesse du royaume de Naples, il démontra, aux applaudissements presque unanimes du conseil, que ce royaume était une province française, et que les circonslances présentes, aussi bien que l'honneur du loi, faisaient un devoir de le reconquérir.

— Enfin, ajoula-t-il, je crois qu'il convient de partir sans retard pour Naples ; seulement, je

suis d'accord avec M. de Ghabannes en ce que je voudrais ne point laisser derrière nous Pavie insoumise...

Le discours de la ïrémouille fut interrompu à ce moment pari -arrivée de nouvelles estafettes envoyées par Bonnivet, qui mandait que le duc de Bourbon, toujours retiré à Mantoue, avait fait lever un corps de dix ou douze mille lansquenets que Ton rassemblait sur Vérone et sur Olrante.

Gette nouvelle n'effraya personne , et la parole fut rendue au prince, qui avait employé ce temps de répit à dégager ses poumons.

— il faudrait donc, dit-il, sauf meilleur et plus puissant avis, envoyer à la conquête de Naples, sous les ordres d'un digne chevalier , une armée de dix à quinze mille hommes, et laisser continuer le siège, jusqu'à ce que victoire s'en suive, par le restant des troupes. De cette façon, nous serions en mesure de résister sur tous les points aux forces que pourrait nous opposer le Bourbonnais, et nous planterions le drapeau de la France en même temps sur toute l'étendue du territoire ennemi !

De nouvelles acclamations accueillirent ces paroles, et la proposition de la Trémouille passa, celte fois eneore, à l'unanimité.

11 ne restait plus qu'à désigner le digne chevalier qui prendrait le commandement du corps expéditionnaire, et, comme de raison, le prince espérait bien que ce ne serait point un autre que lui. Toutefois, Sa Majesté, croyant lui faire grand honneur en se le réservant, jeta les yeux sur le duc d'Albanie, déclarant qu'elle ne pouvait mieux récompenser les services et le dévouement du jeune capitaine qu'en le chargeant de cette mission.

— Sire, répondit le duc, je remercie humblement Votre Majesté de la confiance dont elle veut bien m'honorer ; mais il y a ici des princes plus puissants et plus glorieux que moi, et je prie le roi de considérer les intérêts de la France avant tout.

Quoi que pût dire le jeune Stuart, le choix de François Ier demeura fixé sur lui. On forma la nouvelle armée, et le roi, après l'avoir passée en revue, et remise aux ordres du duc d'Albanie, lui donna rendez-vous à Naples, et l'accompagna jusqu'à Plaisance, où furent arrêtées les dernières dispositions de la marche.

Cependant, les défenseurs de Pavie apprirent bientôt la réduction considérable qu'avait subie l'armée de siège, et Antoine de Leyva se hâta d'en informer le connétable.

— Pardieu ! s'éeria celui-ci, le pape est un grand homme, et Sa Majesté le roi de France un grand sol!... Vous avez gagné vos éperons à Marignan , monsieur le chevalier; niais, j'en jure Dieu ! vous les perdrez à Pavie.

A quelques jours de là, pendant que François \cv faisait des efforts inouïs et des promesses insensées pour emporter Pavie, le duc de Bourbon reçut de Vérone et d'Otraute les renforts qu'il attendait. Comme l'avait approximativement estimé Bonnivet, ces renforts s'élevaient à douze mille hommes environ : chevau-légers, lansquenets, Napolitains et Romains, et autres gens de guerre recrutés dans toute l'Italie, à l'aide de sommes immenses envoyées par l'empereur.

Le duc d'Albanie, dont l'itinéraire était de suivre les confins des duchés de Parme et de Modène, avait fait halte à Griaslalla, s'atlendanl aune rencontre avec les gens du connétable; mais celui-ci parut ne point se douter de ce mouvement agressif, et resta coi dans ses positions. Puis, le futur gouverneur d'Ecosse s'étant enfin décidé à poursuivre sa roule, le connétable fit sonner tambours et trompettes , cl partit pour Crémone à petites journées, afin d'arriver à l'ennemi avec des troupes fraîches. Il alla se

camper entre Lodi et le Pô, c'est-à-dire sur le Iknc du roi, et sur les derrières du maréchal de Chabannes; puis il attendit, pour livrer Pallaque, un dernier renfort que le marquis de Pescaire et le général Colon na organisaient à Pizzighilone.

François 1er avait bien été informé de ce mouvement par Connivct; mais quoi! il avait six hommes contre un!

— Foi de gentilhomme, disait-il, il y aurait manque de courage à s'occuper d'eux!

Cependant, après quelques jours de halte, le connétable fit encore sept ou huit mille en avant, et heurta, pour ainsi dire, la division du maréchal de Chabannes : ce ne furent d'abord que des escarmouches; mais bientôt, à la faveur d'une nuit obscure, les troupes de Bourbon culbutèrent l'aile gauche du maréchal, s'emparèrent de ses positions, et s'y établirent. — Quant aux divisions du roi et de la Trémouille, entièrement occupées des travaux du siège, elles tenaient aux remparts comme de bons chiens au sanglier. D'ailleurs, le connétable n'offrait pas la bataille en rase campagne : il voulait seulement se mettre en communication avec les assiégés.

— Prenons la ville : messieurs! s'écria le roi

qu'irritait la résistance opiniâtre du duc de Leyva; prenons la ville! et c'est nous qui te recevrons, ce misérable !

Au reste, il était temps d'en finir avec cette bicoque, comme l'appelait la Trémouille. Les troupes françaises commençaient à se mutiner; il y avait trois mois qu'elles tenaient la campagne, on arrivait au cœur de l'hiver, et elles étaient toujours logées, suivant l'expression d'un chroniqueur, à l'hôtellerie de la Belle-Étoile; les chevaux, qui n'avaient pour râteliers que des haies desséchées, manquaient souvent des quatre pieds à la fois, et ne se relevaient plus.

— A moi, mes amis ! criait François Ier en parcourant les rangs l'épée à la main. On nous attend à Naples !

Et le pauvre roi faisait des prodiges de valeur.

Aidé par le comte d'Albret et par Clément Marot, qui ne le quittaient pas d'un instant, ainsi que par Bonnivet, qui avait rejoint, il organisait lui-même des compagnies d'hommes de pied, descendait de cheval, et les conduisait à l'assaut aux cris de « Vive la France! » Mais l'assaut était, chaque fois, repoussé avec une nouvelle vigueur; la moitié des hommes tombait autour du roi, l'autre fuyait, et lui, le héros» reculait pied à pied, tenant face à l'ennemi.

cl lui offrant pour cible l'acier tic sa cuirasse.

Une fois, les hommes qui travaillaient à la mine ayant tous été tués, il débarrassa la terre de leurs cadavres, prit la pioche de ses mains royales, et eût continué la terrible tâche, si d'Albret n'était venu lui rappeler le souvenir de Marguerite.

Alors, remontant à cheval avec fureur, il leva la visière de son casque, abandonna les rênes, prit un pistolet d'une main, son épée de l'autre, et se rua sur la brèche au milieu de la mêlée, où il combattit jusqu'à ce qu'un coup de hache reçu en pleine poitrine lui lit vider les arçons, et l'envoyât tomber à dix pas de là dans les bras du comte d'Albret.

— Laissez-moi remonter! criait-il; laissezmoi ! c'est ma cuirasse de Marignan !...

Hélas ! sire, c'est ici que Unit le siège de Pavie, et que va commencer la terrible bataille!

Tout est perdu, fors l'honneur

La hrxitdu 24 au 25 février 1525 tombait, froide et sombre, sur le camp français; pas une étoile au cicl^pasun rayon de lune :au loin, seulement, dans le brouillard des neiges, les innombrables feux des bivacs ennemis.

Quelques prisonniers faits aux avant-postes assuraient que le connétable, qui venait d'être rejoint par le comte de Lannoy, le marquis de PescaireelColonna, avait tenuconseil, et qu'une

bataille générale était décidée pour le lendemain.

En effet, Tannée i ni pé finie était maintenant en état de prendre l'offensive; non-seulement les renfortspromisau duc de Bourbon lui étaient arrivés, mais encore la ville de Pavie avait réparé toutes ses brèches, ses communications étaient dégagées sur tous les points, et l'armée de la plaine fraternisait avec l'armée des remparts. Il va plus : des émissaires du connétable se répandaient dans le camp du roi et dans toutes les villes où l'armée royale avait laissé garnison; ils offraient de l'or, et, chose triste à dire ! les soldats de la France préféraient l'or de Charles-Quint aux promesses de François Ier, et passaient à l'ennemi! un corps tout entier de cinq cents Grisons avait quitte Milan, et s'était mis à la solde du connétable !

En apprenant la décision de l'ennemi, François Ier monta à cheval.

On doubla les postes, on abattit les tentes; chacun se revêtit de l'armure qui devait lui servir de linceul; — et, quand le jour se leva, l'armée française était en ligne, sombre comme la nuit qui venait de s'écouler, calme comme la vieille garde le fut plus tard à Waterloo.

— Mes enfants! dit le roi en parcourant le

front debandière, nous allons mourir peut-être;

mais nous mourrons du moins comme des bra- \ es, cl noire dernier cri sera: « Vivela France! »

L'armée répondit à ces paroles par d'immenses acclamalions qui, en moulant dans l'air du malin, semblèrent déchirer les nuages. Le soleil se leva enfin sur ces mouvantes murailles de fer, aussi resplendissant que s'il eût dû éclairer une victoire de la France.

Toutes les compagnies furent placées dans leur ordre de bataille, et n'attendirent plus que le signal de la trompette pour courir sus au Bourbonnais; l'artillerie, — que le duc de Ferrare avait heureusement réapprovisionnée de munitions, — s'établit sur trois plateaux boisés qui dominaient la plaine, et le grand maître Galiotde Genouiilac fut rappelé du bourg de Santo- Anlonio pour diriger le feu de la première batterie.

C'était un vendredi, jour de la Saint-Mathias; il était huit heures du matin. On attendait l'ennemi en face, et l'on avait brisé les ponts cl défoncé les roules, afin de jeter le désordre dans ses rangs.

Tout à coup, dans une direction opposée, c'està dire sur la droite, en arrière des positions de l'artillerie, éclatent des fanfares de clairons cl de

buccins ; et, aussitôt, des bataillons de pionniers espagnols se ruent sur les retranchements et les enlèvent! l'artillerie du connétable se démasque et ouvre le feu! et toute l'armée ennemie apparaît dans les dernières brumes de l'aurore comme un gigantesque serpent aux écailles d'acier!

Hélas! là où, durant la nuit, on avait aperçu tant de feux, il n'y avait plus d'hommes; pendant que l'on croyait les impériaux bien retranchés dans leur camp, ils le quittaient à marches forcées, tournaient Pavie par l'embouchure du Pô, remontaient le cours du Tessin, et se rangeaient dans un nouvel ordre de bataille qui allait commander les positions de François Ier. La manœuvre avait trompé tout le monde.

Il y eut, dans le camp français, un premier moment de stupeur; puis ce fut un immense cri de rage qui domina presque le bruit de l'artillerie espagnole; les maréchaux s'élançant au galop, firent exécuter sous le feu de l'ennemi, leur changement de front, et, en un instant, l'armée se retrouva en ligne de bataille... Mais que de morls jonchaient déjà la plaine!

Le marquis de Civita Santo-Angelo, qui avait organisé à ses frais un escadron de cavalerie entièrement composé de bandits montagnards, fit mettre la lance en arrêt à sa redoutable

troupe, s'apprètant à fondre sur la division du roi.

François l('r vil s'abaisser la forêt de fer, et, se tournant vers ses gardes :

— En avant! cria-l-il d'une voix tonnante.

Elles deux tempêtes se rencontrèrent.

Les brigands de Civita traversèrent la masse profonde des gardes; mais L'épée du roi avait transpercé le marquis d'outre en outre, en dépit de sa cuirasse; mais la lance du comte d'Albrel gardai tle sanglant trophée d'un crâne enlevé avec le casque; mais la main de Clément Marot agitait un tronçon d'épée rougi jusqu'à la garde. El, comme les brigands se ralliaient pour venger la mort de leur chef, Louis d'Ars, qui venait de soutenir glorieusement un choc contre le connétable en personne, arriva dans un nuage de fumée, culbutant tout sur son passage; si bien que,quelques secondes après, de tous les hommes dont était composé le premier escadron ennemi, il n'en restait plus que dix, qui se rendaient à discrétion.

Cependant, Chabanncs était aux prises avec le marquis de Pescaire; fionnivet se déballait comme un lion dans un engagement où Colonna avait le dessous; la Trémouille perçait des bataillons entiers pour atteindre le connétable; le

roi le suivait, armé d'une nouvelle épée, tandis que de Lannoy marchait sur le duc d'Alençon, et qu'Antoine de Leyva, à la tète de ses lansquenets, se portait rapidement au -secours de Colonna... La mêlée était devenue si générale, si confuse, si effrayante qu'à partir de ce moment, l'artillerie dut cesser le feu...

Au milieu de cette mêlée, le roi vit accourir à lui Montmorency, sans casque ni cuirasse, un bras rompu et une côte brisée par un coup d'arquebuse. Le duc s'était jeté, l'épée à la main, au travers d'un régiment de lansquenets espagnols, et reparaissait avec cinquante chevau-légers: il en avait laissé trois cents derrière lui, mais il avait vaincu !

A ce moment, la Trémouille allait atteindre le duc de Bourbon ; tout à coup, il chancela; on vit sa main gauche lâcher les rênes, sa main droite abandonner l'épée; puis un Ilot de sang s'échappa de sa poitrine, et il tomba...

— A moi, mes enfants! rugit le roi, qui suivait le prince.

— Vive... la France! murmura la Trémouille en toussant pour la dernière fois.

Il était mort.

— Vengeance! vengeance !

Et tout ce qui restait autour de François I"

disparut avec lui dans une charge désespérée contre le connétable.

Mais le comte de Lannoy accourait au secours du traître. Il avait heurté d'Alençon, et d'Alencon, qui aurait pu arrêter de Lannoy pendant une heure au moins, d'Alençon, qui l'eût empêché ainsi de disposer de ses forces contre le roi, — d'Alençon fuyait lâchement vers Milan !

Néanmoins, François Ier marchait toujours : il allait rencontrer le connétable.

— Le voilà, sire! le voilà! je vous le livre! cria une voix derrière celui-ci.

Le roi reconnut la voix de Parpaillassc.

Mais aussitôt, l'aventurier poussa un mordieu! qui semblait étranglé dans sa gorge.

En effet, le duc, d'un seul coup d'épée, venait de lui fendre la tête jusqu'aux épaules, et avait passé outre !...

Ainsi mourut Parpaillasse, par excès de gasconnade, — par où il avait péché!

Pendant ce temps, la bataille continuait toujours; clic continuait dans des luttes corps à corps, dans un effroyable désordre.

Les soldats de Bonnivel disputaient opiniâtrement le terrain à ceux de Golonna ; mais l'écuyer de celui-ci venait de désarçonner l'amiral, sur le corps duquel dix chevaux avaient passé.

Bcmnivet était morl !

Chabannes avait blessé le marquis de Pescaire; les Espagnols bronchaient : le maréchal allait pouvoir voler au secours de son roi... mais une clameur formidable retentit en ce moment dans les rangs ennemis, et toutes les fanfares du duc de Bourbon éclatèrent, sonnant la victoire.

— Victoire à l'Espagne! criait-on; victoire! victoire!...

Tous les soldats français qui combattaient encore s'arrêtèrent comme pétrifiés.

Voici ce qui venait de se passer.

Dans l'affreuse mêlée où il était confondu, frappant au hasard, parant tous les coups, monté sur le cheval d'un gendarme,— le sien ayant été tué sous lui, — François.Ier avait enfin retrouvé le connétable.

— Misérable traître ! lui cria-t-il d'une voix stridente, tout ce sang retombera sur ta tête!

Reconnaissant alors le roi, qu'il avait perdu de vue, le connétable poussa un cri de triomphe, et s'élança vers notre héros en le sommant de se rendre.

Le roi leva son épée avec dégoût.

Un coup de masse d'armes lui meurtrit le bras, et fit tomber l'épce.

— Rendez-vous! reprit le duc; rendez-vous !

El il allait porter la main sur François Ier, désormais sans défense, lorsqu'un homme rouge de sang-, et couvert de poussière, se précipita outre les deux ennemis.

Cet homme, c'était Lautrec! Lanlrcc, qui vernit de traverser le champ de bataille, et y avait laissé son pauvre "Christian, et trois doigts de sa propre main gauche, ainsi que son casque cl son gorgerin.

— Arrêtez, malheureux! dit-il au connétable; il n'appartient pas à un traître de porter la main sur le roi de France!

— Mon brave soldat! murmura le roi, vous arrivez trop tard!...

Puis, apercevant le comte de Lannoy qui accourait :

— A moi! s'écria-l-il; à moi, monsieur le comte !

D'Albret s'était laissé glisser à bas de son cheval, avait ramassé l'épée du roi, et venait de la lui rendre.

— Comte deLannoy, ajouta François r'rquand le vice-roi de Naples fut arrivé près de lui, faitesmoi la grâce de recevoir mon épée... pour m'épargner l'humiliation de la rendre à un traître!

Ce fui à ce moment que les clameurs cl les fanfares éclatèrent, et allèrent paralyser les "Mats de Chabannes.

Le fou cessa immédiatement, et le roi mit pied i terra.

— Sire, répondu le comte de Lannoy d'une voix émue, et en pliant le genou, je supplie Voire Majesté d'accepter mon épée en échange de la sienne... Le roi de France ne peut rester désarmé devant un sujet de l'empereur.

Le connétable, dans sa rage, s'était jeté sur le comte d'Albret, et, à défaut du roi, l'avait fait son prisonnier. Montmorency, Clément Marot et une foule d'au 1res personnages illustres arrivaient, désarmés, entre Antoine de Leyva et Colon n a.

Dix mille hommes étaient couchés sur le champ de bataille !

Une nouvelle date funeste venait de s'inscrire dans les annales de la France, à côté de celles de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt...

Tout le monde se pressait autour de l'auguste vaincu; mais de Lannoy commanda une garde d'officiers pour le protéger et, en même temps, lui faire honneur. Alors, on lui ôla son heaume afin qu'il pût respirer; car, dans ce dernier combat, il avait dépensé tant d'énergie, fait de si prodigieux efforts, qu'il était hors d'haleine, couvert de sueur, épuisé; il eut cependant encore la force de retirer son gantelet, et de le

donner à son vainqueur, qui le reçut à genoux comme il avait reçu l'épée; puis, du haut de sa (aille gigantesque, jetant un regard surle champ de bataille, et voyant quelle moisson sanglante la Mort y avait faite , il poussa un profond soupir.

— Pauvre sœur ! murmura-t-il après une pause douloureuse; pauvre Diane!

Et, plus bas, il ajouta :

— Anne est-elle assez vengée, mon Dieu?... Non, sire ! la duchesse d'Élampcs vous attendait à Crépy !

François Ier, désormais à la merci de Charles - Quint, fut conduit et incarcéré au château de Pizzighilone, avec tous les honneurs dus au plus grand et au plus malheureux des rois de l'Europe.

Le comte de Lannoy fit relever les cadavres de Bonnivet, du prince de la Trémouillc, cl de tant de valeureux capitaines qui avaient trouvé la mort à Pavie, et les fil pompeusement inhumer.

Montmorency, le comte d'Albref, Clément Marol et les autres prisonniers de quelque ira-

portance furent conduits, sous bonne escorte, dans la citadelle de Crémone.

Tous les soldats français qui étaient restés à Milan s'enfuirent avec le duc d'Alençon, qui, ayant sans doute perdu la (été, traversa la ville en criant: « Grâce! grâce! » au profond cbahissement de la population.

Lautrec rallia les fuyards sur les bords du Tessin ; ces malheureux gagnèrent à grand'peine la vallée d'Aoste, passèrent le mont Saint-Bernard, et arrivèrent à Ghambéry en demandant l'aumône. — Ils avaient été détroussés dans une embuscade par un certain Valacercha, qui s'était mis à la tète de deux cents chevau-légers, et faisait la guerre en partisan.

Sur ces entrefaites, la reine mère et Marguerite de Valois étant arrivées à Lyon, Lautrec alla leur raconter ce qui s'était passé, et termina ainsi :

— Maintenant, madame la régente, mon épée n'est plus nécessaire au roi : je la rends à Votre Majesté !

Louise de Savoie lui tendit la main en pleurant.

— Toute haine et toute rancune doivent tomber devant un pareil désastre !... murmura-t-elle.

Marguerite s'était évanouie.

La France entière se couvrait de deuil, — tandis qu'à Rome, la défaite du roi très-chrétien était saluée par des Te Deum, dont l'écho allait apprendre au duc d'Albanie, brusquement arrêté dans sa marche sur Naples, ce que vaut la parole d'un pape, c'est-à-dire d'un triple prêtre !

Enfin, du château dePizzighitone, François Ier, en même temps qu'il écrivait à sa sœur et à Diane, adressait à la régente ces mots célèbres : « Tout est perdu, fors l'honneur ! »

De son côté, la reine mère envoyait à Charles- Quint la lettre suivante, que nous reproduisons textuellement, d'après l'original, qui existe encore à la bibliothèque nationale ( M. S. de Bé~ thune, n. 8471) :

«Mon seigneur et fils,

» Après avoir entendu la fortune advenue au roy, mon seigneur et fils, j'ai loué et loue Dieu de ce qu'il est tombé ez mains d'un prince de ce monde que j'aime le mieulx, espérant que votre grandeur ne vous fera point oblyer la prochaineté du sang et du lignage d'entre vous et luy.

» Et davanlaige je tiens pour le principal le grand bien que peut universellement venir à toute la ehrestientépar l'amitié et union de vous deux.

» Et, pour celle cause, vous supplie très-humblement, mondit seigueur et fils, y pancer, et, en attendant, commander qu'il soit traicté comme l'honesteté de vous et deluy le requiert, et permettre, s'il vous plaist, que souvent je puisse avoir nouvelles de sa saule , et vous obligerez une mère.

» Ainsi, pour vous toujours nosmer, je vous supplie encore une fois que, maintenant, en affliction soyez père.

» Votre très-humble mère,

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